Queen-Blood-Ousmane-Sy © Laurent-Philippe

« Danser Hip hop », de Rosita Boisseau, photos de Laurent Philippe, Nouvelles Éditions Scala

Hop hop hop !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Vous avez dit Break ? Popping ? Voguing ? Krump ? La journaliste Rosita Boisseau et le photographe Laurent Philippe publient, aux Nouvelles Éditions La Scala, le livre qui manquait sur le hip hop, un mouvement devenu un pan important du spectacle vivant. Hop hop hop, on saute de joie !

On peut désormais tout savoir (ou presque !) sur ce mouvement artistique majeur. Les cinq chapitres qui le composent se focalisent sur l’histoire française de la communauté, relèvent l’importance du collectif, insistent sur les battles, interrogent la place des femmes et enfin concluent sur la pluralité des styles et leurs métamorphoses. On y rencontre aussi les principaux acteurs, dont les apports respectifs ressortent bien.

Danser-hip-hop-Rosita-Boisseau-Laurent-Philippe 2Journaliste au Monde et à Télérama, critique de danse, Rosita Boisseau maîtrise parfaitement son sujet. Elle a écrit plusieurs livres, dont (chez cet éditeur) Danse contemporaine (lire la critique), le Cirque contemporain et Pina Bausch. Son complice Laurent Philippe est aussi expert en la matière, avec des photographies publiées dans de nombreux ouvrages.

Un sacré phénomène !

Quel chemin parcouru, depuis son apparition, dans les années 70, au cœur des ghettos, comme ceux du Bronx. La culture hip-hop a acquis ses lettres de noblesse assez vite, finalement. Partie de la rue, comme le street art, elle a progressivement gagné les salles les plus prestigieuses jusqu’à être plébiscitée par les institutions. L’accès de personnalités marquantes à la direction de trois centres chorégraphiques nationaux (sur 19) en est la preuve : Mourad Merzouki et sa compagnie Käfig à Créteil, Kader Attou à La Rochelle, le collectif FAIR-E au CCN de Rennes. « Populaire, urbain, social et politique, sans avoir besoin de brandir l’étendard de la révolution, le hip-hop, qui vient de Hip (être dans le coup en argot américain) et Hop (bondir, sauter) affirme sans cesse son identité, aiguise son ingéniosité, en se propageant depuis les zones périurbaines de tous les pays jusqu’au centre », résume Rosita Boisseau.

Aujourd’hui, il circule effectivement partout, du fin fond des banlieues à l’esplanade du Trocadéro, quand ce n’est pas sur la grande scène du Théâtre national de Chaillot, en passant par Netflix. Le hip hop dope la fréquentation en la rajeunissant. C’est du pain béni pour les services de relations publiques qui organisent ateliers, rencontres et autres actions culturelles. D’où le soutien des pouvoirs publics.

Après quelques émissions cultes qui vont contribuer à populariser le break, le smurf, le rap, ce sont évidemment les réseaux sociaux qui ont accéléré le phénomène, mais aussi les battles et des festivals : la Biennale de danse de Lyon en programme dès 1994, tandis que les Rencontres urbaines de La Villette sont de vrais tremplins. Quant au festival de Suresnes, il a largement contribué à faire passer le hip hop des trottoirs aux plateaux ! Alors qu’aujourd’hui, il va fêter ses trente ans, il fait toujours partie de son ADN. Et il continue de révéler les pointures de demain.

Battle-Juste-debout- Monsta-Kai-Man-of-God-AccorHotels-Arena © Laurent-Philippe

Battle Juste Debout, Monsta Kai & Man of God, AccorHotels Arena, 2019 © Laurent Philippe

Suivre le circuit des battles est aussi instructif. Secteur économique à part entière, ces compétitions rencontrent un vif succès. C’est l’occasion de rassemblements où se faire remarquer, car ces joutes acrobatiques ouvrent la voie à une carrière internationale. Talents confirmés ou prometteurs s’y côtoient pour inventer l’avenir de la discipline. Certains sont même sélectionnés pour participer aux Jeux Olympiques de 2024, où le breaking va faire son apparition. Quelle revanche pour ces déracinés !

Trop stylé !

