Entretien avec Patrick Penot, directeur du festival Sens interdits, à Lyon

« Je n’ai pas encore commencé de vivre », par le Théâtre KnAM © Alexey Blazhin

« C’est comme le vélo, si t’arrêtes de pédaler, tu tombes ! »

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Patrick Penot, le directeur (bénévole, il faut le souligner) de Sens interdits, a bien voulu répondre à quelques questions.

Patrick Penot : Une vraie communauté s’est créée autour de Sens interdits. Dans cette dynamique, je crois beaucoup à cette École éphémère que nous lançons cette année, à sa capacité de créer du lien durable. La question de la transmission est essentielle. L’idée n’est pas que ces étudiants, notamment étrangers, ou les troupes que nous accompagnons, deviennent des imitateurs qui fassent carrière chez nous, mais qu’ils retournent chez eux monter et montrer leurs spectacles. C’est l’altérité qui m’intéresse.

Comment cette volonté de transmission s’inscrit-elle dans les objectifs de Sens interdits ?

Patrick Penot : Il faut rappeler les quatre objectifs majeurs de notre festival. D’abord la volonté d’assurer pleinement la circulation des artistes et des œuvres à l’heure de la fermeture de Schengen. Puis la réunion, sur la base du volontariat, de lieux de tailles et de statuts différents, comme les ateliers Frappaz ou la Maison de la Danse qui, pendant dix jours, ont envie de partager les mêmes valeurs, la même programmation. Le troisième objectif est l’identification de publics éloignés du théâtre. Cette clientèle n’a pas les codes. Si on n’y travaille pas, elle ne viendra pas. Il faut aller leur parler et les convaincre. Le quatrième consiste à mettre en avant les valeurs républicaines de curiosité, de tolérance, l’égalité homme-femme, laïcité, principes qui ne sont pas négociables. À ces quatre objectifs, j’ai ajouté une obligation de fidélité vis-à-vis des compagnies que je fais venir. Le meilleur exemple est le Théâtre KnAM, un habitué, désormais, de Sens interdits. J’ai envie de montrer comment fait l’autre sur des thématiques qui sont universelles. La transmission s’inscrit aussi dans cette dynamique.

Mais la pérennité, c’est aussi une question de moyens. Vous avez craint, il me semble, pour la tenue de cette édition ?

Patrick Penot : Il est important de savoir que l’association est fragile, que le projet lui-même est fragile et que cela se déroule dans une conjoncture qui voit craquer les coutures. L’État recule partout, même si cela ne nous concerne pas directement. Les collectivités territoriales ont vu leur budget diminuer et cela entraîne un repli de leur part, par voie de conséquence. À cela s’ajoute la décision de rendre autonome l’association. Or, on n’y est pas tout à fait, parce que les financements 2016 n’ont pas connu l’essor qu’ils devaient avoir. En effet, vous avons connu des coups durs.

Patrick Penot © Christian Ganet
Patrick Penot © Christian Ganet

Il ne faut pas entendre dans mes propos la moindre récrimination. Voici deux exemples : la diminution de 40 % de la subvention que nous octroyait la Région depuis le début du festival. Cela nous est tombé dessus sans prévenir, même si deux éléments auraient dû nous alerter : le changement d’exécutif et le fait qu’Auvergne Rhône-Alpes n’avait aucune raison d’être la collectivité donnant le plus à une manifestation qui se passe majoritairement sur un territoire très métropolitain (depuis, elle nous a donné des assurances pour l’avenir). Autre exemple, tout récent : la défection des Lituaniens qui devaient prendre en charge les frais de transport des 17 personnes de la troupe engagée dans Martyr, le spectacle d’ouverture.

Comment faites-vous pour y arriver, finalement ?

Patrick Penot : Notre festival est jeune et fragile. Aucun autre festival ne coûte aussi peu cher. Sur les 750 000 € de budget global, 20 000 € sont payés par les étrangers. Les frais de voyage des Colombiens, c’est l’État colombien qui paye, ceux des Boliviens aussi. On va chercher des aides spécifiques et on les ajoute aux subventions de la Région, de la D.R.A.C., de la Métropole. Les écoles de théâtre participent (sauf la Tunisie et le Burkina), la Colombie et la Bolivie paient les transports. On multiplie les partenariats, on propose des spectacles en complicité avec des lieux qui souhaitent accueillir tel événement et sont prêts à le financer. Par exemple, les ateliers Frappaz prennent en charge totalement Trafic. Alors, on baisse le nombre de représentations, on a recours aux emplois aidés, à des temps partiels. Bref, on fait avec des bouts de ficelle. Ce festival tient sur la volonté absolue que ça se fasse. Qui va pleurer si Sens interdits n’existe plus ?

Quand on fait venir Langhoff, c’est avec 5 C.D.N., ce n’est pas un hasard. Tout le monde sait qu’on est tout petit, mais on représente bien autre chose. Tous ces partenariats permettent, certes, de baisser les coûts, mais surtout de nous faire entrer dans des réseaux. Grâce à cette visibilité, nous pouvons être considérés comme grands, alors que nous sommes partis de rien. Pour les surtitres, c’est pareil, on a travaillé avec Vidy-Lausanne, le festival d’Automne.

Si nous apportons la preuve que Sens interdits est très observé à Paris, ou à l’étranger, ou par l’O.N.D.A. (office national de diffusion artistique), cela assure notre pérennité. D’ailleurs, Thomas Ostermeier a écrit un très beau texte sur notre page Facebook à propos d’Acceso qu’il a découvert chez nous et programmé à la Schaubühne. Ce geste de soutien est vital pour nous. Sens interdits est devenu force de proposition, aucun doute là-dessus. Je reçois tous les jours des demandes de théâtres de la réputation du Théâtre Gorki de Moscou, par exemple.

Pendant les deux années qui séparent une édition, nous faisons de la programmation, organisons des tournées, accompagnons les compagnies, préparons l’édition suivante. Nous avons une activité en amont et en aval. Cela rapporte un peu d’argent mais c’est de la survie ! Il faudrait que la Métropole, la D.R.A.C., la Région s’entendent sur une subvention régulière de fonctionnement qui permette de payer deux personnes de façon stable. Moi, je peux rester bénévole.

Tout dépend de la réussite de cette édition ? 

Patrick Penot : Cette édition, ce sera la grande probation. Ou ça marche, parce qu’il y a du public, que ça séduit la presse, que ça plaît au milieu, et alors ça facilitera les relations avec les politiques. Ou le résultat reste en demi-teinte et on s’acheminera vers la fin du festival, ce qui n’empêchera pas l’association de continuer ses activités. Par exemple, le spectacle polonais que je n’ai pas pu faire venir pour cette édition de Sens interdits viendra en novembre à la Maison de la Danse. Cela aura le label Sens interdits parce que Sens interdits est aussi une association. Il n’est pas question pour nous de devenir une institution, comme la Biennale par exemple.

À bien des égards, nous avons été obligés d’inventer d’autres modes de fonctionnement qui reposent sur l’énergie, l’envie. Nous demandons seulement un peu de confort, de quoi être à l’abri des coups durs, car il n’y a pas d’équivalent de notre festival en France ou en Europe. C’est comme le vélo : si t’arrêtes de pédaler, tu tombes. 

Trina Mounier


Sens interdits, festival international de théâtre, 5édition

Site ici

Métropole de Lyon

du 19 au 29 octobre 2017

Réservation : 04 72 77 40 00 ou sur le site billetterie

Photos : © Alexey Blazhin © Christian Ganet

Teaser

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