« Ridiculum vitae », d’après Jean-Pierre Verheggen et Jacques Bonnaffé, Théâtre des Carmes à Avignon

Marie Thomas dans « Ridiculum vitae » de Jacques Bonnaffé et Jean-Pierre Verheggen © Jean Barak Marie Thomas dans « Ridiculum vitae » de Jacques Bonnaffé et Jean-Pierre Verheggen © Jean Barak

Anarchisez-vous !

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups 

En adaptant les textes des poètes Jacques Bonnaffé et de Jean-Pierre Verheggen, Michel Bruzat renouvelle son manifeste anarco-poétique pour une pratique olympique de la « langue d’Escampette ».

Chaque année, Vincent Cambier, le fondateur du journal, piaffait d’impatience en guettant la venue de Michel Bruzat. Le metteur en scène présente cette année à Avignon un nouveau spectacle, invitant à « extravaguer ». Comme Vincent autrefois, j’ai donc foncé et j’ai été ravi.

D’abord, il y a Marie Thomas. Dans ce nouveau spectacle, l’actrice remarquable nous invite à la débauche pour ne « jamais entrer en poésie comme on entre en religion », pour jouir ensemble du « péché de chair linguistique ». Elle ne lésine pas sur la vitalité de la vie et vide le sac à mots dans les pas d’Artaud et de Beckett, ne craignant pas de rater encore pour rater mieux.

Sur une partition de Jacques Bonnaffé et du poète Jean-Pierre Verheggen, un « Prévert de la Belgique », mise en forme par Michel Bruzat, Marie Thomas donne du corps à l’ouvrage, en amatrice de circonlocutions chérissant les joies du parler. Quand Marie Thomas entre en scène, elle sait qu’Artaud a raison et que « la langue, c’est de la viande ».

Marie Thomas dans « Ridiculum vitae » de Jacques Bonnaffé et Jean-Pierre Verheggen © Jean Barak
Marie Thomas dans « Ridiculum vitae » de Jacques Bonnaffé et Jean-Pierre Verheggen © Jean Barak

Oxygénons

Pourtant, quand elle se pointe en salle, avec son air de première adjointe municipale à la culture et à la communication, pour un discours quasi-protocolaire, rien ne laisse présager son lyrisme échevelé. Or l’édile peu à peu dérape, happée par la poésie comme par la faim, la soif, le désir ou l’ivresse. Elle était devant le rideau de scène qui, soudain, s’ouvre. Derrière, un pianiste – Benoît Ribière – sur une estrade éclairée d’une guirlande, envoie la musique, avant toute chose ! Et « Oxygénons ! Sans nous gêner ».

S’ensuit un monologue halluciné et ravigotant contre l’esprit de sérieux, contre les hygiénistes du bon mot, contre les académichiens de garde de la langue – « L’Académie ? Vingt cadavres debout discutent de l’orthographe du mot macchabée. Vingt autres Membres déturgescents se livrent à de savants calculs de probabilité sur les chances de survie du point d’interrogation final ». Et oui à l’échec à répétition, à l’échec réussi, à l’ironie au carré, oui à « l’idiotie à coulisse et la traviole trois étoiles » !

Depuis longtemps, Michel Bruzat met en scène Marie Thomas, dans Histoire de Marie par exemple et récemment dans Comment va le monde ?. Esprit Dada lecteur d’Artaud, rêveur et esthète, il a conçu son spectacle comme un « appel d’air », cherchant partout entre les lignes les bouffées de liberté. Michel Bruzat proclame une nouvelle fois « sa haine de la poésie affadie ». Il n’a qu’une injonction mais elle dédit magnifiquement toutes les autres : « Anarchisez-vous ! » 

Cédric Enjalbert


Ridiculum vitae, d’après Jean-Pierre Verheggen et Jacques Bonnaffé

Théâtre de la Passerelle

Adaptation et mise en scène : Michel Bruzat

Avec : Marie Thomas

Piano : Benoît Ribière

Costumes : Dolores Alvez-Bruzat

Lumières : Franck Roncière

Durée : 1h05

Théâtre des Carmes-André-Benedetto • 6, place des Carmes • 84 000 Avignon

Du 6 au  25 juillet  2018  à  14 h 50

De  13  € à 19  € 

Réservations :  04 90 82 20 47


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