« Romy Schneider, film par film » d’Isabelle Giordano

Romy Schneider : « J’aime mille fois mieux le théâtre »

Bulletin n°19 : en librairie…
Par Rodolphe Fouano
Les Trois Coups

Isabelle Giordano, ex « Madame Cinéma » de Canal +,  livre une biographie « film par film » de Romy Schneider.

Star de cinéma, Romy Schneider, née à Vienne en 1938, incarne une icône de la femme moderne, amante et mère tout à la fois, assumant sa liberté en prenant la vie à bras-le-corps. Ne confiait-elle pas : « Dans la vie, comme au cinéma, j’applique la devise « Tout ou rien » » ? Isabelle Giordano retrace ici l’itinéraire de cette femme téméraire, d’une troublante beauté, film par film, conformément au sous-titre de ce bel album de grand format, parfaitement illustré. La journaliste spécialiste du Septième art (véritable « Madame Cinéma » sur Canal + pendant plus de dix ans, aujourd’hui directrice générale d’UniFrance Films) compose un récit chronologique, qui explique la construction de cette figure mythique tellement attachante, peu épargnée par la vie, et retrouvée morte dans son appartement parisien le 29 mai 1982.

Rosemarie Magdalena Albach fut surnommée « Romy » dès sa plus tendre enfance. Fille de deux acteurs célèbres, Magda Schneider et Wolf Albach Retty, elle fut d’abord élevée par sa grand-mère en Bavière, avant d’être placée, à l’âge de onze ans, dans un strict pensionnat catholique près de Salzbourg où, comme le rappelle Isabelle Giordano, « elle rêve d’un monde de plateaux de tournages et de paillettes, va en cachette au cinéma et lit les gazettes mondaines qui circulent sous le manteau. » Elle en sortira en 1953 pour tourner son premier film, Lilas blancs de Hans Deppe, dans lequel elle joue la fille de sa propre mère. Le pli est pris : Romy tournera dix-neuf films au cours des dix premières années de sa carrière.

Visconti, un mentor

C’est en 1955, à 17 ans, qu’elle devient une star, avec Sissi, un film culte d’Ernst Marischka qui connaît un immense succès mondial, en permettant à l’Autriche, dix ans après la Seconde Guerre mondiale, de redorer son blason et de gommer, sous des images de pacotilles et de somptueux costumes d’époque, les errements que l’on sait. Romy retrouvera son personnage dans Sissi impératrice (1956) et Sissi face à son destin (1957). Même si aucun de ses autres films n’a connu un succès comparable à la saga patriotique des Sissi, on peut légitimement considérer pourtant que ses rôles majeurs sont ailleurs, sous la direction de Luchino Visconti, Orson Welles, Otto Preminger, Henri-Georges Clouzot, René Clément, Jacques Deray, Claude Sautet, Joseph Losey, Pierre Granier-Deferre, Michel Deville, Francis Girod, Andrzej Żuławski, Claude Chabrol, Robert Enrico…

Romy a tourné dans 63 films, le dernier étant La Passante du Sans-Souci de Jacques Rouffio (1981). Isabelle Giordano explique fort bien comment Fellini, en 1961, après avoir été le Pygmalion d’Alain Delon dans Rocco et ses frères l’année précédente, a façonné la nouvelle Romy Schneider dans Boccace 70 : « Visconti sera comme un mentor et comme un père pour Romy », écrit la journaliste.

Le théâtre, mille fois plus difficile

À cet égard, la présentation de ce bel album nous donne l’occasion d’insister, plus que ne le fait l’auteur qui l’évoque trop brièvement, sur l’importance du théâtre dans l’esprit de Romy Schneider. Issue d’une famille de trois générations d’acteurs, elle n’a jamais suivi un cours d’art dramatique. Elle a fait ses débuts sur les planches, encouragée par Visconti pour jouer, aux côtés d’Alain Delon, Dommage qu’elle soit une putain de John Ford. La première a lieu le 28 janvier 1961, au Théâtre de Paris. Il y aura 120 représentations ! Romy a raconté les répétitions avec Visconti, notamment les difficultés pour elle de jouer en français et de corriger son accent.

Dans des entretiens accordés à l’époque à la télévision par les deux jeunes acteurs, Romy déclare notamment : « J’ai très peur. Sans M. Visconti, je n’oserais pas. Mais j’ai très envie. » Delon reconnaît lui aussi son appréhension, assurant qu’il attendait depuis bientôt cinq ans l’occasion de monter sur les planches. Avec humilité, il assure qu’il « manque de métier », impressionné par le jeu de ses camarades (dont Daniel Sorano et Silvia Monfort).

