Cocorico © Céline Aubertain

« Cocorico », de Patrice Thibaud, Théâtre du Rond‑Point à Paris

Chouette ! « Cocorico » est repris au Rond‑Point

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

À la place de « Fair-Play » initialement programmé aux mêmes dates, le duo Thibaud‑Leygnac reprend son premier succès, « Cocorico » qui a déjà réjoui un large public. Que du bonheur !

À l’origine, il était prévu de présenter leur prochaine création : Fair-Play. Il nous faudra encore patienter… Qu’à cela ne tienne ! Avec la reprise de Cocorico, voici l’occasion d’une séance de rattrapage d’un spectacle en passe de devenir un classique. Pour quand l’entrée au répertoire de la Comédie‑Française ?! Créé en 2008, ce spectacle a déjà beaucoup tourné, mais avec son comparse, Philippe Leygnac, Patrice Thibaud joue souvent à guichets fermés. Normal ! Tous deux font se tordre de rire des salles entières. Et c’est bien ce qui a encore des chances d’arriver.

Mime, danseur, acteur, auteur, Patrice Thibaud est un fin observateur du monde, lequel lui inspire mille prétextes de jeu et d’imitation. Le geste avant la parole parce que c’est le langage universel par excellence. Philippe Leygnac, quant à lui, excelle dans la musique : trompette, piano, batterie, joués ensemble ou séparément. Haut la main ! C’est un vrai homme-orchestre, contorsionniste qui plus est, n’hésitant pas à enfourcher son instrument, quand il ne disparaît pas dans une valise.

Thibaud et Leygnac, membres de la famille des « grands du burlesque »

Entre Laurel et Hardy, Tom et Jerry, Tati et Chaplin, les références vont bon train pour ce couple infernal. Car il n’y a pas que le gabarit qui diffère : les tempéraments sont pour le moins opposés. Il ne faut pas se fier à l’apparente bonhommie de ce gus‑là (Patrice Thibaud), ce « Monsieur Tout‑le‑monde », si fier d’être français – cocorico ! – vraiment insupportable face à ce musicien taciturne (Philippe Leygnac), souffre-douleur qui finit toutefois par mener la danse. Course-poursuite, jeu du chat et de la souris, ces drôles d’oiseaux parviennent malgré tout à conjuguer leur talent, faisant surgir une surprenante ménagerie : un coq, une autruche amoureuse, une otarie, le cheval de Lucky Luke, un dompteur et son lion affamé…

Ils font vraiment la paire ces deux‑là ! Les saynètes se succèdent sans temps morts. Si la musique soutient, souligne le propos de la pantomime, le rythme du jeu – la musicalité du corps – joue un rôle primordial. Patrice Thibaud a l’art de camper ses personnages en une mimique, une attitude, un geste. Il nous raconte tout, et bien plus encore, rien qu’avec son corps et ses expressions. Quelle galerie de personnages : une fanfare villageoise avec ses anciens combattants et ses majorettes, un coureur cycliste arrêté par les « poulets », des Indiens et des cow‑boys échappés d’un western d’Ennio Morricone…

Le comédien croque par petites touches, mais ne craint jamais la surenchère. Résultat : ces variations, autant musicales que théâtrales, déclenchent l’hilarité. Avec son art virtuose du mime et son regard décalé, il fait mouche à tous les coups. Les grands y retrouvent leur âme d’enfant, tandis que les petits s’amusent de tant de trouvailles et de facéties. Un plaisir à partager en famille, donc. 

Léna Martinelli


Cocorico, de Patrice Thibaud

Mise en scène : Michèle Guigon, Susy Firth et Patrice Thibaud

Avec : Patrice Thibaud et Philippe Leygnac

Musique : Philippe Leygnac

Lumières : Marie Vincent

Costumes : Isabelle Beaudouin

Photo : © Céline Aubertin

Théâtre du Rond‑Point • 2 bis, avenue Franklin‑D.‑Roosevelt • 75008 Paris

Réservations : 01 44 95 98 21

www.theatredurondpoint.fr

Du 1er au 28 juin 2012 à 21 heures, dimanche à 15 h 30, relâche le lundi

Durée : 1 h 25

29 € | 25 € | 16 € | 10 €

http://www.youtube.com/watch?v=r88LJSSPStI

Des souris et des hommes © Jean-Philippe Évariste

« Des souris et des hommes », de John Steinbeck, espace culturel du Pin‐Galant à Mérignac

« Ce qui importe,
c’est de se parler »

Par Camille Bourleaud
Les Trois Coups

La pièce « Des souris et des hommes », tirée du roman mythique de Steinbeck, s’invite à l’espace culturel du Pin-Galant à Mérignac. Sobre et dynamique, la mise en scène donne à voir l’être humain comme un amas de chair et d’os, de rêves et d’infortunes. Une merveille.

