Entretien avec Gérard Astor, directeur du Théâtre Jean‑Vilar de Vitry‑sur‑Seine

« Si on étouffe l’innovation, on étouffe la démocratie »

Par Marie Tikova
Les Trois Coups

Gérard Astor, directeur du Théâtre Jean‑Vilar de Vitry-sur‑Seine a accordé récemment un entretien aux « Trois Coups » en la personne de quelqu’un qu’il connaît bien : Marie Tikova.

Tu diriges le Théâtre Jean-Vilar depuis de nombreuses années. Comment ce lieu a-t-il évolué, et quelles en ont été les différentes étapes ?

La première étape, les années 1970, a été colorée par la présence de Michel Caserta, chorégraphe et directeur de l’Ensemble chorégraphique de Vitry, et celle de Jacques Lassalle, metteur en scène et directeur du Studio-Théâtre de Vitry. Les saisons étaient scandées par leurs créations. Il y a eu aussi la présence d’un conseiller culturel, Perig Herbert, lui-même compositeur, qui m’a aidé à inventorier le monde de la musique et à en faire la programmation. Jacques Lassalle et Michel Caserta ont quitté Vitry au début des années 1980.

La deuxième période, les années 1980, s’est inscrite dans le rapport au monde du travail. Pour trouver de nouvelles écritures, il fallait plonger dans la société, et le monde du travail était quand même un des mondes les plus riches. C’est la période des collaborations entre des équipes artistiques et des grandes entreprises de Vitry comme la S.N.C.F. et E.D.F.-G.D.F.

Ensuite, les années 1990 ont été une période plus difficile. Par rapport aux ambitions que j’avais pour le théâtre, il n’y avait pas les moyens techniques et financiers d’aller au-delà. C’est la période où la municipalité a décidé d’agrandir le théâtre, mais de l’agrandir en lui donnant d’autres capacités, dont un espace modulable et des moyens supplémentaires humains et financiers.

Les années 2000 sont les années du théâtre rénové et le début des compagnonnages sur quatre ans avec des compagnies, comme les chorégraphes Kader Attou et Lia Rodrigues, l’écrivain québécois Suzanne Lebeau, les musiciens baroques du Poème harmonique, ou le metteur en scène Julien Bouffier.

Au fil de toutes ces années, quelles ont été tes lignes directrices pour définir ta programmation ?

J’ai un cahier des charges de la ville qui implique premièrement la pluridisciplinarité de la programmation – un théâtre de ville ne peut pas être le théâtre d’une seule discipline artistique –, et deuxièmement, la création. J’ai la chance d’être dans une municipalité qui m’a donné comme objectif de participer à la création contemporaine. Depuis que je dirige ce théâtre, la création en est la grande ligne. L’identité du Théâtre Jean-Vilar est de lier deux aventures parallèles, l’aventure des écritures nouvelles et l’aventure du public. Ce public qui vient de plus en plus nombreux et qui est de plus en plus aguerri. Chaque saison est la tentative, toujours recommencée, de marier des aventures nouvelles avec un public nouveau, dans le sens d’un public qui, lui-même, se renouvelle de l’intérieur.

Tu proposes, en plus de la programmation, tout un travail « hors les murs » en direction du public de Vitry. Peux-tu expliquer en quoi cela consiste ?

Pour ce qui est des diffusions et encore plus pour les créations, je ne peux pas imaginer que des artistes aient l’audace de créer quelque chose à Vitry si cela se fait en dehors de la population de la ville et du département. On essaie de créer les conditions pour que l’artiste entende la réalité des populations, et non pas simplement pour qu’il sensibilise un public à son langage. Un artiste qui, au moment même où il crée, est en contact avec la population, les personnes âgées, les jeunes, les associations, ne va pas créer la même chose qu’un artiste qui travaille tout seul isolé dans sa salle de répétition.

Théâtre Jean-Vilar à Vitry-sur-Seine © D.R.

Théâtre Jean-Vilar à Vitry-sur-Seine © D.R.

As-tu senti une évolution du public tout au long de ces décennies ?

