« Gestion de colère » © Joran Juvin : Maroulia Prod

Festival En Acte(s) à Lyon

Acte(s) de jouvence

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Une journée marathon au festival En Acte(s) m’a offert un panorama éblouissant de la jeune création : cinq spectacles enlevés, intelligents et réellement enthousiasmants.

À Lyon, le festival En Acte(s), dédié aux écritures contemporaines, a su grandir et s’émanciper. Parti du Lavoir public, passé par l’Élysée, il vivait dans l’ombre confortable du Théâtre national populaire. Mais, pour cette cinquième édition, il a élu domicile au NTH8, un théâtre niché au cœur d’un quartier populaire.

Maxime Mansion et Julie Guichard, qui co-dirigent En Acte(s), croient aux vertus des contraintes, s’agissant de création. Ainsi, les auteurs sélectionnés ont deux mois pour écrire une pièce traitant d’un sujet d’actualité pour cinq comédiens maximum, sans régie lumières ni sons, avec l’aide d’un minimum d’accessoires et qui ne dépasse pas une heure. À mi-chemin du travail, les auteurs se voient attribuer un metteur en scène du collectif. En l’espèce, cela fonctionne à merveille.

Au pied de la montagne noire de Régis de Martrin-Donos évoque un changement dans nos modes de consommation, le passage d’une gastronomie carnée à une frugalité végane… mais pour s’intéresser au fond aux contradictions de l’adolescence et à leurs conséquences sur l’équilibre familial.

S’envoler de Pauline Noblecourt, mis en scène par Laurent Cogez, prend de front la question du retour des femmes et des enfants de djihadistes. Mais la pièce adopte deux grands-mères pour héroïnes d’un road movie extrêmement drôle, à la Thelma et Louise.

« S’envoler » © Joran Juvin : Maroulia Prod

« S’envoler » © Joran Juvin / Maroulia Prod

Quant à la seule pièce accessible aux enfants, Extraordinaire et mystérieux, du Canadien Martin Bellemare, mis en scène par Christian Taponard, elle évoque des souvenirs de la guerre du Golfe et la transmission familiale de traumatismes, à la fois sur le mode fantastique et de la comédie.

Pleins feux sur la jeunesse

Dans chacun de ces spectacles les comédiens sont magnifiques. On retiendra tout particulièrement Savannah Rol, intense en adolescente butée, Sarah Calcine et Lise Quet, irrésistibles en grands-mères de choc, ainsi que Pauline Coffre et Charlotte Fermand, toutes deux troublantes en petites-filles en proie à des cauchemars extralucides, flanquées d’un père dépassé (Renaud Bechet parfait dans le rôle)…

« Extraordinaire et mystérieux » © Joran Juvin : Maroulia Prod

La jeunesse est au cœur des préoccupations des cinq auteurs. Que ce soit dans Collatéral, de Fatou Sy Savané, mis en scène par Pauline Laidet, qui suit les parcours opposés d’un frère et d’une sœur confrontés à un avenir sans issue, et la réalité politique désespérante d’un pays africain, ou dans Gestion de colère écrit par François Hien – des « études de cas » qu’il transforme en matière à théâtre, veillant à éviter toute conclusion définitive. Dans sa pièce, un garçon de quatre ans est au cœur du conflit entre son père et sa mère, entre cette dernière et l’institution. Car elle est bipolaire, incandescente, passablement allumée et vit dans des squats. Mais privé d’elle, si évidemment dangereuse, le garçon ne dort plus… Malade de sa présence, il se meurt de son absence. Saluons le jeu expressif et sensible de Pauline Masse, époustouflante.

L’absence voulue d’éléments de décor, de régie, d’accessoires, de costumes, de maquillages concentre l’attention sur l’action et sur les personnages. Si j’ai mis l’accent sur certains d’entre eux, tous les comédiens sont excellents et la cohérence de la distribution concourt à la réussite des cinq spectacles. Les metteurs en scène (et certains des auteurs) sont généralement aussi comédiens, conformément à la tradition du théâtre de tréteaux. Cette première semaine est une indéniable réussite. Nul doute que la deuxième semaine et les quatre autres spectacles seront de la même eau. 

