« Victor ou les enfants au pouvoir » de Roger Vitrac – Mise en scène de Christian Schiaretti © Michel Cavalca

« Victor ou les enfants au pouvoir », de Roger Vitrac, Théâtre national populaire à Villeurbanne

À la famille comme à la guerre

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Pour tirer sa révérence en beauté, Christian Schiaretti, qui achève son mandat à la tête du Théâtre national populaire (T.N.P.), se tourne vers Roger Vitrac et « Victor et les enfants au pouvoir ».

Le maître du T.N.P. a peu œuvré dans le registre du comique, si l’on omet une mise en scène d’Ubu Roi d’Alfred Jarry. Il a plus volontiers laissé sa trace avec Claudel ou Strinberg, mais ce Victor est de bonne composition.

Rappelons l’intrigue, s’il est possible. Un enfant de neuf ans à la stature de géant – un mètre quatre-vingts, ce qui le met sur un pied d’égalité avec les adultes – jouit d’une intelligence hors norme. Il découvre, le soir de son anniversaire, que son père couche avec une amie de sa mère, mariée à un homme sujet à des crises de violence incontrôlables, dès qu’il entend parler de politique. Il n’en faut pas plus à Victor pour démontrer avec férocité l’hypocrisie du microcosme bourgeois. Et pour décider de mourir le soir-même.

Esther, la fille de l’autre couple, plus jeune et plus « normale », lui donne la réplique. Elle enchaîne les caprices et fait éclater des vérités nullement bonnes à dire. La pauvre enfant reçoit beigne sur beigne, pour des motifs bien obscurs. En bref, les enfants insultent leurs parents qui les battent comme plâtre dès qu’ils le peuvent, et se plaignent de leurs rejetons le reste du temps.

Interpréter des enfants au théâtre est difficile et risqué. C’est pourtant le meilleur atout de ce spectacle. David Mambouch interprète Victor remarquablement, en enfant dont la clairvoyance précoce constitue un poison sourd et efficace, doublé d’un petit roi arrogant qui ne doute de rien. Mais la vraie surprise vient de Corinne Martin. Elle campe avec virtuosité un personnage de fillette odieuse et touchante, à la voix stridente que personne n’écoute, condamnée à se choisir d’autres parents.

« Victor ou les enfants au pouvoir » de Roger Vitrac – Mise en scène de Christian Schiaretti © Michel Cavalca

« Victor ou les enfants au pouvoir » de Roger Vitrac, mise en scène de Christian Schiaretti © Michel Cavalca

Rire ou pleurer ?

Ce monde évolue dans la violence. On y parle de guerre, même si celle que choisit Christian Schiaretti se situe bien loin de celle de Vitrac. La guerre d’Algérie remplace celle de 1914, sans donner matière à d’autre réflexion qu’inconvenante. Des années après, on méprise toujours la bonne venue des colonies, tenue de servir vingt-quatre heures sur vingt-quatre (bonne idée que de l’habiller d’un boubou, la rendant encore plus exotique !). Les relations extra-conjugales ne sont guère plus tendres que la vie de couple.

Dans cette mise en scène sans complaisance, Christian Schiaretti prend un malin plaisir à démonter les faux-semblants de la société patriarcale. L’incongruité des propos (une bourgeoise pétomane et un général pédophile) et la légèreté de boulevard avec laquelle tous les sujets sont traités font jaillir le rire où il vaudrait mieux pleurer.

Le décor intelligemment conçu par Fanny Gamet, simplement marqué au sol, évite enfin tout ce qui pourrait enfermer les personnages. Ils vivent à vue. Rien n’est caché, ni les toilettes ni la chambre à coucher. Même la télévision dresse son écran transparent entre les acteurs et le public. À mesure que la bienséance craque, le sol se fendille et s’écarte comme sous l’effet d’un véritable tremblement de terre. Ce dont il s’agit effectivement ! 