Le public du Théâtre de Vitry vient au théâtre de deux manières différentes. Il y a des gens – et c’est la majorité – qui viennent voir un spectacle qu’ils ont choisi dans la programmation. Mais il y a aussi ceux qui viennent au théâtre parce qu’ils savent qu’ils vont y découvrir quelque chose. Cela était vrai y compris avec Fauteuil 24, mis en scène par Marie Tikova. Un autre exemple : l’année dernière, on était coproducteur de la création de Kader Attou, que l’on a hébergé pendant trois semaines. Au bout de ces trois semaines, la compagnie a présenté un chantier de son travail devant 300 personnes, et à la fin de cette présentation, le public était debout pour applaudir. Le public du Théâtre Jean-Vilar est un public particulier, il a évolué dans l’idée d’un partage de la création artistique. Il sait qu’il va être surpris, il a le désir de la découverte et accepte d’être témoin et participant du chantier de la création. J’ai envie de dire que je ne programme pas en fonction du public, mais j’inclus le public dans le processus de travail, j’essaie d’être à l’écoute de sa réaction et de concevoir une programmation en fonction de cela. Et le public me le rend bien, car il est très actif.

Est-ce qu’il y a un spectacle que tu as programmé qui t’a plus touché ou qui a eu un impact particulier ?

Il y en a un, c’est sûr que ce n’est pas forcément le meilleur spectacle qu’il y ait eu à Vitry, mais ce spectacle est arrivé au bon moment à la fois pour la compagnie et pour le théâtre. En 1998, Michel Caserta me propose de coproduire dans le cadre de la Biennale de danse, un ballet de José Montalvo et Dominique Hervieu. Avec ce spectacle, c’est la première fois que l’on voit de façon évidente comment on peut marier le classicisme de la danse française, même quand elle est contemporaine, et la danse hip-hop, en même temps que se marient les corps des danseurs et le jeu d’images projetées sur grand écran. Cela vient à point pour ces chorégraphes, car c’est le spectacle qui les a fait démarrer. Ensuite, ils ont été implantés à la M.A.C. de Créteil, puis ils ont dirigé le Théâtre de Chaillot. Pour le Théâtre de Vitry, c’était la dernière saison avant les travaux, et, d’un seul coup, on avait un grand spectacle populaire qu’on n’aurait pas pu se payer tout seul, et c’était déjà un spectacle comme ceux que l’on a programmés après lorsqu’on a eu plus de moyens. C’était le moment de bascule du Théâtre Jean-Vilar, et puis ce spectacle s’appelait Paradis, une idée de bonheur d’un certain point de vue.

Comment vois-tu l’avenir du théâtre public et plus particulièrement l’avenir du Théâtre Jean-Vilar de Vitry dans ce moment difficile de crise ?

Je suis très préoccupé par la réforme des collectivités locales, car ce théâtre n’existe que parce qu’il y a une politique culturelle forte qui émane de la municipalité de Vitry. S’il y a une nouveauté dans ce que fait le Théâtre Jean-Vilar, elle n’est possible que parce qu’il y a une politique globale sur la ville, une politique de l’urbanisme, de l’emploi, une politique industrielle qui crée un mouvement et qui me permet de créer aussi du mouvement dans la vie artistique de Vitry. Rien ne se ferait non plus s’il n’y avait pas la politique du conseil général, et les liens tissés avec tous les festivals, de musique, de danse, avec les Théâtrales Charles-Dullin, toutes ces manifestations qui font partie du tissu artistique du département. Ces sept dernières années, je n’aurais jamais pu lancer l’expérience des compagnonnages s’il n’y avait pas eu aussi le conventionnement de la région Île-de‑France et cette proposition de la permanence artistique. Bousculer, comme le fait le gouvernement actuel, toutes ces structures démocratiques, cela met forcément en danger, non seulement l’existence du Théâtre Jean-Vilar, mais l’innovation qui est la nôtre. Je ne vais pas défendre toutes ces structures démocratiques simplement pour que le Théâtre de Vitry existe, mais parce qu’au cœur du théâtre et des pratiques artistiques, il y a l’innovation, et si on étouffe cette innovation, on étouffe la démocratie. Le théâtre, la musique et la danse tels que nous les connaissons aujourd’hui en Occident, sont nés dans le même mouvement que la naissance de la démocratie à Athènes au ve siècle avant notre ère. 