La Californie dans les années 1930. La Grande Dépression a creusé un large trou dans les poches des travailleurs. Deux amis, George Milton et Lennie Small, travailleurs agricoles, vont de ranch en ranch proposer leurs services. Les deux compères nourrissent un rêve en secret : celui d’acheter un lopin de terre pour y couler des jours tranquilles en élevant des lapins. Un rêve rendu inaccessible par les écarts de conduite de Lennie. Incapable de contrôler sa force, ce grand dadais attardé s’attire systématiquement des ennuis. Tour à tour, il étreint trop vigoureusement la fille de son patron en tentant de lui prouver son amour, il se bat avec le fils, il étouffe des animaux à force de caresses. Un jour, tout bascule : il commet l’irréparable.

À peine publié en 1937, John Steinbeck adapte son roman à la scène, comme si chaque chapitre avait en lui les germes d’un acte et par extension d’une pièce. Cela facilite le travail des metteurs en scène Jean‑Philippe Évariste et Philippe Ivancic, qui déploient – avec brio – la tension dramatique du texte d’origine. Le public à peine assis, le rideau s’ouvre et le malaise s’installe. Lennie apparaît, comme un enfant pris les doigts dans le pot de confiture. Sous son blouson, une souris morte, victime de ses grandes mains maladroites. Il n’en faut pas plus au spectateur pour deviner que la pièce finira mal. Alors, il attend, inquiet et fasciné, le moment où les choses vont de nouveau déraper, et les rêves se fissurer.

Pudeur et sobriété

Comme dans le roman, on plonge dans un univers très masculin, où les ouvriers agricoles bombent le torse et se bagarrent à la moindre occasion. Mais cette rudesse masque une grande fragilité. La force des acteurs est justement de rendre perceptibles les failles des personnages par un jeu tout en pudeur et inspiré. On pense à cette scène touchante où George (brillamment interprété par Jean‑Philippe Évariste) explique à l’un des ouvriers pourquoi il voyage avec Lennie : « On s’habitue à quelqu’un et puis on ne peut plus se débarrasser de cette habitude », dit-il avec désinvolture. Mais le spectateur perce le cuir épais de ce gros dur et ressent la profonde amitié qui unit George à son acolyte.

L’histoire se déroule dans un décor d’une grande simplicité, tout à fait adapté à la tonalité générale de la pièce. Quelques planches de bois installées à la verticale au fond de la scène, un seau et des caisses retournées en guise de tables… Ces éléments permettent tout autant de donner naissance à une forêt qu’à la salle commune d’un ranch. À chaque changement de scène, un faisceau de lumière jaillit des coulisses et filtre joliment à travers les planches, au rythme d’une musique gaie et grave à la fois. Ce dispositif scénique, épuré à l’extrême, rappelle le dénuement dans lequel vivent les personnages. Mais il donne aussi du relief au texte, soulignant la conception steinbeckienne de l’existence humaine : une succession d’errements et d’échecs.

Le rideau se ferme et clôt deux heures d’un récital joué sans la moindre fausse note. Deux heures où l’amertume du spectateur, ébranlé par la violence des scènes qui se jouent devant ses yeux, se mêle à l’admiration. Admiration d’une mise en scène poignante, portée par dix acteurs talentueux. Mais aussi du langage de Steinbeck, en résonance avec notre époque, marquée par la crise. Par ce spectacle, les metteurs en scène façonnent une réponse universelle et intemporelle aux maux du quotidien : comme chez Steinbeck, l’essentiel c’est l’Autre. Et l’on repense à cette magnifique tirade d’un ouvrier noir, oublié parmi les oubliés : « Ce qui importe, c’est de se parler, même si on ne se comprend pas. ». 

