« Monstre(s) », à partir de Pier Paolo Pasolini et Christophe Pellet, Théâtre à tout prix, Hôp hop hop à Besançon

Monstres- Théâtre-à-tout-prix- Pier-Paolo-Pasolini-Christophe-Pellet-Jean-Michel-Potiron © Francesco Sambo © Francesco Sambo

Qui sont les monstres ? 

Par Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups

« Monstre(s) » déconcerte. Les textes de Pier Paolo Pasolini secouent férocement notre léthargie intellectuelle, tandis que celui de Christophe Pellet dégomme l’entre-soi des institutions théâtrales françaises. En embuscade, le metteur en scène Jean-Michel Potiron (se) manifeste.

Le silence règne, tandis que des phrases des Manifestes de Pasolini circulent sur des papiers rédigés sous nos yeux par une sorte de conférencier impeccable, Mathieu Dion, magnifiquement stoïque, un brin narquois. Quelques gloussements s’élèvent. Signes de gêne peut-être ? À moins que ces rires-là ne manifestent le plaisir de la reconnaissance d’un dispositif déroutant car autoréflexif.

Cela se passe dans les anciens locaux de l’Arsenal, réhabilité en ateliers artistiques et en salles de convivialité par le collectif Hôp hop hop. Que venons-nous y faire ? Chercher une proposition d’avant-garde ?

Visionnaire, Pier Paolo Pasolini interrogeait déjà les paradoxes de nos attentes. En ce qui nous concerne, nous sommes là de notre plein gré, rassemblés dans un lieu de culture alternatif, pas une de ces grandes scènes labellisées et subventionnées. Alors, observons le visage et la posture des autres spectateurs, en face de nous. Certains semblent manifester à l’assemblée qu’ils ont compris : ici, la matière-théâtre se pétrit elle-même. Mais ne s’empêtreraient-ils pas, de la sorte, dans un jeu de connivences ?

Monstres- Théâtre-à-tout-prix- Pier-Paolo-Pasolini-Christophe-Pellet-Jean-Michel-Potiron
© Lin Delpierre

En effet, s’agit-il d’un spectacle réservé à une élite d’ayatollahs du théâtre, ou plutôt d’une incitation à quitter nos activités abrutissantes pour prendre en main notre réveil intellectuel ? On nous prévient : « Ici, il n’y a pas de spectateurs : le théâtre est un » ; « Ne cherchez pas la spécificité du théâtre ni l’idée du théâtre ».

Rituel

Quoi qu’il en soit, la proposition, cérémonielle, en impose à ses hôtes. Ici, les familiers du nouveau théâââtre jouissent. Les autres semblent plus perplexes. Les voici tous pris en tenaille entre deux monstres : d’une part ces auteurs qui hurlent nos lâchetés et réclament notre exigence, de l’autre, les mondains qui feignent de défendre l’avant-garde et perpétuent un copinage médiocre. Le fantôme de l’habitus social de Pierre Bourdieu rôde. Chaque classe sociale chercherait, par ses façons mécaniques d’être, à se reconnaître et se ratifier. Dans cette salle, sommes-nous vraiment prêts à accueillir la « nouveauté totale » ?

Soudain, Jean-Michel Potiron intervient. Maniant avec habileté le sarcasme, jouant de la distance et de la collision, il incarne Thomas Blanguernon. Ce rôle de grand pourfendeur des institutions qui soutiennent l’esprit culturel français et son entregent stérile lui sied à ravir. Là, réside le tour de force politique et philosophique de cette mise en scène. En truffant les Manifestes d’extraits de La Conférence de Christophe Pellet, pamphlet contre les complicités dans le milieu théâtral, le praticien qu’il représente, drapé dans sa droiture et son indignation, avoue aussi son impuissance.

Que faire ?

Monstrueux, nous le sommes si nous plaisantons, si nous refusons la difficulté, si nous crions au scandale, car nous propageons la maladie bourgeoise de la récupération qui vampirise tous et tout. Alternance de sentences à ricochets, de diatribe brutale, de confrontations et de jeux malins, cette passionnante réflexion mouille le maillot. Très grinçante, elle n’hésite pas à rire d’elle-même, à jeter son bébé avec l’eau du bain.

Si le rythme soutenu de la parole nous perd parfois dans les circonvolutions d’une pensée longue et complexe, trop lourde à digérer en simple écoute, c’est qu’il réfute et « dé-montre » les bavardages de l’action scénique. Ici, nulle exposition de cocus, de combats d’épées, d’étreintes. Refus du prêt-à-assimiler, ce manifeste radical, non dénué d’humour, invite à la lecture. 

Stéphanie Ruffier 


Monstre(s), à partir de Pier Paolo Pasolini et Christophe Pellet

La Conférence de Christophe Pellet est édité chez L’Arche

Écrits corsaires de Pier Paolo Pasolini est édité chez Flammarion, Théâtre complet chez Actes-Sud Papiers

Théâtre à tout prix

Mise en scène : Jean-Michel Potiron

Avec : Mathieu Dion et Jean-Michel Potiron

Costumes : Nadia Genez

Durée : 1 heure

Hôp hop hop • Arsenal • 25000 Besançon

Dans le cadre de la programmation Hors tout / hors clous

Du 26 au 30 septembre

De 8 € à 12 €

Réservations par mail

Tournée

  • Mercredi 20 février, à 20 h 30, 48 avenue de Paris à Niort (79), dans le cadre de la programmation d’Art Brouss’ Poils
  • Jeudi 21 février, à 20 h 30, au Centre Dramatique de Village(s), 11, rue des Bateliers à Arçais (79), réservations par mail
  • Vendredi 22 février à 20 h 30, à L’Horizon, Lieu de recherches et de créations artistiques, Chaussée Ceinture Nord La Pallice à La Rochelle (17), réservations par mail ou au 09 80 85 98 36
  • Dimanche 10 mars à 17 heures, lundi 11 mars à 20 heures, à l’hôtel de Vogüé, 8, rue de la Chouette à Dijon (21), dans le cadre du Festival Italiart, réservations par mail ou au 03 80 58 00 03
  • Jeudi 6 juin à 20 heures, dans les combles d’un appartement, Grande Rue à Besançon (25), réservations par mail

À découvrir sur Les Trois Coups :

La conférence de Christophe Pellet, par Vincent Cambier