Propos recueillis par
Marie Tikova


Théâtre Jean-Vilar • 1, place Jean-Vilar • 94400 Vitry-sur‑Seine

Accueil, informations, réservations : 01 55 53 10 60

Courriel : contact@theatrejeanvilar.com

Site : www.theatrejeanvilar.com

le Conte d’hiver © Mario Del Curto

« le Conte d’hiver », de Shakespeare, Théâtre des Abbesses à Paris

On est loin du conte !

Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups

Salle comble au Théâtre des Abbesses pour ce « Conte d’hiver » de Shakespeare, mis en scène par Lilo Baur, ex-assistante de Peter Brook. Le spectacle fut créé à Athènes avec une distribution internationale. C’est la principale qualité de ses interprètes inégaux qui, soit ânonnent leur texte, soit en font des tonnes. La deuxième partie, plus souriante, passe mieux que la première, plombée par ces handicaps. De bons moments alors, tant de farce que de poésie, où l’on retrouve, avec plaisir, un peu de cette pièce pas si simplette que ça.

Croyant que sa femme Hermione est enceinte des œuvres de son ami Polixène (roi de Bohème), Léontès (roi de Sicile), la fait jeter en prison. Pour faire bonne mesure, il ordonne que le bébé soit abandonné, et la mère traduite en justice. Leur fils, le prince Mamilius, en meurt de chagrin. La reine, à son tour, succombe. Fin de la première partie. Seize ans plus tard, le nourrisson est devenu Perdita, une jeune beauté montagnarde. Un brave berger l’a en effet recueillie. Florizel, le propre fils de Polixène, veut en faire sa femme, au grand désespoir de son royal père, qui s’invite déguisé à la fête, et à son tour saccage tout.

Qu’on se rassure, tout finira bien, et même mieux qu’on a le droit de le dire, si l’on veut préserver le joli secret de Polichinelle que l’œuvre contient. Pour l’instant, c’est l’hiver, sur la terre comme dans le cœur du roi. Lilo Baur a choisi de matérialiser cet enfer intérieur au moyen d’un mur, lui bien lourdingue, à l’ombre duquel les protagonistes poireautent en complets-vestons. Après un début prometteur, où le jeune prince remonte, tels des automates, les personnages, un par un, on ira en s’ahurissant de déception en déception.

William, réveille-toi, ils sont devenus mous !

La reine est un glaçon chic, le roi un ronchon pittoresque, le prince un pitre joufflu. On est, si j’ose dire, loin du conte ! Rien à espérer non plus de l’ami injustement soupçonné, Polixène, ni de la confidente vengeresse, Pauline. Tous deux, pourtant francophones (eux, on les comprend), ont l’air de s’être donné le mot pour n’assurer, dans cette partie, que le service minimum. La scène du procès, modèle de montée dramatique, avec la déposition de la reine, la mort de son fils, puis la sienne en plein tribunal, enfin la sanglante diatribe de Pauline contre le tyran, se réduit ici à une succession d’exposés. William, réveille-toi, ils sont devenus mous !

Heureusement, le printemps revient, et avec lui l’épatante musique de Mich Ochowiak, qu’il interprète lui-même en s’accompagnant à l’accordéon. Il sera Autolycus, le voyou qui, culot suprême, tire le mieux son épingle du jeu cruel qui va se jouer. Le comédien, itou. Suit la scène désopilante dans laquelle il dévalise l’idiot du village, Gabriel Chamé Buendia, aussi irrésistible dans ce personnage qu’il détonnait dans Mamilius. On l’a bien compris, la mise en scène a voulu que pères et fils soient joués, dans chaque partie, par les mêmes acteurs. C’est donc notre pittoresque ronchon qui, après le roi, fera le berger. Il charge toujours autant, mais disons à meilleur escient.

