Invisibles-Nasser-Djemaï

« Invisibles », de Nasser Djemaï, MC93, Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis à Bobigny

Debout !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Après 226 représentations, trois nominations aux Molières (2014) et le Prix Nouveau Talent Théâtre SACD (2014), « Invisibles » est de nouveau en tournée. Cette pièce, essentielle, porte haut la voix des oubliés. L’occasion de découvrir (ou revoir) ce spectacle magnifique, ainsi que deux autres pièces de Nasser Djemaï présentées à la Colline : « Héritiers » et « Vertiges ».

Quand Martin (David Arribe) déboule sur scène, c’est un peu comme un chien dans un jeu de quilles : lui qui vient de souffrir chez le dentiste, s’est fait tabasser à la sortie du métro. Mais que vient-il faire dans ce foyer Sonacotra ? C’est sa mère, tout juste morte d’un cancer, qui l’a conduit jusqu’ici en lui laissant quelques indices dans un coffret et quelques mots chuchotés à l’infirmière, avant son trépas : « Mon fils, il faut qu’il sache… Il faut qu’il retrouve son père… ».

Martin s’écroule, il a besoin de soins. Alors, quand il débarque là, en sang, il est accueilli par Majid (Angelo Aybar), Shériff (Kader Kada), Hamid (Azize Kabouche), Driss (Lounès Tazaïrt), des émigrés maghrébins à la retraite qui veillent sur le fameux El Hadj (Azzedine Bouayad). S’ils tuent le temps et meurent à petit feu, ces vieux fiers de leurs racines tiennent bel et bien debout. Sauf le personnage censé livrer les précieuses informations : immobile et muet dans son fauteuil, il est rattrapé par son passé. Mais comment Martin pourra-t-il donc renaître ?

Des racines et… des ailes

Quête initiatique, épreuves, dénouement miraculeux, cette pièce se présente comme un conte philosophique autour de l’exil et de la mémoire. Reste que l’auteur a nourri sa pièce de témoignages, collectant la parole des Chibanis (« cheveux blancs » en arabe) dans les cafés sociaux et les foyers près des mosquées, dans des cités.

Invisibles-Nasser-Djemaï

© Philippe-Delacroix

Comme eux, les personnages sont d’anciens ouvriers spécialisés qui ont asphalté les routes ou construit les HLM, trimé dans les usines dès les années 60. Ils n’ont existé que comme travailleurs. Désormais à la retraite, ils sont devenus invisibles. Ils pourraient rentrer, mais ils doivent rester au moins six mois par an sur le territoire français pour continuer de percevoir leur pension. Niés ici, en France, oubliés là-bas, au bled, ils sont des laissés pour compte « millionnaires », aux yeux de leur famille. Pourtant, ils préparent des valises remplies de cadeaux, envoient des mandats mais, le ventre vide, ils sont même dépourvus de rêves.

Ni manifeste, ni théâtre documentaire, Nasser Djemaï lance des mots justes et poétiques tout à la fois. Majid, Shériff, Hamid, Driss dévoilent leur personnalité, en même temps que leurs souvenirs : ancien de la guerre d’Algérie, forcené au dos cassé… Martin vient perturber leur quotidien, mais pas question de changer les rituels ! « Papiers, santé, mosquée », c’est le programme de chaque journée. À l’ombre, autour de la table en formica ou sur un banc au soleil, la parole se libère néanmoins. Avec pudeur et dignité. Traditions, pressions, culpabilité, regard sur la société d’aujourd’hui : moult sujets sont abordés, entre tendresse et amertume. Toujours avec lucidité.

Nasser Djemaï s’est également inspiré de la descente aux enfers dans l’Énéide. Le sous-titre est d’ailleurs « La Tragédie des chibanis ». Dans la mythologie, celui qui arrivait à entrer dans le royaume des morts (Hadès) pouvait observer, interroger les ancêtres, et revenir dans le monde des vivants, fort de cette sagesse, à une condition : celle de ne pas s’asseoir sur « la chaise d’oubli », explique l’auteur. Ici, Martin, héros de l’errance, fait remonter les souvenirs à la surface en poursuivant sa quête identitaire et ruse pour rester en vie.