Rosita Boisseau retrace les évolutions stylistiques et relève les virages esthétiques. Quand il prend son élan au cœur des quartiers défavorisés, le hip hop se charge de colère. Une fois la violence domestiquée, demeurent l’urgence de s’exprimer et la soif de défis. L’esthétique de l’affrontement évolue vers celle de l’exploit : « Le cercle est un espace d’affirmation identitaire personnelle au regard de sa communauté » résume Farid Berki, figure pionnière (cie Melting Spot). « Ce n’est pas un contre tous, c’est un avec tous. Pour qu’on se dépasse, qu’on grandisse tous ».

Aux éclats d’une identité marginalisée, sinon rejetée, s’accolent progressivement les valeurs positives de construction de soi, en lien avec le collectif. Les Black Blanc Beur en sont un parfait exemple. Les performances individuelles cimentent le groupe, lequel œuvre à la structuration du milieu. Animé par l’esprit de compétition, le hip hop garde le dépassement de soi comme règle ultime, mais se laisse volontiers aller à des envolées chorales. Sans se couper de la scène urbaine, il intègre les réseaux en peaufinant sa gestuelle brute de nouvelles techniques époustouflantes. Pendant longtemps autodidactes, les interprètes peuvent dorénavant suivre des formations pointues qui les ouvrent d’ailleurs à d’autres styles, même si l’école de la rue a de beaux restes.

Danser-Hip-hop-Rosita-Boisseau © Laurent-PhilippeLa soif de reconnaissance mue en désir de partage. La force devient alors énergie positive, la puissance générosité. Voilà le hip hop prête à accéder au rang de divertissement grand public ! Le plaisir contagieux de danser ne procure-t-il pas des émotions immédiates ? Pokemon Crew accède au statut envié de star, diffusé aussi bien dans le réseau public que privé. Rosita Boisseau retrace à grands traits les trajectoires de ceux qui « pèsent dans le game » : Mourad Merzouki et Kader Attou, cofondateurs de la compagnie Accrorap en 1989, qui traceront ensuite leur route, pour accéder à des postes clés, mais aussi Fouad Hammani (Macadam),Hamid Ben Mahi, Ousmane Sy, Amala Dianor et bien d’autres.

Vitalité et créativité

À ses débuts, le hip-hop a immergé autour des figures essentiellement masculines, d’abord principalement autour du break dance (style au sol), qui requiert une certaine puissance musculaire. Les femmes ont dû jouer des coudes pour s’imposer. Elles ont forcé le respect en perçant dans des cercles pas forcément accessibles. Peu à peu, elles se sont dégagées du modèle masculin pour affirmer leur singularité, plutôt dans les styles debout. Johanna Faye, Anne Nguyen, Jeanne Gallois en font partie. Elles et d’autres ont fait évoluer les points de vue, en expérimentant dans l’organique ou l’abstrait, la narration théâtrale, autant de formes inédites qui ont contribué à irriguer ce riche terreau de création.

Danser-Hip-hop-Rosita-Boisseau © Laurent-PhilippePlus ou moins performatif, le hip hop d’aujourd’hui reste en quête de virtuosité mais exprime une palette d’émotions plus étendue. Certains cherchent loin, au plus près du bitume ou pas. Ils dynamitent les codes en se frottant au modern jazz, à la danse africaine, au classique ou encore au contemporain. D’autres fricotent avec la gymnastique, la capoeira, les arts martiaux, les jeux vidéo. Mourad Merzouki est sans doute celui qui ouvre le plus le mouvement à d’autres disciplines : le sport, pour Boxe Boxe ; le numérique, pour Pixel ; l’escalade, pour Vertikal.Kader Attou, lui, se concentre particulièrement sur les aspects dramaturgiques. Dommage, d’ailleurs, de n’avoir pas davantage d’éléments sur ce que les spectacles racontent. Il aurait été intéressant d’avoir l’analyse d’une dizaine œuvres emblématiques.