Camille Bourleaud


Des souris et des hommes, de John Steinbeck

Éditions Gallimard, coll. « Folio », no 37, 1972

Cie En toutes circonstances et Cie Depuis-depuis

01 47 22 36 05 | 06 09 79 11 71

Adaptation : Marcel Duhamel

Mise en scène : Jean-Philippe Évariste et Philippe Ivancic

Direction d’acteurs : Anne Bourgeois

Avec : Jacques Herlin, Philippe Ivancic, Jean‑Philippe Évariste, Gaëla Le Dévéhat ou Emmanuelle Destremau, Jacques Bouanich, Philippe Sarrazin, Emmanuel Dabbous, Bruno Henry, Henri Déus, Hervé Jacobi

Costumes : Emily Beer

Lumières : Jacques Rouveyrollis

Musique : Bertrand Saint‑Aubin

Photo : © Jean-Philippe Évariste

Espace culturel du Pin‑Galant • 34, avenue du Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny • 33698 Mérignac

Site du théâtre : www.lepingalant.com

Courriel de réservation : informations@lepingalant.com

Réservations : 05 56 97 82 82

Le 29 mai 2012 à 20 h 30

Durée : 2 heures

« Marinai, profeti e balene » © Elettra Mallaby

« Marinai, profeti e balene », de Vinicio Capossela, Casino de Paris

Dans l’œil du cyclone

Par Lise Facchin
Les Trois Coups

Il nous avait dit au cours de son entretien qu’il voulait laisser part à l’imaginaire des spectateurs pour accomplir ensemble un voyage en mer. Loin d’être une métaphore, le spectacle-concert que Vinicio Capossela a donné au Casino de Paris est un voyage dans le temps du mythe et dans la chair du marin. À tel point que, sortant de la salle de concert, on éprouve un instant la curieuse nostalgie de la houle.

Lorsque le rideau se lève, la scène est bordée de gigantesques côtes de baleine, comme prise dans l’étau d’une carcasse. On a déjà l’ombre du blanc cétacé d’Herman Melville. Une lumière chaude tombe sur le devant de la scène, et la première chanson, Billy Budd, est un blues empli de la douce désespérance louisianaise, complainte du condamné à mort. L’accompagnement, rythmé par le bruit de chaînes que l’on traîne au sol, évoque immédiatement les files d’esclaves sur les docks qui marchent vers la panse des bateaux. Immédiatement, le chanteur est dans son rôle. Pas de transition au décollage. Dès les premières secondes, on a la certitude que ce qui nous attend sera grand.

Du Cyclope au kraken 1 en passant par Moby Dick, Calypso et Job, tous les personnages de la mer sont évoqués avec une intelligence bouleversante. Passent sur la scène de terribles créatures en ombres chinoises, des boucs ivres de vin, le terrible Léviathan, un cirque de monstres… Et moi qui croyais être résolument à l’abri du chant des sirènes, immunisée tant par ma condition de femme que par la force de mon caractère, j’ai donné dans le panneau du charme gracile, aérien et presque nu de Pryntyl la naïde. L’innocence du regard, l’élégance toute de légèreté de sa démarche, les pas exquis de sa danse abritant ses seins brillant d’écume et une chute de reins à perdre le sens commun derrière deux grands éventails de plumes, ont précipité tout l’auditoire dans la noyade béate.

Le désespoir aux bras vides

Capossela, aussi comédien qu’il est chanteur, distille les émotions de la vie marine : la calme solitude des jours sans vent sous l’écrasant ciel aux étoiles sans nombre, le désespoir aux bras vides, l’ivresse virile des soirs où le rhum abonde, et la faiblesse des hommes toujours à l’épreuve des flots et de ses dangers. Au travers des personnages, c’est l’archétype qui transparaît, le héros toujours humain, et la beauté des failles, des rugosités. Avec des accessoires farfelus et magnifiques et des jeux de voix d’une richesse toujours juste, les chansons se font monde. Capossela, un aède toujours délicat jusque dans la violence.

« Marinai, profeti e balene » © Elettra Mallaby

« Marinai, profeti e balene » © Elettra Mallaby

Que dire alors des musiciens ? Leur contribution à l’érection des mondes de Marinai, profeti e balene est, on s’en doute, indispensable. Ils sont une huitaine, jouent d’instruments innombrables aux sonorités étranges : scie musicale, marimbula, glokenspiel, mellotron, ondes Martenot… Ceux des flots également : la harpe, la flûte, la lyre, et… l’eau ! Cette bande d’ingénieurs de la musique a sorti de son chapeau toutes sortes d’inventions mélodiques extraordinaires, donnant aux sons une consistance et une profondeur toutes charnelles. Et les hommes entrent dans le jeu de la marine, et quand leur capitaine est sur la proue, sur la première rangée de fauteuils d’orchestre… ils sont bel et bien l’équipage d’un rafiot sur la dune des flots.

