« Ervart ou Les Derniers Jours de Frédéric Nietzsche », de Hervé Blutsch, Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon

« Ervart » de Hervé Blutsch – Mise en scène de Laurent Fréchuret © Christophe Raynaud De Lage « Ervart » de Hervé Blutsch, mise en scène de Laurent Fréchuret © Christophe Raynaud De Lage

La naissance de la tragi-comédie

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Laurent Fréchuret s’empare d’une pièce extravagante de Hervé Blutsch, « Ervart ou Les derniers jours de Frédéric Nietzsche ». Les acteurs formidables prennent manifestement beaucoup de plaisir à cette mise en scène furieusement déjantée.

Difficile de raconter la pièce tant les intrigues s’entremêlent. Le héros (anti-héros serait plus approprié), Ervart, persuadé que sa femme Philomène le trompe, devient au sens propre fou de jalousie. Torturé par cette obsession, il vit ses fantasmes de meurtre jusqu’à mettre la ville à feu et à sang. Il boit sans mesure et se prend d’affection pour une « pute », comédienne à la recherche d’un emploi. La pièce se déroulerait dans les années 1920. Semble-t-il, car d’autres personnages font irruption sur le plateau, tout droit sortis du XIXsiècle ou d’aujourd’hui.

Nietzsche jette à la dérobée ses sulfureux essais dans des poubelles d’où sortent d’inquiétantes fumées. Quant aux contemporains, ce sont trois jeunes comédiens anglophones débarqués par erreur au milieu de cette furie, trompés par la poubelle, un décor essentiel de la pièce qu’ils veulent jouer. Ajoutons à ces personnages le psychanalyste d’Ervart qu’un coup de hache sur le crâne asséné par son patient ne rend pas vraiment plus fou, un agent des services secrets, zoophile de surcroît, embauché pour servir de précepteur aux enfants d’Ervart et les sortir de leur « enclos », Stockolm, le majordome stylé qui garantit la bonne tenue des événements.

Chacune des intrigues de ces seconds rôles existe en elle-même, semant la confusion dans les esprits et sur le plateau. C’est ainsi que l’agent secret arrête les trois comédiens pour les interroger tout en vivant ardemment une passion amoureuse avec une jument. Tout est « beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie» selon la formule de Lautréamont. La référence au surréalisme iconoclaste est constante, ainsi qu’à quelques maîtres de l’absurde, Jarry, Ionesco ou Beckett, et à Feydeau, avec quelques portes mobiles qui claquent et un mari cocu.

« Ervart » de Hervé Blutsch – Mise en scène de Laurent Fréchuret © Christophe Raynaud De Lage
« Ervart » de Hervé Blutsch, mise en scène de Laurent Fréchuret © Christophe RaynaudDe Lage

L’imagination au pouvoir

L’auteur, Hervé Blutsch, dispose lui-même de plusieurs identités, comme il l’affirme sur son site. L’homme souffre apparemment d’imagination débridée. On aurait tort, pourtant, de croire que le propos est dénué de sens. Ervart peu à peu intériorise sa folie et sa souffrance, et la farce tourne à la tragi-comédie.

Deux heures passent à vive allure. D’abord, à tout instant quelque chose d’imprévu se produit sur scène, l’on rit beaucoup de toutes les insolences, quiproquos et invraisemblances. Surtout, les acteurs sont admirables, l’excellent Vincent Dedienne en tête, dans le rôle-titre. Il se montre aussi à l’aise que les one-man-shows, manifestement heureux de partager l’affiche avec une troupe dans laquelle il se fond, avec modestie.

Stéphane Bernard est tout aussi exceptionnel. Ici en espion sérieux et néanmoins zoophile amoureux, il joue des contrastes et donne une singularité hautement comique à son personnage. Quant à Jean-Claude Bolle-Reddat, compassé dans son costume de majordome, il traverse cette histoire avec le plus grand sérieux, tout en ponctuant les intermèdes entre les levers de rideau de commentaires désopilants, des résumés tordants mais bien utiles pour suivre. Tommy Luminet, pour sa part, interprète deux personnages, dont un Nietzsche qui se prendrait pour Fantomas capable de jouer des claquettes.

Tous méritent des louanges tant on a l’impression que l’ensemble, malgré son apparence foutraque, est parfaitement huilé. Théâtre dans le théâtre, intrigues enchâssées, invraisemblances qui mettent la logique au défi, goût prononcé pour l’humour, voire mauvais goût élevé au rang d’art, peuvent déconcerter certains spectateurs. D’autres, dont je suis, en redemandent ! 

Trina Mounier


Ervart ou Les Derniers Jours de Frédéric Nietzsche, de Hervé Blutsch

Mise en scène : Laurent Fréchuret

Avec : Stéphane Bernard, Jean-Claude Bolle-Reddat, James Borniche, Maxime Dambrin, Vincent Dedienne, Margaux Desailly, Pauline Huruguen, Tommy Luminet et Marie-Christine Orry

Création à la Comédie de Saint-Étienne le 2 octobre 2018

Durée : 2 h 15

Du 9 au 12 octobre 2018 à 20 heures, le 23 octobre à 19 h 30

De 5 € à 27 €

Vidéo : Présentation du spectacle par Vincent Dedienne et Laurent Fréchuret

Théâtre Croix-Rousse • Place Joannes-Ambre • 69004 Lyon • 04 72 07 49 49

Photo © Christophe Raynaud De Lage

Tournée au Théâtre du Rond-Point à Paris du 9 janvier au 10 février 2019


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