« Polyglotte » © Olivier Choinière

« Polyglotte », d’Olivier Choinière, Théâtre Aux écuries à Montréal, Festival TransAmériques

Hospitalité ambiguë

Par Aurore Krol
Les Trois Coups

Québec, terre d’accueil ? En détournant le très ritualisé examen de citoyenneté auquel sont soumis les nouveaux arrivants désireux d’obtenir la nationalité canadienne, Olivier Choinière ironise sur l’aspect folklorique du patrimoine culturel qui leur est transmis. Dans « Polyglotte », il met en lumière les incohérences de cette démarche en superposant éléments de tradition et réalité parfois peu glorieuse.

L’identité d’un pays ne peut être ni une page blanche ni un livre déjà écrit, mais toujours une histoire en marche. Dès lors, chercher à figer les codes culturels qu’il faut maîtriser pour être un bon citoyen est un exercice politiquement périlleux.

Pour égratigner avec humour un protocole infantilisant qui flirte à l’occasion avec la propagande, la dramaturgie de Polyglotte a pour fil conducteur les phrases préenregistrées d’une méthode de langue des années 1960. Ces échanges bourrés de stéréotypes et privés de tout lien avec la vie réelle sont couplés à une voix numérisée aux tonalités hachées et désincarnées, qui guide les immigrants dans leur parcours vers la naturalisation.

Sur scène se mêlent des acteurs professionnels et des amateurs ayant réellement passé l’examen de citoyenneté. Dans un décor de jeu télévisuel et dans une ambiance à la Big Brother, chacun est invité à mettre en scène sa bonne volonté à devenir canadien. Tests sportifs, musicaux et météorologiques s’enchaînent, parfois avec la participation du public, convié lui aussi à se soumettre aux épreuves.

Exagérées jusqu’à l’absurde, les étapes du questionnaire se transforment en mise en scène grotesque dont les moins dupes sont les candidats eux-mêmes. Leurs réponses, volontairement consensuelles, sont à mourir de rire, tout comme les passages ou des expressions purement québécoises qu’on leur fait répéter dans un contexte où elles se vident de leur sens.

Double altérité

C’est d’abord pour être en cohérence avec le lieu d’implantation de sa compagnie – Les Écuries, salle de théâtre montréalaise établie dans un quartier résidentiel à forte population immigrée – qu’Olivier Choinière a engagé cette démarche. Selon l’auteur, travailler sur la thématique migratoire ne suffisait pas à avoir un art dramatique en lien avec son voisinage. Il fallait également faire monter sur le plateau ces personnes d’origine étrangère, qui ne sont pas non plus familières des codes scéniques, afin d’apporter une double altérité à la représentation.

Des exercices théâtraux de base sont exploités dans la mise en scène pour matérialiser l’importance du vivre-ensemble et de l’écoute mutuelle. En parallèle de cette symbolique outrancièrement naïve, sont évoqués des projets politiques concernant le port d’armes à feu ou la destruction du patrimoine écologique, et sont projetées des vidéos de violences policières lors de récentes manifestations à Montréal.

Dans un final en apothéose, le public est invité à franchir la porte honorifique, mais aussi vaguement inquiétante, qui ouvre sur la citoyenneté canadienne. Questionnant à la fois notre façon d’accueillir l’autre et le paradoxe qui consiste à délimiter précisément les particularités nationales, Polyglotte est un spectacle joyeusement engagé et subtilement critique. 

Aurore Krol


Polyglotte, d’Olivier Choinière

Un spectacle de l’Activité

Texte, montage et comise en scène : Olivier Choinière

Comise en scène : Alexia Bürger

Interprétation : German Barragan, Tatiana Burtin, Mirlande Fleuriot, Mondiana François, Samira Ghorbani, Mahmoud Shawky Hamed Ali, Nga (Amy) Phan, Amgad Habib Raouf Gerges Soliman, Pamela Robertson, Mireille Tawfik, Farlene Thelisdort

Décors, costumes et accessoires : Elen Ewing

Lumière et vidéo : Gonzalo Soldi

Conception sonore : Éric Forget

Photo : © Olivier Choinière

Coproduction : Festival TransAmériques

Dans le cadre du Festival TransAmériques

http://www.fta.qc.ca/fr

Renseignements / billetterie : http://www.fta.qc.ca/fr/pages/forfaits-et-billets

Théâtre Aux écuries • 7285, rue Chabot • Montréal QC H2E 2K7

Du 31 mai au 4 juin 2015, à 20 heures

Durée : 1 h 45

Tarifs : 39 $ | 36 $ | 33 $

« Variations pour une déchéance annoncée » © Vivien Gaumand

« Variations pour une déchéance annoncée », d’après « la Cerisaie » d’Anton Tchekhov, Usine C à Montréal

Réussir sa déchéance

Par Aurore Krol
Les Trois Coups

Sur la scène de l’Usine C, dans le cadre du Festival TransAmériques à Montréal, neuf comédiens au sommet donnent corps à « Variations pour une déchéance annoncée », une subtile réadaptation de « la Cerisaie » de Tchekhov.

