« le Vide, essai de cirque », de Fragan Gehlker, Alexis Auffray et Maroussia Diaz Verbèke au Monfort à Paris

le Vide © D.R.

Au sommet !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Après le vif succès de la saison passée, « le Vide, essai de cirque » est repris au Monfort. Une passionnante relecture physique du mythe de Sisyphe riche en émotions.

Pour sûr, ce n’est pas au Monfort qu’on risque de voir la piste aux étoiles qui fait rêver les princes d’un autre monde. Ici, le nouveau cirque y est représenté dans toute sa richesse à la condition qu’il brille par son audace créative. Et cela se vérifie une fois de plus avec le Vide, essai de cirque, un ovni qui se révèle être une performance époustouflante, un spectacle profond et intense.

Déjà, rien de tel, en guise de mise en condition, que ce parcours introductif qui met la tête à l’envers : pour rejoindre sa place, le public voit ses repères modifiés en entrant par les loges. D’emblée, l’immense tas de fauteuils enlevés pour les besoins de la représentation et empilés en vrac intrigue. Au-dessus de nos têtes, des panneaux manuscrits agitent les méninges. Mais les acteurs sont bien présents, en place, et nous accueillent avec des pop‑corn. Drôle d’ambiance, aussi, avec ce vacarme diffusé par de multiples appareils vintage disséminés ici et là. Pendant tout le spectacle, la mise en scène oscillera ainsi, entre chaos et maîtrise, dérisoire et démesure.

Sur la corde raide

Enfin le silence ! Et la concentration, celle requise pour remettre l’ouvrage sur le métier. L’artiste semble répéter. Il monte, il chute. Une fois, deux fois et ainsi de suite. En fait, bien qu’elles en imposent, ses foutues cordes cassent, se dérobent, s’effondrent. Patatras ! Mais à chaque problème, il existe une solution. Comme Sisyphe (héros condamné à rouler son rocher pour avoir trop aimé la vie, et qui trompe les dieux pour s’extraire des Enfers afin de revenir sur Terre), ce forçat ne compte plus les essais pour défier les lois de la gravité. Avec méthode, il multiplie les tentatives, descend pour mieux se hisser vers le ciel jusqu’à échouer presque mécaniquement. Terrible épreuve qui confine à l’absurde ! Une histoire sans fin qui donne d’ailleurs une représentation à durée variable.

« le Vide » © Perrine Cado
« le Vide » © Perrine Cado

Voilà comment Fragan Gehlker, Alexis Auffray et Maroussia Diaz Verbèke ont conçu un spectacle riche et intense à partir d’une discipline à la « simplicité radicale », la corde suspendue, faisant même de celle-ci un personnage à part entière ! Monté dix‑neuf fois depuis sa création en 2009, réécrit en 2012, sans cesse adapté aux lieux qui l’accueillent, le Vide est à la fois une interrogation désespérée sur le monde, une quête existentielle non dénuée d’humour et de poésie, et un éloge du travail artistique. Faire, refaire, sans jamais faillir. Jouer de ses angoisses, quoi qu’il arrive. Parer à la catastrophe.

Toujours plus haut ?

La peur du vide, Fragan Gehlker ne semble pas la connaître. Toutefois, la corde qui casse a dû être son pire cauchemar : non, pas le trou noir ! Le cordiste s’élève au rang des plus forts de sa génération. Pour parvenir à une telle maîtrise, il a travaillé sans relâche. Occuper chaque nouveau lieu, avec ses spécificités, exige aussi un long temps de répétition. En effet, l’athlète ne fait pas qu’habiter, dans sa dimension verticale, le Monfort, dont on redécouvre l’étonnante architecture. En soi, il prend déjà des risques considérables, avec les vingt‑deux mètres de hauteur sous plafond, mais l’acrobate déborde l’espace habituel de jeu, grimpant sur le gril (structure métallique sur laquelle sont fixées les projecteurs) et bien plus encore. En totale apesanteur, chaque ascension avortée provoque l’émoi. Chaque descente l’admiration. Faut-il y voir une critique de l’homme qui cherche toujours à vouloir s’élever trop haut, au mépris du danger ?