Alors bien sûr, oui, Tom Waits 2. Oui. Mais on est au‑delà. Le rockeur américain est un chercheur d’ambiances, de bruits, de sons toujours nouveaux. Mais il n’est pas faiseur de mondes. La scène n’est pas pour lui un lieu de création particulière : il ne fait que des récitals. Pas Capossela. Capossela, lui, fait surgir de scène des mondes comme le Hollandais volant émerge des flots, vous terrassant d’émotions, d’images et de rêves. 

Lise Facchin

  1. Le kraken est une créature fantastique issue des légendes scandinaves médiévales. Il s’agit d’un monstre de très grande taille et doté de nombreux tentacules. Dans ses rencontres avec l’homme, il est réputé capable de se saisir de la coque d’un navire pour le faire chavirer, faisant ainsi couler ses marins, qui sont parfois dévorés. Sa légende a pour origine l’observation de véritables calmars géants dont la longueur a été estimée à 13‑15 mètres, tentacules compris. Ces créatures vivent normalement à de grandes profondeurs, mais ont été repérées à la surface et auraient « attaqué » les navires.

Il est très probable que ces légendes soient des histoires vraies exagérées, et que le kraken soit en réalité un calmar géant. En effet, ces derniers peuvent mesurer jusqu’à 20 mètres de long, et laissent de grosses cicatrices aux cachalots qui les chassent.

  1. On surnomme Capossela tant qu’on peut et depuis très longtemps le « Tom Waits italien ». Ne serait‑il pas temps de trouver autre chose et d’honorer l’artiste d’un titre qui serait véritablement sien ?

Marinai, profeti e balene, de Vinicio Capossela

www.viniciocapossela.it

Casino de Paris • rue de Clichy • 75009 Paris

01 44 85 40 40

Métro : Trinité (ligne 12) ou Blanche (ligne 2)

Site : www.casinodeparis.fr

Durée : 1 h 30

Tarifs de 45 € à 30 €

Photos : © Elettra Mallaby

Samuel Beckett, Paris, 1985

« Oh les beaux jours », de Samuel Beckett, Célestins Théâtre de Lyon

Rien qu’une voix joyeuse

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

« Oh les beaux jours », œuvre célébrissime de Beckett, est représenté, après Paris, aux Célestins de Lyon.

C’est une de ces pièces dont Samuel Beckett a durablement imprimé les plateaux, qui ont profondément marqué la littérature, qui se sont élevées au rang de mythe. Une pièce pour un acteur, en l’occurrence une actrice, immortalisée par Madeleine Renaud, condamnée à l’immobilité, à la mort lente et à la disparition, car enfoncée dans le sable, au début jusqu’à la taille, puis jusqu’au cou durant la deuxième partie du spectacle.

Autrement dit, sur le vaste plateau ne vit qu’une voix, une petite voix ne s’adressant qu’à elle‑même (ou presque, puisque le mari de Winnie, Willie, passe le plus clair de son temps à dormir, du moins quand son épouse lui en accorde le droit…). Et puis non, finalement, un interlocuteur, même illusoire, même aussi inexistant, aussi décevant que Willie, c’est ce qui permet d’entretenir une conversation, fût-elle un monologue… Le rideau ne se ferme d’ailleurs qu’à la disparition voulue du mari : tout est dit…

Il y aurait beaucoup à dire sur cette Winnie, ce dernier exemplaire d’humanité perdu dans un monde désert, maintenue au sol par son propre poids, enkystée, prisonnière d’une gangue de sable fossilisée, immense coquille d’huître qui ne lâche pas sa proie, trouvaille du décorateur Gérard Didier : son bavardage futile, ses préoccupations terre-à‑terre, sa méthode Coué pour survivre. Sur son courage aussi, sa volonté de « se tenir », qui passe par de tout petits gestes quotidiens (se laver les dents, veiller à ne pas s’empâter…), ainsi que cette élégance de l’esprit et du cœur qui lui fait transformer une vie misérable en source d’émerveillements.