Fraternité bafouée

Pour donner corps à cette tragédie de la solitude et du racisme, Nasser Djemaï traite ces hommes comme un chœur. Malgré des années de labeur et si peu de considération, ces citoyens font preuve de solidarité. Et oui, ils restent debout, vaille que vaille. Malgré leurs fêlures et leur souffrance, c’est le sens de l’honneur qui a permis leur survie. L’ouverture de la boîte de Pandore ne les ébranlera même pas : « On est venu avec une valise, on repartira dans une boîte. En attendant, on reste là. C’est comme ça », explique l’un d’eux.

Louable entreprise de réhabilitation pour ces hommes qui accèdent à la lumière et acquièrent une épaisseur. Toutefois, Nasser Djemaï n’a pas voulu verser dans le pathétique. Il dresse leur portrait sans misérabilisme, soucieux de traduire la honte, l’humiliation et la haine sans tomber dans les clichés, sans complaisance.

Même coincés dans ce foyer, il leur reste l’humour du désespoir. Les dialogues savoureux permettent une distance salutaire. De plus, la mise en scène situe l’action entre songe et réalité. Martin affronte les fantômes du passé, les siens, mais aussi ces spectres invisibles qui se déplacent au rythme lent des journées dans cet enfer, dans nos villes, à nos portes. Des échappées oniriques – par le biais de la vidéo ou de la direction d’acteurs, toujours sur le fil – permettent de tourner le dos au naturalisme.

La mise en scène, sobre, laisse la part belle aux comédiens, tous très convaincants. Complices, sensibles, justes, ils incarnent magnifiquement ces personnages poignants à la grandeur d’âme certaine. Quant à David Arribe, il tire son épingle du jeu, avec une composition remarquable de finesse et de profondeur. Il avoue penser à son grand-père espagnol, quand il est sur le plateau.

Ainsi s’allonge la cohorte de fantômes. Pour ma part, j’ai pensé à mon père italien en assistant à ce spectacle. La pièce touche à l’universel. Elle vise à rendre audible la parole de ces hommes oubliés, à les incarner pour les intégrer à notre mémoire collective. Un geste salutaire qui relevait d’une nécessité impérieuse. Bravo ! 

Léna Martinelli


Invisibles, de Nasser Djemaï

Cie Nasser Djemaï

Dramaturgie : Natacha Diet

La pièce est publiée aux éditions Actes Sud Papiers, 2011

Avec : David Arribe, Angelo Aybar, Azzedine Bouayad, Azize Kabouche, Kader Kada, Lounès Tazaïrt, avec la participation de Chantal Mutel

Assistanat à la mise en scène : Clotilde Sandri

Création musicale : Frédéric Minière et Alexandre Meyer

Scénographie : Michel Gueldry

Création lumière : Renaud Lagier

Création vidéo : Quentin Descourtis

Costumes : Marion Mercier, assistée d’Olivia Ledoux

MC93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis • 9, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

Du 11 au 18 janvier 2020

De 9 € à 25 €

Réservation : 01 41 60 72 72 ou en ligne

Les spectateurs de Invisibles bénéficient d’un tarif préférentiel à La Colline : 20 € la place (au lieu de 30 €) et 10 € (au lieu de 15 €) pour les moins de 30 ans ; de la même manière, les spectateurs de La Colline bénéficient d’un tarif préférentiel à la MC93 : 16 € la place (au lieu de 25 €)

Tournée ici

Création à la MC2: Grenoble le 22 novembre 2011
MC2: Grenoble : producteur de novembre 2011 à mai 2014
Cie Nasser Djemaï : production déléguée pour la saison 2014-2015 et producteur 2019-2020


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Invisibles, au Off d’Avignon 2012, par Laura Plas

Phèdre-Racine-Brigitte-Jaques-Wajeman © Clément Camar-Mercier

« Phèdre », de Jean Racine, Théâtre des Abbesses à Paris

Lumineuse Phèdre

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Mise en scène subtile et intelligente, interprètes excellents, magnifique scénographie… Brigitte Jaques-Wajeman offre une version éclairante de la grande tragédie de Racine.

Ah ! Les ravages de la passion. Vénus, dont les amours coupables avec Mars ont été dénoncés par le Soleil, maudit les descendants du dieu. Elle s’acharne notamment sur sa petite-fille (« la brillante » en grec), lui inspirant un amour non solaire, mais incestueux : Phèdre, mariée au roi Thésée, s’éprend de son beau-fils Hippolyte (fruit de l’union de Thésée avec une Amazone). Racine s’inspire ici d’un sujet mythologique déjà traité par les tragiques antiques : « l’amour, funeste poison répandu sur la maison royale ». Il puise ses sources dans Euripide et Sénèque.

