« De l’Eve à l’eau », d’Angélique Clairand et Eric Massé, Théâtre du Point du Jour à Lyon

« De l’Eve à l’eau », d’Angélique Clairand et Eric Massé © Jean-Louis Fernandez « De l’Eve à l’eau », d’Angélique Clairand et Eric Massé © Jean-Louis Fernandez

Prélèvements d’A.D.N.

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Transfuges de leurs origines rurales, les deux concepteurs du spectacle « De l’Eve à l’eau » assument ce qu’ils sont devenus sans renier leurs terroirs. Tel est l’enjeu de cette création.

Ce sont l’université et le théâtre qui ont permis à Angélique Clairand et Eric Massé de se souvenir sans complaisance, et avec quelques traits d’humour, de leur passé. Pour mener à bien ce projet, trois comédiennes et deux comédiens bien documentés, nourris de la mémoire de leurs deux metteurs en scène, d’interviews et d’une part d’écriture au plateau font leur entrée en scène, chiquement habillés de blanc. Ils arrivent par la salle, manière de signifier au public que ne pas oublier d’où l’on vient est une question qui concerne chacun d’entre nous. La blancheur de leurs costumes, métaphore d’une page vierge qu’il faut oser remplir, s’oppose radicalement au monde de bouse, de merde, de boue et de rouille de leurs terres d’enfances.

S’ensuit, une fois révélé l’ensemble de la scénographie, une succession de séquences en forme de puzzle qui font se confronter une ex-agricultrice en proie à des crises de démence, sa fille très diplômée, un infirmier sénégalais, une jeune primo-paysanne et un neuropsychiatre. De simples frictions en crises violentes, de moments d’apaisements en suspensions poétiques, d’affrontements à propos de secrets familiaux en superstitions anciennes, la pièce se cristallise autour de la question du langage. La mère ne parle plus qu’en parlange, son patois local, son héritière ne fait plus que le balbutier. L’assistant d’aide aux soins à domicile s’exprime en wolof, langue qui lui sert de remède pour sa patiente ou d’exutoire pour retrouver le plaisir de ses ancêtres. La nouvelle fermière s’évade en anglais et en chansons pour conforter son désir de vivre à la campagne. Le médecin, accroché à son savoir, jargonne. Angélique Clairand et Eric Massé exploitent intelligemment le pouvoir des accents et des mots pour signifier que nos racines sont multiples, que l’immixtion de termes étranges ou étrangers façonne notre identité, et que même quand nous croyons les avoir oubliés ou rejetés, ils continuent de nous définir. En ces temps de résurgence des nationalismes agressifs et des déchirures sociales, De l’Eve à l’eau délivre un généreux message d’humanité.

« De l’Eve à l’eau », d’Angélique Clairand et Eric Massé © Jean-Louis Fernandez
« De l’Eve à l’eau », d’Angélique Clairand et Eric Massé © Jean-Louis Fernandez

Respecter le monde rural

Sans mettre en cause le moins du monde la qualité d’ensemble de ce spectacle, il importe de souligner les performances d’Hélène Schwaller, interprète du rôle de la mère agricultrice perdue dans les territoires de sa mémoire et de Johnny Lebigot, plasticien, auteur de la scénographie. Par l’intensité de son jeu, la puissance pathétique de sa voix et la maltraitance infligée à son corps, elle incarne magistralement le désespoir et le besoin de reconnaissance dont les paysans ont tant besoin aujourd’hui. Par l’inventivité d’un espace scénique éclaté dans lequel il accumule les traces d’un monde rural à bout de souffle, les éléments naturels d’une vie toujours recommencée et les objets du quotidien à forte charge émotionnelle, il rappelle combien tout ce qui constitue nos origines nous définit inéluctablement. 

Michel Dieuaide


De l’Eve à l’eau, d’Angélique Clairand et Eric Massé

Conception et écriture : Angélique Clairand et Eric Massé

Avec : Angélique Clairand, Adèle Grasset, Eric Massé, Mbaye Ngom, Hélène Schwaller

Scénographie et collaboration à l’écriture : Johnny Lebigot

Créateur lumières : Yoann Tivoli

Régie lumière : Quentin Chambeaud

Composition musicale : Marc-Antoine Granier

Costumes : Laura Garnier

Régie générale et plateau : Nathan Teulade

Conseiller linguistique en poitevin-saintongeais : Michel Gautier

Coproduction : Compagnie des Lumas / Théâtre du Point du Jour, Comédie de Valence, Les Subsistances-Lyon, Grand Angle scène régionale Pays Voironnais, Annonay Rhône Agglo en Scènes, Centre culturel La Ricamarie, en partenariat avec la Comédie de Saint-Etienne.

Avec le soutien de la Spedidam.

Théâtre du Point du Jour • 7, rue des Aqueducs • 69005 Lyon

Réservations : billetterie@pointdujour.fr

Du 5 au 14 novembre 2019

De 5 € à 13 €

Durée : 1 h 35