Trina Mounier


Festival En Acte(s)

du 8 au 19 octobre 2019

www.nth8.com

Photos ©Joran Juvin / Maroulia Prod


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Rien que la nuit & Part-Dieu par Trina Mounier

☛ C’était caché & Zone de vie par Trina Mounier

Légendes :

En Acte(s) ©Joran Juvin / Maroulia Prod

« Un instant » d’après Marcel Proust – Mise en scène de Jean Bellorini © Victor Pascal

« Un instant », d’après Marcel Proust, Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon

Proust et son double

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

En créant « Un instant » d’après Marcel Proust, Jean Bellorini signe un spectacle éminemment littéraire, dont les personnages et les thèmes vont contre l’air du temps, fait de vitesse et de surabondance d’images.

Cet instant-là dure presque deux heures – malice du metteur en scène qui se joue de la durée. Sur le plateau encombré d’un empilement sage de chaises d’écoliers et de bancs, un tout jeune homme et une vieille femme semblent avoir beaucoup en commun.

Lui, c’est Camille de La Guillonnière qui incarne Proust (mais peut-être aussi un autre). Ses mots, tirés bien sûr de la Recherche du temps perdu, ont à voir avec les souvenirs de l’enfance. Elle, c’est Hélène Patarot qui se dédouble, à la fois l’aimante grand-mère de l’écrivain et une actrice née au Vietnam, d’où elle fut retirée enfant, puis séparée de sa mère et de sa grand-mère.

Le charme puissant qui se dégage du spectacle tient notamment à l’aller-retour entre ces invisibles fantômes et à l’incertitude du spectateur sur l’identité des locuteurs. Se perdant, il se laisse guider par les mots de Proust (et/ou d’Hélène, et/ou de Jean Bellorini) et participe à cette aventure du souvenir.

« Un instant » d’après Marcel Proust, mise en scène de Jean Bellorini © Victor Pascal

« Un instant » d’après Marcel Proust, mise en scène de Jean Bellorini © Victor Pascal

Avec le temps

Le metteur en scène étire le temps, multiplie les silences où chacun est comme enfermé dans ses pensées, va même jusqu’à faire se promener les deux comédiens non seulement hors du plateau, mais hors de la salle. On les perd donc. Avec ces chaises en bois d’une autre époque, ces vêtements datés, ces traces d’une éducation d’autrefois, la nostalgie domine, ancrée dès le début du spectacle lorsque Léo Ferré chante Avec le temps. Elle se poursuit grâce aux mélodies très évocatrices de Jérémy Péret.

Enfin, il y a ces histoires de baiser du soir qu’on attend dans le noir et qui font braver les dangers (la colère du père, par exemple). Ces connivences avec une grand-mère dont la mort fait vaciller tous les repères. Jean Bellorini parle à l’âme, il convoque des instants fugaces, des souvenirs qui reparaîssent pour mieux se dissoudre, laissant derrière lui comme un regret. 

