Réversible © Alexandre Galliez

« Réversible », des 7 Doigts de la main, le Bataclan à Paris

Talent irréversible

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Après le succès de « Traces », « la Vie », « Psy », « Séquence 8 » et « Cuisine et confessions », le collectif Les 7 Doigts de la main revient à Paris, avec un excellent spectacle, véritable hymne à la vie qui sied bien à la salle du Bataclan.

Hommage aux anciens ! En ouverture et en prélude, chaque interprète évoque un moment décisif de sa vie avec ses ancêtres. Et si le passé était la clé de notre avenir ? En se plongeant comme jamais dans leurs histoires familiales, les artistes de Réversible partent à la rencontre de leurs aïeux, dévoilant des pans entiers de leur vie personnelle qui ont changé, d’une manière ou d’une autre, leur façon d’aborder l’existence.

Un voyage à travers le temps et l’espace, depuis les racines jusqu’à l’éclosion de la personnalité. Un voyage souvent traversé par l’amour. Rencontres heureuses et rendez-vous manqués sont en effet prétextes à de beaux numéros.

Aérien, mât chinois, anneaux chinois, équilibre, roue allemande, planche coréenne, jonglerie… Les disciplines de cirque sont presque toutes là. Avec des numéros très modernes, comme celui de skate et un époustouflant duel à bascule et sur tremplin. Du cirque mais pas de piste. Dans un dispositif frontal, le décor est composé de façades coulissantes de maison. Les interprètes traversent portes et fenêtres comme les époques, volent littéralement d’un panneau à un autre.

Virtuosité et burlesque

Car, sur scène, les murs valsent. À travers le trou de la serrure, le spectacle observe les vies de ces huit hommes et femmes, leurs pensées, leurs émotions et les désirs cachés derrière les murs. Tour à tour, les personnages dissimulent ou révèlent leur intimité. La réversibilité du temps et de nos comportements, en somme. Et cela donne de savoureux moments, souvent drôles. Côté pile et côté face.

D’abord, les mots fusent. Puis, les corps évoluent sur l’excellente bande musicale originale. Chorégraphié efficacement, le spectacle est d’ailleurs d’une grande fluidité. Le rythme trépidant. On en sort renversé. De Bach à Johnny Mercer, la musique mâtinée de rap, rock et R&B joue un rôle important, injectant aussi de la poésie quand le public a besoin de reprendre son souffle.

Pas de démonstration de force pour autant. Le mélange des genres est au service de la narration. Les interprètes – tous d’un haut niveau – sont non seulement des acrobates et des jongleurs exceptionnels. Ils sont également capables d’endosser un rôle. La distribution est parfaite et les membres de cette compagnie sont toujours aussi soudés. Comme les sept doigts de la main.

Un très bon spectacle à ne pas rater, donc. Cette approche généalogique met en lumière la méconnaissance souvent flagrante de notre passé, cela de façon légère et profonde, tout à la fois. Avec constamment une grande exigence dans la qualité des numéros. Bravo ! 

Léna Martinelli

Lire aussi Entretien avec Lucas Boutin, acrobate dans « Traces » des 7 Doigts de la main, repris à Bobino à Paris.


Réversible, Les 7 Doigts de la main

Site : www.7doigts.com

Mise en scène : Gypsy Snider

Assistante à la mise en scène : Isabelle Chassé

Avec : Maria del Mar Reyes, Vincent Jutras, Jérémi Lévesque, Natasha Patterson, Hugo Ragetly, Julien Sillliau, Émilie Sillliau, Emi Vauthey

Photo : © Alexandre Galliez

Le Bataclan • 50, boulevard Voltaire • 75011 Paris

Réservations : https://www.bataclan.fr/fr/billetterie

Site du théâtre : https://www.bataclan.fr/

Du 28 février 2017 au 1er avril 2017, du mercredi au samedi à 20 h 30, séance supplémentaire le samedi à 16 h 30

Durée : 1 h 10

De 35 € à 60 €

Tournée :

Le 4 juillet 2017, au Merise, Trappes (78)

7 juillet 2017 au 8 juillet 2017, au C.N.C.D.C.-Scène nationale d’Ollioules (83)

Bande-annonce : https://www.youtube.com/watch?v=fW017aKzsDE

Billet de Morgane Patin, journaliste aux « Trois Coups », suite aux attentats en France

Tuer la Barbarie

Par Morgane Patin
Les Trois Coups

« La pendule, sonnant minuit, / Ironiquement nous engage / À nous rappeler quel usage / Nous fîmes du jour qui s’enfuit : / – Aujourd’hui, date fatidique, / Vendredi, treize, nous avons, /Malgré tout ce que nous savons, / Mené le train d’un hérétique. » Baudelaire, « l’Examen de minuit ».

Il fallait le faire. Samedi 14 novembre 2015. Pénétrer dans une salle de spectacle. Aller écouter un concert. Oui, nous ne voulions pas chanter, rire. Bien sûr que nous pleurions. Mais cela était nécessaire. Il était impératif de dire « non ».

Vendredi 13 était dans tous les regards. Et entrer dans cette salle rongeait de douleur. Car c’était reconnaître que vouloir vivre faisait de chacun de nous une cible. Cela aurait pu être toi, cela aurait pu être moi. Cela aurait pu être vous que j’aime qui vous seriez trouvés là-bas. Et la peur m’a étreinte tant que je n’ai pas su que je pourrais tous, encore, vous serrer dans mes bras. C’était eux que je ne connaissais pas. Mais la tristesse n’en est pas moins logée au creux de mon ventre. Car ce que l’on a assassiné, c’est un peu toi, un peu vous, un peu moi, et tous ces lendemains que tout à coup nous ne concevons pas. Et voilà que je pleure, car je ne sais plus maintenant ce en quoi je crois.

C’est pour tout cela qu’il fallait entrer dans cette salle, écouter la musique même si le cœur n’y était pas, se gorger de poésie. Car en ce jour elle est le seul rempart que nous pouvons élever contre la barbarie. Et puis il fallait conjurer le mauvais sort, exorciser nos angoisses noueuses, communier loin des dieux. Évidemment, le verre que nous avons partagé avait le goût de la mort, la main que nous avons serrée était lourde d’hésitation, le sourire que nous avons arboré était amer. Nous aurons encore peur, cela ne fait pas le moindre doute. Nous aurons encore mal, cela nous le savons.

Mais puisque résister est l’unique voie que nous pouvons suivre, suivons-la. Acceptons-la. Notre résistance tient en ce qui fait notre force, cette force que l’on a voulu assassiner lâchement. Celle de boire un verre, d’aller écouter le groupe qui nous est cher, de sortir, de partager avec insouciance ces moments qui donnent de la saveur à la vie.

Nous continuerons. Pour ceux qui sont tombés parce qu’ils vivaient une vie que nombre de nos frères nous envient. Nous nous relèverons. Et même les larmes aux yeux, nous vivrons cette vie qui a conduit des innocents à une mort barbare. Nous sortirons, nous viderons des verres, nous irons au spectacle, et nous continuerons de croire, toujours, à l’amour. Nous relèverons le défi que nous laissent aujourd’hui nos amis qui sont partis. Nous relèverons le défi de la vie.

Et pour ne pas les oublier, pour porter haut leurs couleurs, nous nous souviendrons que nous devons aimer encore. 

Morgane Patin