Amour monstre

Dans cette tragédie du désir, l’intrigue politique (l’amour d’Hippolyte pour la princesse captive Aricie, inacceptable aux yeux de Thésée) est au second plan. Racine s’intéresse davantage aux dieux qui se jouent des hommes et s’en servent pour accomplir leurs desseins. Auteur chrétien, et qui plus est janséniste, Racine traite surtout cette passion interdite de la reine (inceste et adultère) comme une maladie de l’âme fatale. L’intrigue, tout à fait vraisemblable, est en effet un sujet propre à élever la vertu des spectateurs par la condamnation des vices. De plus, la colère divine et le châtiment rappellent à l’homme ses limites. Enfin, Phèdre est l’héroïne tragique parfaite : égarée par sa passion, elle enfreint l’ordre moral, familial, ainsi que social ; elle doit payer ses fautes.

Les amours qui naissent dans les familles de la mythologie grecque (et latine) engendrent des monstres, parce que les membres sont eux-mêmes souvent monstrueux et maudits. La mère de Phèdre a eu une relation avec un taureau blanc : le Minotaure est donc le demi-frère de Phèdre. Bien que victime de ses pulsions, celle-ci est montrée dans ses fureurs et ses métamorphoses, coupable du malheur des autres. « Ce que Phèdre éprouve est immédiatement accompagné d’horreur et de honte. Dans sa jouissance, il y a du monstrueux et du sacré, qui va la mener vers la transe, la possession, et la mort », précise Brigitte Jaques-Wajeman.

La parole comme enjeu de tragédie

Phèdre est tiraillée entre le besoin de parler et de se taire, dissimuler ou confesser. Or, les mots que choisit Racine, la richesse de la versification et la construction dramatique sont d’une efficacité redoutable. Précis dans la description de la folie érotique, l’auteur se révèle un fin connaisseur des états du corps sous l’emprise du désir charnel. Est-ce un hasard : cette tragédie sera suivie d’un long silence de douze ans au cours duquel Racine se consacrera au service de Louis XIV et à la religion ?

Quoi qu’il en soit, Brigitte Jaques-Wajeman s’intéresse à la dimension charnelle de la langue. Non sans audace, elle fait respirer la pièce, la débarrassant du carcan classique. Le débit fait parfois oublier les alexandrins, mais donne un souffle naturel qui laisse transparaître l’agitation des passions. La beauté des vers raciniens résonne pourtant avec force. La tragédie prend aux tripes. Et nous chavire.

Combats à mort avec l’interdit

Racine devait veiller à ne pas heurter le bon goût, la bienséance. Ainsi, la représentation de la mort sur scène est-elle évitée. Les décès d’Œnone et d’Hippolyte nous sont donc rapportés et, en s’empoisonnant, Phèdre se donne une mort « propre ». La petite-fille d’Hélios meurt, non pas dans un bain de sang, mais sous une douche de lumière qui l’enveloppe et l’aspire. Un final éclairant.

Phèdre-Racine-Brigitte-Jaques-Wajeman © Mirco-Magliocca

© Mirco Magliocca

Cependant, la metteuse en scène ne s’interdit rien : c’est même « chaud bouillant ». Brigitte Jaques met en scène ce que Racine évoque à sa façon, la jouissance qui emporte les corps, les effets meurtriers du désir quand il ne peut être assouvi, quand l’objet des fantasmes est interdit : « Racine va au plus profond des pulsions, les pires, des pulsions où se mêlent l’effroi et la jouissance », précise-t-elle. Sur un sol de gravier noir, on assiste donc à de vrais combats contre les tabous, et à une prise du pouvoir érotique sur l’autre. La sauvagerie de ces prédateurs sexuels est implacable. Entre ombre et lumière, le spectacle reste sobre malgré tout, pour laisser se déployer tout un espace poétique. Sans chichi ni tralala. Toutefois, pour accompagner ces protagonistes qui se précipitent dans la tragédie, les interprètes font preuve d’un engagement rare. Corps et âme.

