« Asphalt Jungle », de Sylvain Levey, le Grenier à sel à Avignon

Asphalt Jungle © D.R. Asphalt Jungle © D.R.

Arrêtez le massacre !

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Le Grenier à sel, résidence à Avignon pour une dizaine de troupes de la région des Pays de Loire, propose des moments de grande lucidité, avec « Personne ne voit la vidéo » le matin, de grande poésie, avec « Chemin de la Belle Étoile » le soir, mais aussi de parfaite inanité, avec l’incompréhensible « Asphalt Jungle », le midi. Inutilement violent, informe, « injoué », le triste spectacle se méprend sur le théâtre.

Pourquoi ceci sur une scène ? Voilà peut-être la seule question soulevée par Asphalt Jungle, dont le titre est un écho au film de John Huston, Quand la ville dort. Débauche de violence gratuitement présentée, sans mise en scène à proprement parler, le second volet du spectacle, une seconde pièce, en fait : « Pour rire pour passer le temps », manque le sens du théâtre, qui est représentation. Et confirme l’impression laissée par le premier volet, « Juliette suite et fin précoce ». Les deux courtes pièces écrites par Sylvain Levey entendent « donner à voir une société qui se cherche », soit. Mais pourquoi considérer que donner à voir consiste à larguer du matériau brut, ni informatif, ni explicatif, ni même fictif, juste mal dégrossi. On comprend l’intention : faire un théâtre de la chose dite, du fait objectivé, de l’exposition brutale comme un appel à la réaction, voire à la réflexion. Mais l’exposition n’est pas une déposition, de même que la représentation n’est pas la présentation. Et la violence, la misère, les peurs peuvent évidemment investir les planches. Mais pour qu’il y ait théâtre, sublimation ou catharsis, encore faudrait-il qu’il y ait un espace vide, une distance mise entre l’objet et le discours. Bref, qu’il y ait un propos et non une simple jubilation à donner des coups de mots et à hisser les gros sous l’étendard de la brutalité.

La mise en scène (et à distance) est donc quasi inexistante : pour les lumières, des aplats de rouge, de bleu ou d’un intermédiaire violet, projetés sur un écran ; un jeu d’acteur informe ; des déplacements improvisés. La pièce semble n’avoir pas de propos à soutenir. Le texte n’aide en rien : c’est une machine textuelle à effet de manche. N’est pas Crimp ou Barker qui veut. Ici, la violence, la grossièreté ne recèlent vraiment aucune poésie. La phrase minimale, sujet-verbe-complément, les répliques courtes, l’écriture-constat ne suffisent pas à faire un style, ni même une « captation » (sic) révélatrice. Il est à craindre que sous « l’épure » de l’écriture, et sous la sobriété de cette forme dramatique (dénuée de didascalies) se cache la vacuité. Les comédiens ne sont pas plus engagés par leur acte ou leur présence sur scène, il ne disent rien que ce qu’ils disent. « Petit tordu. Couille de moineau », soit. « Petit tordu. Couille de moineau », alors. Point final.

Les vidéos présentées en alternance des scènes, dont la présence vient à supplanter le faible jeu des comédiens, sont pourtant de belles réalisations, tant en matière de son que d’images et de rythme. Les influences sont manifestes et revendiquées (Quentin Tarentino ou John Huston, notamment) et au demeurant bien exploitées. À croire qu’il faudrait quitter le théâtre pour se lancer dans le cinéma, car avec Asphalt Jungle les comédiens, le metteur en scène comme les spectateurs perdent leur temps. Vanité. Et malentendu sur le sens du théâtre, car l’on n’ose pas croire à la malhonnêteté du metteur en scène et du dramaturge. Il n’y a pas de coup tordu là-dessous, aucune volonté de racoler. Du moins l’espère-t-on. « Ce qui est fait n’est plus à faire » dit une réplique. Certes. Alors, de grâce, arrêtez le massacre. 

Cédric Enjalbert


Asphalt Jungle, de Sylvain Levey

Cie du Théâtre-du-Rictus

Mise en scène : Laurent Maindon

Avec : Ghislain del Pino, Laurence Huby, Yann Josso, Christophe Gravouil, Nicolas Sansier

Lumières : Jean‑Marc Pinault

Son : Guillaume Bariou

Vidéo : Machine Machine

Costumes : Anne‑Emmanuelle Pradier

Grenier à sel • 2, rue du Rempart-Saint-Lazare • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 27 09 11

Du 8 au 31 juillet 2009 à 15 h 25, jours pairs

Durée : 1 h 5

13 € | 9 €