Dans les mois qui suivent, Sacha Pitoëff propose à Romy de récidiver avec La Mouette de Tchekhov, et de participer à une longue tournée. Elle accepte la proposition du metteur en scène qui jouera lui-même Trigorine. Une interview filmée du 31 décembre 1961 est sans ambiguïté : Romy assure qu’elle entend désormais accorder une place importante au théâtre dans sa carrière. Comme Nina, à qui elle s’identifie volontiers, elle déclare avoir toujours voulu faire du théâtre.

Et pour nourrir l’éternel débat sur la différence qu’il y a entre le jeu d’acteur au théâtre et au cinéma, laissons le mot de la fin à Romy : « Au cinéma, on peut tromper. Pas au théâtre. Au théâtre, le public et les partenaires ne sont jamais les mêmes. Il faut tous les soirs être aux aguets, sentir la salle, réagir, jouer autrement… Et pas de metteur en scène pour souffler les intonations, faire recommencer une entrée. Le théâtre, c’est mille fois plus difficile. J’aime mille fois mieux le théâtre. »

Rodolphe Fouano


Romy Schneider, film par film / Isabelle Giordano avec la participation de Mathieu Guetta / Gallimard Loisirs, 2017 / 256 p. / 39,90 €

Présentation de l’ouvrage par l’éditeur ☛

« Margot » d’après Christopher Marlowe – Mise en scène de Laurent Brethome © Philippe Bertheau

« Margot », d’après Christopher Marlowe, Théâtre des Célestins à Lyon

Les noces sanglantes de Laurent Brethome

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Laurent Brethome revient à un projet qui lui tient à cœur : «  Margot », une adaptation du drame de Christopher Marlowe, « Massacre à Paris ». En grand format, avec panache et adrénaline. Époustouflant !

Laurent Brethome a présenté une première adaptation bluffante de Massacre à Paris, il y a près de quatre ans, dans des conditions sommaires, avec les élèves de dernière année du Conservatoire de Lyon. À la fougue de la jeunesse s’ajoutaient déjà la rigueur et la puissance d’un grand metteur en scène. C’est qu’il faut de la force pour monter cet épisode sombre et sanglant de notre histoire de France. Mais la contrainte fait souvent flamber la création, en la poussant dans ses retranchements. Qu’allait donc devenir ce spectacle sur le magnifique plateau du Théâtre des Célestins, avec une pléiade d’acteurs très jeunes et pleins de ferveur, mais déjà confirmés ? On pouvait craindre un affadissement. Or, c’est tout le contraire qui se produit.

Pour commencer, le metteur en scène a commandé une nouvelle traduction à Dorothée Zumstein et, comme Marlowe a laissé son drame inachevé, il lui a demandé des textes additionnels. Dans sa pièce, l’auteur racontait, vingt ans après les faits, les noces sanglantes de Marguerite de Valois avec le protestant Henri de Navarre, futur Henri IV,  prélude à la Saint-Barthélémy. Le contexte historique du spectacle couvre désormais toutes les guerres, y compris d’aujourd’hui, notamment grâce à une langue très contemporaine. 

« Margot » d’après Christopher Marlowe, mise en scène de Laurent Brethome © Philippe Bertheau

« Margot », d’après Christopher Marlowe, mise en scène de Laurent Brethome © Philippe Bertheau

L’odeur de la charogne

L’adaptation de Laurent Brethome ne peut qu’évoquer le martyre des civils d’Alep ou de Mossoul, car il met en scène la barbarie, l’obscénité de la vengeance, la vulgarité des hommes de main, à grand renfort de sang qu’il jette sur le plateau comme sur ses acteurs. Leur engagement physique, de véritables performances gymniques et chorégraphiques, des corps à corps aussi bien sexuels que meurtriers, nous laissent pantois. On suit l’enchaînement des trahisons et des intrigues, la course effrénée et aveugle aux plaisirs des puissants, le délire mortifère, avec un effroi digne des polars. Le déluge de lumière mêlant l’obscurité et les flots aveuglants, maîtrisé par David Debrinay, et la musique aux accents discordants, composée par Jean-Baptiste Cognet, laissent presque sentir l’odeur de la charogne.

