« Électre », de Jean‑Pierre Siméon, Théâtre national populaire à Villeurbanne

« Électre » © Michel Cavalca « Électre » © Michel Cavalca

Élizabeth Macocco, magnifique Électre

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Avec cette variation autour de l’« Électre » de Sophocle écrite par Jean‑Pierre Siméon à la demande de Christian Schiaretti, Élizabeth Macocco donne toute la mesure de son talent de tragédienne.

La pièce se déroule vingt ans après le dénouement de la guerre de Troie et le retour d’Agamemnon à Mycènes. Auparavant, pour atteindre Troie, les navires avaient été empêchés de quitter le port : Artémis avait bloqué les vents. Pour apaiser la colère de la déesse, Agamemnon s’était résolu à offrir sa fille Iphigénie en sacrifice. C’est donc une épouse en fureur et une mère assoiffée de vengeance qu’il retrouve à Mycènes. Clytemnestre assassine son époux avec l’aide de son amant Égisthe, à qui elle permet ainsi l’accession au trône.

Lors du meurtre, Oreste tout jeune (mais qui allait, une fois adulte, « légitimement » vouloir venger à son tour son père) a été éloigné d’Égisthe, mis en sécurité. Seule est tolérée au palais la sœur aînée, Électre, mais considérée comme une étrangère dans sa propre maison, humiliée, méprisée. Pendant vingt ans, isolée, maltraitée, elle vieillit dans le ressentiment, l’amertume, l’attente du frère, unique sauveur comme seul horizon. Rongée par le chagrin, ayant quotidiennement sous les yeux le spectacle du scandale en la personne de sa mère adultère et meurtrière triomphante, elle se dessèche et s’aigrit au point de n’être plus que fiel, les larmes constituant encore sa part humaine vivante. La tragédie de Sophocle se déroule le jour du retour d’Oreste, jour de joie et de sang puisqu’il verra le matricide, crime parmi les crimes.

Il fallait pour incarner Électre, personnage à la fois usé et envahi de violence, une comédienne aguerrie, dense, puissante. Or, Élizabeth Macocco, en pleine maturité de son art, est précisément celle qui s’imposait. Elle a les ressources, le talent, le clavier vocal qui couvre des registres aussi divers que le murmure quasi inaudible de la plainte psalmodiée, les vociférations de la colère, le rauque du ressassement. Le corps et le regard accompagnent avec justesse ces manifestations des sentiments. C’est un de ses plus grands rôles depuis celui de Maria Callas qui lui valut il y a vingt‑cinq ans un molière.

« Imaginez imaginez un peu ce que c’est

de voir chaque nuit dans le lit de mon père

dormir les assassins de mon père

de voir ma mère est-ce ma mère encore ?

coucher avec l’homme qui a tué mon père

de la voir rire et se vanter du crime

faire fête chaque mois chants danses et festin

au jour anniversaire du crime

je vois tout cela de mes yeux »

Face à elle, les comédiens issus de la troupe du T.N.P. tirent plutôt bien leur épingle du jeu. Ce sont de bons comédiens et ils le montrent, notamment quand ils sont bien dirigés comme c’est le cas ici. Parmi eux, Juliette Rizoud, tout juste trentenaire pourtant, parvient à incarner la jeune sœur prête au compromis, voix de la raison, la fragile Chrysotémis, et à troquer ce vêtement pour celui, ô combien plus lourd, d’une Clytemnestre forcément bien plus âgée, puissante, manipulatrice, formée à l’école du malheur et du crime. Juliette Rizoud le fait avec perfection, légèreté et comme par magie.

Un grand mythe, un beau texte, de très bons comédiens…

Christian Schiaretti est le meneur de jeu de cette troupe et confirme ici son talent de directeur d’acteurs. La décision de donner priorité à la lecture du texte, pour en restituer toute la poésie et la force dramatique, imposait un renoncement aux oripeaux habituels du théâtre : ni décors, ni costumes, ni accessoires, pas ou très peu d’effets de lumière, rien qu’un plateau nu avec en mur du fond une tôle de métal qui résonne des coups d’une Électre qui s’y cogne et s’y blesse. Et, le choix en est un peu contestable, sur le devant des rangs du public, quelques pupitres et chaises d’écolier où s’est installée une vingtaine de spectateurs pour assister à cette lecture centrée sur le texte. Ce parti pris de mise en scène n’est malheureusement pas tenu bien longtemps. Très rapidement, il laisse place à la tragédie et au jeu, plein et entier, des comédiens. Il s’avère donc plutôt superfétatoire. Mais l’essentiel est là : on est vite emporté dans la tourmente du drame qui se joue sous nos yeux, réactualisé par la belle et très moderne écriture de Jean‑Pierre Siméon. 

Trina Mounier

Lire aussi « Philoctète », de Jean‑Pierre Siméon, variation à partir de Sophocle, l’Odéon à Paris.


Électre, de Jean‑Pierre Siméon

Variation à partir de Sophocle

Mise en scène : Christian Schiaretti

Avec : Élizabeth Macocco (Électre), Amandine Blanquart (Chœur / Choryphée), Julien Gauthier (Oreste), Damien Gouy (le Précepteur), Clémence Longy (Chœur / Choryphée), Clément Morinière (Pylade), Julien Tiphaine (Égisthe), Juliette Rizoud (Clytemnestre / Chrysotémis / Chœur)

Conseillère littéraire : Pauline Noblecourt

Régisseur général : Frédéric Dugied

Régisseur plateau : Aurélien Boireaud

Régisseur lumière : Laurent Delval

Habilleuse : Claire Blanchard

Électricien : Bruno Roncetto

Photos : © Michel Cavalca

Production : Cie À juste titre – Théâtre national populaire

T.N.P. • 8, place Lazare‑Goujon • 69100 Villeurbanne

04 78 03 30 00

www.tnp-villeurbanne.com

Du 8 au 17 octobre 2015, du 12 au 16 janvier 2016 et du 10 au 21 mai 2016 à 20 heures

Durée : 1 h 15