Les registres musicaux évoluent aussi avec des bandes-son mâtinées de variété française, de rock, de jazz, et même de classique ou de baroque. Les Indes galantes, de Jean-Baptiste Rameau, mis en scène par Clément Cogitore et chorégraphié par Bintou Dembélé en est l’illustration la plus éclatante. Un joyeux métissage qui a fait se soulever le public de l’Opéra Bastille ! Voici justement une pièce de répertoire qui aurait pu figurer dans le chapitre évoqué plus haut. Ce spectacle fera date. Or, il est tout juste évoqué, sans même une seule photo, quand on a trop de clichés des battles, qui ne sont pourtant pas des spectacles.

Inventif, le hip hop intègre ces multiples influences, tout en veillant à la rigueur de l’écriture, conclut Rosita Boisseau. Des chorégraphes d’autres obédiences viennent effectivement stimuler la créativité : Blanca Li ou José Montalvo et Dominique Hervieu aiment les échanges fructueux. La polyvalence des interprètes renouvelle aussi le vocabulaire chorégraphique. La ferveur de ce style n’est donc pas prête de faiblir. Symbole de contre-culture, le hip hop cristallise 50 ans de luttes et de résiliences, comme l’infini champ des possibles.

Léna Martinelli


Danser Hip hop, de Rosita Boisseau, photos de Laurent Philippe

Nouvelles Éditions Scala

144 p., 130 illustrations

Prix : 29 €

Folia, de Mourad Merzouki, critique de Léna Martinelli

Good Morning, Mr Gerschwin, critique de Jean-François Picaut

En quête, de Souhail Marchiche, critique de Céline Doukhan

ID, du Cirque Eloize, critique de Léna Martinelli

Livres-a-offrir-a-Noel

Sélection de livres, parutions 2021

Nos dix livres coups de coeur !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Découvrez notre choix de parutions, beaux livres, guides ou ouvrages de référence, autant de coups de cœur traitant de danse, cirque, théâtre ou opéra.

Danse

Danser-hip-hop-Rosita-Boisseau-Laurent-Philippe 2Break ? Battle ? Popping ? Voguing ? Krump ? La journaliste Rosita Boisseau et le photographe Laurent Philippe publient le livre qui manquait sur le hip hop. On peut désormais tout savoir sur ce mouvement artistique populaire majeur né sur le bitume, aujourd’hui institutionnalisé mais pas coupé de ses racines urbaines : histoire du mouvement, esprit collectif, battles, styles, hip hop et femmes… On y est aussi en bonne compagnie, avec les artistes majeurs, parmi lesquels les Black Blanc Beur, les Pockemon Crew, Kader Attou, Mourad Merzouki, Amala Dianor.

☛ Lire le compte-rendu

Danser Hip hop, de Rosita Boisseau, photos de Laurent Philippe, Nouvelles Éditions Scala, nov. 2021 / 144 p. / 130 ill. / 29 €

Danse-art-contemporain-Rosita-Boisseau-Christian-Gattinoni-Laurent-PhilippeCette traversée, au croisement de la danse et de l’art contemporain, reflète l’élan créatif de chorégraphes et de plasticiens, réunis dans des œuvres très variées. L’occasion d’explorer la relation entre danse et décor, le théâtre total, la scène-paysage, le défi du vivant. Conçu à quatre mains par Rosita Boisseau et Christian Gattinoni, Danse et art contemporain livre les regards complémentaires d’une journaliste de danse et d’un critique d’art. Les photographies signées par Laurent Philippe rendent compte de la richesse visuelle de ces pièces chorégraphiques marquantes de l’histoire du spectacle vivant et des arts visuels. Un ouvrage passionnant.

Danse et art contemporain, de Rosita Boisseau et Christian Gattinoni, photos de Laurent Philippe, Nouvelles Éditions Scala, oct. 2021, 128 p., 105 illustrations, 15.50 €

Danse-contemporaine-guide-Philippe-NoisetteŒuvres phares, notions clés, dates repères, tendances… Il s’agit de faire comprendre et connaître la danse contemporaine à travers ses principaux courants, depuis les pères fondateurs, Maurice Béjart et Nijinski. Le panorama des formes intègre des éléments venus du théâtre, de la scène musicale, du cirque, de la performance, des arts de la rue. Le journaliste Philippe Noisette rend aussi compte des grandes tendances actuelles : minimalisme, présence des nouvelles technologie, références aux classiques… Le focus sur 20 chorégraphes incontournables et l’analyse précise de leurs spectacles est tout à fait utile. Le format est pratique et la maquette claire avec entrées multiples et encadrés qui permettent une approche à la fois didactique et ludique. Enfin, les photos de Philippe Laurent sont toujours aussi belles.