Démesure

Il fallait une interprète exceptionnelle pour incarner cette Phèdre pitoyable et sulfureuse : la lumineuse Raphaèle Bouchard vibre de tout son corps, de toute son âme, tout en révélant la profondeur de son personnage. Incandescente ou de marbre, elle passe par tous les états, grâce à une riche palette d’émotions. Elle est littéralement consumée par cet amour coupable et non partagé, quand elle ne se liquéfie pas devant le jeune Hippolyte. La jalousie la transforme littéralement. Chatte dans un palais déserté, elle se fait aussi panthère. Elle nous glace le sang, alors que quelques secondes auparavant, dévastée, anéantie, elle nous touchait. La comédienne est bluffante.

Phèdre-Racine-Brigitte-Jaques-Wajeman © Mirco Magliocca

© Mirco Magliocca

Face à elle, Bertrand Suarez-Pazos (Thésée), terrien et sombre, impressionne tout autant. Le héros de la Grèce, pourfendeur de monstres, nous terrifie, mais le tyran nous dégoûte. Le roi en impose, mais le père finit par nous émouvoir. Et l’on y croit. Pris au piège et aveuglé, il provoque la mort de son fils – sacrifié sur l’autel de la passion.

Outre les rôles-titres, relevons justement la prestation de Raphaël Naaz, Hippolyte effarouché mais aussi fougueux, sorte d’ado un brin décalé qui parvient à nous faire rire. Pauline Bolcatto (Aricie) déploie un jeu intense et nuancé, tandis que Sophie Daull (la nourrice Œnone), est subtile dans son ambivalence. Tous maîtrisent parfaitement jeu physique, diction et expressivité. Précise et inspirée, la direction d’acteurs est à l’image de la mise en scène : une vraie réussite. 

Léna Martinelli


Phèdre, de Jean Racine

Cie Pandora

Mise en scène : Brigitte Jaques-Wajeman

Collaboration artistique : François Regnault

Avec : Raphaèle Bouchard, Bertrand Suarez-Pazos, Raphaël Naasz, Pauline Bolcatto, Sophie Daull, Pascal Bekkar, Lucie Digout, Kenza Lagnaoui

Dramaturgie : Clément Camar-Mercier

Assistant à la mise en scène : Pascal Bekkar

Lumière : Nicolas Faucheux

Scénographie : Grégoire Faucheux

Costumes : Pascale Robin

Accessoires : Franck Lagaroje

Musique et son : Stéphanie Gibert

Maquillage et coiffure création : Catherine Saint-Sever

Durée : 2 heures
Conseillé à partir de 16 ans

Théâtre des Abbesses • 31, rue des Abbesses • 75018 Paris

Du 8 au 25 janvier 2020, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 15 heures

De 10 € à 30 €

Réservations : 01 42 74 22 77

Tournée

  • Du 29 au 31 janvier, Théâtre de la Renaissance, à Oullins
  • Les 5 et 6 février, L’Empreinte, à Tulle
  • Les 
10 et 11 mars
, Scène du Beauvaisis, à Beauvais
  • Du 24 au 27 mars, 
 Théâtre Sorano, à Toulouse
  • Du 
31 mars au 1er avril, Le Parvis, à Tarbes
  • 12 mai, Théâtre Municipal de Fontainebleau

À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Phèdre, d’après Jean Racine, CollectionLambert, par Lorène de Bonnay

☛ Phèdre[s], de Krzysztof Warlikowski, par Lorène de Bonnay

Électre-Oreste-Euripide-Ivo-van-Hove

« Électre, Oreste », d’Euripide, la Comédie-Française à Paris

De boue et de sang

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

En associant « Électre » et « Oreste », Ivo van Hove est revenu à la Comédie-Française, la saison dernière. Un événement qui a marqué l’entrée d’Euripide au répertoire. Le spectacle est repris jusqu’en février. Gore mais à juste titre, cette adaptation rappelle combien la tragédie antique résonne toujours aujourd’hui.

La violence ne cesse d’interpeller Ivo van Hove. Avec cette l’histoire d’un frère et d’une sœur unis dans la vengeance, il poursuit son exploration de la bestialité humaine. Cette fois, il saisit le mythe pour décortiquer l’infernale mécanique de la haine. Le destin macabre des Atrides se révèle effectivement un terrain fertile pour plonger dans les racines profondes du mal humain.

