Entretien avec Marion Rampal et Pierre-François Blanchard, à propos de leur album « Le Secret »

Marion-Rampal-Pierre-François-Blanchard © Martin Sarrazac © Martin Sarrazac

« Une liberté de forme et de ton extraordinaire »

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

Son dernier album était consacré au blues. Le nouveau nous propose des mélodies françaises. Nous retrouvons Marion Rampal, Protée de la musique actuelle, avec Pierre-François Blanchard.

Vous venez de sortir Le Secret en duo, chez MusicOvations. Votre précédent album en commun, Main Blue, chez e-motive, avait été enregistré en trio avec la batteuse, compositrice et chanteuse Anne Paceo. Pour Le Secret, qui de vous deux porte la responsabilité de ce nouveau minimalisme ?

Marion Rampal : Main Blue est un projet personnel. Le Secret provient d’un travail en commun, commencé il y a longtemps avec Pierre-François. Au fil du temps, on s’est rendu compte de notre curiosité partagée pour les airs classiques. Un long parcours à la recherche de mélodies a commencé et le pari est né de les faire entendre autrement, dans une approche « moderne ». Par goût de la poésie française, il nous a semblé judicieux d’associer à Verlaine, Fauré, Chausson, d’autres œuvres plus proches de nous mais avec un fort caractère « d’époque », comme chez Fontaine, Varda, Barouh.

Pierre-François Blanchard : Ce désir commun était là depuis longtemps, mais est resté souterrain quelques années, comme pour mieux prendre le temps.

Piano-voix, c’est une formation courante et pourtant votre album est singulier. Vous conviendrez peut-être même qu’il est déroutant par l’éclectisme des textes et des compositeurs, ainsi que par votre interprétation, au moins vocale. Quels sont les choix esthétiques qui vous ont guidés ?

M. R. : Dès le début de notre travail avec Pierre-François, j’avais en tête The Newest Sound Around de Jeanne Lee et Ran Blake. Un disque d’une liberté de forme et de ton extraordinaire. Nous nous sommes interrogés sur ce qu’on avait reçu en partage, notre héritage musical et poétique. On y trouve les chemins de Pierre Barouh, d’Archie Shepp, les études classiques, les expériences de théâtre, les œuvres qui nous ont marqués, les histoires familiales – mon arrière-grand-père, élève de Fauré, a composé des mélodies superbes dans les tranchées.

Le piano et la voix sont très libres dans le Secret. C’est une approche franchement libertaire du son et de l’accompagnement, sans vouloir faire « n’importe quoi ». Notre pari est de rapprocher Spleen et Blues, morgue et gouaille des cabarets berlinois ou parisiens, comme autant de correspondances entre toutes ces modernités. Mon pari de chanteuse, c’est de dire « Je peux chanter tel morceau très fort, comme dans la rue, comme au cabaret, et tel autre, qui me semble intime, délicat, comme Chet Baker, chuchoté au micro ».

P-F. B. : Outre le choix de répertoire, nous avons effectué de vrais choix esthétiques. En effet, avant de revisiter une œuvre, nous nous en imprégnons profondément pour en saisir toutes les subtilités interprétatives. Ensuite, nous l’analysons d’un point de vue musical : couleur dominante, différentes couches, trames harmoniques, lignes contrapuntiques. Comment elles s’articulent, quels horizons elles dessinent. Ces lignes se révèlent comme de subtiles invitations à la dérive, à la digression attentive. Des portes ouvertes, d’étranges miroirs, au travers desquels il faut oser s’aventurer mais toujours en tirant un fil sensible. C’est ce que permet le rapport radicalement libertaire au temps et au son que nous avons perçu dans le jazz ou le blues de Miles Davis, Jeanne Lee, Keith Jarrett, Archie Shepp.

Marion, on connaît votre long compagnonnage avec l’immense artiste qu’est Archie Shepp. Le vôtre est plus récent, Pierre, mais il est également intense. Comment caractériseriez-vous son apport dans le Secret ?

M. R. : Au départ, nous rêvions d’inviter Archie sur la longue mélodie « La Mer est plus belle » de Debussy. Finalement on a commencé à travailler « Prison » et très vite Archie a voulu apprendre l’ensemble de la mélodie, des accords, le poème de Verlaine. On a beaucoup arpenté le morceau, puis déployé un blues plus libre où je cite un morceau créole louisianais. J’ai toujours vu Archie travailler quotidiennement des « fondamentaux », au saxophone et au piano (Mozart, Coltrane, Strayhorn) et des standards. C’était extraordinaire de le voir si fasciné par cette œuvre de Fauré.

P-F. B. : Archie Shepp était captivé par cette œuvre. Il l’a étudiée pour mieux ensuite se l’approprier et improviser. Deux mois après l’enregistrement, nous continuions d’échanger à propos de la richesse de cette œuvre, sa grande ambiguïté harmonique, (entre le mineur et le majeur), si proche du blues finalement. C’est un honneur et un bonheur immense que d’avoir pu nous aventurer avec lui sur cette mélodie, et de sentir que notre démarche pouvait le séduire autant que nous.