Danse contemporaine, Le guide, de Philippe Noisette, photos de Philippe Laurent, Flammarion, nov. 2021, 224 p., 21,90 €

Nouvelle-histoire-de-la-danse-Laura-CapelleLa danse représente un réel défi pour les historiens. Art de l’éphémère, elle continue souvent à être oubliée dans les récits de l’histoire de l’art. Afin de combler ce manque, Laura Cappelle a réuni 27 des meilleurs spécialistes internationaux de la danse occidentale, dont les travaux mettent en avant, sur la longue durée, une multiplicité de techniques et de pratiques. Prix du Syndicat de la critique de théâtre et de danse 2021.

Nouvelle Histoire de la danse en Occident, de la Préhistoire à nos jours, ouvrage collectif, sous la dir. de Laura Cappelle, Seuil, sept. 2020, 368 p., 31 €


http://lestroiscoups.fr/wp-content/uploads/2021/12/Circus-Heroes-©-Dominique-Secher.

« Circus Heroes », de Dominique Secher © Dominique Secher

Cirque

Pascal-Jacob-ClownsCette magistrale synthèse sur l’art des clowns commence à l’Antiquité et s’achève aujourd’hui. L’historien Pascal Jacob fouille d’abord du côté des fondateurs anglais ou des arlequinades italiennes, avant les « one-clown shows » et d’autres qui s’échappent parfois de la scène ou la piste, pour aller dans la rue, « s’emmêler de politique », à l’hôpital, « fricoter de social  ». Amplement illustré grâce aux richesses de la Bibliothèque nationale de France, ce livre nous fait voyager loin, grâce à une maquette aérée, où gravures anciennes, affiches fin de siècle, et photos exceptionnelles de Christophe Raynaud de Lage donnent un aperçu juste de la richesse de l’art clownesque. 

Clowns, de Pascal Jacob, Seuil / BNF éditions, oct. 2021, 180 p., 45 €

Circus-Heroes-juste-avant-la-scène-Dominique-SecherL’entrée en scène des circassiens : Dominique Sécher, qui y traîne ses guêtres depuis longtemps,  a saisi ce moment unique, juste avant le saut dans le vide. Grâce à sa présence discrète en coulisses, le photographe rend compte des rituels et habitudes, mais surtout de la concentration extrême d’artistes prêts à s’exposer à tous les dangers. En préface, l’anthropologue du spectacle vivant, Sylvie Perault explique l’importance de ce moment universel et les états modifiés de conscience (EMC) auxquels sont confrontés les artistes afin de jouer leur personnage, réaliser leurs exploits, se dépasser. Un arrêt sur image, mais aussi dans le temps, avec ce témoignage sur les pistes traditionnelles, juste avant la sortie de scène… des animaux sauvages, interdits depuis.

Circus Heroes, juste avant la scène, de Dominique Secher, Les éditions du Jongleur, 2021, 40 €


Jouer-Christian-Hecq-Valérie-Lesort © Fabrice Robin

« Jouer », de Christian Hecq et Valérie Lesort © Fabrice Robin

Théâtre

Jouer-Christian-Hecq-Valérie-LesortMulti-récompensé pour ses spectacles, Valérie Lesort et Christian Hecq se sont distingués avec 20 000 lieues sous les mers, à la Comédie-Française, avant d’autres succès comme la Mouche, aux Bouffes du Nord, ou encore la Petite Balade aux enfers, à l’Opéra Comique. L’ouvrage comprend plus de 300 portraits d’artistes pris sur le vif par le photographe Fabrice Robin, avant ou après la représentation, mais aussi lors de séances, des croquis et documents inédits sur la genèse des spectacles, ainsi que des échanges du duo avec Chantal Hurault. Voilà de quoi plonger dans un imaginaire foisonnant et découvrir d’étonnants processus de création.

Jouer, de Christian Hecq et Valérie Lesort, Studio Popincourt (en partenariat avec la Comédie-Française), sept. 2021, 176 p., 35 €.