Trina Mounier


Un instant, d’après Marcel Proust

Adaptation : Jean Bellorini, Camille de La Guillonnière et Hélène Patarot

Mise en scène, scénographie et lumières : Jean Bellorini

Avec : Camille de La Guillonnière et Hélène Patarot

Musicien : Jérémy Péret

Durée : 1 h 45

Théâtre de la Croix-Rousse • Place Joannes Ambre • 69004 Lyon

Du 8 au 11 octobre 2019 à 20 heures, le 12 octobre à 19 h 30

Tournée

  • le 17 octobre, Espace Michel-Simon, à Noisy-Le-Grand
  • les 7 et 8 novembre, Nouvelle scène nationale Cergy-Pontoise / Val d’Oise
  • du 13 au 16 novembre, MC2 : Grenoble, scène nationale
  • les 27 et 28 novembre, Scènes du Golfe, scène conventionnée danse, à Vannes
  • les 5 et 6 décembre, Le Théâtre, scène nationale de Saint-Nazaire
  • les 15 et 16 janvier 2020, Comédie de Colmar, centre dramatique national,  Grand–Est Alsace
  • les 23 et 24 janvier, Théâtre du Beauvaisis, scène nationale, Beauvais
  • le 30 janvier, Espace Jean Legendre, à Compiègne
  • le 15 mars, Théâtre de Suresnes Jean Vilar, à Suresnes
  • les 28 et 29 avril, Théâtre Montansier, à Versailles
  • du 5 au 7 mai, Théâtre de la Cité, centre dramatique national Toulouse Occitanie
  • le 15 mai, Châteauvallon, scène nationale
  • du 26 au 30 mai, Théâtre du Nord, centre dramatique national, Lille Tourcoing Hauts-de-France
  • du 4 au 6 juin, La Criée, Théâtre national de Marseille

À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Tempête sous un crâne, d’après Les Misérables, par Jean Bellorini

☛ Le Suicidé de NicolaÏ Erdman, par Jean Bellorini

« l’Effort d’être spectateur », de Pierre Notte,© D.R.

« l’Effort d’être spectateur », de Pierre Notte, Théâtre national populaire à Villeurbanne

Le bonheur d’être « spect-acteur »

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Pierre Notte, auteur, metteur en scène et interprète, théâtralise une conférence sur l’importance du rôle du spectateur.

Pour décor, un simple fil de lumière qui descend des cintres et forme un carré au sol, un tabouret, une paire de chaussures brillantes à hauts talons, un claviola, des gants de boxe rouges, un cerceau, un harmonica et une bouteille d’eau. C’est tout. Au bord du plateau, la salle encore allumée, le conférencier accueille le public. Il extrait d’un sac des livres qu’il dit ne pas avoir lus puis pénètre dans son espace de jeu.

Poursuivant son échange avec l’auditoire en enlevant son pull et son jean, il apparaît maintenant en chemise blanche et en pantalon noir tenu par de fines bretelles. Fugitive image d’un Karl Valentin, ironique et facétieux. Il ne joue pas une pièce. Il partage avec les spectateurs ses réflexions sur le statut… du spectateur. Affichant avec aisance ses connaissances du milieu théâtral, il truffe ses interventions enthousiastes ou acides de citations empruntées notamment à Gilles Deleuze, Jean-Luc Godard, Bernard-Marie Koltès, Patrice Chéreau, Joël Pommerat, Antoine Vitez, Olivier Py, Didier Sandre et Michel Bouquet. On cherche un peu les femmes dans cette liste, en dehors de Marguerite Duras et d’Ariane Mnouchkine.

Jouir du manque

Mais le plus important n’est pas cette litanie des illustres. Ce qui intéresse surtout Pierre Notte, ce sont celles et ceux qui l’écoutent à peine, ou qui toussent, ou qui s’assoupissent, ou qui s’agitent sur leurs sièges inconfortables, et qui ont payé leurs places. Qu’ils soient jeunes ou vieux, cultivés ou pas, pourquoi ont-ils fait l’effort d’être là ? Sa réponse est encourageante. Gavés de cinéma, de séries télévisées, d’images multiples charriées par notre société, ils vont au théâtre pour jouir du manque, combler des vides et inventer leur propre histoire à partir de ce qui leur est simplement suggéré, voire pas montré du tout.

L’acteur verse de l’eau à ses pieds et c’est un océan turbulent qui les embarque. D’un chapeau tombent quelques confettis blancs et c’est la neige qui les fait frissonner. Une voix off traverse la scène et c’est un personnage tout entier qui les interpelle. Pierre Notte rend à chaque spectateur sa liberté. Des pièges lui sont tendus, telles la nudité qui déconcentre, l’hystérie qui dilue le propos, la comédie des saluts qui, à la fin de la représentation, fait douter de « la sincérité » des comédiens. Un drôle de paradoxe, débattu de longue date.

