« Olivier Masson doit-il mourir ? », de François Hien, Les Célestins à Lyon

Épreuves d’amour

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Fiction librement inspirée de l’affaire Vincent Lambert, « Olivier Masson doit-il mourir ? » offre une occasion passionnante de s’interroger sur l’éthique et le vivant.

La pièce suit le déroulement du procès d’un aide-soignant qui a choisi de pratiquer une injection létale à un patient, dont l’équipe médicale ne parvient plus à déterminer s’il est conscient ou non. Enrichis par de nombreux retours en arrière, les plaidoiries et les témoignages sont percutés par la guerre que se livrent les proches et les soutiens du défunt, relayée par les médias.

Au-delà de la procédure judiciaire, s’affrontent avec pudeur et détermination convictions scientifiques et morales, souvent dans le registre de l’intimité. Le conflit déchirant entre l’épouse et la mère d’Olivier Masson, les silences et les mots rares de l’accusé, les contradictions des experts scientifiques et les roueries des avocats confèrent à ce spectacle une intensité remarquable. Elle permet au public de renouveler son regard et son écoute à propos d’une affaire dont l’excès de médiatisation aurait pu lasser. Parmi les situations violentes que documentent et évoquent les metteurs en scène, les preuves d’amour exprimées par la femme et la génitrice de leur époux et fils sont de bouleversantes épreuves.

« Olivier Masson doit-il mourir ? » de François Hien © photo de répétition Simon Gosselin

« Olivier Masson doit-il mourir ? » de François Hien © Photo de répétition de Simon Gosselin

Collectif 

La représentation est un modèle de la force et de la justesse que peut atteindre parfois un travail collectif. Auteur compris, tous les protagonistes se partagent les choix dramaturgiques et l’interprétation. Utilisant quelques éléments de mobilier (table, sièges et barre de tribunal), se suffisant d’une robe de juge ou d’avocat et de simples vêtements du quotidien qu’ils échangent, ils se relaient pour permettre aux spectateurs d’identifier les personnages. Pas d’incarnation. Juste quelques instants savamment dosés d’engagement émouvant lorsque la passion les submerge, avec toujours en contrepoint les paroles murmurées de l’aide-soignant justifiant son geste fatal. Encore une fois, grâce à ces options, l’écoute et l’intelligence du public se trouvent respectées. Que soient remerciés François Hien, Estelle Clément-Bealem, Kathleen Dol, Arthur Fourcade, Lucile Paysant, pour avoir su renouveler la possibilité qu’existe un théâtre indispensable, fait d’interrogations profondes sur des contenus sociétaux majeurs. 

Michel Dieuaide


Olivier Masson doit-il mourir ?, de François Hien

Mise en scène et jeu : Estelle Clément-Bealem, Kathleen Dol, Arthur Fourcade, François Hien, Lucile Paysant

Scénographie : Anabel Strehaiano

Costumes : Sigolène Pétey

Lumière et régie générale : Nolwenn Delcamp-Risse

Production : Compagnie l’Harmonie Communale

Producteur : Nicolas Ligeon

Célestins – Théâtre de Lyon • 4, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon

Billetterie : 04 72 77 40 00

Du 14 au 25 janvier 2020 à 20 h 30 sauf dimanche et lundi

Durée : 1 h 50

De 8 € à 24 €

« Fruits du néant » de Ferdinand Bruckner – Mise en scène d’Hugo Roux © Hugo Fleurance

« Fruits du néant », de Ferdinand Bruckner, Théâtre des Clochards Célestes à Lyon

Fruits pas mûrs

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Trois ans après L’Éveil du Printemps, Hugo Roux et sa compagnie Demain dès l’aube montent « Fruits du Néant » de l’écrivain autrichien Ferdinand Bruckner. Malgré une direction d’acteurs efficace, le texte manque de richesse.

Au lendemain de la guerre, dans une ville en ruines, un groupe d’adolescents comble son ennui et son désœuvrement en parlant philosophie. Les garçons, du moins, font monter les enchères sur les propos les plus hardis, et professent des idées provocatrices pour exister.

Avec eux, deux jeunes filles caricaturales : l’une ne pense qu’en référence aux magazines de mode, l’autre est une gentille fille du peuple, censée donc ne rien connaître. Cette opposition entre les jeunes gens qui tentent, même maladroitement, de réfléchir et des jeunes filles qui ne le veulent ou ne le peuvent pas, frise aujourd’hui le ridicule. Pourquoi Hugo Roux n’a-t-il pas fait des coupes ou traité ces éléments de manière distanciée ?

