« Hamlet », de Shakespeare, les Gémeaux à Sceaux

« Hamlet » © Arno Declair

Puissant mais écrasant

Par Élise Noiraud
Les Trois Coups

Après son accueil très favorable cet été au Festival d’Avignon, c’est aux Gémeaux de Sceaux que le « Hamlet » de Thomas Ostermeier pose ses bagages, pour la première fois en région parisienne. Bagages boueux si on en juge par la scène couverte de terre. Bagages immaculés aussi, au regard des purs moments de grâce théâtrale offerts par cette mise en scène. Entre magnificence et dégoût, « Hamlet » vu par Ostermeier nous étreint puis nous délaisse, nous bouleverse puis nous laisse froids, touche dans le mille puis s’en écarte. Bilan en demi-teinte, donc, pour un spectacle qui, malgré une qualité indéniable, demeure un brin décevant.

La première scène est d’une beauté à couper le souffle. Une émotion s’empare de moi, me serre le cœur, le corps, accélère ma respiration. J’ai du mal à y croire tant c’est juste et beau. Les personnages avancent sur un plateau entièrement recouvert de terre. À l’avant, le cercueil du père au-dessus du caveau. Une pluie artificielle tombe sur cette scène d’une rare violence. La musique monte, l’image me percute en pleine face, un jeune homme tente de faire descendre le cercueil sans y parvenir, tombe, remonte, se couvre de terre, dans une gestuelle proche d’un Buster Keaton. J’ai envie de pleurer tout en jubilant : c’est du génie.

Évidemment, cette entrée en matière si réussie me fait attendre beaucoup. Mais mon premier léger doute vient vite. La mère de Hamlet, affublée de lunettes très bling-bling, entonne lors de son mariage une chanson de Carla Bruni. La salle rit, moi aussi, tous satisfaits que nous sommes de comprendre le code. Mais je regrette déjà l’allusion si facile, le parallèle si réducteur, le gag. À mon sens, le drame de Hamlet a suffisamment de puissance en lui-même pour établir des échos contemporains sans qu’on l’auréole d’anecdotes. Et, à l’égard du personnage lui-même, Ostermeier n’hésite pas à prendre le parti d’une folie qui nous tire souvent des rires. À force d’excès, de cris, de soubresauts, la folie de Hamlet se perd en devenant trop comique. Je perds la sincérité du personnage. Je perds le sens.

Mais c’est peut-être cette perte de repères que souhaite Ostermeier. Et le traitement qu’il fait subir aux corps et aux images semble confirmer cette hypothèse. La terre, changée en boue, devient la fange dans laquelle se vautrent les chairs et les tissus. Lait, eau, alcool, liquide rouge sang enduisent, recouvrent, noient les peaux. En parallèle, l’introduction de la vidéo en direct (images filmées sur scène et projetées en même temps) brouille un peu plus nos repères. Et, si la beauté visuelle de l’ensemble est indubitable, on regrette de voir les comédiens disparaître au profit de l’installation, du dispositif scénique. La violence imposée sur le plateau nous fait passer de l’écœurement à la lassitude.

Néanmoins, cette saturation de l’immonde, où se mêlent terre, crachat, sang, sexe, finit par pousser une porte intéressante. Soudain, alors que la nausée m’étreint vraiment et que l’agacement me gagne quant à la nécessité prétendue de virer dans le trash pour relire ce grand classique, j’entrevois une issue. Tout ça n’est qu’un cauchemar. Le cauchemar de Hamlet. Dans lequel tout se mélange, les personnages comme les émotions, le désir comme le dégoût. C’est son propre Œdipe, son propre désir que combat Hamlet. Cette lutte le ramène ainsi, et nous avec lui, dans les zones les plus troubles et enfouies de son inconscient. En cela, la lecture d’Ostermeier m’apparaît soudain très juste et riche.

Mais je regrette que seule cette clé théorique m’ait permis de passer outre l’ennui. Car, une fois de plus, le théâtre subventionné prouve que seule une lecture intellectuelle et référencée de ses pièces permet d’y trouver nourriture et, peut-être, plaisir. Et, là encore, je me permets de penser humblement qu’on est malheureusement loin d’un théâtre populaire. D’un théâtre qui, s’il a le devoir d’être exigeant, devrait permettre à chacun, quelles que soient ses références, de trouver du plaisir et du sens devant un spectacle. 

Élise Noiraud


Hamlet, de William Shakespeare

Traduction et adaptation de Marius von Mayenburg

Mise en scène : Thomas Ostermeier

Avec : Urs Jucker, Lars Eidinger, Judith Rosmair, Robert Beyer, Sebastian Schwarz, Stefan Stern

Scénographie : Jan Pappelbaum

Assistant du scénographe : Christoph Rufer

Costumes : Nina Wetzel

Musique : Nils Ostendorf

Lumières : Erich Schneider

Vidéo : Sébastien Dupouey

Chorégraphie du combat : René Lay

Surtitrage : Uli Menke

Photo : © Arno Declair

Les Gémeaux • 49, avenue Georges-Clemenceau • 923330 Sceaux

Réservations : 01 46 61 36 67

Du 28 janvier au 8 février 2009, du mercredi au samedi à 20 h 45, dimanche à 17 heures

Durée : 2 h 30

31 € | 27 €