Trina Mounier


Victor ou les enfants au pouvoir, de Roger Vitrac

Mise en scène : Christian Schiaretti

Avec : Olivia Balazuc, Olivier Borle, Philippe Dusigne, Ivan Hérisson, Safourata Kaboré, Kenza laala, Clémence Longy, David Mambouch, Corinne Martin, Juliette Rizoud

Teaser vidéo

Photo © Michel Cavalca

Théâtre national populaire • 8, place Lazare-Goujon •69100 Villeurbanne

Du 7 au 30 mars 2019 à 20 heures, le jeudi à 19 h 30, le dimanche à 15 h 30, relâche le lundi

Réservations : 04 78 03 30 00

Durée : 2 heures

De 9 € à 25 €

« Smoke Rings », d’après « Ring » de Léonore Confino © DR

« Smoke Rings », d’après « Ring » de Léonore Confino, Théâtre Michel à Paris

Acteurs en liberté

Par Bénédicte Fantin
Les Trois Coups

La Compagnie du Libre Acteur livre une adaptation « immersive » du texte « Ring », de l’autrice contemporaine Léonore Confino. Le public est invité à déambuler dans le Théâtre Michel pour vivre au plus près des comédiens une succession de saynètes autour d’un thème commun : le couple. Du jeu grandeur nature !

Le terme de « spectacle vivant » n’a jamais mieux porté son nom que lors d’expériences théâtrales immersives, comme celle proposée par la Compagnie du Libre Acteur. Scindé en deux groupes, en fonction de la couleur de la rose distribuée à son arrivée, le public assiste à des scènes différentes jusqu’à se rejoindre dans des espaces communs, pour certains temps forts du spectacle. L’éclatement de l’espace rejoint celui des couples qui, pour la plupart, s’entre-déchirent sous nos yeux. Depuis le bar jusqu’au hall d’accueil, en passant par les coulisses et la scène du Théâtre Michel, chaque lieu fait naître des situations tragi-comiques autour de duos amoureux sans cesse renouvelés.

Le dispositif ne laisse pas indifférent et questionne la place du spectateur, sans jamais le mettre mal à l’aise. Il y a bien des moments de trouble, notamment au début lorsqu’on ne distingue pas bien encore qui est acteur et qui ne l’est pas. Mais au fil des saynètes, la proximité avec les comédiens donne lieu à un espace de complicité partagée plus qu’à un sentiment de voyeurisme.

« Smoke Rings », d’après « Ring » de Léonore Confino © DR

« Smoke Rings », d’après « Ring » de Léonore Confino © DR

Pris sur le vif

Les huit acteurs incarnent une succession de personnages, reflétant ainsi les multiples facettes d’un couple. L’urgence de leur jeu alliée à la nécessaire synchronisation des deux itinéraires empruntés par le public participe du rythme du spectacle. Galvanisés plus que décontenancés par la proximité des spectateurs, les comédiens jouent chaque scène avec un investissement total. Les couples sont souvent surpris dans des moments de crise mais la tension quasi permanente est habilement nuancée par de beaux moments d’accalmies, notamment lors de passages chantés ou de scènes comiques imparables.

Car le texte de Léonore Confino brille par son humour souvent caustique, voire franchement noir. La plupart des scènes sont directement extraites de Ring, mais certaines ont été écrites spécialement pour la compagnie, notamment celles en lien avec le thème de la grossesse, directement inspirées par un membre de la troupe. Ces comédiens de haut vol, rompus aux codes du théâtre immersif, insufflent toute la vie déjà contenue de manière latente dans le texte de Léonore Confino. Une expérience théâtrale hautement recommandable ! 