Au cours de leurs conversations philosophiques, la question de l’acte gratuit, du permis de tuer, est posée, tant et si bien que l’un d’entre eux passe à l’acte. Et voici quatre jeunes gens contraints de fuir, de se cacher, livrés à leur conscience ou à son absence.

Cas de conscience

Sur le plateau couvert de terre, un vieux pneu, quelques planches. Ce no man’s land va servir de huis clos à toutes les tensions qui ne manquent d’éclater. Hugo Roux, dont on retrouve avec plaisir la mise en scène vigoureuse et sensible, dessine adroitement les relations entre les personnages, la montée des antagonismes, l’évolution des uns et des autres. Très vite il ressort que des paroles aux actes la différence est énorme, et que rien ne permet de l’anticiper, de s’y préparer. L’auteur ne donne aucune clé psychologique permettant de comprendre comment l’un bascule et l’autre pas. Seule l’amitié semble encore pouvoir les sauver.

Dans une distribution malheureusement inégale, deux acteurs, Oscar Montaz et Lucas Weyman, excellent. Ils donnent vraiment corps à leur personnage, et à cette histoire qui aurait mérité un travail d’adaptation plus insolent.

Trina Mounier


Fruits du néant, de Ferdinand Bruckner

Mise en scène : Hugo Roux

Avec : Lauriane Mitchell, Morgane Réal, Oscar Montaz, Lucas Weyman, Arthur Daniel, Stéphane Naigeon

Durée : 1 h 45

À partir de 15 ans

Photo © Hugo Fleurance

Théâtre des Clochards Célestes • 51, rue des Tables-Claudiennes • 69001 Lyon

Du 8 au 13 janvier 2020, du mardi au samedi à 19 h 30

De 6 € à 12 €

Tournée :

  • Le 5 mai, à l’Auditorium Seynod – Scène régionale

À lire sur Les Trois Coups :

L’éveil du printemps de Wedekind, par Trina Mounier

Dream-Julien-Lestel

« Dream », de Julien Lestel, Salle Pleyel à Paris

Un « Dream » tonique

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Créé à l’Opéra de Massy, le public parisien a pu assister à une représentation exceptionnelle de « Dream » à la Salle Pleyel. Une chorégraphie musclée et élégante soutenue par de belles images.

Bien qu’il compte déjà une vingtaine de créations à son répertoire, nous n’avions pas encore eu l’occasion de découvrir le travail de Julien Lestel. Après une formation au sein de l’École de Danse de l’Opéra national de Paris, où il décroche un Premier prix, celui-ci a multiplié les collaborations prestigieuses (l’Opéra de Paris, à Monte-Carlo, Zürich ou encore au Ballet national de Marseille où il a été danseur Étoile), avant de créer, en 2007, sa propre compagnie. Treize ans après, Dream marque un tournant : « On repart vers de nouvelles directions en se sentant plus forts, plus libres », précise-t-il. C’est sans doute ce changement de cap qui nous a interpelés.

Dream-Julien-Lestel

© Lucien Sanchez

Rêves inavoués, passions inassouvies… Dans Dream, Julien Lestel explore les territoires parfois inconnus de nous-mêmes, là où tout est possible, entre nos angoisses et nos désirs ls plus fous. Plonger dans cet imaginaire révèle des images saisissantes de beauté. Avec une touche raffinée, les jeux d’ombres et de lumières sculptent l’espace et subliment les corps en soulignant les contrastes.

Puissance et grâce

Parmi les références du chorégraphe, Jiří Kylián, Ohad Naharin ou encore Crystal Pite. Excusez du peu ! Reste que le chorégraphe impose son style, où se côtoient puissance et sensualité, de beaux atouts mis en valeur par la technique virtuose des interprètes, une douzaine de danseurs issus d’horizons différents.

Tout en restant fidèle au néoclassicisme qui caractérise la compagnie, chacun révèle ici sa singularité. Les emprunts contemporains créent de salutaires ruptures permettant de coller à notre époque dans une plus grande liberté. Dans Dream, on retrouve l’aspect performatif des danseurs qui repoussent les limites de leurs corps toujours plus loin, la précision du geste, mais aussi les chutes au sol, les vibrations, pulsions et tensions extrêmes qui expriment doutes ou mal-être. C’est la partition du compositeur islandais Jóhann Jóhannsson, entrecoupées de parties confiées à Ivan Julliard, danseur au sein de la compagnie, qui soutient l’ensemble.

