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« L’inondation », de Francesco Filidei et Joël Pommerat, Opéra-Comique à Paris

Un opéra « submersif »

Par Maxime Grandgeorge
Les Trois Coups
 
Francesco Filidei et Joël Pommerat signent un opéra sombre et déroutant écrit à quatre mains autour d’un couple en plein délitement. Une œuvre audacieuse entre subversion et submersion, à découvrir à l’Opéra-Comique.

L’Inondation, opéra contemporain écrit à quatre mains par Francesco Filidei et Joël Pommerat, est un projet comme on en voit peu dans le paysage lyrique français. Il s’agit du deuxième opéra du compositeur italien et du quatrième du dramaturge français, qui avait déjà retravaillé trois de ses œuvres pour des productions lyriques (Thanks to my Eyes d’Oscar Bianchi, Au monde et Pinocchio de Philippe Boesmans).

Adapté de la nouvelle éponyme d’Evgueny Zamiatine publiée en 1929, l’Inondation raconte le délitement d’un couple qui n’arrive pas à satisfaire son désir de parentalité. L’opéra met en scène un homme et une femme qui, n’arrivant pas à avoir d’enfant, décident d’adopter une jeune orpheline, fille d’un voisin récemment décédé. Loin de combler leurs désirs, l’arrivée de cette adolescente va perturber l’équilibre du couple et faire basculer la femme dans la folie.

Un texte épuré et une partition exigeante

Joël Pommerat signe un texte épuré, assez pauvre en dialogues, qui se concentre sur la vie de couple des deux personnages principaux. Le dramaturge a décidé de recourir à un narrateur qui délivre les principales informations contextuelles. Si Pommerat parvient à trouver l’équilibre entre texte parlé et chanté, la trivialité de certaines scènes peine à convaincre, comme cette discussion plus ou moins métaphorique sur la force des marées, qui ressemble à une leçon de SVT !

Contrairement à certaines œuvres contemporaines, Filidei a conçu la partition pour un orchestre classique, sans instruments électroniques, ni bandes enregistrées. La partition fait appel à un large éventail vocal, embrassant toutes les tessitures du registre le plus grave (baryton-basse) au plus aigu (contre-ténor, rare en musique contemporaine). Classique dans la forme, cette œuvre lyrique convoque également toutes les formes du langage opératique, de la musique instrumentale aux récitatifs en passant par les airs (en solo, duo ou trio).

La musique, résolument contemporaine, multiplie les dissonances. Elle oscille entre passages tempétueux frôlant le chaos sonore (la scène d’ouverture et le final), moments apaisés impressionnistes (le retour du printemps, scène 6 de l’Acte I) et épisodes grinçants (ritournelle moqueuse et enfantine de la fin de l’acte I). Francesco Filidei tire des sons étonnants de l’Orchestre de Radio France, dirigé par Emilio Pomarico, et recrée l’environnement sonore de cet immeuble, reproduisant les hurlements du vent, le chant des oiseaux ou le bruit de la pluie. Le compositeur porte une attention toute particulière aux percussions, composées ici d’objets en tous genres (ustensiles de cuisine, jouets, outils, etc.).

Un réalisme clinique

La scénographie, souvent minimaliste chez Pommerat, est ici beaucoup plus spectaculaire qu’à l’accoutumée. Le décor imaginé par Éric Soyer – un immeuble en coupe haut de trois étages – permet de suivre simultanément la vie du couple et celle de leurs voisins, l’apparente perfection de la famille du second créant un fort contraste avec le foyer du premier. Les corps sont baignés dans une lumière crue et artificielle qui renforce l’aspect inquiétant de l’action.

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© Stefan Brion

Côté mise en scène, Joël Pommerat opte pour un réalisme sombre et clinique. La direction d’acteurs développe la part d’ombre des personnages et leurs relations troubles, pas toujours explicitées par le livret – notamment celle de l’homme et de l’adolescente. Scène ralentie (effet presque comique), comme pour s’adapter à la temporalité de l’opéra, beaucoup plus longue que celle du théâtre.