Pour l’accompagner, Alexis Auffray joue également des cordes. D’un violon, pour sa part ! C’est aussi lui le créateur de l’ambiance sonore. Le vibrant interprète ne ménage pas non plus sa peine pour dompter les accessoires. Un tourbillon cosmique, tandis que les techniciens sont sur le qui-vive. Comme les spectateurs, ces derniers ont le ventre noué, tous les soirs, suspendus à chaque geste millimétré de cet artiste qui n’a vraiment pas froid aux yeux. On n’en dira pas plus – de toute façon, il faut le voir pour le croire –, mais par tous les temps, Fragan Gehlker donne finalement à pressentir l’infini des possibles. C’est beau un astre au firmament. Pourtant, ce spectacle s’éprouve comme une montée en puissance vers la sensation heureuse de se sentir vivant. Un homme tout simplement. N’est-ce pas le plus grand des vertiges ? 

Léna Martinelli


le Vide, essai de cirque, de Fragan Gehlker, Alexis Auffray et Maroussia Diaz Verbèke

L’Association du vide

Contact : Roselyne Burger, administratrice

Courriel : lassociationduvide@gmail.com

Site : http://levide-insitu.blogspot.fr./

Avec : Fragan Gehlker (acrobate à la corde) et Alexis Auffray (musicien)

Idée originale : Fragan Gehlker

Dramaturgie : Maroussia Diaz Verbèke

Création musicale et régie de piste : Alexis Auffray

Créations lumières : Clément Bonnin, assisté par Perrine Cado pour certains essais

Costumes : Léa Gadbois‑Lamer

Régie générale : Adrien Maheux

Photos : © D.R. et Perrine Cado

Le Monfort • grande salle • 106, rue Brancion • 75015 Paris

Réservations : 01 56 08 33 88

Site du théâtre : www.lemonfort.fr

Du 2 au 21 mai 2016, à 20 heures, le dimanche à 16 heures, relâche du 4 au 6, du 10 au 12, du 16 au 18 mai

Durée : variable, de 60 minutes à 90 minutes

À partir de 8 ans

25 € | 16 €

Programme autour du spectacle :

  • Le 13 mai : Deadwood Feat Violette Feat Alexis Auffray (concert)
  • Le 18 mai à partir de 16 heures : Une après-midi et une soirée avec nous pour partager la pensée des coulisses ; de 16 heures à 18 heures : Partage sur la production et la diffusion hors cadre du spectacle le Vide ; de 14 heures à 16 heures : Intermède surprise ; de 20 heures à 21 h 30 : Le cirque vu par une philosophe (carte blanche à Marie‑Josée Mondzain, en discussion avec l’équipe artistique du spectacle)
  • Du 2 au 21 mai : expositions photographiques de Perrine Cado et Vasil Tasevski ; librairie éphémère autour du spectacle ouverte les soirs de représentation
  • Et d’autres surprises

Teaser : https://www.youtube.com/watch?v=BJSH5tWzpVo

Tournée

  • Du 26 au 28 mai, au Trafo, Budapest (Hongrie)
  • Du 12 au 16 août, au NY Cirkus Festival, Copenhague (Danemark)
  • Du 2 au 11 septembre, au Nowy Teatr of Krzysztof Warlikowski, Varsovie (Pologne)
  • Du 22 au 24 octobre, au Festival Circo Circolo, Liempde (Pays-Bas)
  • Du 15 au 20 novembre, à l’espace Malraux, scène nationale, Chambéry (73)
  • Du 2 au 4 février 2017, au Théâtre de Cornouaille, scène nationale de Quimper (29)
  • Du 23 au 25 février 2017, à la Ferme du Buisson, Noisiel (77)
  • Du 3 au 11 mars 2017, au Théâtre de Saint-Quentin-en‑Yvelines (78)
  • Du 2 au 6 mai 2017, au Quartz, scène nationale de Brest (29)