Père d’Électre et d’Oreste, Agamemnon est assassiné par sa femme Clytemnestre et son amant Égisthe. Oreste est envoyé en exil quand Électre, bannie, vit dans le dénuement aux portes de la ville. Quinze ans plus tard, Égisthe (qui règne désormais à Argos) lance un appel au meurtre d’Oreste. C’est ici que débute la pièce, lorsque ce dernier, obéissant à un oracle d’Apollon, décide de retrouver sa sœur et venger avec elle la mort injuste de leur père.

De bruit et de fureur

Dans ces destins meurtriers, le directeur de l’Internationaal Theater Amsterdam lit les ressorts de tout processus de radicalisation qu’il décryptait déjà dans les Damnés de Visconti : « Ce qui me bouleverse, et qui est commun aux deux histoires, c’est de voir ces jeunes gens (Martin et Gunther dans les Damnés ; Électre, Oreste et Pylade dans Électre / Oreste) basculer dans la violence la plus extrême pour des raisons touchant à l’intime, loin de toute idéologie. Cette histoire est comme un incendie irrationnel. »

En deux petites heures, il va à l’essentiel, recentrant l’intrigue sur les rapports entre Électre et Oreste. Ensemble, ils vont tenter de détrôner l’usurpateur qui règne aux côtés de leur mère. La jeune femme pousse son frère à aller plus loin dans leur vengeance. Oreste s’exécute mais est vite gagné par des accès de démence, le matricide étant alors considéré comme le plus grand des crimes. En attendant le jugement définitif des habitants d’Argos, ils tentent de plaider leur cause, mais nul ne sort indemne de cette épopée vengeresse.

Tout s’enchaîne très vite, avec une action concentrée dans un même lieu. Transformée en bourbier, la scène de la Comédie-Française est méconnaissable. En son centre, se dresse une sorte de blockhaus, une boîte noire faisant office de masure comme de tombeau, voire de palais à prendre d’assaut, un trou noir qui aspire les victimes avant de les dégueuler. Nous sommes loin des arcanes du pouvoir, dans un no man’s land, un maquis où germe la colère.

Enlisement

Si on ne voit aucun des meurtres, les deux cadavres ensanglantés sont bel et bien exposés. Car on en aura du sang, de la boue et des larmes ! Glaise, litres d’hémoglobine, fumigènes à gogo… Ivo van Hove ne lésine pas sur les moyens. En fond de scène, derrière une rangée des cuivres, timbales et percussions, les musiciens ponctuent chaque moment et créent un univers oppressant. Galvanisée par le chœur qui se livre à des Bacchanales, Électre émascule Égisthe à coups de dents, tandis qu’Oreste vient fouiller de sa main les entrailles de sa mère. À côté, Game of Thrones est de la gnognote.

Organique et tribale, la mise en scène laisse libre cours aux passions. Un peu trop, à notre goût. De manière générale, la direction d’acteurs manque de précision. Comme Euripide, Ivo van Hove s’est sans doute laissé gagner par une sorte de fascination pour la folie, mais cela n’empêchait pas l’ambiguïté, le trouble, bien au contraire.

De fait, l’interprétation est souvent peu nuancée avec des problèmes d’élocution pour certains ou de postures pour d’autres. Bien loin de la princesse antique, Suliane Brahim déploie une énergie sans borne pour incarner la rebelle. Incandescente, elle électrise le plateau, sans craindre la grandiloquence. Christophe Montenez incarne un Oreste tiraillé entre haine et désespoir, rongé par la culpabilité. Mort-vivant pathétique ! Si Loïc Corbery est aussi un Pylade poignant et Bruno Raffaelli excelle en homme bienveillant, Denis Podalydès (Ménélas) est presque transparent, Didier Sandre (Tyndare) frôle le ridicule et Elsa Lepoivre ne convainc pas vraiment. Quant au chœur, il n’est pas mis en valeur par les chorégraphies de Wim Vandekeybus, dont les enchaînements plombent le spectacle, plutôt qu’ils n’apportent de respirations. Quel dommage !

Tragiquement actuel

Reste que la partition n’est pas aisée. Les interprètes évoluent sur un terrain glissant et certains à corps perdus. Cela crée d’ailleurs des images saisissantes. À droite, court une longue passerelle de bois, par laquelle les protagonistes du drame venus du palais sont pris au piège. Clytemnestre y perd un escarpin avant de tomber sous les coups de son fils. Oreste et Pylade, exilés dans le luxe, arrivent aussi de là. Ils portent les mêmes costumes stricts qui, maculés de sang et de glaise, les rendront ensuite interchangeables. Corps aussi recouverts de boue, Oreste et Électre forment un seul bloc de haine, enlacés, jusqu’à ce que ce dernier soit comme aspiré dans les Enfers. Les éclairages soulignent les contrastes entre le bleu roi et le camaïeu de bruns, sculptent l’espace, transforment la scène en véritable champ de bataille.