Raúl Barboza participe également à cet album. Qui avez-vous invité : l’infatigable défenseur du chamamé, l’orfèvre d’un instrument populaire, ou le militant d’une musique du métissage et du partage ?

M.R. : Raúl est un peu chamane. Il a une approche instinctive de l’improvisation. Il joue, il chasse, il tente des choses surprenantes. C’est un magnifique orfèvre du partage. Un raconteur d’histoires incroyables. Pour moi, la musique n’est jamais première. J’aime les histoires, et avec Raúl, il y a tellement d’histoires qui se racontent.

P-F.B. Pour moi, le rapport de Raúl à la musique est autre. Son approche est presque mystique, d’une modernité incroyable. Il ne joue pas de l’accordéon. Il fait chanter les oiseaux, parle avec les esprits et nous raconte plein d’histoires. Lorsque je propose une partition à Raúl, il la refuse systématiquement et me dit : « Avec vous, je pars à la pêche ». Cela raconte magnifiquement son geste à nos côtés et comment il prend sa « place » au sein du duo.

Qui dit « secret », suppose l’existence d’un message caché. Pouvez-vous lever au moins un coin du voile sur ce que dissimule ce Secret et ce qu’il peut révéler aux « auditeurs diligents » ?

M. R. Pour moi, le secret c’est de toujours me demander, face à un morceau, si j’ai le droit de le chanter, comment je peux le faire vivre aujourd’hui et quel imaginaire je peux transmettre en le chantant. À partir de là, tout est permis. Le secret appartient à chaque auditeur. On vous dit « Voilà, c’est comme ça qu’on vit notre musique, on vous confie ce disque, faites attention ! ».

P-F. B. : J’imagine souvent que j’interroge le compositeur pour lui demander le secret de l’œuvre qu’il a écrite. Quelle est son histoire cachée, la raison intime qui en a provoqué l’écriture ? Comment il aurait improvisé dessus, à quel endroit, et de quelle façon ? Afin que l’âme de la mélodie ne soit jamais trahie, mais que nous puissions mieux dériver, improviser.

Marion-Rampal © Jean-François Picaut
© Jean-François Picaut

Comment situez-vous cet album par rapport à votre parcours passé et en quoi préfigure-t-il vos projets à venir ?

M. R. Je me suis beaucoup plongée dans le blues et la soul en gardant toujours une curiosité pour le classique et le cabaret. Avec le Quatuor Manfred, par exemple, je chante Kurt Weill, Hollaender, Eisler. Ce regard vers la musique française est une parenthèse pour moi, mais aussi une étape de grande introspection sur mon chant, ma langue et la dramaturgie des chansons. Je pense que je continuerai ces dérives du côté du classique. Je me mets au défi en ce moment de penser mes nouvelles chansons plus en cohérence avec tous ces « mondes », mais surtout de mieux déployer mon interprétation.

J’écris et on répète un nouveau répertoire avec Pierre-François, Anne Paceo, Sébastien Llado, Matthis Pascaud. J’ai appelé ce projet « Texo », je tisse. J’aime croiser, entremêler toutes ces influences. La singularité de chaque style réside dans le mélange, l’alliage esthétique et culturel qui le compose. Retourner de temps à autre au répertoire génère beaucoup d’exigence et d’humilité dans les formes qu’on écrit. J’aurais adoré écrire « Décadente » ou « Les Berceaux », c’est sublime. Quel plaisir, au moins, de pouvoir les chanter !

P-F. B. : J’ai toujours eu un amour inconditionnel pour la mélodie. Tant dans la musique classique que dans la chanson. Notre duo était l’occasion rêvée de revisiter toutes ces mélodies, en élaborant un langage artistique commun. Ce disque est l’aboutissement de notre parcours, mais je sais aussi qu’il ne sera pas le dernier, il s’inscrit dans une démarche artistique sensible.

Mon amour pour le blues, inconditionnel lui aussi, ne s’en est que mieux porté, à travers le trio Main Blue de Marion (et bientôt son futur quintette), les projets Music Is My Hope & Home de Raphaël Imbert, et le quartette d’Archie Shepp. À titre plus personnel, je souhaite prochainement former un trio (piano, clarinette, violoncelle) autour de mes compositions, apporter un soin poussé à l’écriture, en espérant (humblement) m’être imprégné de toute cette extraordinaire densité, et subtilité d’écriture rencontrées dans les mélodies de ce disque. Comme compositeur, j’aimerais faire un projet exclusivement autour du thème des berceuses, originales et traditionnelles. Un autre trait d’union donc. 

Propos recueillis par
Jean-François Picaut


Le Secret, par Marion Rampal et Pierre-François Blanchard

Site 

Tournée

  • Le 1er décembre 2019, Festival Jazz sur la Ville, La Mesonà Marseille
  • Le 8 février 2020, Chapelle de Boondael, à Bruxelles
  • Le 28 février, Église anglicane, à Hyères
  • En juillet, Salon Le Secret, à Lyon
  • Le 6 août, Salon Le Secret, avec Raul Barboza, Juliette Salmona, Thomas Savy, Musiques et Patrimoine du Mont-Blanc, à Saint-Gervais