Lucernaire-Bonjour-Céline-EnaDepuis 26 ans au guichet du Lucernaire, Céline Ena prend des réservations au téléphone et assure la billetterie. Malgré cette routine immuable, elle ne s’ennuie jamais, amusée par les saynètes drôles, tragiques, captivantes, qui se jouent sous ses yeux, à son comptoir. Elle livre ici des anecdotes drôlement illustrées par ses soins. Une savoureuse bande dessinée sur les loufoqueries quotidiennes des spectateurs.

Lucernaire, Bonjour !, de Céline Ena, L’Harmattan, sept. 2021, 72 p., 15 €

Déambulations-théâtrales-Stéphanie-Ruffier-Mathurin-GaspariniTrop peu d’ouvrage sur l’art dans l’espace public ! En voici enfin un, d’une nouvelle maison d’édition consacrée aux arts de la rue. Issu d’un séminaire, il se présente comme un panorama sur les déambulations théâtrales aujourd’hui. Et il est à l’image de ses protagonistes : captivant, pertinent, sensible, généreux. Coordonné par Mathurin Gasparini, fondateur et directeur artistique de ToNNe, il mêle réflexions sur le mouvement et le texte en espace public, à la parole d’artistes (le groupe ToNNe, les Arts Oseurs, les Fugaces, Action d’Espace, La Hurlante, la Baleine-Cargo, No Tunes International, CIA, Pudding Théâtre). On y trouve aussi les témoignages de précieux compagnons de route (programmateur, directeur technique, chargée de diffusion). Chaque thématique est introduite par une éclairante contribution de Stéphanie Ruffier qui aborde, entre autres, les questions de déplacement, communion, dramaturgie, intime, réparation, nécessité. De-ci de-là, l’enseignante-chercheuse (et aussi notre collaboratrice) a déjà fait un petit bout de chemin avec eux, noué de belles complicités. Cela donne une sorte de vade-mecum où se partagent parcours et pratiques, expériences et astuces, doutes et utopies. Le tout agrémenté de photos et illustrations qui rendent l’ensemble bien vivant.

☛ Suivre la présentation organisée par Artcena : Apéro-Livre #9

La Déambulation théâtrale, Et toi, tu fais comment ?, coordonné par Mathurin Gasparini, contributions de Stéphanie Ruffier, Édition 1000 kilos, juin 2020, 290 p., 19 €


Musique

Penser-l-opera-à-present-Serge-DornyEn quoi l’opéra est-il essentiel ? Serge Dorny, intendant du Bayerische Staatsoper de Munich depuis 2021, après avoir dirigé l’Opéra de Lyon, retrace quelques étapes de sa carrière et invite des personnalités (parmi lesquelles Régis Debray, Anna-Sophie Mahler ou Krzysztof Warlikowski) à questionner l’avenir de cet art séculaire et à partager leur vision de l’opéra d’aujourd’hui et de demain. Entre essai et récit, un hymne à l’art lyrique.

Penser l’opéra au présent, ouvrage collectif sous la dir. de Serge Dorny, Actes Sud, nov. 2021, 144 p., 24 €. 

Léna Martinelli

« le Comptoir des abîmes » © DR

Sixième édition de l’émission podcast « Comptoir des abîmes » sur Arte Radio

« La danse et l’institution, une valse à temps mort »

Annonce
Les Trois Coups

Au « Comptoir des abîmes », Lise Facchin reçoit, pour cette sixième édition, Marie Doiret, danseuse, chorégraphe et co-fondatrice de la compagnie de danse contemporaine hors scène Sauf le dimanche. Ensemble, elles échangent sur cette discipline universelle et questionnent son rapport à l’institution et au public. Comment réenvisager son modèle, notamment après la période de crise actuelle ?

Marie Doiret est danseuse, chorégraphe et fonde en 2006 la compagnie Sauf le dimanche, avec Émilie Buestel. Par la production de spectacles de danse contemporaine hors scène et d’ateliers, leur but est de relever le potentiel créatif de chacun, de co-créer des spectacles de danse avec le public et de cultiver nos différences, nos diversités par l’échange d’un geste. Installée en Île-de-France et Occitanie, la compagnie Sauf le dimanche a à cœur cette intégration dans le paysage territorial.