La réécriture contemporaine de classiques est la spécificité à laquelle veut se consacrer La Fabrik, une compagnie théâtrale montréalaise dirigée par Angela Konrad, metteuse en scène, dramaturge et enseignante en études théâtrales à l’université. Toucher au monstre sacré qu’est Tchekhov pourrait être un pari hasardeux, mais ici aucun faux pas n’est à signaler.

Au contraire, les allers-retours constants qui s’effectuent entre l’époque de la pièce et les problématiques contemporaines, doublés d’une esthétique qui va puiser du côté des Années folles, provoquent un hors-temps à l’atmosphère fantasmagorique. Cet espace, essentiellement investi par l’humour et l’ironie, permet à des séquences poétiques particulièrement émouvantes de s’immiscer. Du fait de leur rareté, ces dernières jalonnent la représentation d’instants de grâce, et, même encadrées de musique lyrique, évitent tout pathos repoussoir.

Dans les prémices du spectacle, alors qu’on attend l’arrivée de Lioubov Andréïevna, un écran nous montre son interprète, Dominique Quesnel, sautant d’un taxi à la hâte pour s’engouffrer dans le théâtre. Sorte de Marilyn qui aurait pu vieillir, époustouflante d’un bout à l’autre, celle-ci porte sur son visage et dans son corps tout le panache déglingué d’une diva en bout de course. Lucide, mais bien décidée à ne pas renoncer à son existence de flambeuse, oscillant entre fausse désinvolture et vrai désespoir, elle donne à la fois une leçon de théâtre et de vie à l’assistance.

Cette adaptation s’appuie sur un procédé consistant à mettre en miroir l’état psychique des personnages et celui des interprètes. Comme deux calques qui finiraient par s’interpénétrer, ce double niveau de lecture permet, de manière non frontale, de faire transparaître les zones de vulnérabilité de chacun. Ainsi, l’appréhension avant de devoir se fendre d’un monologue révélateur, les techniques de jeu égrenées, les réflexions sur les méthodes d’incarnation, ne sont que des moyens détournés pour pousser les personnages au bord de leur fameuse déchéance annoncée.

Échouer en beauté

Rechignant à se jeter dans ce gouffre, ils savent déjà qu’ils n’auront pas le choix et que la fin est connue d’avance. Tout est alors affaire de style. Échouer en beauté et y aller à fond, ou rester dans le déni d’un âge d’or qui est terminé. Une esthétique de cabaret renchérit la cruauté du procédé à l’œuvre. Une époque est en train de s’éteindre, et on vient l’exhiber dans un tour de piste où la voix d’Amy Winehouse sert de fil conducteur. Love Is a Losting Game, nous susurre-t-elle à plusieurs reprises, parfaite incarnation de l’ange déchu de s’être trop consumé.

Fixant la mise en scène dans la chambre des enfants de la Cerisaie – cette demeure criblée de dettes qui doit être vendue pour devenir un pavillon locatif pour estivants –, Angela Konrad fait sortir les fantômes des placards. Désillusions, rêves de réussite avortés, cœurs brisés et deuils bien réels sont à l’œuvre. L’image la plus signifiante étant sûrement celle du petit garçon mort de Lioubov Andréïevna, qui, par trois fois, traverse le plateau tel un spectre, noyé dans une lumière latérale de toute beauté.

Surprenants de nuances, Dominique Quesnel en tête, les neuf interprètes nourrissent de leur jeu une œuvre complexe et belle, au parcours émotionnel très justement dessiné. Les ruptures de ton et d’époque, tout comme les changements de niveau de lecture, contribuent à cette réussite totale. 

Aurore Krol


Variations pour une déchéance annoncée, d’après la Cerisaie d’Anton Tchekhov

Adaptation et mise en scène : Angela Konrad

Interprétation : Stéphanie Cardi, Francine Charbonneau, Philippe Cousineau, Marc-André Goulet, Andréane Leclerc, Marie‑Laure Moreau, Gilles Provost, Dominique Quesnel, Dorian Quilicot, Téo le chien

Assistance à la dramaturgie : Steve Giasson

Assistance à la mise en scène : Adam Faucher

Son : Laurent Maslé

Lumières : Nancy Bussières assistée de Cédric Délorme‑Bouchard

Photo : © Vivien Gaumand

Dans le cadre du Festival TransAmériques

http://www.fta.qc.ca/fr

Renseignements / billetterie : http://www.fta.qc.ca/fr/pages/forfaits-et-billets

Usine C • 1345 avenue Lalonde • Montréal QC H2L 5A9

Du 22 au 25 mai 2015, à 20 heures

Durée : 1 h 40

Tarifs : 39 $ | 36 $ | 33 $

Martin Faucher © D.R.