En changeant le titre, Laurent Brethome laisse entendre qu’il resserre la pièce autour de Margot. Ce n’est pas tout à fait vrai. Quasi muette dans la première partie, dont nous admirons le dispositif scénique bifrontal permettant à quelques dizaines de spectateurs de participer à la noce, elle assiste ensuite passivement, telle une victime tétanisée, au déchaînement des passions.

« Margot » d’après Christopher Marlowe – Mise en scène de Laurent Brethome © Philippe Bertheau

« Margot », d’après Christopher Marlowe, mise en scène de Laurent Brethome © Philippe Bertheau

Une conscience se lève

La seconde partie débute avec sa seule présence, assise au centre d’un cercle de lumière, toujours silencieuse, mais intensément occupée à penser. Puis elle se lève pour incarner un long monologue d’une grande beauté poétique, avec un refrain lancinant : « J’avance vers vous depuis ma nuit. Le cuir de mes semelles colle au sol… ». Pas de doute, une conscience est née, une femme aussi, avec des revendications de liberté individuelle. Elle n’interviendra plus. Mais il suffit qu’elle se soit levée, seule, avec courage et détermination, pour porter toutes les résistances du monde et donner son nom à la pièce qu’elle illumine. Savannah Rol lui prête sa présence, son jeu subtil, intelligent et sensible.

L’ensemble de la distribution est de haute volée, avec une mention toute particulière pour Julien Kosellek, dans le personnage du duc de Guise machiavélique et manipulateur, dénué de conscience et de retenue. À saluer, également, l’interprétation de Thierry Jolivet, dont le rôle complexe exige beaucoup de doigté, et surtout celle de Fabien Albanese, fabuleux en roi falot et capricieux, absorbé par ses mignons.

Il faudrait parler encore des images somptueuses, même dans leur brutalité, de cette métonymie des chaussures qui tombent sur le sol, comme autant de corps, par exemple, faisant référence aux camps de la mort, comme aux montagnes de souliers d’Handicap International. Mais c’est à peine si on a le temps d’en apprécier la beauté, car le flux de l’histoire nous emporte comme fétus de paille. 

Trina Mounier


Margot, d’après Massacre à Paris de Christopher Marlowe

Traduction inédite et textes additionnels de Dorothée Zumstein parus aux Nouvelles Éditions Jean-Michel Place

Mise en scène : Laurent Brethome

Avec : Fabien Albanese, Florian Bardet, Heidi Becker-Babel, Maxence Bod, Vincent Bouyé, Dominique Delavigne, Leslie Granger, Antoine Herniotte, François Jaulin, Thierry Jolivet, Julien Kosellek, Clémence Labatut, Denis Lejeune, Nicolas Mollard, Savannah Rol et Philippe Sire

Lumière : David Debrinay

Musique : Jean-Baptiste Cognet, Gaspard Charreton

Scénographie et costumes : Rudy Sabounghi

Dramaturgie : Catherine Ailloud-Nicolas

Production : LMV- Le Menteur volontaire

Théâtre des Célestins • 4, rue Charles Dullin • 69002 Lyon

Du 17 au 24 janvier 2018 à 20 heures, sauf le dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 35 avec entracte

De 9 € à 38 €

En tournée :

  • les 26 et 27 janvier à Château rouge – Annemasse
  • les 30 et 31 mai au Trident – Scène nationale de Cherbourg-Octeville

 


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Riquet, par Michel Dieuaide

☛ Massacre à Paris, par Trina Mounier

☛ Pierre. Ciseaux. Papier, par Lena Martinelli

« Neuvième Symphonie » © Laurent Guizard

« Neuvième Symphonie », de Ludwig van Beethoven, Couvent des Jacobins à Rennes

Nouvel écrin pour un joyau 

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

Depuis des années, l’Orchestre symphonique de Bretagne attendait un lieu qui lui fût propre. C’est désormais chose faite avec le Couvent des Jacobins à Rennes. Le concert inaugural du dix janvier prend une signification particulière puisqu’il fait résonner la musique dans l’un des endroits les plus anciennement occupés de la ville.

Des esprits chagrins feront observer que le Couvent ne sera pas exclusivement réservé à l’Orchestre puisque c’est aussi le Centre des Congrès de Rennes. Certes, mais l’Orchestre y donnera au moins quinze concerts par an. Et, en tout état de cause, cela n’est pas pour effrayer son administrateur général, Marc Feldman, qui a toujours voulu « casser les barrières » et se réjouit de contribuer à conjuguer « culture, savoir et commerce ».