Le compositeur et le metteur en scène ne s’étant pas mis d’accord sur la manière d’incarner le personnage de la jeune fille (le premier voulant une voix mûre, le second une figure adolescente), ils ont décidé de le dédoubler. Celui-ci est à la fois interprété par une comédienne de 14 ans qui chante en playback et par une chanteuse lyrique. Joël Pommerat corse les choses en faisant parfois apparaître en même temps la comédienne et la chanteuse présente sur scène, comme pour figurer la matérialisation d’une conscience ou l’apparition d’un fantôme.

Un casting efficace malgré des rôles inégaux

Cette création est portée par des interprètes efficaces qui se partagent des rôles leur permettant plus ou moins de briller. Chloé Briot interprète l’héroïne, une femme au bord de la folie, désespérée de ne pas tomber enceinte et jalouse de sa fille adoptive. Elle est particulièrement éblouissante dans la scène finale au cours de laquelle elle sombre dans la folie. Elle est accompagnée par Boris Grappe qui incarne un mari aimant mais souvent absent, personnage inquiétant à la voix grave et au timbre sombre. La jeune fille est interprétée par la comédienne Cypriane Gardin, qui incarne une adolescente pleine d’ambiguïté, et la chanteuse Norma Nahoun, qui livre l’une des plus belles prestations vocales de la soirée.

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© Stefan Brion

Le couple du dessus est interprété par le ténor Enguerrand de Hys, voisin sympathique à la voix chaude, et l’alto Yael Raanan-Vandor, voisine attentionnée, mère de famille catholique à la voix rassurante. Le casting est complété par le contre-ténor Guilhelm Terrail, formidable dans le double rôle du policier et narrateur, le baryton-basse Vincent Le Texier, médecin plutôt froid, et deux enfants de la Maîtrise populaire de l’Opéra-Comique.

Il fallait oser se lancer dans une telle aventure lyrique. Francesco Filidei, Joël Pommerat et l’Opéra-Comique l’ont fait. Le résultat, qu’on pourrait qualifier de « submersif » dans la mesure où il submerge les personnages et le public, impressionne par sa puissance et déroute par sa radicalité, subvertit aussi les normes. Quoi qu’on en pense, cette œuvre devrait en tout cas permettre à l’Opéra-Comique d’asseoir sa réputation : être un lieu de création à part entière. 

Maxime Grandgeorge


L’Inondation, de Francesco Filidei et Joël Pommerat, d’après Evgueni Zamiatine

Musique : Francesco Filidei

Livret et mise en scène : Joël Pommerat

Direction musicale : Emilio Pomárico

Avec : Chloé Briot, Boris Grappe, Norma Nahoun, Cypriane Gardin, Enguerrand de Hys, Yael Raanan-Vandor, Guilhem Terrail, Vincent Le Texier

Avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France et les enfants de la Maîtrise populaire de l’Opéra Comique

Coproduction : Opéra Comique, Angers Nantes Opéra, Opéra de Rennes, Théâtres de la Ville de Luxembourg, Théâtre de Caen, Opéra de Limoges

Photo : © Stefan Brion

Opéra Comique • Place Boieldieu • 75002 Paris

Du 27 septembre au 3 octobre 2019

Durée : 2 heures sans entracte

De 6 € à 90 €

Réservations : 01 70 23 01 31

Diffusé en direct sur Arte Concert le 3 octobre à 20 heures.


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Ça ira (1) Fin de Louis de Joël Pommerat, par Léna Martinelli

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☛ Ma chambre froide de Joël Pommera, par Lorène de Bonnay

Festival-Musette-Vichy

Reportage au Festival d’été, 1ère édition, à Vichy

Vichy revigorée

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Au cœur de la France, le Festival d’été, organisé par l’Opéra de Vichy, propose une programmation musicale éclectique et ambitieuse jusqu’au 15 août.

Que connaît-on de Vichy ? Le plus souvent, sa fameuse source et ces délicieuses pastilles, parfois ses thermes ! Pourtant, l’Opéra de Vichy s’attache à (re)devenir la « capitale d’été de la musique » et un lieu incontournable dans le paysage culturel régional, national et européen.

