« les Deux Frères et les lions », d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, Théâtre de Poche-Montparnasse à Paris

Les-Deux-3-Frères-et-les-lions-Hédi-Tillette-de-Clermont-Tonnerre « Les Deux Frères et les lions », d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre © Théâtre Irruptionnel

Bêtes de scène 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Reprise au Théâtre de Poche-Montparnasse, la comédie enlevée d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, « les Deux Frères et les lions », fait un triomphe. Pourtant, cette fable satirique sur le capitalisme, inspirée d’une histoire vraie, est terrible. Et c’est précisément ce qui la rend jubilatoire.

Formidable épopée que celle des frères Barclay, au destin exceptionnel. Partis de rien, ils sont devenus l’une des plus grosses fortunes d’Angleterre et ont bâti un empire (ils sont notamment propriétaires du Daily Telegraph et du Ritz, à Londres).

Après leur ascension vertigineuse, la pièce se concentre sur leur dernier combat : ces Écossais anoblis par la reine ont effectivement fait tomber l’un des derniers systèmes féodaux d’Europe, celui de l’île anglo-normande de Sercq, en achetant l’îlot voisin de Brecqhou. Il s’agit d’un paradis fiscal, certes, mais ce territoire dépend d’un droit patrimonial qui pénalise les héritières. C’est ballot ! Si ces questions juridiques ne vous excitent pas, n’ayez crainte : tout cela est rocambolesque en diable. Comme une histoire shakespearienne.

Duo de choc

Très bien écrite et construite comme un conte, la pièce s’inspire de la mythologie gémellaire. Sur scène, les acteurs, parlent tantôt d’une seule voix, tantôt se complètent, et leur complicité fait mouche. Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, lui-même, et Lisa Pajon (en alternance avec Romain Berger) s’en donnent à cœur joie.

La mise en scène, riche en trouvailles, alterne récit et séquences vidéo. Surtout, elle met en valeur les comédiens, excellents, qui jouent sur les ruptures et tiennent le cap, en dépit d’un rythme haletant. C’est que leurs personnages ont su mener leur barque ! L’énergie déployée est phénoménale et le suspens très bien entretenu : ces monstres féroces et avides dompteront-ils les lions ? La direction d’acteurs est d’une grande précision, avec un travail choral remarquable et une parfaite gestion de l’espace, malgré l’exiguïté du lieu. Tout est juste, y compris les interactions avec le public – souvent lourdes et artificielles.

Ici, tout fait sens. Derrière le divertissement, le propos est d’une grande profondeur. En une petite heure top chrono, l’auteur retrace l’histoire du capitalisme, depuis le self-made-man, jusqu’à la création de holdings, en passant par la spéculation financière. Cette traversée hallucinante pose des questions sociales et politiques, voire philosophiques. En dépit de toute morale, les frères Barclay ne sont-ils pas parvenus à obtenir gain de cause auprès de la Cour européenne des droits de l’homme, les intérêts particuliers des plus riches l’emportant souvent sur le bien commun ?!

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« Les Deux Frères et les lions », d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre © Théâtre Irruptionnel

Efficace et percutant

On est captivé de bout en bout, horrifié autant qu’amusé. Depuis qu’il a été créé en 2012, suite à une commande de la scène nationale de Cherbourg, le spectacle a reçu plusieurs récompenses, dont le Coup de cœur 2015 du Club de la presse au Festival d’Avignon.

Cette histoire incroyable mais (presque) vraie, est donc à voir absolument, d’autant que, après l’auteur, attaqué en justice pour atteinte au respect de la vie privée et diffamation, c’est au tour du directeur du Poche-Montparnasse, Philippe Tesson, d’être visé par la plainte de Sir David Barclay, lequel veut tout bonnement interdire la pièce.

Plusieurs fois éclaboussé dans la presse par des affaires de corruption et d’évasion fiscale, le frère survivant n’apprécie pas d’être encore une fois exposé. Dans la pièce, les milliardaires ne cessent-ils pas de répéter : « Notre devise : secret et discrétion » ? Et pour cause, il n’existe quasiment pas de photos d’eux, à la différence, par exemple, d’un Silvio Berlusconi ou d’un Bernard Tapie, à qui la mise en scène fait un clin d’œil, avec les survêtements Adidas.

Pour l’avocat du théâtre, il s’agit d’une « volonté délibérée de bâillonner la liberté de création. Rien ne peut justifier les accusations. » Réponse lors du procès, à Caen, en mai 2019, avant des prolongations de la pièce, on espère, et pourquoi pas une adaptation cinématographique ? S’ils « ne lâchent jamais », ces jumeaux, emblèmes d’un système odieux, méritent vraiment qu’on braque les projecteurs sur eux. 

Léna Martinelli


les Deux Frères et les lions, d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre

Le texte est édité dans la Collection des quatre-vents (2017)

Théâtre Irruptionnel

Mise en scène : Vincent Debost et Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre

Avec : Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, 
Lisa Pajon (en alternance avec Romain Berger) et la participation de Christian Nouaux

Scénographie et costumes : Robin Chemin

Musiques originales : Nicolas Delbart, avec la participation d’Olivier Daviaud

Création lumière : Grégory Vanheulle

Création vidéo : Christophe Wasksmann

Durée : 1 heure (suivie d’un court débat)

Spectacle conseillé à partir de 12 ans


Théâtre de Poche Montparnasse • 75 bd du Montparnasse • 75006 Paris

Du 8 janvier au 17 mars 2019, du mardi au samedi à 19 heures, dimanche à 15 heures, relâches exceptionnelles les 29 et 31 janvier, 26 février, 8 et 13 mars


Tél. : 01 45 44 50 21

Réservation en ligne

De 10 € à 24 €


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ « Pourquoi mes frères et moi on est parti », d’Hédi Tillette de Clermont‐Tonnerre, Manufacture des Abbesses à Paris, par Aline Bartoli