Entretien avec Martin Faucher, directeur artistique du Festival TransAmériques, à Montréal, Canada

« Créer des tempêtes dans les corps et les têtes »

Par Aurore Krol
Les Trois Coups

Évènement incontournable de la danse et du théâtre à Montréal, le Festival TransAmériques (F.T.A.) est un espace de soutien et de visibilité majeur pour la création artistique en Amérique du Nord. Son directeur artistique, Martin Faucher, répond à nos questions à quelques jours du lancement de cette nouvelle édition.

C’est votre première fois en tant que directeur artistique du F.T.A., quelles couleurs et orientations avez-vous souhaité donner au festival en signant cette programmation ?

La thématique qui m’habite depuis quelques années, c’est la question de la transmission. Les problématiques du temps qui passe, de l’accumulation de savoirs, mais aussi du risque de perte dans une période où on analyse le monde quasi uniquement selon un spectre économique. La place du patrimoine culturel et la manière dont on peut en faire bénéficier les jeunes générations sont donc des sujets essentiels selon moi. Aussi, quand j’ai vu le spectacle Dancing Grandmothers de la Sud-Coréenne Eun-me Ahn, qui réuni trois générations sur scène, j’ai vraiment voulu l’avoir en ouverture du festival.

Quand nous nous étions rencontrés en clôture du F.T.A. 2014, vous disiez souhaiter faire jouer des spectacles ailleurs que dans les lieux dédiés. Cette année vous programmez Plaza, une performance dans un centre commercial…

Effectivement, j’estime qu’il est très important que les artistes soient dans différents lieux, pas uniquement des espaces confortables entièrement pensés pour le spectacle. En ce sens, le travail de Nini Belanger [au sein d’un centre commercial qui est aussi un espace de socialisation pour les primoarrivants constituant la majorité de la population de ce quartier, N.D.L.R.] correspond à mon désir de toucher le public où qu’il soit, d’inscrire les créateurs dans un tissu social le plus large possible.

Plaza, mais aussi Polyglotte d’Olivier Choinière et Alexia Bürger, traitent de la problématique de l’immigration et de l’accueil réservé à l’étranger. C’est une thématique que vous souhaitiez souligner ?

En fait, ce sont les artistes et leurs propositions qui me font réfléchir aux liens qui se tissent entre les spectacles. Des choses vont se recouper spontanément à la lecture des projets, sans forcément que les artistes aient connaissance des sujets d’étude de leurs collègues. Savoir qui nous côtoie, qui sont nos voisins et quelles relations nous entretenons avec eux, c’est quelque chose de très fort au Québec, et particulièrement à Montréal. Cela passe aussi par l’identité de la langue et cela permet de définir la communauté à laquelle nous appartenons.

Est-ce qu’il y a des spectacles qui, d’après vous, agiront comme des pivots de cette programmation, ou pour lesquels vous avez des attentes particulières ?

Une fois que j’ai rencontré l’artiste, dialogué avec lui, que le processus s’est mis en place, je n’ai pas d’attente préconçue, en dehors de l’espoir d’un éblouissement, d’un choc… Mais s’il devait y avoir un spectacle particulièrement signifiant, ce serait certainement By Heart de Tiago Rodrigues. Parce qu’un groupe de spectateurs monte sur scène pour apprendre un sonnet de Shakespeare et qu’une identité collective se tisse au fur et à mesure de la mémorisation. Nous sommes en plein dans l’art qui relie. La pièce aborde aussi le thème de la résistance, rappelant que même dans des régimes politiques répressifs, le geste artistique est plus fort que tout.

Un mot sur Tout Artaud ?!, où Christian Lapointe tente de lire à haute voix, durant six jours et six nuits, les vingt‑huit volumes de l’œuvre complète d’Antonin Artaud ?

Lapointe fait là un pari complètement fou, qui sera peut-être de l’ordre du record mondial. Mais, de par l’essence même de ce qu’était Antonin Artaud, je pense que c’est la proposition la plus juste pour montrer l’idéal démesuré de cet artiste. C’est un geste de courage de la part de Christian Lapointe, un geste gratuit qui ne sera peut-être réalisé qu’une fois, et qui permet de montrer la beauté inutile des choses, au sens noble de l’inutilité.

Pour conclure, et à quelques jours du lancement, que souhaitez-vous à ce cru 2015 ?

Les vingt-cinq spectacles qui seront joués recouvrent un spectre très large de propositions : entre le Tartuffe grandiose de Michael Thalheimer et la démarche très humble de Tiago Rodrigues avec By Heart, on passe de la profusion à l’épure. Je souhaite que les spectateurs voyagent longtemps dans tous les recoins de ce que peuvent être le théâtre et la danse, que cela crée des tempêtes dans le corps et la tête de chacun d’eux. J’ai hâte de toutes ces tempêtes. 

Propos recueillis par
Aurore Krol


Festival TransAmériques, Montréal, Canada

9e édition

Du 21 mai au 4 juin 2015

Site : http://www.fta.qc.ca/fr

Photo de Martin Faucher : © D.R.