Pour une fois que le public a le premier rôle, pour une fois qu’on lui reconnaît son art particulier, il faut vraiment faire l’effort d’assister à cette création malicieuse et savante qui prétend ne pas en être une. Il y manque de mon point de vue un peu d’empathie et de vrai talent d’acteur, mais on s’y laisse prendre volontiers. ¶

Michel Dieuaide


l’Effort d’être spectateur, de Pierre Notte

Le texte est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs

Texte, mise en scène et interprétation : Pierre Notte

Regard extérieur : Flore Lefebvre des Noëlles

Lumières : Eric Schoenzetter

Production : Compagnie des gens qui tombent

Avec le soutien du : Prisme D.S.N.-Dieppe scène nationale

Théâtre national populaire • 8, place Lazare-Goujon • Villeurbanne cedex

Réservations :04 78 03 30 00

Du 2 octobre au 19 octobre 2019

De 8 € à 25 €

Durée : 1 h 10

Reprise au Théâtre du Rond-Point :du 6 novembre au 1er décembre 2019

« Candide » de Voltaire – Mise en scène d’Arnaud Meunier © Sonia Barcet

« Candide », de Voltaire, La Comédie de Saint-Étienne

Un pied de nez au pire des mondes possibles 

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Le célèbre conte de Voltaire publié en 1759 peut être redoutable pour un metteur en scène. Or, Arnaud Meunier, habitué aux grandes sagas politiques contemporaines, s’en sort avec aisance.

Le très petit nombre de pages du conte philosophique abrite en réalité une bonne trentaine de chapitres. Chacun d’eux illustre les maux de l’époque : guerres, pillages, enrôlements forcés, châtiments contre les esclaves, Inquisition, tremblement de terre terrible à Lisbonne, etc., semblent justifier toutes les horreurs…  Quant aux personnages, ils n’ont pas de réelle épaisseur car ils sont réduits à des types comme Pangloss, le philosophe optimiste borné, ou Cacambo, le bon sauvage. Le texte – suite ininterrompue de péripéties – court donc le risque d’ennuyer le spectateur.

Le metteur en scène ne tombe pourtant dans aucun piège. Déjà, il traite ce matériau comme une bande dessinée où la peinture des faits change de plans constamment, d’une vue générale à un détail grossi. Les costumes et les coiffures d’Anne Autran nous plongent dans un monde de comédie, où les bouffons ne souffrent pas. Arnaud Meunier reconnaît d’ailleurs avoir redécouvert Candide à la lumière de la Petite bibliothèque philosophique de Joann Sfar. Par ailleurs, il multiplie les clins d’œil au public, montrant qu’il n’est pas dupe et qu’il trouve, lui aussi, cette litanie longuette.

« Candide » de Voltaire – Mise en scène d’Arnaud Meunier © Sonia-Barcet

« Candide » de Voltaire – Mise en scène d’Arnaud Meunier © Sonia Barcet

Cultivons notre jardin

Même s’il s’est autorisé quelques coupes, il alterne avec talent art du récit et art du jeu pour faire entendre l’apologue : les passages en prose sont pris en charge par un conteur – un des acteurs sort alors de son rôle et devient témoin de ce qui lui arrive. Un stratagème déjà efficacement utilisé dans Chapitres de la chute, Saga des Lehman Brothers. Cette alternance introduit aussi la distance indispensable au déploiement de l’ironie, si chère à Voltaire.

Ainsi troussées, les mésaventures de Candide font beaucoup rire, malgré les descriptions atrocement précises des horreurs du monde. Les acteurs sont tous bons et les musiciens jouent en direct sur le plateau avec une imagination joyeuse. Saluons notamment Romain Fauroux, sensible et juste dans le rôle-titre, Cécile Bournay, irrésistible dans ses clowneries, et Philippe Durand en Pangloss. Quant à l’introduction des passages chantés, ils allègent l’évocation  des folies de ce monde.