Lire l’entretien avec Lise Facchin au sujet de son émission podcast Comptoir des abîmes, par Lorène de Bonnay.

Le Comptoir des abîmes, un podcast de Lise Facchin sur Arte Radio, un lundi sur deux : site.

Pour écouter l’émission : c’est

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Correspondance-Camus-Casarès-Gallimard

« Correspondance 1944-1959 » d’Albert Camus et Maria Casarès, éditions Gallimard

Albert Camus : « Il y a un bonheur prêt pour nous deux »

Bulletin n°18 : en librairie…
Par Rodolphe Fouano
Les Trois Coups

Albert Camus et Maria Casarès se sont croisés chez Michel Leiris le 19 mars 1944, lors de la lecture-représentation de la farce de Picasso, « le Désir attrapé par la queue ». Cela ne s’invente pas…

© DR

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L’écrivain propose alors à la jeune comédienne âgée de 21 ans d’interpréter le rôle de Martha dans le Malentendu. Les répétitions commencent et le charme opère. La nuit du 6 juin 1944, alors que les Alliés s’apprêtent à débarquer en Normandie, Camus et Maria Casarès deviennent amants, à l’issue d’une soirée chez Charles Dullin. La pièce, une « tentative de tragédie moderne », dira l’auteur, est créée le 24 juin, au Théâtre des Mathurins, dans une mise en scène de Marcel Herrand (lequel tient également le rôle de Jan).

L’Occupation allemande avait imposé aux époux Camus la séparation depuis 1942. Lorsque Francine rejoint Albert en métropole, en octobre 1944, Maria décide de rompre avec son amant. C’était sans compter sur le destin. Quatre ans exactement après leur première nuit passée ensemble, le 6 juin 1948, Maria et Albert se croisent boulevard Saint-Germain, se retrouvent et ne se quitteront plus. Seule la mort les séparera, le 4 janvier 1960, lorsque Camus perdra la vie, dans la Facel Vega de Michel Gallimard, son éditeur, qui s’est écrasée contre un platane, dans l’Yonne.

Une aventure sentimentale d’exception

Ininterrompue pendant douze ans, la correspondance qu’ils échangèrent au cours de la période témoigne de leur exceptionnelle passion amoureuse. Catherine Camus, la fille de l’écrivain (née le 5 septembre 1945, sœur jumelle de Jean), qui signe un élégant avant-propos plein de délicatesse et de retenue, a décidé de publier aujourd’hui l’ensemble des 865 lettres, télégrammes et bristols conservés, dont on trouvera quelques fac-similés. Le texte a été établi par Béatrice Vaillant, avec minutie. De courtes et précises notes en bas de page en facilitent la lecture.

Cette copieuse correspondance renvoie d’abord à une merveilleuse aventure sentimentale. Les mots les plus tendres y fusent à chaque page. Il y est beaucoup question de bonheur. Dès le début de leur relation, Camus se dit « heureux », tout en confiant à son amante cette « sorte de joie folle qui tremble [en lui] ». Et de préciser : « Il n’y a qu’une clairvoyance, celle qui veut obtenir le bonheur. Et je sais que si court soit-il, si menacé ou si fragile, il y a un bonheur prêt pour nous deux si nous étendons la main. Mais il faut étendre la main. »

« La vie sans toi, ce sont les neiges éternelles »

Les moments de doute et de découragement ne manquent pourtant pas. « Ce soir, écrit-il ailleurs, j’ai envie de venir vers toi parce que j’ai un cœur lourd et que tout me paraît difficile à vivre. J’ai un peu travaillé ce matin, pas du tout cet après-midi. C’est comme si j’avais oublié mon énergie et ce que j’ai à faire. Il y a comme ça des heures, des journées, des semaines où l’on dirait que tout vous meurt entre les mains. Toi aussi tu connais cela. » Et plus loin : « Si tu étais là, tout serait plus facile. […] Ce soir je me demande ce que tu fais, où tu es et ce que tu imagines. Je voudrais avoir la certitude de ta pensée et de ton amour. Je l’ai parfois. Mais de quel amour peut-on être sûr ? » Jalousie, quand tu nous tiens…