Le courage des oiseaux dans le vent d’hiver

Compte tenu de l’excellence des actrices dont le nom est resté attaché à ce personnage, le pari était risqué. C’est peu dire pourtant que Catherine Frot le réussit haut la main. Engluée dans sa coquille, elle joue les sirènes, minaude, s’amuse de tout… Devant la toile peinte qui fait office de ciel balayé par les vents, fondu dans un espace désertique, elle fait front, et son désir de vivre est complètement bouleversant.

Difficile de trouver plus éloignée qu’elle pour dire ce texte noir qui laisse bien peu de place à la vie. Et pourtant elle est rayonnante et même drôle… Dommage que le public dans la salle soit pétrifié par le respect dû à ce texte… J’ai souvent eu l’impression qu’il n’osait pas rire, qu’il ne s’autorisait pas à se laisser aller. Oui, dommage, car c’est sans doute là la grande réussite de Catherine Frot : jouer ce texte innocemment, insolemment, en révéler les sucs cachés, restaurer sa dimension comique qui n’exclut pas, loin de là, sa grandeur et sa réserve d’émotion… 

Trina Mounier


Oh les beaux jours, de Samuel Beckett

Les éditions de Minuit, Oh les beaux jours, suivi de Pas moi, 1963, 96 pages, 6,50 €

Mise en scène : Marc Paquien

Avec : Catherine Frot, Pierre Banderet

Assistante à la mise en scène : Martine Spangaro

Collaboration artistique : Élisabeth Angel‑Perez

Décor : Gérard Didier

Lumières : Dominique Bruguière, assistée de Pierre Gaillardot

Costumes : Claire Risterucci

Maquillages : Cécile Kretschmar

Régie générale : Cathy Pariselle

Régie lumières : Pierre Gaillardot

Régie son : Patrice Fessel

Sculpture du décor : Anne Leray

Peinture du décor : Didier Courrel

Photo : Samuel Beckett, Paris 1985 © D.R.

Célestins Théâtre de Lyon • 4, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon

www.celestins-lyon.org

Réservations : 04 72 77 40 00

Du 30 mai au 9 juin 2012 à 20 heures, dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 30

De 8,5 € à 34 €

l’Art de la fugue © Maxime Dos

« l’Art de la fugue », de Yoann Bourgeois et Marie Fonte, le Monfort à Paris

Un rêve éveillé où le cœur bat et l’œil boit

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Yoann Bourgeois s’inspire de « Die Kunst der Fuge », l’œuvre testamentaire de Bach pour créer une partition virtuose, réglée comme du papier à musique, mais surtout belle à couper le souffle. Nous voici suspendus proprement entre ciel et terre… comme touchés par la grâce.

Yoann Bourgeois n’est pas un débutant : formé à l’école du Cirque Plume, il travaille ensuite avec Maguy Marin, ou, plus récemment Mathurin Bolze. Depuis des années, il propose un cirque libéré des carcans de l’univocité, et de l’impératif de la performance. Il élabore ainsi une esthétique tout à fait singulière où le jeu de forces entre le corps et les objets est fondamental, comme le sont encore le point d’équilibre et la chute. C’est bien le cas aujourd’hui avec l’Art de la fugue. En effet, à la manière d’enfants, Yoann Bourgeois et sa partenaire, Marie Fonte, transforment et déforment sans fin un immense cube : « objeu » et « objoie » 1. Ils le déconstruisent peu à peu, comme ils ont auparavant apprivoisé la partition de Bach. Yoann Bourgeois file d’ailleurs cette analogie entre la figure de cirque et le contrepoint musical.

Et le projet est si abouti que dans les toutes premières minutes du spectacle, on peut même s’en sentir effrayé. Harmonie en noir et blanc qui rappelle les touches du piano, fluidité des costumes, pureté des lignes du bois, gestes réglés comme du papier à musique : rien ne semble laissé au hasard. Et cette perfection admirable aurait sans doute quelque chose d’étouffant si, à un moment insaisissable, le théorème ne devenait poème, et la virtuosité, magie. Au début du spectacle, la pianiste Célimène Daudet, qui interprète avec humilité l’œuvre de Bach, ouvre en un geste délicat le piano, et une lumière irréelle semble alors en émaner. Plus tard, c’est la grâce de Marie Fonte et de Yoann Bourgeois qui fait irradier à son tour le spectacle. Alors, ce dernier n’est plus seulement beau comme un rêve de pierre.