Les deux principales œuvres au programme de ce soir, réunissent trois des plus grands artistes européens : Shakespeare, Schiller et Beethoven. Tout un symbole, pour un orchestre qui fait de la culture partagée par tous, de la diversité et de la paix, l’axe même de son action. Tout un symbole aussi pour le Couvent des Jacobins qui, après des années de déshérence et d’oubli, renaît à la vie, à la fois tel qu’en lui-même et profondément renouvelé par le miracle d’une prouesse architecturale et technologique, ayant su allier le passé séculaire et la plus grande modernité.

Une direction brillante

Pour l’occasion, la grande scène du Couvent des Jacobins accueillait non seulement l’Orchestre symphonique de Bretagne, mais aussi le B.B.C. National Chorus of Wales, le Chœur de chambre Mélisme(s) et le Chœur de l’Orchestre symphonique de Bretagne, formé par la réunion de quatre chœurs rennais : le chœur Vibration(s), l’ensemble vocal Résonance, le chœur de chambre Kamerton et Prolatio, le chœur du Conservatoire à rayonnement régional. Au total, plus de 175 choristes.

« Neuvième Symphonie » © Laurent Guizard

« Neuvième Symphonie » © Laurent Guizard

La Serenade to music de Ralf Vaughan Williams (1879-1961), dont le texte est emprunté à The Merchant of Venice de Shakespeare, révèle parfaitement la qualité acoustique du grand auditorium du Couvent des Jacobins. La très grande clarté des plans sonores, que l’on retrouvera aussi dans le premier mouvement de la Neuvième Symphonie, met en valeur le raffinement de l’œuvre ainsi que les nuances les plus fines d’instruments comme la harpe. On se laisse emporter par le lyrisme de cette élégie mélancolique.

Le clou de la soirée a évidemment été l’interprétation magistrale de la Neuvième Symphonie en ré mineur, opus 25, de Ludwig van Beethoven, « avec chœur final sur l’Ode à la joie de Schiller ». La direction très inspirée, habitée, de Grant Llewellyn, est vive et brillante dans le scherzo et le final. Elle est nuancée dans l’adagio, quand les cordes deviennent la douceur incarnée et parfois majestueuse, quand les violoncelles et les contrebasses font entendre leur grondement profond. Dans les parties vocales, on retiendra le caractère enlevé du chœur et la beauté prenante du quatuor, avec une mention spéciale pour la voix chaude et profonde de Duncan Rock (baryton).

L’enthousiasme de Grant Llewellyn, qui a longuement fait applaudir l’Orchestre, les chœurs et la salle, n’a eu d’égal que celui du public. 

Jean-François Picaut


Neuvième Symphonie, de Ludwig van Beethoven

Direction musicale : Grant Llewellyn

Chef de chœur : Gildas Pungier

Avec : Helen Kearns (soprano), Virginie Verrez (mezzo-soprano), Thomas Piffka (ténor), Duncan Rock (baryton), le B.B.C. National Chorus of Wales, le Chœur de l’Orchestre symphonique de Bretagne, le Chœur de chambre Mélisme(s) et l’Orchestre symphonique de Bretagne (premier violon : Anatoli Karaev)

Durée : 2 heures

Photo : « Neuvième Symphonie » © Laurent Guizard

Couvent des Jacobins • 6, rue d’Échange • 35000 Rennes

Le 10 et le 11 janvier 2018, à 20 heures

De 22,5 € à 13 €

Réservations : 02 99 45 90 50

Buzz-Ramdam-Collectif

« Buzz », du Ramdam Collectif, Nouveau théâtre de Montreuil, à Montreuil

Une pièce à partager

Par Bénédicte Fantin
Les Trois Coups

Le Ramdam Collectif joue la carte de la fausse conférence et délivre une satire hilarante de notre société hyper connectée. En reprenant tous les codes du pitch marketing, les trois consultants présents sur scène dévoilent leur stratégie pour enfin faire du théâtre « un objet culturel compétitif ». Un programme savoureux !