Camus parle sans cesse du « beau visage » de Maria, dont il attend les lettres et qu’il décrypte, toujours à la recherche de « la palpitation, la flamme, l’élan »… Lui-même est souvent lyrique et s’en excuse : « Je rêve au temps où tu tremblais sous moi – je l’appelle à nouveau. J’embrasse ta bouche vivante, je t’ensevelis sous les caresses. Viens, écris, aime-moi. La vie sans toi, ce sont les neiges éternelles ; avec toi, le soleil des ténèbres, la rosée du désert. »

Deux acteurs témoins majeurs

Au-delà de l’intérêt biographique et des détails de la vie quotidienne consignés (qui prouvent qu’aussi uniques soient-elles, les personnalités n’échappent jamais à la misère humaine et notamment aux tracas liés à l’argent, à la santé et à la famille !), on lira aussi cette correspondance pour le témoignage qu’elle constitue sur la vie artistique et littéraire de la période. Et quelle période ! Il y est naturellement beaucoup question de la Comédie-Française, où la tragédienne fut pensionnaire de 1952 à 1954, puis du Théâtre national populaire (dont elle fut membre jusqu’en 1959, participant à l’aventure de Chaillot) et du festival d’Avignon. La création des pièces de Camus (Caligula, les Justes, les Possédés d’après Dostoïevski, Requiem pour une nonne d’après Faulkner…) ou les rôles joués par Maria Casarès (au théâtre, mais aussi à la radio et au cinéma) sont également évoqués. Anecdotes, rumeurs et réflexions émaillent un échange jamais ennuyeux, où l’on croise, parmi tant d’autres, Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault, Gérard Philipe, Jean-Paul Sartre, Pierre Reynal, Serge Reggiani, Michel Bouquet…

Souvent éloignés l’un de l’autre en raison de leurs obligations professionnelles respectives, Camus et Maria Casarès se font réciproquement une gazette, non sans coups de griffe parfois (à l’endroit d’Alain Cuny ou de Jean Tardieu, par exemple), surtout sous la plume de Maria. Mais Camus n’est pas en reste, et ce qu’il écrit notamment de Jean Vilar, le 22 novembre 1954, amuse. Le fondateur du festival d’Avignon et directeur du TNP est qualifié d’ « être invertébré » et de « Babylonien »…

Fin de parcours

Les deux index des noms et des œuvres, proposés en fin de volume, permettent une lecture discursive qui comblera les lecteurs pressés. On regrette seulement qu’un ouvrage si épais (1 300 pages) soit dépourvu d’une succincte chronologie qui aurait permis de situer rapidement les événements majeurs de la vie théâtrale et littéraire de la période.

La dernière lettre reproduite est celle adressée par Camus à Maria, le 30 décembre 1959. Elle est d’autant plus poignante qu’elle est enflammée. Il lui annonce qu’il remontera de Lourmarin (où il est installé depuis la mi-novembre) « par la route », avec les Gallimard, le lundi. Il lui propose de convenir déjà de dîner ensemble le mardi « pour faire la part des hasards de la route » (sic). On connaît la suite… 


Correspondance 1944-1959 / Albert Camus / Maria Casarès / Gallimard, 2017 / 224 p. / 32,50 €

Présentation de l’ouvrage par l’éditeur

« Monstre » de Gérard Depardieu, le Cherche Midi

Gérard Depardieu :     
« Il faut oser être »

Par Rodolphe Fouano
Les Trois Coups

DEPARDIEU-MONSTRE-Cherche-MidiBulletin n°17 : en librairie…

Dans « Monstre », publié fin octobre 2017 (Le Cherche Midi), Gérard Depardieu mêle les réflexions et les confidences aux coups de gueule et cris du cœur.