L’éducation à la philosophie n’en reste pas moins au cœur du spectacle. Pas question pour le metteur en scène d’évacuer ni d’édulcorer le message du philosophe. Il y a de l’absurde dans ces enchaînements de causes à effets complètement loufoques. Ainsi, lors de la dernière scène, celle de l’entrée dans le jardin, Arnaud Meunier et son scénographe Pierre Nouvel ornent-ils le plateau d’un arbre déplumé qui rappelle singulièrement celui d’En attendant Godot de Beckett. Quand chacun y ajoute des feuilles, on pense même à nos préoccupations écologistes actuelles. 

Trina Mounier


Candide, de Voltaire

Mise en scène : Arnaud Meunier

Avec : Tamara Al Saadi, Cécile Bournay, Philippe Durand, Gabriel F., Romain Fauroux, Frederico Semedo, Nathalie Matter, Stéphane Piveteau, Matthieu Desbordes, Matthieu Naulleau

Composition musicale : Matthieu Desbordes et Matthieu Naulleau

Durée : 2 heures

Photo © Sonia-Barcet

La Comédie de Saint-Étienne • Place Jean Dasté • 42000 Saint-Étienne

Du 2 au 11 octobre 2019 à 20 heures, le samedi à 17 heures, relâche dimanche et lundi

Tournée :

  • Du 5 au 8 février 2020 / Théâtre National de Nice, CDN Nice Côte d’Azur
  • 12 au 14 février 2020 / Théâtre d’Angoulême, Scène nationale
  • 18 au 20 février 2020 / Théâtre de l’Union, CDN du Limousin
  • 6 mars 2020 / Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine
  • 11 et 12 mars 2020 / Les Scènes du Jura, Scène nationale
  • 18 au 20 mars 2020 / La Comédie de l’Est, CDN d’Alsace
  • 24 au 26 mars 2020 / Théâtre du Gymnase, Marseille
  • 1er et 2 avril 2020 / Théâtre du Beauvaisis, Scène nationale
  • 8 et 9 avril  / Théâtre de Villefranche, Scène conventionnée
  • 16 avril / Théâtre de Montbéliard
  • 21 avril au 7 mai 2020 / Théâtre de la Ville, Paris
Photo © Nicolas Martinez

« La Fin de l’homme rouge », d’après Svetlana Alexievitch, Théâtre des Bouffes du Nord à Paris

Un théâtre des laissés-pour-compte

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Après Les Naufragés, adapté du roman-témoignage de Patrick Declerck et en résonance avec lui, Emmanuel Meirieu livre aux Bouffes du Nord une adaptation personnelle, puissante et juste du livre de Svetlana Alexievitch, « La Fin de l’homme rouge ».

L’écrivaine russe rapporte dans La Fin de l’homme rouge les témoignages qu’elle a recueillis auprès d’hommes et de femmes qui ont vécu, avec la démission de Gorbatchev et l’effondrement de l’Union soviétique, une perte complète de repères, un tsunami intérieur, mais aussi, souvent, la torture, la faim, l’enfermement. Elle les fait parler de leur quotidien, qu’il s’agisse de deuils personnels, de souvenirs d’enfance ou de leurs rêves. Ainsi advient l’aveu des grandes souffrances de ceux qui, d’un bout à l’autre de cet immense pays, ont en commun d’avoir été méthodiquement brisés.

Depuis plusieurs années déjà, Emmanuel Meirieu impose sa patte, avec une exigence qui fait mouche à chaque fois. Mon traître, Des hommes en devenir et ces deux derniers spectacles créent un style qui n’appartient qu’à lui, sans jamais tourner au procédé.