Alors que résonnent les mots de Tchekhov dans la salle, on s’attend à assister à une énième variation autour de la Mouette dans une mise en scène ultra contemporaine, jusqu’à ce que les comédiens rompent le quatrième mur, allant jusqu’à demander au public de rallumer les téléphones portables. Fini le théâtre conceptuel dans tout ce qu’il a de plus fumeux, la sacralisation du texte et les pièces catastrophistes ! Il est justement venu le temps des « formes nouvelles » évoquées par le personnage de Trigorine dans la Mouette. Les trois consultants de la start-up Ramdam entendent bien appliquer leur génie créatif et leur savoir-faire marketing au marché « théâtre », qui reste « le produit culturel le moins bien exploité » aujourd’hui. Le diagnostic est simple : il faut se recentrer sur les best sellers, les larmes, le rire, le buzz en live et l’hyper-réalisme.

Une satire bien amenée

La démonstration fournit aux comédiens l’occasion de construire trois personnages de consultants délirants mais tout à fait crédibles. Le recours au jargon marketing dans tout ce qu’il a de plus agaçant, l’attirail d’objets technologiques censés appuyer la présentation, ou l’adoption de postures qui se veulent toujours cools et dynamiques sont autant de traits poussés à l’extrême. Ils laissent peu de doute sur la dimension satirique de l’exposé. Pourtant, les membres de l’agence font preuve d’un professionnalisme à toute épreuve. Qu’il s’agisse de positionner Stromaë comme un dramaturge bancable ou de faire faire un Harlem Shake au public, les orateurs suivent consciencieusement le fil de leur démonstration.

« Buzz » du Ramdam Collectif © C. Goldo

Conformément aux recommandations de la start-up Ramdam, l’interactivité est au centre de ce spectacle et pousse le spectateur à participer au renouvellement du « produit théâtre ». L’adresse permanente au public, encouragé à « liker, partager… », est un running-gag représentatif de ce que le spectacle entend justement pointer du doigt. Car ne nous y trompons pas : le collectif épingle ce qu’il prétend défendre, à savoir, rendre le théâtre sexy en usant des leviers marketing du moment. Grâce à une bonne dose d’autodérision et à la folie douce du collectif belge, cette fausse-conférence intelligente offre un beau moment de liesse collective. 

Bénédicte Fantin


Buzz, du Ramdam Collectif

Mise en scène : Cédric Coomans, Jérôme Degée, Julie Remacle, Jean-Baptiste Szezot

Avec : Cédric Coomans, Jérôme Degée, Jean-Baptiste Szezot

Production et assistanat général : Julie Remacle

Régie générale : Isabelle Deer, Nicolas Marty

Durée : 1 h 10

Photo : © C. Goldo

Nouveau théâtre de Montreuil • Salle Maria Casarès • 63, rue Victor Hugo • 93100 Montreuil

Du 16 au 24 janvier 2018, tous les jours à 20 heures, sauf le samedi 20 janvier à 19 heures

Représentations scolaires : jeudi 18 et vendredi 19 janvier à 14 h 30

De 8 € à 23 €

Dans le cadre de L’âge des possibles, temps fort autour de la nouvelle génération, du 16 janvier au 16 février 2018

Réservations : 01 48 70 48 90


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Tango, verduras y otras yerbas, sur une idée originale de Jorge Rodriguez et Camilla Saraceni, par Sylvie Beurtheret

 S’agite et se pavane, d’Ingmar Bergman, par Ingrid Gasparini

« En attente » ©  Nicolas Renard

«  En attente  » d’après « Stabat Mater » et « Passion selon Jean » d’Antonio Tarantino, Théâtre La Paillette à Rennes

Jésus remeurt

Par Olivier Pansieri
Les Trois  Coups 

La metteuse en scène Frédérique Loliée orchestre un chassé-croisé aussi délirant que vrai à partir de deux textes d’Antonio Tarantino : « Stabat Mater » et « Passion selon Jean ». Deux Jésus, une Marie et l’Administration comme chemin de croix, amen. On devrait étouffer et on éclate de rire, pour finalement y aller de sa larme. Ce n’est pas si fréquent. Les Deschiens attendant le Grand Inquisiteur de Dostoïevski. 

Au commencement était le verbe, ici remarquablement bien traduit. Et ce n’est pas évident. Les exclus de Tarantino – rien à voir avec le cinéaste, ce Tarantino-là écrit et vit en Italie – cherchent leurs mots, les maltraitent, les confondent, les enjolivent de mille trouvailles, de clichés plus gros qu’eux. Saluons les deux traducteurs, mais aussi les quatre interprètes, car le texte fourmille à plaisir de ressassements et de fausses redites. Comme le récit lui-même, la parole semble bégayer, avancer en rond. Jon Fosse, en plus vivant.