Que l’on ne se méprenne pas : le titre – Monstre – ne renvoie pas à Gérard Depardieu lui-même, mais à une histoire de potier, dans le Berry. Un artisan qui, lorsque « ça le faisait chier de faire des assiettes, toujours les mêmes, prenait sa terre et faisait un monstre. Un énorme monstre. En terre cuite. » Morale de l’histoire : « Il faut que ça sorte ! »

« Vivre, le seul acte révolutionnaire »

Gérard Depardieu libère donc à son tour, en 224 pages, les monstres qui sommeillent en lui, pour « ne pas se faire bouffer par eux », explique-t-il. Et pour sortir, ça sort ! L’objectif : « Vivre véritablement », ce qui lui apparaît comme « peut-être le seul acte révolutionnaire ». Il faut « oser être ».

Et Depardieu, de fait, ose tout. La société, et le monde comme il va, sont passés en revue. Les intellectuels pédants et les (mauvais) journalistes en prennent pour leur grade. À peu près au milieu du livre, est ménagée une « parenthèse » (sic) de huit pages en italiques. L’acteur y rompt le cou à la rumeur, règle ses comptes avec ceux qui l’ont trahi en se répandant dans la presse people à son égard, tente de remettre les pendules à l’heure concernant ses rapports avec Poutine. Et d’assurer : « Eh bien non, je ne me barre pas de la France. »

Certains passages sont assurément provocateurs, d’autres d’une sensibilité troublante sur fond de rare sauvagerie. Déchirant passage qui laisse incrédule à propos du « Dédé », le père de l’acteur, qui n’avait jamais vu la mer et qui exorcisait ses rêves, seul, en silence, lorsqu’il pêchait en rivière une casquette vissée sur la tête.

Partout le même refus du « contrôle », du « respectable », la revendication de la liberté, de la « joie », de « l’excès », la recherche du « partage » et de l’euphorie qui en résulte, sans craindre de montrer ses « peurs », ses « fragilités », son « ridicule »…

« Apprendre à sentir le silence »

Il est beaucoup question de cinéma, naturellement, et aussi de théâtre. Le personnage de Cyrano, qui a tant marqué Depardieu, établit un lien entre les deux arts. L’acteur raconte rapidement sa rencontre avec Jean-Laurent Cochet qui lui a fait lire Caligula et travailler le rôle de Pyrrhus. Puis vient Claude Régy qui lui « a appris à prendre son temps, à jouer avec l’attente, à sentir le silence », alors que « les acteurs au théâtre attaquent souvent trop vite, trop fort. » Il évoque bien sûr Marguerite Duras, et parle précisément de ses « fascinants » silences : « Quand on lui parlait, tout était dans le temps qu’elle mettait à répondre », se souvient-il.

Parler, écouter, comprendre ou pas. Mais être toujours, on y revient. Anecdote révélatrice confiée par l’acteur : « Sur I Want to go home d’Alain Resnais, on tournait en anglais, je ne comprenais pas un mot de ce que je disais, je me contentais d’interpréter la situation, au présent. Tout se passait bien jusqu’au jour où Resnais m’a traduit quelques phrases et m’a expliqué le sens de mes paroles. Là, c’était fini, j’étais incapable de jouer, d’être juste, j’étais paralysé par ce que j’avais à dire. On a dû refaire la scène des dizaines de fois. » Cette confidence devrait être étudiée dans les cours d’art dramatique. Elle laisse songeur et en dit beaucoup sur l’art de l’acteur.

Très beau passage sur Maurice Pialat, d’une « monstrueuse » sensibilité, d’une « poésie incroyable renforcée par une écoute totalement féminine ». Tout au long du livre, les souvenirs fragmentés et les références se précipitent dans un désordre antiacadémique. Saint Augustin voisine avec Barbara, François Truffaut côtoie Musset, Peter Handke précède Maïmonide ou Spinoza… Stefan Zweig, dont la lecture est qualifiée d’« indispensable » apparaît comme un précurseur lucide : « Comment commencer à avancer dans une civilisation qui, peu à peu, perd ses raisons d’être ? ».

L’acteur aborde le thème de sa propre mort en fin de volume, après avoir confié ne pas « croire ». Il assure qu’elle ne « le soucie pas », qu’elle est « sage » et naturelle : « Pour moi, ce n’est pas un point d’interrogation, c’est un joli point d’exclamation sur le vécu. » Il y a décidément du Cyrano dans ce panache ! 

Rodolphe Fouano


Monstre / Gérard Depardieu / Le Cherche Midi, 2017 / 224 p. / 18 €

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