Tout d’abord il choisit des sujets forts : la douleur face à la trahison ou à la perte, l’engagement d’un médecin auprès des clochards de Paris, les laissés-pour-compte de la fin du communisme, les victimes d’un néocapitalisme qui écrase tout. Il les incarne dans des personnages de romans (et non de pièces) qu’il adapte.

© Nicolas Martinez

© Nicolas Martinez

Vies brisées

La mise en scène d’Emmanuel Meirieu colle étroitement à ce désir d’authenticité, sans effets de manche, presque sans jeu, avec une sobriété qui n’est qu’apparente car le moindre geste – une cigarette mise à la bouche, un tremblement, une rupture dans la voix… – devient porteur de sens. Elle s’oppose à la sophistication des moyens techniques mis en œuvre, pour l’image et le son.

Dans La Fin de l’homme rouge, tandis que l’acteur s’adresse directement au public, comme s’il était Svetlana Alexievitch, son visage en gros plan flouté défile sur l’écran qui pend de guingois, aux côtés d’images d’archive montrant les statues de Staline ou Lénine déboulonnées, dans un décor dévasté, avec ses planchers en vrac, ses taches d’humidité sur les murs, ses rares objets cassés.

Dans ruines résonnent les confessions des victimes du goulag et de Tchernobyl, d’ex-bourreaux sans remord, de profiteurs décomplexés du nouveau système, dont Svetlana Alexievitch débusque les failles. Tous ont en commun d’être brisés, sans espérance et perdus.

De remarquables acteurs tiennent ces rôles presque réduits à une voix : Anouck Grinberg, Stéphane Balmino, Evelyne Didi, Xavier Gallais, Jérôme Kircher, Maud Wyler et André Wilms (ce dernier en vidéo), Catherine Hiegel (en voix off), tous magnifiques de sobriété et de présence.

Ni pathos ni grandiloquence, même si les larmes coulent parfois et la rage affleure. Ces grands comédiens s’effacent derrière des histoires individuelles pour mieux les faire entendre. 

Trina Mounier


La Fin de l’homme rouge, d’après le roman de Svetlana Alexievitch

Traduction : Sophie Benech

Mise en scène et adaptation : Emmanuel Meirieu

Avec : Stéphane Balmino, Evelyne Didi, Xavier Gallais, Anouck Grinberg, Jérôme Kircher, André Wilms, Maud Wyler et la voix de Catherine Hiegel

Musique : Raphaël Chambouvet

Lumière, décor, vidéo : Seymour Laval et Emmanuel Meirieu

Durée : 1 h 50

Photo © Nicolas Martinez

Théâtre des Bouffes du Nord • 37 bis, boulevard de la Chapelle • 75010 Paris

Du 12 septembre au 2 octobre 2019 à 21 heures, du mardi au samedi

Tournée :

  • Du 8 au 19 octobre, au Théâtre de la Criée, Marseille
  • Les 1er et 2 novembre, au Théâtre Forum Meyrin, Suisse
  • Du 5 au 7 novembre, au Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence
  • Le 9 novembre, au Carré Sainte-Maxime
  • Du 13 au 15 novembre, à la Comédie de Saint-Étienne
  • Le 19 novembre, au Théâtre Durance, Château Arnoult
  • Le 22 novembre, au Théâtre en Dracénie, Draguignan
  • Les 26 et 27 novembre, au Théâtre d’Angoulême
  • Le 30 novembre 2019, à L’Agora, Évry
  • Les 3 et 4 décembre, à la La Halle aux Grains, Blois
  • Le 6 décembre, au Quai des Arts, Argentan
  • Le 10 décembre, au MarsMons arts de la Scène, Mons, Belgique
  • Les 13 et 14 décembre, au Théâtre Liberté, Toulon
  • Le 7 janvier 2020, à Radiant-Bellevue, Caluire-et-Cuire
  • Les 9 et 10 janvier, au Théâtre national de Nice

À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Les Naufragés d’après Patrick Declerck, par Michel Dieuaide

☛ Mon traître, d’après Sorj Chalandon, par Michel Dieuaide