Électre-Oreste-Euripide-Ivo-van-Hove © Hans Lucas

© Hans Lucas

Outre la magnifique scénographie, relevons la qualité du travail dramaturgique. Au-delà de la férocité, Ivo van Hove et Bart Van den Eynde exploitent la brutalité et le réalisme auquel Euripide était attaché, déjà à son époque, focalisant ses pièces sur les exilés, plutôt que les personnages au pouvoir. Ils ont trouvé là matière à faire écho à notre monde contemporain. L’injustice subie par des exclus, des invisibles, des impuissants, n’alimentent-elle pas toujours une sauvagerie qui perpétue le crime ?

Barbare, Électre fait de son frère le bras armé de la vengeance. Fanatiques, ils ne reculent devant rien : égorger Hélène et sa fille Hermione prises en otage. Oui, la maison de Tantale s’embrase. Jusque sur le toit, plus près du ciel et face à une loi inefficace, la dernière image évoque le terrorisme d’aujourd’hui et ces jeunes Européens embrassant le djihad. Glaçant ! Bien que brillant de mille feux, l’apparition d’Apollon lui-même, n’est pas parvenue à donner le coup d’arrêt à cette hémorragie : Ivo van Hove ne pouvait pas terminer sur un deus ex machina, d’ailleurs mis en scène de façon délibérément ridicule. Malgré tous ses excès, puisse ce spectacle exorciser la violence de notre monde. 

Léna Martinelli


Électre / Oreste, d’Euripide

Mise en scène : Ivo van Hove

Traduction : Marie Delcourt Curvers

Traduction française parue aux Éditions Gallimard dans la collection « Folio théâtre

Avec : Claude Mathieu, Cécile Brune, Sylvia Bergé, Éric Genovese, Bruno Raffaëlli, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Suliane Brahim, Benjamin Lavernhe, Didier Sandre, Christophe Montenez, Rebecca Marder, Julie Sicard, Gaël Kamilindi ; les comédiens de l’Académie Peio Berterretche, Pauline Chabrol, Olivier Lugo, Noémie Pasteger, Léa Schweitzer ; les musiciens (en alternance) Adélaïde Ferrière, Emmanuel Jacquet, Rodolphe Théry, Othman Louati, Romain Maisonnasse et Benoît Maurin

Version scénique : Bart Van den Eynde et Ivo van Hove

Scénographie et lumières : Jan Versweyveld

Costumes : An D’Huys

Musique originale et concept sonore : Éric Sleichim

Travail chorégraphique : Wim Vandekeybus

Dramaturgie : Bart van den Eynde

Assistanat à la mise en scène : Laurent Delvert

Assistanat à la scénographie : Roel Van Berckelaer

Assistanat aux costumes : Sylvie Lombart

Assistanat aux lumières : François Thouret

Assistanat au son : Pierre Routin

Assistanat au travail chorégraphique : Laura Aris

Durée : 2 heures sans entracte

Comédie-Française • salle Richelieu • 1, place Colette 75001 Paris

Du 25 octobre 2019 au 16 février 2020 (calendrier ici)

Réservations : 01 44 58 15 15 ou en ligne

De 5 € à 42 €

Spectacle créé le 27 avril 2019 Salle Richelieu en partenariat avec le Festival d’Athènes et d’Épidaure et présenté au Théâtre antique d’Épidaure les 26 et 27 juillet 2019


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Les Damnés, d’après Luciano Visconti, par Lorène de Bonnay

☛ Tragédies romaines, de Shakespeare, par Olivier Pansieri

 The Hidden Force, d’après Louis Couperus, par Maxime Grandgeorge

☛ Vu du Pont, d’Arthur Miller, par Léna Martinelli

« The Pajama Game », de George Abbott, Richard Bissel, Richard Adler et Jerry Ross, Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon

La grève joyeuse

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Jean Lacornerie imagine une mise en scène réussie d’une comédie musicale sur fond de lutte des classes, qui triompha à Broadway dans les années 1950.