La bonne surprise vient aussi de la Méditerranée, qui a pris possession du plateau. Sous le ciel dégagé, déjà cette trouvaille des moutons, juste représentés par les acteurs à quatre pattes sous des couvertures, qui bêlent. Puis les amoureux, Gaïa Termopoli (Perdita) et Ludovic Chazaud (Florizel), qui se jurent fidélité en prenant à témoin toute la terre. À nouveau Ochowiak fait merveille avec une superbe mélodie de son cru. Une des plus belles (et justes) scènes de ce spectacle bancal. Même Polixène (Pascal Dujour) a l’air de reprendre du poil de la bête. Hélas, tout retombe à la fin comme un soufflé d’émotions, trop vite sorti du four.

Le froid mortel des deux statues, la reine et sa grande prêtresse, ont tôt fait de refroidir tout ce petit monde avec leur retenue souffreteuse. La déchirante scène finale s’achève en monument d’inanité gnangnan. Pas rancunier, le public applaudit. À mon avis, surtout Gabriel Chamé Buendia et Mich Ochowiak, je le répète tous deux extraordinaires. Quel dommage, me dis-je quelquefois, qu’on ne rétablisse pas l’ancienne coutume qui faisait saluer les acteurs un par un. Zut ! Dans ce monde pourri, qu’au moins au théâtre, chacun récolte ce qu’il mérite. 

Olivier Pansieri


le Conte d’hiver, de William Shakespeare

Traduction : Bernard‑Marie Koltès (éditions de Minuit, 1988, 128 pages)

Mise en scène : Lilo Baur

Avec : Hélène Cattin, Gabriel Chamé Buendia, Ludovic Chazaud, Pascal Dujour, Mich Ochowiack, Marie Payen, Kostas Philippoglou, Ximo Solano, Gaïa Termopoli

Assistante à la mise en scène : Clara Bauer

Concept et scénographie : Lilo Baur, James Humphrey

Costumes : Agnès Falque

Lumières : Nicolas Widmer

Régie son : François Planson

Assistant plateau : Mathieu Dorsaz

Habilleuse : Rosi Morilla

Photo : © Mario Del Curto

Administration de tournée : Élisabeth Gay

Coproduction Théâtre de l’Union-C.D.N. du Limousin, Limoges ; Théâtre de la Ville, Paris ; Fondation du théâtre d’expression française ; Spectacles français de Bienne ; Cie Rima ; avec le soutien de la Fondation Leenaards

Théâtre des Abbessses • 31, rue des Abbesses • 75018 Paris

www.theatredelaville-paris.com

Réservations : 01 42 74 22 77

Du 29 mars au 10 avril 2011, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 20

24 € | 18 € | 13 €

« les Bonnes » © Éric Heinrich

« les Bonnes », de Jean Genet, l’Étoile du Nord à Paris

La floraison funèbre des « Bonnes »

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Si les hommages ont été nombreux pour commémorer, en 2010, le centenaire de Jean Genet, trop peu de compagnies ont relevé le défi de mettre en scène une œuvre majeure. L’injustice est réparée, et de belle manière, par Guillaume Clayssen qui propose une relecture percutante et originale des « Bonnes ». Le spectacle, créé à la Comédie de l’Est à Colmar, se joue jusqu’au 16 avril 2011 à l’Étoile du Nord à Paris.

Première pièce de Genet, les Bonnes (1947) est aussi la plus célèbre. Même si l’auteur n’a jamais voulu le reconnaître, l’intrigue s’inspire d’un fait-divers des années trente : le meurtre perpétré par les sœurs Papin, femmes de chambre de leur état, contre leur maîtresse. La même histoire servira plus tard de canevas au film de Claude Chabrol la Cérémonie. Genet, bien sûr, réinvente complètement les deux héroïnes : Solange, l’aînée, et Claire, la cadette. De même qu’il imagine le rituel sadique et fantasmatique auquel elles s’adonnent, dans lequel elles jouent à tuer Madame, pour venger la honte de leur condition.

C’est ce rite macabre qui ouvre de façon saisissante la pièce. Au début, les personnages échangent les rôles : Claire est déguisée en Madame, et Solange joue sa sœur. Les pièces de Genet ont toujours pour cadre un lieu unique, et un lieu clos, en l’occurrence la chambre de Madame, dans laquelle les bonnes s’enferment pour se livrer à leur cérémonie funèbre. Cette chambre, Guillaume Clayssen a voulu y enfermer aussi le spectateur, puisque l’espace du plateau de l’Étoile du Nord a été réduit, et que des tentures se prolongeant dans la salle englobent le public. Le but est atteint : nous faire partager l’intimité des deux femmes, nous confronter à l’étrangeté radicale de leurs agissements.

