«  La Collection », de Harold Pinter, Théâtre national de Bretagne à Rennes 

« La Collection » de Harold Pinter – Mise en scène de Ludovic Lagarde © Gwendal Le Flem « La Collection » de Harold Pinter – Mise en scène de Ludovic Lagarde © Gwendal Le Flem

La double imposture

Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups

Mathieu Amalric, Valérie Dashwood, Micha Lescot et Laurent Poitrenaux réinventent « La Collection » de Harold Pinter dans la mise en scène de Ludovic Lagarde. Questions pièges et esquives au pays du mensonge. Trouble et troublant comme un cauchemar.

Avant que le spectacle ne commence, une action syndicale précède cette première, à laquelle assiste Franck Riester, ministre de la Culture. Une lettre fustigeant la politique gouvernementale en matière de chômage, notamment dans le spectacle, lui est lue par une déléguée d’un collectif d’intermittents et accueillie par un tonnerre d’applaudissements.

La pièce, ensuite. Ludovic Lagarde l’a située de nos jours, pas forcément à Londres. En principe, on est dans le milieu de la mode, mais à ses extrêmes : Stella et James tiennent une boutique de prêt-à-porter, Harry et Bill une maison de haute couture. Entre les deux ménages, l’écart est donc financier mais aussi culturel. Ce serait le seul reproche que je ferais à cette relecture, et il concerne autant le décor que la nouvelle traduction, je ne suis pas sûr qu’on distingue les classes qui, dans la pièce, s’y combattent à fleurets mouchetés. L’adaptation ignore les différences de classes ou donne au dédain de la supérieure pour la « moyenne » une place plus discrète. À cette réserve près, c’est de la belle ouvrage.

« La Collection » de Harold Pinter – Mise en scène de Ludovic Lagarde © Gwendal Le Flem
« La Collection » de Harold Pinter – Mise en scène de Ludovic Lagarde © Gwendal Le Flem

« La femme, ce sphinx sans énigme »

Le hasard a fait se rencontrer Stella et Bill, qui ont peut-être eu une liaison. Tout est dans ce peut-être, dans ce soupçon qui va miner les deux couples, à peu près unis jusque-là. La femme déclenche les hostilités en confessant à son époux son aventure avec Bill. En mari moderne, James (Laurent Poitrenaux) feint de se montrer compréhensif, mais va tout de même trouver son jeune rival. Il tombe d’abord sur Harry (Mathieu Amalric), l’amant de Bill, qui à son tour feint de se montrer compréhensif avant d’aller lui-même trouver Stella.

La dame paraît, fantasmatique : masque de félin, lunettes noires, manteau de fourrure sur le bras à la place du véritable chat, prévu par l’auteur. Le jeu de Delphine Seyrig avec l’animal, lors de la création à Paris en 1965, reste un emblème de la pièce. « La femme, ce sphinx sans énigme », selon Guitry, autre misogyne. Valérie Dashwood peine un peu à remplir ce rôle ingrat, car quasiment muet. En face d’elle, Mathieu Amalric est à son affaire. Il a même quelque mal à cacher son plaisir d’acteur, à moins que ce soit celui de son curieux personnage.

« La Collection » de Harold Pinter – Mise en scène de Ludovic Lagarde © Gwendal Le Flem
« La Collection » de Harold Pinter – Mise en scène de Ludovic Lagarde © Gwendal Le Flem

Pinter, métaphysicien expérimental

Car la pièce est écrite ainsi : comme un psychodrame qui s’invente au fur et à mesure. À longueur de spectacle, l’un des protagonistes prêche le faux pour avoir le vrai, en manipulant les trois autres, et il n’en retire qu’un brouillard de plus en plus opaque. Que s’est-il passé à Leeds, entre Stella et Bill ? S’est-il seulement passé quelque chose ? On n’en saura rien. Cette impossibilité fait le désespoir des maris et la joie de Pinter, métaphysicien expérimental. Il peut être fier de son coup : alors qu’il ne s’est peut-être rien passé, tout s’écroule dans les vies de ses quatre personnages.

Micha Lescot réussit une extraordinaire composition d’amant décoratif, probablement volage, d’un monsieur très riche. Son Bill glandouilleur forme avec le Harry funambule de Mathieu Amalric un couple tragiquement vrai. Pourquoi a-t-il fallu que cet homme raffiné s’entiche d’une telle petite gouape et que James, ce brave commerçant, s’encombre de Stella, cette aventurière empêchée ? C’est ainsi. Rares sont les amoureux vraiment faits l’un pour l’autre. Ici, ils sont plutôt faits pour se haïr. Pinter est un Tchekhov que la tendresse agace.

C’est à James que revient le mot de la fin et c’est encore une supplique. Il aura tout essayé. Laurent Poitrenaux, remarquable, a fait de son cocu putatif un écorché vif plus dur à chaque scène, jusqu’à celle où il passe à l’acte, sans même le prétendre gratuit. Oui, il l’a fait exprès, de blesser Bill. « J’aurais pu lui couper la langue », constate-t-il avec cette lucidité que le malheur souffle aux plus simples. Le langage, cette suite de mots qui ne signifient rien… Poison mortel. 

Olivier Pansieri


La Collectionde Harold Pinter

Traduction : Olivier Cadiot

Mise en scène  : Ludovic Lagarde

Avec : Mathieu Amalric, Valérie Dashwood, Micha Lescot, Laurent Poitrenaux

Dramaturgie : Sophie Engel

Scénographie : Antoine Vasseur

Costumes : Marie La Rocca

Maquillages, perruques et masques : Cécile Kretschmar

Lumière : Sébastien Michaud

Son : David Bichindaritz

Vidéo : Jérôme Tincer

Durée : 1 h 20

Théâtre national de Bretagne • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes 

Le 16 janvier à 20 heures, le 17 janvier à 19 h 30, le 18 janvier à 20 heures, le 19 janvier à 15 heures, du 21 au 23 janvier à 20 heures, le 24 janvier à 19 h 30, le 25 janvier à 20 heures

Tournée :

De 11 € à 27 €

Réservations : 02 99 31 12 31

Photo : Gwendal Le Flem