Et drôle, car on rit beaucoup. Nouveau miracle : un public jeune, nombreux, attentif. La grande Évelyne Didi fait un malheur avec sa mère plus vraie que nature, Marie, éructant contre le père et le fils (qui s’appelle Jésus), l’assistante sociale, puis les flics, puis le juge, telle une Mère Courage de la galère. En face, Charlotte Clamens campe avec art une hilarante Bureaucratie, au fond excédée, elle aussi, de rester incomprise. Dédale de cubes dans lequel poireautent Jean l’infirmier et un autre Jésus, schizophrène celui-là, respectivement Pascal Tokatlian et Yann Boudaud, deux bons. 

« En attente » ©  Nicolas Renard

« En attente » ©  Nicolas Renard

Tragedia dell’arte 

On comprend peu à peu que le fils de Marie, l’un des deux Jésus, « s’est mis à la politique ». Et qu’est-ce qu’elle fait, Marie, « si le pistolet qu’elle a trouvé lui pète dans les mains, alors qu’elle n’a qu’elles pour bosser ? ». On comprend aussi que le malade mental, se prenant pour un certain « Lui », n’obtiendra jamais son « certificat d’existence en vie », malgré tous les efforts de son double, Jean, l’infirmier. La Bureaucratie a prévenu : « Pipe et branlette, il va chez les pédés. C’est la méningite. Hein, s’ils le prennent dans leurs filets ! »

Furtive évocation des tentations que Marie a pu avoir avant, elle aussi, qu’est-ce qu’on croit ? Mamours au curé, faiseuse d’anges… Mais c’était écrit que son Jésus finirait à la morgue. Le second n’écoute même plus ce que lui raconte Jean, le bon apôtre. Il se parle à lui-même, c’est-à-dire à nous. À son poignant : « Qui je suis moi, qui je suis ? Pour vous, qui je suis ? », répond le blues de l’infirmier qui le soir, pour se relaxer, dit aller à Carrefour. « Que là-bas, y a vraiment de tout mais de tout ».

C’est bientôt le mauvais rêve où, mue par un pressentiment, Marie court d’une porte à l’autre, appelant en vain : « Monsieur le Juge ? » « Aujourd’hui on peut rien, revenez demain », bidonnait la Bureaucratie. La Justice, même plus : des portes battantes qui laissent passer plaintes et plaignants. Du vent. Le cas Jésus semble en souffrance, comme on le dit des dossiers, aussi bien que des gens. Une souffrance que soudain on entend dans un cri, terrible, millénaire, celui de toutes les mères à qui on a pris leur petit. Sacrée Évelyne Didi, elle peut être fière d’elle : tout le monde renifle dans la salle. 

Heureux les spectateurs de la Comédie de Caen, car bientôt ils pleureront et riront aussi à cette satire douce-amère. De quoi retrouver la foi, peut-être pas en Dieu mais au moins en l’homme. 

 Olivier  Pansieri 


En attente, d’après Stabat Mater et la Passion selon Jean d’Antonio Tarantino 

Adaptation de Stabat Mater et Passion selon Jean

Traductions : Michèle Fabien et Jean-Paul Manganaro

Mise en scène et adaptation : Frédérique Loliée

Avec : Évelyne Didi, Charlotte Clamens, Yann Boudaud, Pascal Tokatlian

Regard final sur l’adaptation : Brigitte Buc

Assistants : Maybie Vareille, Philippe Marteau

Son et musique : Teddy Degouys

Décor et lumières : Yves Bernard

Régie générale : Gaëlle Fouquet

Costumes : Laure Mahéo

Texte paru aux Éditions Les Solitaires Intempestifs

Production : Les Lucioles – Rennes / Cie Robert Trenton – Mézilles

Coproduction : Théâtre La Paillette, Rennes / CDN, Comédie de Caen

Durée : 1 h 30

Photo ©  Nicolas Renard

Théâtre La Paillette •  6, rue Louis-Guilloux  • 35000 Rennes 

Jeudi 11 et vendredi 12 janvier 2018, à 20 heures

Repris à la Comédie de Caen les 8 et 9 février

De 5 € à 13 €

Réservations : 02 99 59 88 86 


À découvrir sur Les Trois Coups : 

☛ « Stabat mater » d’Antonio Tarantino (critique) par Estelle Gapp

☛ « Minetti » de Thomas Bernhard (critique) par Olivier Pansieri

☛ « Angelus novus‐AntiFaust » de Sylvain Creuzevault par Lorène de Bonnay