Les exclues de la séduction

Le metteur en scène choisit également, à juste titre, d’accentuer la théâtralité du jeu de ces bonnes. Avec Genet, on est toujours dans l’excès, un excès revendiqué. Anne Le Guernec (Claire) et Flore Lefebvre des Noëttes (Solange) assument leurs rôles avec conviction. Leurs deux personnages s’évertuent à subvertir l’intérieur bourgeois, enfilent les robes de Madame (joli travail de Bruno Fatalot sur les costumes), arpentent le plateau, s’invectivent… Lorsque leur jeu cesse, les domestiques revêtent leur robe de tous les jours, une robe sans couleur d’aspect monacal. Les accessoires contribuent à accentuer la symétrie : chacune est bien la « mauvaise odeur » de l’autre, et elles sont vouées à « s’aimer dans le dégoût ».

« Fanées, mais avec élégance » écrit encore Genet à propos de ses bonnes dans l’avant-propos du texte. La métaphore florale, motif constant dans l’œuvre de Genet, est partout dans la pièce. Guillaume Clayssen la souligne en jonchant le plateau de pétales, et en citant un poème de Ronsard dès l’entrée. La floraison de la rose est éphémère, et ces bonnes qui vieillissent seules sont avant tout des exclues de la séduction. Tel est en tout cas le regard que le metteur en scène, cruellement en phase avec notre époque, porte sur les deux personnages. C’est aussi ce que semble nous dire la statue dorée, grotesque personnification de la féminité, qui écrase le plateau de toute sa hauteur.

« Madame est belle »

Une telle lecture de l’œuvre a conduit au choix d’une comédienne plus jeune pour tenir le rôle de Madame. À la différence de ses bonnes, en effet, « Madame est belle », et vénérée comme une icône par ses domestiques. Ce corps si humiliant pour elles, un écran vidéo nous l’a montré dès le début de la pièce dans toute sa nudité. L’entrée d’Aurélia Arto, telle une apparition, apporte incontestablement une nouvelle dimension au spectacle. La comédienne prête au personnage sa légèreté et sa grâce naturelles, incarnant une Madame aussi gaie et insouciante que… féminine. Son dialogue avec Flore Lefebvre des Noëttes (au prénom prédestiné) est un des meilleurs moments de la pièce.

Du fait de ces choix, les rapports de domination entre les deux bonnes passent un peu au second plan – les scènes s’y rapportant sont d’ailleurs traitées plutôt sur le mode de la dérision. Idem pour l’intrigue (la lettre anonyme qui a dénoncé Monsieur, envoyée par Claire). Priorité à la scénographie, et à une imagerie qui emprunte aussi bien à l’arte povera qu’au dix-huitième siècle (Madame en Marie-Antoinette), voire au burlesque. L’inquiétante et baroque vision finale confirme que Guillaume Clayssen a su moderniser la pièce tout en conservant son parfum sulfureux. 

Fabrice Chêne


les Bonnes, de Jean Genet

Texte disponible dans la collection « Folio », de Gallimard

Compagnie des Attentifs

Mise en scène : Guillaume Clayssen

Avec : Aurélia Arto, Flore Lefebvre des Noëttes, Anne Le Guernec

Scénographie et costumes : Delphine Brouard

Lumière et vidéo : Éric Heinrich

Son : Grégoire Harrer

Maquillage et coiffure : Isabelle Vernus

Réalisation costumes : Bruno Fatalot

Armatures costumes : Valia Sauz

Photo : © Éric Heinrich

L’Étoile du Nord • 16, rue Georgette-Agutte • 75018 Paris

Métro : Guy-Môquet ou Porte-de-Saint-Ouen

Réservations : 01 42 26 47 47

www.etoiledunord-theatre.com

Du 30 mars au 16 avril 2011, du mardi au vendredi à 20 h 30, jeudi à 19 h 30, samedi à 16 heures et 19 h 30