Bénédicte Fantin


Smoke Rings, d’après Ring de Léonore Confino

« Ring » est publié aux éditions de L’Œil du Prince

Mise en scène : Sébastien Bonnabel

Assistante mise en scène : Laura Mariani

Avec : Marie Combeau, Marine Dusehu, Marie Hennerez, Pascale Mompez, Eric Chantelauze, Philippe De Monts, Stéphane Giletta et Emanuele Giorgi

Création lumière : Pierre Jouvion

Costumes et accessoires : Julia Allègre

Photo © DR

Théâtre Michel • 38, rue des Mathrurins • 75008 Paris

Réservations ouvertes jusqu’au 29 avril 2019, le lundi à 20 h 30 uniquement

Durée : 1 h 30

De 27 € à 39 €

Réservations : 01 42 65 35 02


À découvrir sur Les Trois Coups :

Parlons d’autre chose, de Léonore Confino, par Élisabeth Hennebert

Building, de Léonore Confino, par Élisabeth Hennebert

« Maja » de Maud Lefebvre © C.Fessy

« Maja », de Maud Lefebvre, Théâtre de la Renaissance à Oullins

Né sous X

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Après « Cannibale » et « La Crèche », le Collectif X présente « Maja », un conte très sombre pour dissiper les malentendus entre parents et enfants.

Maja est un garçon de 10 ans. Il est aussi le narrateur. Il nous raconte l’histoire de son père de son point de vue, mais des années plus tard. Ils vivent heureux avec sa mère, malgré sa nature fantasque qui suggère une instabilité. Est-ce de cette fragilité qu’elle meurt ? Toujours est-il qu’elle disparaît, laissant un vide énorme, emportant avec elle la légèreté et la joie. Elle abandonne un homme qui n’a plus d’autre force que de souffrir et un enfant qui se retrouve doublement abandonné, doublement seul.

Le spectacle ménage un huis clos sur lequel pèse l’ombre de l’aimée, dont personne ne peut parler et qui prend toute la place. Le père essaie d’être bon, sans jamais y arriver. Le moindre grain de sable le fait sortir de ses gonds et la violence surgit à l’improviste. Elle emporte l’enfant. Une disparition que le père impute au loup qu’il ne cesse de pourchasser. Un monde onirique s’installe alors, évoquant cette violence par l’intermédiaire d’une chorégraphie sauvage et de marionnettes. Comment mieux parler de l’innommable, des fantasmes qui nous hantent et nous animent ?

« Maja » de Maud Lefebvre © Clément Fessy

« Maja » de Maud Lefebvre © Clément Fessy

Les blessures de l’absence

Maud Lefebvre construit un spectacle plein de sensibilité et tout en pudeur. Puissant aussi. Elle ne cache rien de la brutalité qui s’immisce, quand la douleur est trop intense. C’est même le matériau qu’elle met à nu. Elle utilise des artifices tout simples pour dire l’indicible. Les noirs, peuplés de sons inquiétants, font place aux souvenirs, laissent la peur se déployer en même temps que l’étrangeté, dessinent en creux la mort, l’absence et le chagrin.

Des accessoiristes discrets font évoluer le décor. La metteuse en scène ne craint pas de pointer combien la souffrance sépare, lorsqu’elle pourrait rapprocher. Sans phrases, sans mots, par des images bouleversantes, comme celles où Maja tente maladroitement et sans succès de consoler son père par des gestes à peine esquissés.

Elle s’appuie sur des comédiens, dont le jeu très sobre exprime avec justesse une large palette de sentiments. Tout le temps sur scène, Arthur Fourcade, pièce maîtresse du conte, prouve la maîtrise de son art. La jeune Kathleen Dol, qui interprète Maja, forme avec lui un duo parfait dans l’expression de l’incompréhension, de l’attente déçue.

Réserver ce spectacle au jeune public serait une erreur. Il parle à tous, fils et filles que nous sommes, des blessures de l’amour familial. 