Les tableaux s’enchaînent sans temps morts. Les ensembles sont bien structurés, tandis que les duos expriment la quintessence de l’amour, entre lyrisme échevelé et corps à corps sensuels. Non seulement Julien Lestel aime le côté athlétique de la danse, mais il souhaite que ce rêve éveillé suscite des émotions. Entre l’entrée en matière impétueuse, les pas de deux flamboyants, et la séquence finale pleine de volupté, quel chemin parcouru ! Sans oublier que l’apparition d’Alexandra Cardinale, artiste de l’Opéra de Paris invitée, est un moment de grâce. Un ravissement qui achève de nous plonger, en effet, dans un état propice à la rêverie.

Ce fameux tournant qu’évoque Julien Lestel promet d’autres belles créations. D’ailleurs, en parallèle de la tournée de Dream, Mosaïques, sera donnée dans quelques mois à l’Opéra de Massy, les 21 et 22 avril 2020. À suivre aussi ! 

Léna Martinelli


Dream, de la Compagnie Julien Lestel

Chorégraphie : Julien Lestel

Avec : les onze danseurs de la Compagnie Julien Lestel et Alexandra Cardinale de l’Opéra de Paris (artiste invitée)

Musique : Jóhann Jóhannsson et Ivan Julliard

Costumes : Patrick Murru

Salle Pleyel • 252, rue du Faubourg Saint-Honoré • 75008 Paris

Le 16 janvier 2020

Tel. : 01 60 13 13 13

Durée : 1 h 20 sans entracte

De 28 € à 95 €

Invisibles-Nasser-Djemaï

« Invisibles », de Nasser Djemaï, MC93, Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis à Bobigny

Debout !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Après 226 représentations, trois nominations aux Molières (2014) et le Prix Nouveau Talent Théâtre SACD (2014), « Invisibles » est de nouveau en tournée. Cette pièce, essentielle, porte haut la voix des oubliés. L’occasion de découvrir (ou revoir) ce spectacle magnifique, ainsi que deux autres pièces de Nasser Djemaï présentées à la Colline : « Héritiers » et « Vertiges ».

Quand Martin (David Arribe) déboule sur scène, c’est un peu comme un chien dans un jeu de quilles : lui qui vient de souffrir chez le dentiste, s’est fait tabasser à la sortie du métro. Mais que vient-il faire dans ce foyer Sonacotra ? C’est sa mère, tout juste morte d’un cancer, qui l’a conduit jusqu’ici en lui laissant quelques indices dans un coffret et quelques mots chuchotés à l’infirmière, avant son trépas : « Mon fils, il faut qu’il sache… Il faut qu’il retrouve son père… ».

Martin s’écroule, il a besoin de soins. Alors, quand il débarque là, en sang, il est accueilli par Majid (Angelo Aybar), Shériff (Kader Kada), Hamid (Azize Kabouche), Driss (Lounès Tazaïrt), des émigrés maghrébins à la retraite qui veillent sur le fameux El Hadj (Azzedine Bouayad). S’ils tuent le temps et meurent à petit feu, ces vieux fiers de leurs racines tiennent bel et bien debout. Sauf le personnage censé livrer les précieuses informations : immobile et muet dans son fauteuil, il est rattrapé par son passé. Mais comment Martin pourra-t-il donc renaître ?

Des racines et… des ailes

Quête initiatique, épreuves, dénouement miraculeux, cette pièce se présente comme un conte philosophique autour de l’exil et de la mémoire. Reste que l’auteur a nourri sa pièce de témoignages, collectant la parole des Chibanis (« cheveux blancs » en arabe) dans les cafés sociaux et les foyers près des mosquées, dans des cités.

Invisibles-Nasser-Djemaï

© Philippe-Delacroix

Comme eux, les personnages sont d’anciens ouvriers spécialisés qui ont asphalté les routes ou construit les HLM, trimé dans les usines dès les années 60. Ils n’ont existé que comme travailleurs. Désormais à la retraite, ils sont devenus invisibles. Ils pourraient rentrer, mais ils doivent rester au moins six mois par an sur le territoire français pour continuer de percevoir leur pension. Niés ici, en France, oubliés là-bas, au bled, ils sont des laissés pour compte « millionnaires », aux yeux de leur famille. Pourtant, ils préparent des valises remplies de cadeaux, envoient des mandats mais, le ventre vide, ils sont même dépourvus de rêves.