Écrite en plein maccarthysme, l’œuvre combine habilement romance amoureuse et révolte ouvrière. Sa recréation, aujourd’hui en France, dans une période de contestation sociale intense trouve une fortuite et évidente résonance. Les brassards rouges disposés dans la salle sur chacun des fauteuils noirs confirment qu’il y a du combat dans l’air. Les spectateurs seront invités à les utiliser pour soutenir les grévistes au point culminant de leur résistance contre un patron inflexible.

L’histoire est fort simple. Dans une usine de fabrication de pyjamas, les ouvrières sont en grève pour obtenir l’augmentation de leurs salaires. Bien que déterminées à ne pas mêler leurs élans affectifs avec leurs justes revendications, elles sont déstabilisées lorsque leur cheffe syndicale tombe amoureuse du nouveau directeur exécutif. Mais tout est bien qui finit bien quand celui-ci découvre les comptes trafiqués du grand patron et se montre solidaire avec le collectif des travailleuses.

« The Pajama Game », mise en scène Jean Lacornerie © Michel Cavalca

« The Pajama Game » – Mise en scène Jean Lacornerie © Michel Cavalca

2020

Jonglant habilement avec les moyens qui sont les siens, en aucun cas comparables avec ceux de Broadway, Jean Lacornerie propose un spectacle de belle qualité. Ses principaux atouts reposent sur les arrangements musicaux malins de Gérard Lecointe, le dispositif scénique efficace de Marc Lainé et la virtuosité de l’ensemble de la distribution. Il y ajoute l’intelligence de se tenir à distance d’une intrigue chétive en se focalisant sur les portraits humoristiques de cinq femmes en quête d’émancipation face aux stéréotypes masculins.

Jean Lacornerie, et c’est tout à son avantage, parvient à conjuguer l’illustration précise de la lutte contre les injustices du capitalisme et le désir joyeux de vivre intensément au cœur de l’insoumission. Ce n’est pas 1936 ni 1968, mais comme 2020 s’annonce fiévreux, ce spectacle a une chance de se trouver de l’écho pendant sa grande tournée. Un dernier mot pour saluer la performance des interprètes. Tous chantent, dansent et jouent d’un instrument à la perfection. Un engagement collectif rare sur les scènes non new-yorkaises ! 

Michel Dieuaide


The Pajama Game, livret de George Abbott et Richard Bissell, musique et chansons de Richard Adler et Jerry Ross

Direction musicale, arrangements et percussions : Gérard Lecointe

Mise en scène : Jean Lacornerie et Raphaël Cottin

Avec : Dalia Constantin, Marianne Devos, Marie Glorieux, Vincent Heden, Cloé Horry, Pierre Lecomte, Mathilde Lemonnier, Alexis Mériaux, Amélie Munier, Zacharie Saal, Sébastien Jaudon, Daniel Romero

Scénographie : Marc Lainé et Stephan Zimmerli

Lumières : David Debrinay

Costumes : Marion Benagès

Production et coproduction : Opéra de Lyon, Théâtre de la Croix-Rousse-Lyon, Théâtre de la Renaissance-Oullins-Lyon Métropole, Angers Nantes Opéra

Théâtre de la Croix-Rousse • Place Joannès-Ambre • 69004 Lyon

Réservations : 04 72 07 49 49

Du 18 au 29 décembre 2019

De 5 € à 27 €

Durée : 2 heures sans entracte

En français et en anglais surtitré

Tournées :

  • Le Nest-CDN Thionville Grand Est / 8 janvier 2020
  • Opéra de Rennes / Du 29 janvier au 1erfévrier 2020
  • Grand Théâtre Angers / 5 et 6 février 2020
  • Théâtre Graslin Nantes / Du 9 au 13 février 2020
  • La Maison-Maison de la culture de Nevers / 18 février 2020
  • Le Théâtre-scène nationale de Mâcon / 21 février 2020
  • Maison de la Culture Bourges / 3 et 4 mars 20200
  • Opéra Théâtre de Clermont-Ferrand / 19 et 20 mars 2020
  • Le Théâtre scène nationale Saint-Nazaire / 1eret 2 avril 2020
  • Opéra de Saint-Etienne / 8 avril 2020
La-Pastorale-Malandain-Ballet-Biarritz © Olivier Houeix

« La Pastorale », du Malandain Ballet Barritz, Chaillot à Paris

Hymne ardent à la beauté

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

À l’occasion des 250 ans de la naissance Beethoven, le chorégraphe Thierry Malandain créé « La Pastorale » à Chaillot. Un beau cadeau pour entamer les fêtes de fin d’année.