Durée : 1 h 25

14 € | 10 € | 8 €

Autour du spectacle :

  • Jeudi 31 mars, 7 et 14 avril 2011 : rencontre avec l’équipe artistique, à l’issue de la représentation
  • Samedi 9 avril 2011 à 16 heures : lecture et rencontre avec Guillaume Clayssen, metteur en scène, à la bibliothèque Flandre, 41, avenue de Flandre, 75019 Paris. Entrée libre
les Fenêtres éclairées © Fabien Lainié

« Les Fenêtres éclairées », de Michel Laubu, Théâtre Gérard‑Philipe à Saint‑Denis

Fenêtres ouvertes sur rêves à la dérive

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Au centre de Saint-Denis se dresse le Théâtre Gérard-Philipe (T.G.P.), aussi beau que les Bouffes du Nord. Au début de ce printemps, on y découvre « Villes », un festival coloré, aux facettes multiples. Au cœur de « Villes », surgit une île, un nouveau territoire dévoilé dans le noir par Michel Laubu et l’équipe du Turak. « Les Fenêtres éclairées » est une île de beauté mélancolique qui flotte dans le rêve, au risque de dériver.

Il était une fois, il y a déjà vingt‑cinq ans, un homme qui inventa la Turakie, terre d’imaginaire (étiquetée parfois pour les besoins des hommes comme « théâtre d’objets »). Comme cet homme aimait explorer un thème sans l’abandonner, aimait le décliner, voire le transformer (comme les objets), il aborda plusieurs fois des histoires de pingouins en Turakie et puis, plus tard, des histoires d’îles.

Ainsi, aujourd’hui, pour souffler ses vingt‑cinq bougies, la Turakie allume de petites lumières derrière des fenêtres sur une nouvelle île. Sur cette île, il y a une maison qui occupe d’abord tout l’espace de la scène. Et dans cette maison, il y a un homme. Il est seul : lui aussi est une île. Cet homme, un Pierrot lunaire à collerette désuète que manipule Michel Laubu, vit avec son chat, avec des objets qu’il aime comme des êtres vivants, avec de minuscules êtres vivants qui vivent dissimulés dans des objets. La mer monte, l’espace du dedans avec ces choses et ces êtres est menacé, et l’homme voudrait tant les sauver…

Dans cette trame, on cherchera en vain une histoire. D’ailleurs, le titre du spectacle désigne des choses qui, elles-mêmes, ouvrent sur un lieu clos : c’est un monde intime, quotidien et insolite à la fois. Quand s’ouvre l’écrin de la scène, et quand, peu à peu, ce monde se constitue au début du spectacle sous nos yeux, c’est un beau moment de tendresse et de surprise. En effet, l’éviction de la parole impose le silence, et le silence donne une vraie place aux musiques de Rodolphe Burger et Laurent Vichard. Dans ce silence, la précision de la manipulation, le travail sur les gestes minuscules (une main qui touche une nappe, un visage qui se blottit, de confusion, dans un bras) a aussi ses exigences. Enfin, quand les objets se révèlent acteurs et non accessoires, qu’en chaque élément Michel Laubu pose au sens propre et au sens figuré sa lumière, s’installe une belle attente.

L’inquiétante et hilarante étrangeté des choses

En effet, du quotidien surgit l’insolite. Quotidienne est la radio qui égrène ses nouvelles sur la catastrophe climatique, mais incongrus ses hoquets. Quotidienne, la fiche du Pôle emploi, mais inattendue la manière de la remplir du personnage ; rebelle encore, le répondeur qui se déclenche tout seul et parfois se substitue au ronronnement du chat. Le détournement des objets est beau et suffit à faire le charme du spectacle.

On aurait aimé d’ailleurs que le spectacle ne soit pas tenté par la narration. De fait, quand il commence à raconter une histoire, on a l’impression d’être face à un changement de cap abrupt : les personnages se multiplient, les péripéties aussi… La musique, peut-être ironique, prend des accents de films d’action… sans que l’on sache vraiment où l’on va. Ainsi, le chat prend des allures d’espion, un personnage en toque africaine vocifère en anglais des slogans avant d’utiliser la torture pour convaincre et d’être éliminé par notre Pierrot… Quel imbroglio ! Sans doute, certaines clés sont réservées aux érudits en Turakie… mais on préfère des rêves à la dérive d’une (autre) histoire. 