Ni manifeste, ni théâtre documentaire, Nasser Djemaï lance des mots justes et poétiques tout à la fois. Majid, Shériff, Hamid, Driss dévoilent leur personnalité, en même temps que leurs souvenirs : ancien de la guerre d’Algérie, forcené au dos cassé… Martin vient perturber leur quotidien, mais pas question de changer les rituels ! « Papiers, santé, mosquée », c’est le programme de chaque journée. À l’ombre, autour de la table en formica ou sur un banc au soleil, la parole se libère néanmoins. Avec pudeur et dignité. Traditions, pressions, culpabilité, regard sur la société d’aujourd’hui : moult sujets sont abordés, entre tendresse et amertume. Toujours avec lucidité.

Nasser Djemaï s’est également inspiré de la descente aux enfers dans l’Énéide. Le sous-titre est d’ailleurs « La Tragédie des chibanis ». Dans la mythologie, celui qui arrivait à entrer dans le royaume des morts (Hadès) pouvait observer, interroger les ancêtres, et revenir dans le monde des vivants, fort de cette sagesse, à une condition : celle de ne pas s’asseoir sur « la chaise d’oubli », explique l’auteur. Ici, Martin, héros de l’errance, fait remonter les souvenirs à la surface en poursuivant sa quête identitaire et ruse pour rester en vie.

Fraternité bafouée

Pour donner corps à cette tragédie de la solitude et du racisme, Nasser Djemaï traite ces hommes comme un chœur. Malgré des années de labeur et si peu de considération, ces citoyens font preuve de solidarité. Et oui, ils restent debout, vaille que vaille. Malgré leurs fêlures et leur souffrance, c’est le sens de l’honneur qui a permis leur survie. L’ouverture de la boîte de Pandore ne les ébranlera même pas : « On est venu avec une valise, on repartira dans une boîte. En attendant, on reste là. C’est comme ça », explique l’un d’eux.

Louable entreprise de réhabilitation pour ces hommes qui accèdent à la lumière et acquièrent une épaisseur. Toutefois, Nasser Djemaï n’a pas voulu verser dans le pathétique. Il dresse leur portrait sans misérabilisme, soucieux de traduire la honte, l’humiliation et la haine sans tomber dans les clichés, sans complaisance.

Même coincés dans ce foyer, il leur reste l’humour du désespoir. Les dialogues savoureux permettent une distance salutaire. De plus, la mise en scène situe l’action entre songe et réalité. Martin affronte les fantômes du passé, les siens, mais aussi ces spectres invisibles qui se déplacent au rythme lent des journées dans cet enfer, dans nos villes, à nos portes. Des échappées oniriques – par le biais de la vidéo ou de la direction d’acteurs, toujours sur le fil – permettent de tourner le dos au naturalisme.

La mise en scène, sobre, laisse la part belle aux comédiens, tous très convaincants. Complices, sensibles, justes, ils incarnent magnifiquement ces personnages poignants à la grandeur d’âme certaine. Quant à David Arribe, il tire son épingle du jeu, avec une composition remarquable de finesse et de profondeur. Il avoue penser à son grand-père espagnol, quand il est sur le plateau.

Ainsi s’allonge la cohorte de fantômes. Pour ma part, j’ai pensé à mon père italien en assistant à ce spectacle. La pièce touche à l’universel. Elle vise à rendre audible la parole de ces hommes oubliés, à les incarner pour les intégrer à notre mémoire collective. Un geste salutaire qui relevait d’une nécessité impérieuse. Bravo ! 

Léna Martinelli


Invisibles, de Nasser Djemaï

Cie Nasser Djemaï

Dramaturgie : Natacha Diet

La pièce est publiée aux éditions Actes Sud Papiers, 2011

Avec : David Arribe, Angelo Aybar, Azzedine Bouayad, Azize Kabouche, Kader Kada, Lounès Tazaïrt, avec la participation de Chantal Mutel

Assistanat à la mise en scène : Clotilde Sandri

Création musicale : Frédéric Minière et Alexandre Meyer

Scénographie : Michel Gueldry

Création lumière : Renaud Lagier

Création vidéo : Quentin Descourtis

Costumes : Marion Mercier, assistée d’Olivia Ledoux

MC93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis • 9, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

Du 11 au 18 janvier 2020

De 9 € à 25 €

Réservation : 01 41 60 72 72 ou en ligne

Les spectateurs de Invisibles bénéficient d’un tarif préférentiel à La Colline : 20 € la place (au lieu de 30 €) et 10 € (au lieu de 15 €) pour les moins de 30 ans ; de la même manière, les spectateurs de La Colline bénéficient d’un tarif préférentiel à la MC93 : 16 € la place (au lieu de 25 €)