Né d’une invitation de l’Opéra de Bonn, ville natale du compositeur, à l’occasion du 250e anniversaire de sa naissance, ce ballet est la troisième rencontre entre le directeur du Centre chorégraphique national de Biarritz et Beethoven. À la 6ème Symphonie et la cantate op. 112 sont ici associés quelques motifs de Ruines d’Athènes. Un bien bel hommage.

Promesses de l’aube

Dans cette œuvre, où l’amour pour la nature est si bien traduit par les notes, on croise des bergers, on se prend à errer entre les bois et sentiers fleuris, sur les pas d’une sorte de héros romantique en quête de beauté et de douceur de vivre. Accompagné par quatre guides spirituels, ce voyage l’emmène d’un monde terrestre étroit jusqu’à l’harmonie, puis la mort transcendée. Il devient, en quelque sorte, un grain de cette poussière sacrée d’Athènes, cité vénérée par tant d’artistes.

Comme cette musique, source d’émotions intenses, le ballet exprime une palette de sentiments. En phase avec les idéaux humanistes portés par le musicien épris de liberté, Thierry Malandain développe une écriture élégante qui exalte la puissance du corps dans de nombreuses envolées sensuelles, élans joyeux ou étreintes fougueuses. Articulée autour d’une figure centrale, interprétée par Hugo Layer, elle est sobre et efficace. Les corps graciles dessinent d’ailleurs souvent des lignes très pures et étirées.

Que ce soit pour les duos, solos ou ensemble, la priorité est donnée à la virtuosité. Les 22 danseurs, formés à a technique classique, font preuve de grâce. Mis à l’épreuve de la danse contemporaine, ils savent également faire jaillir des étincelles de mouvements plus recherchés, tout en tensions. Enfermés dans un dispositif métallique carré, les interprètes rivalisent d’inventivité pour jouer avec ces contraintes. Le chorégraphe nous offre ainsi une vision renouvelée de la danse académique.

Lendemains qui déchantent

Foncièrement idéaliste, l’œuvre est empreinte de sérénité. Toutefois, si le chant des oiseaux peut être planant, les orages font frémir. Parallèlement à la rêverie, Thierry Malandain a tenu à évoquer les problèmes environnementaux, sans toutefois traiter explicitement de l’urgence climatique. Quand la scène n’est pas baignée de lumières originelles, elle est juste plongée dans une atmosphère sombre et électrique. Entre utopie d’un monde harmonieux et réel accablant.

La-Pastorale-Malandain-Ballet-Biarritz © Olivier Houeix

© Olivier Houeix

La scénographie s’inspire de l’Antiquité hellénique comme lieu de perfection, tout en jouant sur les contrastes. Les danseurs évoluent dans des costumes originaux. Le boutonnage, systématiquement à l’arrière désaxe presque les mouvements. Sans doute le choix de faire porter des robes (de longues jupes-manteaux ou des tuniques blanches antiques) à tous, y compris les hommes, s’explique-t-elle par une vaine tentative de faire cesser le chaos.

Car la beauté peut-elle sauver le monde, comme le pensait Beethoven ? Cette traversée de l’histoire humaine évoque une bien triste réalité. Pourtant, la puissance de la nature, exprimée avec les moyens de l’art, fait naître des lueurs d’espoir. Encore et toujours. « Certains pensent que les hommes négligent la nature, car ils ont perdu le sens de la beauté. Cette idée a été mon point de départ. Reste que l’artiste peut faire rêver le monde », clame haut et fort Thierry Malandain. Comme celui-ci a raison de nous laisser entrevoir de si vastes et beaux horizons ! 

Léna Martinelli


La Pastorale, du Malandain Ballet Barritz

Chorégraphie : Thierry Malandain

Musique : Ludwig van Beethoven

Décors et costumes : Jorge Gallardo

Lumières : François Menou

Avec 22 danseurs du Malandain Ballet Barritz
Durée : 1 h 10

Chaillot – Théâtre national de la Danse • Salle Jean Vilar • 1, place du Trocadéro • 75116 Paris

Du 13 au 19 décembre 2019

De 15 € à 42 €

Réservations : 01 53 65 30 00 ou en ligne

Tournée ici