Laura Plas


Les Fenêtres éclairées, de Michel Laubu

Turak Théâtre • 39, rue Champvert • 69005 Lyon

04 72 10 98 05

Site de la compagnie : www.turak-theatre.com

Courriel de la compagnie : turak.theatre@wanadoo.fr

Mise en scène et scénographie : Michel Laubu

En complicité avec avec Emili Hufnagel

Composition musicale : Rodolphe Burger et Laurent Vichard

Avec : Michel Laubu, Frédéric Roudet et Laurent Vichard

Régie-manipulation en alternance : Emili Hufnagel et Marie‑Pierre Pirson

Régie plateau : Priscille Du Manoir

Lumière : Timothy Marozzi

Son : Hélène Kieffer

Construction décors et personnages : Emmeline Beaussier, Charly Frénéa, Priscille Du Manoir, Joseph Paillard

Costumes : Natacha Costechareire

Vidéo : Maximilien Dumesnil

Photos : © Fabien Lainié

Théâtre Gérard-Philipe • 59, boulevard Jules-Guesde • 93200 Saint-Denis

Site du théâtre : www.theatregerardphilippe.com

Réservations : 01 48 13 70 00

Du 24 mars au 3 avril 2011, les lundi, mercredi, jeudi, vendredi à 19 h 30, samedi à 18 heures, dimanche à 16 heures, relâche le mardi

Durée : 1 h 10

20 € | 15 € | 13 € | 11 € | 7 €

« Othello » © Andreas Geissel

« Othello », de William Shakespeare, les Gémeaux à Sceaux

Magnifique théologie de l’enfer vue par Ostermeier

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Thomas Ostermeier est homme de marotte. Après un cycle Ibsen, le voici hanté par Shakespeare depuis « le Songe d’une nuit d’été » et l’excellent « Hamlet », applaudi en 2008 dans la cour d’honneur à Avignon. Il monte avec brio au Théâtre des Gémeaux un « Othello » passionné, soulignant avec force et clarté les ravages de la jalousie et la puissance du langage. Exemplaire.

L’intrigue ? Othello, Maure parvenu, qui conquiert la fille du Doge et gagne la tête des armées vénitiennes contre les Turcs à Chypre, promet Cassius comme bras droit… aux dépens d’Iago. Lui, dévoré par la rancune et l’ambition, entend reprendre ce qu’il n’a pas eu. Il déchaîne la destructrice jalousie d’Othello en alimentant sa suspicion vis-à-vis de Desdémone.

Musique afro-beat, avec orchestre – clavier, trompette, batterie, saxophone… – et noir bassin (gare aux noirs desseins !) éclairé par un mur de néons : l’Othello d’Ostermeier débute en fanfare. Sauvage. Assis sur un rang de chaises disposées autour de la scène, les acteurs de ce drame, parmi les derniers grands de Shakespeare, font trempette. Impossible de distinguer sur quel fondement ils s’appuient, s’ils sont stables, immergés qu’ils sont dans ce bassin d’eau noire, leurs pieds enfouis dans le trouble…

Othello pris dans les rets de Desdémone

C’est Othello qui ouvre le bal, ce noble Maure, le « Black » dans la traduction intelligemment tournée de Marius von Mayenburg, le radical dramaturge d’Ostermeier. Othello pris dans les rets de Desdémone – elle le ravit, non l’inverse, comme de coutume, belle façon de renforcer le tragique de la pièce –, se met à nu, proprement. Par convention, elle le barbouille de quelques marques de maquillage, histoire de dire : lui, c’est Othello, entendu ?, et l’emmène faire l’amour, sur un piédestal, au milieu d’un cloaque humide. Le lit recule, la pièce commence.