Tournée ici

Création à la MC2: Grenoble le 22 novembre 2011
MC2: Grenoble : producteur de novembre 2011 à mai 2014
Cie Nasser Djemaï : production déléguée pour la saison 2014-2015 et producteur 2019-2020


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Invisibles, au Off d’Avignon 2012, par Laura Plas

Phèdre-Racine-Brigitte-Jaques-Wajeman © Clément Camar-Mercier

« Phèdre », de Jean Racine, Théâtre des Abbesses à Paris

Lumineuse Phèdre

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Mise en scène subtile et intelligente, interprètes excellents, magnifique scénographie… Brigitte Jaques-Wajeman offre une version éclairante de la grande tragédie de Racine.

Ah ! Les ravages de la passion. Vénus, dont les amours coupables avec Mars ont été dénoncés par le Soleil, maudit les descendants du dieu. Elle s’acharne notamment sur sa petite-fille (« la brillante » en grec), lui inspirant un amour non solaire, mais incestueux : Phèdre, mariée au roi Thésée, s’éprend de son beau-fils Hippolyte (fruit de l’union de Thésée avec une Amazone). Racine s’inspire ici d’un sujet mythologique déjà traité par les tragiques antiques : « l’amour, funeste poison répandu sur la maison royale ». Il puise ses sources dans Euripide et Sénèque.

Amour monstre

Dans cette tragédie du désir, l’intrigue politique (l’amour d’Hippolyte pour la princesse captive Aricie, inacceptable aux yeux de Thésée) est au second plan. Racine s’intéresse davantage aux dieux qui se jouent des hommes et s’en servent pour accomplir leurs desseins. Auteur chrétien, et qui plus est janséniste, Racine traite surtout cette passion interdite de la reine (inceste et adultère) comme une maladie de l’âme fatale. L’intrigue, tout à fait vraisemblable, est en effet un sujet propre à élever la vertu des spectateurs par la condamnation des vices. De plus, la colère divine et le châtiment rappellent à l’homme ses limites. Enfin, Phèdre est l’héroïne tragique parfaite : égarée par sa passion, elle enfreint l’ordre moral, familial, ainsi que social ; elle doit payer ses fautes.

Les amours qui naissent dans les familles de la mythologie grecque (et latine) engendrent des monstres, parce que les membres sont eux-mêmes souvent monstrueux et maudits. La mère de Phèdre a eu une relation avec un taureau blanc : le Minotaure est donc le demi-frère de Phèdre. Bien que victime de ses pulsions, celle-ci est montrée dans ses fureurs et ses métamorphoses, coupable du malheur des autres. « Ce que Phèdre éprouve est immédiatement accompagné d’horreur et de honte. Dans sa jouissance, il y a du monstrueux et du sacré, qui va la mener vers la transe, la possession, et la mort », précise Brigitte Jaques-Wajeman.

La parole comme enjeu de tragédie

Phèdre est tiraillée entre le besoin de parler et de se taire, dissimuler ou confesser. Or, les mots que choisit Racine, la richesse de la versification et la construction dramatique sont d’une efficacité redoutable. Précis dans la description de la folie érotique, l’auteur se révèle un fin connaisseur des états du corps sous l’emprise du désir charnel. Est-ce un hasard : cette tragédie sera suivie d’un long silence de douze ans au cours duquel Racine se consacrera au service de Louis XIV et à la religion ?

Quoi qu’il en soit, Brigitte Jaques-Wajeman s’intéresse à la dimension charnelle de la langue. Non sans audace, elle fait respirer la pièce, la débarrassant du carcan classique. Le débit fait parfois oublier les alexandrins, mais donne un souffle naturel qui laisse transparaître l’agitation des passions. La beauté des vers raciniens résonne pourtant avec force. La tragédie prend aux tripes. Et nous chavire.

Combats à mort avec l’interdit

Racine devait veiller à ne pas heurter le bon goût, la bienséance. Ainsi, la représentation de la mort sur scène est-elle évitée. Les décès d’Œnone et d’Hippolyte nous sont donc rapportés et, en s’empoisonnant, Phèdre se donne une mort « propre ». La petite-fille d’Hélios meurt, non pas dans un bain de sang, mais sous une douche de lumière qui l’enveloppe et l’aspire. Un final éclairant.