Trina Mounier


Maja, de Maud Lefebvre

Texte et mise en scène : Maud Lefebvre

Son : Clément Fessy

Marionnettes : Anne Legroux

Production : Collectif X

Avec : Kathleen Dol, Arthur Fourcade, Lucile Paysant, Cristina Losif, Maud Lefebvre

À partir de 10 ans

Durée : 1 heure

Teaser vidéo

Théâtre de la Renaissance • 7, rue Orsel • 69600 Oullins

Du 14 au 16 mars 2019

Réservations : 04 72 39 74 91


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Cannibale, d’Agnès d’Halluin d’après une idée originale de Maud Lefebvre, par Trina Mounier

☛ La Crèche, de François Hien, par Trina Mounier

« Sei personaggi in cerca d’autore », de Luigi Pirandello, mise en scène Luca De Fusco © Marco Ghidelli

« Sei personaggi in cerca d’autore », de Luigi Pirandello, Athénée – Théâtre Louis-Jouvet

Du malheur d’être né personnage

Par Maxime Grandgeorge
Les Trois Coups

La troupe du Teatro Stabile di Napoli propose en italien, sur la scène de l’Athénée, une version mystérieuse de Six personnages en quête d’auteur, la complexe mise en abyme théâtrale imaginée par Luigi Pirandello en 1921.

Près d’un siècle après sa création, Six personnages en quête d’auteur (Sei personaggi in cerca d’autore en version originale) n’a rien perdu de sa modernité. Ni de son étrangeté. De passage à Paris pour une poignée de représentations à l’Athénée – Théâtre Louis-Jouvet, la troupe du Teatro Stabile di Napoli poursuit la réflexion théâtrale entamée par Pirandello.

Tout commence comme une répétition classique. Le machiniste bricole un morceau de décor à la dernière minute. Les acteurs se détendent avant d’entrer en scène, esquissant quelques pas de danse. Le souffleur relit tranquillement le manuscrit de la pièce. Le régisseur s’active pour que tout soit prêt. La doyenne des comédiens est en retard, comme d’habitude. Capocomico, le directeur du théâtre et metteur en scène du spectacle, commence à s’impatienter. Il n’est pourtant pas au bout de sa peine …

L’arrivée impromptue d’un mystérieux groupe de six personnes prétendant être des « personnages » va définitivement chambouler la répétition et faire basculer la pièce. « Nous sommes à la recherche d’un auteur », déclare un vieil homme. S’agit-il d’une plaisanterie ? Ces individus se seraient-ils échappés d’un asile psychiatrique ? Non, ces six êtres sont bel et bien des personnages orphelins dont la seule requête est qu’on raconte leur histoire. Le metteur en scène et les acteurs n’ont alors plus d’autres choix que d’écouter leur drame familial.

Convoi funèbre

En donnant vie à ces six personnages de chair et d’os, Luigi Pirandello pousse la mise en abyme dramatique là où personne auparavant n’avait osé la pousser, pas même Shakespeare et Corneille, précurseurs en la matière. Pirandello délivre une réflexion sur la nature du théâtre, cet espace unique où les comédiens jouent à jouer pour de faux, interrogeant l’illusion comique et la part de folie dont elle est porteuse. Véritable manifeste pour la défense des personnages – ces êtres paradoxalement moins réels que les hommes mais plus vrais qu’eux et qui ne demandent qu’à vivre – la pièce propose un dispositif labyrinthique dans lequel le spectateur est invité à se perdre.

La mise en scène de Luca De Fusco flirte parfois avec le fantastique. Elle rend intelligemment la détresse de ces six êtres qui souffrent à la fois de leur irréalité et de leurs drames personnels. Les personnages surgissent du néant, profitant de l’ouverture mystérieuse du décor pour pénétrer sur scène, tels des trépassés tentant désespérément de revenir à la vie. La lumière bleutée qui les éclaire leur confère une allure fantomatique et un teint blafard, morbides à souhait. Des projections vidéo en noir et blanc inspirées du cinéma expressionniste allemand des années 1920 viennent renforcer l’inquiétante étrangeté qui se dégage de ce convoi funèbre. Seuls quelques échanges humoristiques avec le metteur en scène et les acteurs atténuent cette ambiance pesante.