Nul doute que la Reine des villes d’eaux qui, au tournant du XXe siècle, fit converger les curistes du monde entier sur les bords du lac d’Allier, regagnera son lustre d’antan grâce à l’art. Sauf que l’esprit a changé, depuis cette période prospère durant laquelle les soins du corps, le jour, se voyaient quasi systématiquement complétés, le soir, par ceux de l’esprit. À Vichy, thermalisme et culture restent inextricablement liés, mais le Festival d’été s’évertue à proposer une « dynamique nouvelle ».

Son programme pétillant, si ce n’est revigorant, en témoigne : « Nous créons un festival d’envergure aux consonances lyriques, symphoniques, jazz et musiques du monde. Nous recevons les grands noms d’aujourd’hui et de demain, ainsi qu’un orchestre, formidable vecteur de liens entre les citoyens et les artistes », précise Martin Kubich, directeur des affaires culturelles de la ville et de l’Opéra de Vichy.

Outil d’attractivité pour le territoire

C’est ce passionné de musique qui mène, tambour battant, le projet de mêler le savant au populaire, le traditionnel à l’innovation. Bref, de donner à entendre des musiques plurielles et de faire découvrir des artistes originaux. Respectueux du passé, le jeune directeur de ce phare culturel de la ville, outil d’exception et d’expression artistique, est aussi résolument tourné vers l’avenir.

Opéra-de-vichy

L’Opéra de Vichy © DR

Il ne manque pas non plus d’idées pour élargir la fréquentation et surtout s’adresser au plus grand nombre. En effet, pourquoi l’opéra fait-il fuir les jeunes ? Comment faire pour que certaines œuvres ne soient pas l’apanage de quelques-uns ? Vecteur de promotion et de développement de l’action culturelle, l’Opéra est appelé à répondre à une double exigence : faire de la culture un levier de développement économique tout autant qu’un outil de proximité.

Une fête

Déjà, la programmation affiche plus de 200 artistes. Parmi les grands noms : la divine Camille, la talentueuse Karine Deshayes, l’excellent Romain Leleu, la sublime Sandra Nkaké, le Trio Chemirani à la notoriété internationale… Un mélange de générations et de styles susceptible de rassembler, comme cet hommage à Nina Simone, le 17 juillet.

Karine-Deshayes

Karine Deshayes © DR

Ensuite, outre la scène de l’Opéra de Vichy, une prestigieuse salle Art nouveau de 1 400 places, les concerts se donnent dans les parcs, sous les kiosques, au plus près des habitants. Les artistes ont aussi évolué dans les villes et villages de la communauté d’agglomération de Vichy. Plusieurs rendez-vous insolites ont changé la donne en établissant un autre rapport au public.

Ainsi, le collectif de chambristes Les Forces Majeures, en résidence, a proposé, comme temps fort de leur séjour, une randonnée musicale à vélo, entre Vichy et Clermont-Ferrand (le 28 juillet). Une initiative originale de la fine fleur des interprètes français.

Tonycello

Tonycello © DR

En fil rouge, Antoine Payen, alias Tonycello, a quant à lui promené sa dégaine de clown facétieux, et son violoncelle, tout au long du festival, pour des Chansons pauvres… à rimes riches (6 représentations), la Migration des tortues (le 5 août) et des tentatives d’explications des œuvres, toutes deux truculentes à souhait (le 25 juillet et le 12 août).

Côté lyrique, le Werther de Jules Massenet (le 22 juillet), version concert, était aussi de qualité. La mise en scène virevoltante du Barbier de Séville de Rossini, par Pierre Thirion-Vallet, directeur du Centre Lyrique Clermont-Auvergne (le 25 juillet), a réjoui le public (voir l’extrait), tandis que la distribution de la Trilogie Populaire de Verdi était cinq étoiles.

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« Le Barbier de Séville » de Rossini, mise en scène de Pierre Thirion-Vallet © DR

Francesco Pasqualetti dirige l’Orchestre d’Auvergne, une phalange régionale qui s’est affirmé comme un orchestre autant de chambre que symphonique, en doublant son effectif pour l’occasion. De l’amour impossible de la Traviata, au drame familial du Trouvère, jusqu’au dévouement funeste d’un père, Rigoletto pour sa fille, ce programme a touché droit au cœur, d’autant que les nombreux tubes qui jalonnent ces trois œuvres majeures, rendent ces personnages presque familiers.