Phèdre-Racine-Brigitte-Jaques-Wajeman © Mirco-Magliocca

© Mirco Magliocca

Cependant, la metteuse en scène ne s’interdit rien : c’est même « chaud bouillant ». Brigitte Jaques met en scène ce que Racine évoque à sa façon, la jouissance qui emporte les corps, les effets meurtriers du désir quand il ne peut être assouvi, quand l’objet des fantasmes est interdit : « Racine va au plus profond des pulsions, les pires, des pulsions où se mêlent l’effroi et la jouissance », précise-t-elle. Sur un sol de gravier noir, on assiste donc à de vrais combats contre les tabous, et à une prise du pouvoir érotique sur l’autre. La sauvagerie de ces prédateurs sexuels est implacable. Entre ombre et lumière, le spectacle reste sobre malgré tout, pour laisser se déployer tout un espace poétique. Sans chichi ni tralala. Toutefois, pour accompagner ces protagonistes qui se précipitent dans la tragédie, les interprètes font preuve d’un engagement rare. Corps et âme.

Démesure

Il fallait une interprète exceptionnelle pour incarner cette Phèdre pitoyable et sulfureuse : la lumineuse Raphaèle Bouchard vibre de tout son corps, de toute son âme, tout en révélant la profondeur de son personnage. Incandescente ou de marbre, elle passe par tous les états, grâce à une riche palette d’émotions. Elle est littéralement consumée par cet amour coupable et non partagé, quand elle ne se liquéfie pas devant le jeune Hippolyte. La jalousie la transforme littéralement. Chatte dans un palais déserté, elle se fait aussi panthère. Elle nous glace le sang, alors que quelques secondes auparavant, dévastée, anéantie, elle nous touchait. La comédienne est bluffante.

Phèdre-Racine-Brigitte-Jaques-Wajeman © Mirco Magliocca

© Mirco Magliocca

Face à elle, Bertrand Suarez-Pazos (Thésée), terrien et sombre, impressionne tout autant. Le héros de la Grèce, pourfendeur de monstres, nous terrifie, mais le tyran nous dégoûte. Le roi en impose, mais le père finit par nous émouvoir. Et l’on y croit. Pris au piège et aveuglé, il provoque la mort de son fils – sacrifié sur l’autel de la passion.

Outre les rôles-titres, relevons justement la prestation de Raphaël Naaz, Hippolyte effarouché mais aussi fougueux, sorte d’ado un brin décalé qui parvient à nous faire rire. Pauline Bolcatto (Aricie) déploie un jeu intense et nuancé, tandis que Sophie Daull (la nourrice Œnone), est subtile dans son ambivalence. Tous maîtrisent parfaitement jeu physique, diction et expressivité. Précise et inspirée, la direction d’acteurs est à l’image de la mise en scène : une vraie réussite. 

Léna Martinelli


Phèdre, de Jean Racine

Cie Pandora

Mise en scène : Brigitte Jaques-Wajeman

Collaboration artistique : François Regnault

Avec : Raphaèle Bouchard, Bertrand Suarez-Pazos, Raphaël Naasz, Pauline Bolcatto, Sophie Daull, Pascal Bekkar, Lucie Digout, Kenza Lagnaoui

Dramaturgie : Clément Camar-Mercier

Assistant à la mise en scène : Pascal Bekkar

Lumière : Nicolas Faucheux

Scénographie : Grégoire Faucheux

Costumes : Pascale Robin

Accessoires : Franck Lagaroje

Musique et son : Stéphanie Gibert

Maquillage et coiffure création : Catherine Saint-Sever

Durée : 2 heures
Conseillé à partir de 16 ans

Théâtre des Abbesses • 31, rue des Abbesses • 75018 Paris

Du 8 au 25 janvier 2020, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 15 heures

De 10 € à 30 €

Réservations : 01 42 74 22 77

Tournée

  • Du 29 au 31 janvier, Théâtre de la Renaissance, à Oullins
  • Les 5 et 6 février, L’Empreinte, à Tulle
  • Les 
10 et 11 mars
, Scène du Beauvaisis, à Beauvais
  • Du 24 au 27 mars, 
 Théâtre Sorano, à Toulouse
  • Du 
31 mars au 1er avril, Le Parvis, à Tarbes
  • 12 mai, Théâtre Municipal de Fontainebleau

À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Phèdre, d’après Jean Racine, CollectionLambert, par Lorène de Bonnay

☛ Phèdre[s], de Krzysztof Warlikowski, par Lorène de Bonnay