Si Luigi Pirandello défend les personnages, il ne les défend pas tous équitablement. Sur la quinzaine de comédiens présents sur scène, seule une poignée ont véritablement l’occasion de pleinement faire exister leur personnage, les autres étant réduits à un rôle de spectateur. Eros Pagni et Gaia Aprea, qui interprètent respectivement un père austère rongé par le remord et une fille voluptueuse bien décidée à se venger, forment un duo saisissant. Les pitreries de Paolo Serra, metteur en scène élégant et poseur qui se laisse facilement embobiner, apportent quant à elles un peu de légèreté à l’ensemble.

Damnés pour l’éternité, les personnages créés par Luigi Pirandello n’en finiront jamais de souffrir. Mais, grâce à Luca De Fusco et la troupe du Teatro Stabile di Napoli, ils continuent néanmoins de vivre.  

Maxime Grandgeorge


Sei personaggi in cerca d’autore, de Luigi Pirandello

Spectacle en italien, surtitré en français.

Mise en scène : Luca De Fusco

Avec : Eros Pagni, Federica Granata, Gaia Aprea, Gianluca Musiu, Silvia Biancalana, Maria Chiara Cossia, Angela Pagano, Paolo Serra, Maria Basile Scarpetta, Giacinto Palmarini, Alessandra Pacifico Griffini, Paolo Cresta, Enzo Turrin, Carlo Sciaccaluga, Alessandro Balletta, Sara Guardascione, Annabella Marotta et Francesco Scolaro

Scénographie et costumes : Marta Crisolini Malatesta

Lumière : Gigi Saccomandi

Musique : Ran Bagno

Installation vidéo : Alessandro Papa

Chorégraphie : Alessandro Panzavolta

Production : Teatro Stabile di Napoli – Teatro Nazionale, Teatro Nazionale di Genova I

Coréalisation : Athénée Théâtre Louis-Jouvet

Athénée – Théâtre Louis-Jouvet • Sqare de l’Opéra Louis-Jouvet, 7 rue Boudreau • 75009 Paris

Du 7 au 10 février, du vendredi au samedi à 20h, le dimanche à 16h

Durée : 2h20 environ avec entracte

Réservations : 01 53 05 19 19

« le Rosaire des voluptés épineuses » de Stanislas Rodanski – Mise en scène de Georges Lavaudant, © Marie Clauzade

« le Rosaire des voluptés épineuses », de Stanislas Rodanski, Les Célestins à Lyon

Diamant noir

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Georges Lavaudant et Jean-Pierre Vergier montent un poème dramatique fascinant et troublant, inspiré par un texte de l’écrivain trop méconnu Stanislas Rodanski.

Dans une lettre qu’il adressa en mai 1948 à Rodanski, André Breton écrit : « Il y a sûrement une graine de dérive qui est tombée dans votre parc. Cela peut être admirable à condition que vous lui défendiez de tout envahir ». Terrible intuition du poète surréaliste qui décida d’exclure de son groupe celui qui, transgressant les règles de la vie sociale, passa volontairement vingt-sept ans en hôpital psychiatrique après avoir mené une existence de délinquant, de déserteur. Mais, de ce parcours fracassé, surgirent des œuvres intenses, faisant écho aux écrits d’Arthur Rimbaud, du Comte de Lautréamont ou de Jacques Vaché. Accompagné un temps en littérature par Alain Jouffroy et Julien Gracq, Rodanski connaît aujourd’hui un regain d’intérêt grâce au travail théâtral de Georges Lavaudant.

Sur scène, un homme, Lancelot, et une femme, « Madame », la Dame du Lac, se retrouvent au bar d’un luxueux hôtel. Leur rencontre, épiée par un barman manipulateur et farceur, a des allures de funérailles. Un étrange ballet d’amour et de mort commence dans lequel se brouille en permanence l’identité des personnages. Sont-ils des naufragés de l’existence, des mythomanes, des criminels ou les réincarnations de figures anciennes ? Toute réponse est incertaine. Chez Rodanski l’énigme reste de règle pour le meilleur et pour le pire. Son Rosaire invite à un voyage sur les sables mouvants de la mémoire, du mensonge et de l’angoisse.