Éclectique, ambitieux et populaire

Au côtés de Bach, Vivaldi, Mozart, Beethoven, Brahms, Tchaïkovsky, le festival Musette, du 3 au 5 août, a fait voler l’accordéon en éclats : java, valse, tango, paso, variété… Il y en a eu pour tous les goûts. Les gens étaient invités à danser autour du kiosque à musique et chez les cafetiers-restaurateurs. Entre guirlandes et pistes de danse, le quartier a pris un air de guinguette géante à ciel ouvert. Les Balochiens, un orchestre de bal populaire vintage, nous a transporté, avec fantaisie, du vieux Paris de la Môme Piaf, jusqu’au Bayou du Limousin, en passant par la Havane du Social Club, autant d’airs et de rythmes qui ont enflammé le parquet de bal.

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Le Pari des bretelles (Félicien Brut, Édouard Macarez et le quatuor Hermès) © DR

Pour notre reportage, nous avons justement choisi de couvrir Le Pari des bretelles, de la musette revisitée et bien plus encore. Dans la lignée de Richard Galliano, Félicien Brut, l’un des accordéoniste français les plus doués de sa génération, mêle son soufflet aux cordes frottées du quatuor Hermès et du contrebassiste Édouard Macarez. Avec lui, l’accordéon prend de l’éclat et, en compagnie de ces exceptionnels interprètes, « se la jouer classique » lui va à merveille.

Déambulations, propositions iconoclastes, genres transcendés, musiciens inventifs, rythme effréné… Voilà presque une « prise de la pastille » ! C’était précisément le spectacle proposé en guise d’ouverture, le 14 juillet, au Parc de la Source, après l’Apéro Sans-Culottes et avant Dansons la Carmagnole.

Voilà de quoi en décomplexer plus d’un et (re)donner le goût de la musique. Oyez, oyez citoyens ! Vichy est en bonne voie pour devenir l’une des capitales de la musique, assurément gourmande et rafraîchissante. 

Léna Martinelli


Festival d’été, à l’Opéra de Vichy

Du 14 juillet au 15 août 2018

Opéra de Vichy • 1, rue du Casino • 03200 Vichy

Billetterie : 19, rue du Parc • 03200 Vichy

Réservations : 04 70 30 50 30 • billetterie.opera@ville-vichy.fr • billetterie


À découvrir sur Les Trois Coups :

« Le Pari des bretelles » au Festival d’été, par Léna Martinelli

«  Le Nain  » d’Alexander Zemlinsky ©  Frédéric Iovino

«  Le Nain  » d’Alexander Zemlinsky, Opéra de Rennes

Le nain, ce plouc ?

Par  Olivier Pansieri
Les Trois Coups 
 
Sous la baguette attentionnée de Franck Ollu, ce « Nain » donné dans sa forme réduite, fait ressortir les rutilantes trouvailles du Viennois Zemlinsky, compositeur incurablement Art Nouveau. Mathias Vidal prête sa voix puissante au rôle-titre, Julie Robard-Gendre sa forte sensibilité à celui de Ghita et l’Orchestre symphonique de Bretagne sa fougue aux fulgurances de cette lettre ouverte aux sans-cœurs. On est moins convaincu par le reste.

Un survol, même rapide, de la vie du compositeur suffit à s’en persuader : il fut et resta incompris de ses contemporains. L’exposition installée dans le foyer de l’Opéra de Rennes jusqu’au 29 mars est de ce point de vue édifiante. On peut y découvrir les affiches, dessins de costumes, photos et articles de l’époque. L’amour malheureux du compositeur pour la future Alma Mahler, alors son élève, y est rappelé. C’est l’une des clefs de ce Nain, inspiré d’une nouvelle d’Oscar Wilde et présenté pour la première fois à Cologne en 1922. Sans doute l’opéra le plus douloureusement autobiographique de Zemlinsky, qui en a écrit huit.