Comme la rencontre fortuite sur la scène entre la musique, un trampoline et deux danseurs

Nous basculons de fait « à l’extrême limite des jeux de vertige et de simulacre » 2, car les deux danseurs défient, à proprement parler, l’entendement. Ils ne semblent plus assujettis aux lois de l’apesanteur, mais suspendus entre ciel et terre : leurs chutes contiennent leurs rétablissements, leurs trajectoires n’ont pas de fin, et un escalier magnifique ne les mène nulle part. Si l’espace ne se métamorphose plus alors, c’est que nous sommes arrivés dans un autre monde, aux espaces infinis : celui des rêves. Il y a de quoi avoir le vertige. Une image en appelle mille autres. On songe peut‑être aux toiles de Chirico avec ses silhouettes égarées, et au surréalisme en général. Ici, en effet, plus de barrière entre le songe et la veille, non plus qu’entre la musique, les arts du cirque et la danse.

Mais c’est peut‑être la référence cinématographique qui s’impose, tant jusqu’ici c’est le 7e art qui avait réussi à figurer l’impossible, l’impensable : hommes en vol, mouvement arrêtés, illusions optiques magnifiques. Ainsi, certains en voyant la belle silhouette désinvolte de Yoann Bourgeois ou celle de Marie Fonte, en équilibre sur un pied puis l’autre, penseront à Pierrot le Fou. Il y a quelque chose du Charlot des Temps modernes dans la lutte que mène Yoann Bourgeois contre un praticable, quelque chose du cinéma constructiviste dans l’incroyable machinerie scénographique, une réminiscence peut‑être des Ailes du désir quand le duo se trouve perché.

Rendre ses ailes

D’ailleurs, comme dans le film de Wim Wenders, les anges étranges de l’Art de la fugue semblent faire le choix ultime de l’humanité. C’est ce qui est, selon nous, le plus beau. D’abord, l’ironie, l’autodérision s’invitent. Yoann Bourgeois, de temps à autre en révélant de manière délibérée les rouages de son mécanisme, en faisant des clins d’œil au public, rappelle en effet qu’il joue pour lui, généreusement. Ensuite, le spectacle ne fait pas que traiter du jeu entre l’homme et l’objet, mais il raconte quelque chose du rapport de Lui à Elle, de l’un à l’autre. Parmi les plus belles scènes, il y a ainsi ces querelles stylisées, ces étreintes portées, que l’on croit avoir vécues en vrai ou en rêve.

Enfin, Marie Fonte et Yoann Bourgeois nous font le présent de leur fragilité. D’anges, ils acceptent de se faire hommes. C’est pourquoi nous n’avons pas de bouquet final. Mais c’est paradoxalement la plus belle fleur. Car nous prenons alors encore plus conscience de la prouesse à laquelle nous avons assisté. Rêveurs éveillés, nous avons vécu durant un peu plus d’une heure, bercés par la beauté de la musique, un rêve de cirque. 

Laura Plas

  1. Jeu de mots de Francis Ponge.
  2. L’expression est de Yoann Bourgeois, on la trouve sur le site de la compagnie qui présente de très beaux textes (à lire).

l’Art de la fugue, de Yoann Bourgeois et Marie Fonte

Cie Yoann‑Bourgeois • 3, rue du Vieux‑Temple • 38000 Grenoble

06 75 87 71 29

Conception et mise en scène : Yoann Bougeois, avec la collaboration de Marie Fonte

Regard extérieur : Vincent Weber

Interprètes : Yoann Bougeois et Marie Fonte

Pianiste : Célimène Daudet

Musique : Die Kunst der Fuge de Jean‑Sébastien Bach

Scénographie : Goury, Yoann Bourgeois, Marie Fonte

Lumière : Caty Olive

Son : Antoine Garry

Costumes : Ginette

Direction technique : Pierre Robelin

Régisseur lumière : Alain Balley

Régisseur son : Sébastien Riou

Photo : © Maxime Dos

Constructeur décors : Techniscène, Ateliers de construction du C.D.N.A.

Le Monfort • 106, rue Brancion • 75015 Paris

Réservations : 01 56 08 33 88

Site du théâtre : www.lemonfort.fr

Du 22 mai au 9 juin 2012, du mardi au samedi à 20 h 30

Durée : 1 h 5

25 € | 16 €