« le Rosaire des voluptés épineuses » de Stanislas Rodanski – Mise en scène de Georges Lavaudant, © Marie Clauzade

« le Rosaire des voluptés épineuses » de Stanislas Rodanski – Mise en scène de Georges Lavaudant, © Marie Clauzade

La vie en dedans

Georges Lavaudant, qui est aussi un metteur en scène expérimenté d’opéras, sait parfaitement ce qu’on appelle en musique le tuilage des voix, cette façon raffinée de les faire se succéder et s’emboîter. Ici, il fait merveille en insérant dans la prose de Rodanski, souvent elliptique et sinueuse, des textes narratifs, véritables bouées éclairantes auxquelles le spectateur s’accroche pour saisir la personnalité de l’auteur. Là, il jongle avec virtuosité de références cinématographiques concernant le jeu des acteurs ou l’imagerie du spectacle : gestuelle expressionniste, clins d’œil à un scénario de série B., projection d’un duo de comédie musicale, vidéos dignes d’un film d’Alain Resnais. Là encore, en recourant finement à l’amplification des voix des comédiens, il crée une distance onirique qui renforce la dimension surréaliste de l’écriture.

À ses côtés, son habituel compagnon, le scénographe Jean-Pierre Vergier tuile lui aussi les éléments de son talent. Un somptueux décor de bar, funèbre et baroque, sorte de diamant noir, se marie avec d’imposantes images de salons marmoréens, de paysages enneigés. Les costumes, élégants, vulgaires ou décalés, construisent un univers mystérieux et érotique, une véritable invitation à la rêverie.

Enfin, Lavaudant et Vergier sont accompagnés par une distribution remarquable. Un quintette d’acteurs superpose magistralement des corps et des voix aux contrastes saisissants. Frédéric Borie en Lancelot, incarnation de la destinée douloureuse de Rodanski, indigne ou apitoie, attendrit ou révolte. Elodie Buisson en Dame du Lac, personnification de l’amour et de la mort, intrigue ou déçoit, bouleverse ou irrite. Frédéric Roudier en Carlton, le barman, fascine ou agace, perturbe ou rassérène. Quant aux deux gangsters, ajoutés par le metteur en scène et interprétés par Thomas Trigeaud et Clovis Fouin Agoutin, ils apportent avec justesse et précision la présence humoristique de ceux qui, flingue en poche, font courir au poète le risque d’être buté.

Un amical merci à Bernard Cadoux, psychologue praticien auprès de Stanislas Rodanski pendant une partie de son long internement à Lyon. Il m’a fait découvrir le Rosaire des voluptés épineuses dont la publication aux éditions Plasma parut en 1983 dans la collection En dehors. Cruelle ironie pour un auteur qui passa la moitié de sa vie « en dedans ». 

Michel Dieuaide


le Rosaire des voluptés épineuses, de Stanislas Rodanski
Le texte est publié dans le volume Écrits aux Éditions Christian Bourgois

Mise en scène : Georges Lavaudant
Avec : Frédéric Borie (Lancelot), Elodie Buisson (la Dame du lac), Clovis Fouin Agoutin (Rodanski, Gangster n°2), Frédéric Roudier (Carlton), Thomas Trigeaud (Ganster n°1)
Décor et costumes : Jean-Pierre Vergier
Son : Jean-Louis Imbert
Lumière : Georges Lavaudant
Vidéo : Juliette Augy-Bonnaud
Maquillage : Sylvie Cailler
Coiffure, perruques : Jocelyne Milazzo
Coproduction : LG théâtre, le Printemps des Comédiens
Photo © Marie Clauzade

Les Célestins – Théâtre de Lyon • 4, rue Charles Dullin • 69002 Lyon
Billetterie : 04 72 77 40 00
Du 6 au 16 février 2019 à 20 h 30, sauf dimanche et lundi
Durée : 1 h 15
De 12 € à 23 €