Billet de Morgane Patin, journaliste aux « Trois Coups », suite aux attentats en France

Tuer la Barbarie

Par Morgane Patin
Les Trois Coups

« La pendule, sonnant minuit, / Ironiquement nous engage / À nous rappeler quel usage / Nous fîmes du jour qui s’enfuit : / – Aujourd’hui, date fatidique, / Vendredi, treize, nous avons, /Malgré tout ce que nous savons, / Mené le train d’un hérétique. » Baudelaire, « l’Examen de minuit ».

Il fallait le faire. Samedi 14 novembre 2015. Pénétrer dans une salle de spectacle. Aller écouter un concert. Oui, nous ne voulions pas chanter, rire. Bien sûr que nous pleurions. Mais cela était nécessaire. Il était impératif de dire « non ».

Vendredi 13 était dans tous les regards. Et entrer dans cette salle rongeait de douleur. Car c’était reconnaître que vouloir vivre faisait de chacun de nous une cible. Cela aurait pu être toi, cela aurait pu être moi. Cela aurait pu être vous que j’aime qui vous seriez trouvés là-bas. Et la peur m’a étreinte tant que je n’ai pas su que je pourrais tous, encore, vous serrer dans mes bras. C’était eux que je ne connaissais pas. Mais la tristesse n’en est pas moins logée au creux de mon ventre. Car ce que l’on a assassiné, c’est un peu toi, un peu vous, un peu moi, et tous ces lendemains que tout à coup nous ne concevons pas. Et voilà que je pleure, car je ne sais plus maintenant ce en quoi je crois.

C’est pour tout cela qu’il fallait entrer dans cette salle, écouter la musique même si le cœur n’y était pas, se gorger de poésie. Car en ce jour elle est le seul rempart que nous pouvons élever contre la barbarie. Et puis il fallait conjurer le mauvais sort, exorciser nos angoisses noueuses, communier loin des dieux. Évidemment, le verre que nous avons partagé avait le goût de la mort, la main que nous avons serrée était lourde d’hésitation, le sourire que nous avons arboré était amer. Nous aurons encore peur, cela ne fait pas le moindre doute. Nous aurons encore mal, cela nous le savons.

Mais puisque résister est l’unique voie que nous pouvons suivre, suivons-la. Acceptons-la. Notre résistance tient en ce qui fait notre force, cette force que l’on a voulu assassiner lâchement. Celle de boire un verre, d’aller écouter le groupe qui nous est cher, de sortir, de partager avec insouciance ces moments qui donnent de la saveur à la vie.

Nous continuerons. Pour ceux qui sont tombés parce qu’ils vivaient une vie que nombre de nos frères nous envient. Nous nous relèverons. Et même les larmes aux yeux, nous vivrons cette vie qui a conduit des innocents à une mort barbare. Nous sortirons, nous viderons des verres, nous irons au spectacle, et nous continuerons de croire, toujours, à l’amour. Nous relèverons le défi que nous laissent aujourd’hui nos amis qui sont partis. Nous relèverons le défi de la vie.

Et pour ne pas les oublier, pour porter haut leurs couleurs, nous nous souviendrons que nous devons aimer encore. 

Morgane Patin