Le ton est donné : ce n’est pas la différence qui intéresse ici, le racisme et autres débats sur la nécessité de faire jouer Othello en accord avec la vraisemblance, mais bien le jeu de séduction et la tromperie, la profondeur de la tragédie politique. Desdémone le rend parfaitement. Elle est le moteur et le bouc émissaire de la pièce. Desdémone la tentatrice, l’objet de la concurrence masculine entre Iago et Othello, mus par l’ambition et la jalousie, tendant à la paranoïa. Grand puzzle aux questions tragiques, Othello est un jeu complexe. Ostermeier le rend clair. Distribuant dans le rôle de Desdémone l’excellente Eva Meckbach et dans celui d’Iago Stefan Stern, il arme les ressorts de ce drame sophistiqué avec deux immenses acteurs.

L’incroyable performance des comédiens

Car la réussite du spectacle tient comme dans Hamlet à leur incroyable performance : Othello (l’impressionnant Sebastian Nakajew), en homme placide lentement happé par la folie et la jalouse passion, homme massif et serein devenu incontrôlable ; Iago en semeur de trouble dévoré par l’ambition, meneur de revue, animateur de télé en costume pailleté, parfait sophiste capable d’affirmer en toute parfaite malhonnêteté : « L’honnêteté est un fou qui perd ce qu’il recherche » ; Cassio (joué par Tilman Strauss) en droit benêt perdu par sa rigueur.

Tout ce petit monde, monde petit d’ambition et de rivalité, de mesquinerie, barbote dans une flaque, qui évoque bien sûr Venise mais surtout un marécage, un lac de sentiments et de secrets où l’on patauge. En fond, deux panneaux de néons se croisent, s’emmêlent à chaque acte pour mieux nouer l’intrigue.

L’eau du mensonge et de l’infamie ne tache pas

Le dispositif scénique de Jan Pappelbaum est similaire à celui de Hamlet. C’est un trait d’Ostermeier que d’associer un espace, des dimensions, à un auteur. Chez Ibsen, l’emploi d’une scène ronde et tournante était récurrente, façon de montrer le revers des univers bourgeois. Avec Shakespeare, il emploie les trois dimensions. Pour Hamlet, un rideau de mailles dorées s’avançant d’avant en arrière, un sol de terre et une scène lumineuse au-dessus. Avec Othello, un mur de néons, un sol d’eau et une scène-lit blanche. Les hommes vêtus de blanc, dans des costumes plus ou moins contemporains, ne sont miraculeusement jamais tachés malgré leur chutes répétées. L’eau du mensonge et de l’infamie ne tache pas, semble-t-il.

La mare s’assèche à l’arrivée à Chypre. On se croirait dans une colonie anglaise. On joue au golf, on boit des drinks. On se détruit. L’enchaînement de l’action est si rapide et si incontrôlable que le sens de la tragédie éclate. L’image finale, d’Iago hagard, comme assommé, pris à son propre jeu, à sa propre histoire, étonné de ce qui vient de se dérouler, assis au bord du lit à la dérive, sur lequel repose Desdémone inerte, est inoubliable. Et l’écho de ce mot résonne longtemps encore : « L’infamie se découvre en action ». 

Cédric Enjalbert


Othello, de William Shakespeare

Traduction : Marius von Mayenburg

Coproduction : Schaubühne et Hellenic Festival 2010

Mise en scène : Thomas Ostermeier

Avec : Sebastian Nakajew, Thomas Bading, Tilman Strauss, Stefan Stern, Niels Bormann, Erhard Marggraf, Ulrich Hoppe, Eva Meckbach, Laura Tratnik, Luise Wolfram

Musiciens : Ben Abarbanel-Wolff, Thomas Myland, Nils Ostendorf, Max Weissenfeld

Scénographie : Jan Pappelbaum

Costumes : Nina Wetzel

Musique : Polydelic Souls

Direction musicale : Nils Ostendorf

Vidéo : Sébastien Dupouey

Lumières : Erich Schneider

Chorégraphie : René Lay

Photo : © Andreas Geissel

Théâtre des Gémeaux • 49, avenue Georges-Clemenceau • 92330 Sceaux

Réservations : 01 46 61 36 67

www.lesgemeaux.com

Du 16 au 27 mars 2011, du mercredi au samedi à 20 h 45, dimanche à 17 heures

Spectacle en allemand surtitré en français

Durée : 2 h 30

32 € | 14 €