Il s’y est représenté sous la forme d’un nain, cadeau insolite qu’un sultan offre à l’infante pour ses dix-huit ans. Toute une petite cour s’apprête, joyeusement excitée, sous la férule ronchonne du chambellan. Paraît le gnome, présenté comme une parodie de troubadour parfaitement inconscient de sa laideur : il ne s’est jamais vu et on a soigneusement masqué toutes les glaces du palais. D’instinct, il trouve les mots pour charmer la princesse qui, par un caprice, l’invite à danser et même lui offre une rose. Mais quand, au comble de la joie, il réclame un baiser, elle lui tend un miroir. Il meurt alors de s’être vu comme il est réellement.

«  Le Nain  » d’Alexander Zemlinsky ©  Frédéric Iovino

«  Le Nain  » d’Alexander Zemlinsky ©  Frédéric Iovino

Belle tête, mais de voix peu

Débuts prometteurs avec Julia Robert-Gendre (qui incarne Ghita la chambrière et dont nous reparlerons) et le trio réussi de Laura Holm, Marielou Jacquard et Fiona Mc Gown qui vont, tout du long, faire contrepoint au baryton moelleux Christian Helmer, le chambellan. Excellentes idées, que ces bêtes mortes en guise de fourrures, ces massacres de cerfs, cette poupée de chiffon laissant présager la suite.

La mise en scène de Daniel Jeanneteau crée ainsi de saisissants tableaux, parfois au prix de contresens. Entrée, à ce propos, des amies de l’infante, dont le ballet avec une lune qu’elles se renvoient comme un gros ballon, évoque davantage le spectre des Wilis que de vaniteuses chipies comme il le faudrait. La musique n’aide guère, tant elle s’égare en ornements, heureusement contredits par des fanfares à la Kurt Weil ou Richard Strauss, auxquels on songe.

Plus cohérente est l’entrée du nain, qui n’aura jamais d’autre nom, et que l’orchestre pare de tous les raffinements psychologiques, dont l’emblématique célesta. Mathias Vidal, en tout cas, le défend avec art – pas sûr que l’avoir affublé de l’obligatoire survêt’ soit profond, en revanche. Son souffle prodigieux ne faiblit pas un seul instant dans le conte de l’orange sanguine (« sanglante » dans le surtitre) comme son cœur, en réalité : parabole dans la parabole sur l’indifférence légendaire des étoiles pour les vers de terre.

Dans un duo, aux accents franchement romantiques, on découvre Jennifer Courcier dans le rôle de l’infante. « Belle tête, mais de voix peu », pour paraphraser La Fontaine. Le chef a beau mettre en sourdine cuivres et timbales, rien n’y fait, elle a du mal à passer. Le rôle exige de toute façon un large registre, du coffre, de l’imagination et une lucidité rares à son âge. C’est l’une de ses difficultés. Ici, on a un beau brin de fille sage comme une image.

«  Le Nain  » d’Alexander Zemlinsky ©  Frédéric Iovino

«  Le Nain  » d’Alexander Zemlinsky ©  Frédéric Iovino

 Un conte cruel sans méchante fée

Julia Robert-Gendre n’en a que plus de facilité à l’éclipser. On ne voit qu’elle. Déjà remarquée, ici à Rennes, dans le rôle-titre d’un Carmen mémorable, elle casse la baraque. Son duo avec Mathias Vidal devient le sommet inattendu de ce spectacle inégal. À l’évidence, les deux chanteurs s’apprécient et livrent là un très beau moment où, enfin, l’émotion affleure. Elle ne saurait faire oublier l’absence d’enjeu des autres scènes. Il manque à ce conte cruel sa méchante fée.

Le haute-contre trouve pourtant, lors de son grand air du double entrevu et haï, de poignants accents de vérité, renforcés par le superbe effet d’un l’immense miroir s’avançant vers la salle qui s’y reflète. Mais quand, blessé à mort, le pauvre jouet mendie de l’infante le pieux mensonge qui le sauverait, on recommence à douter. Pour un peu on verrait, dans ce mort qui se remet à chanter indéfiniment, un pastiche absurde.

La partition exige une cible, une Alma Mahler de substitution, quelqu’un sur qui faire déferler ses vagues alternées de compassion et de colère, de suppliques et de cris. C’est le plaidoyer pro domo d’un écorché vif, le réquisitoire d’une voix bâillonnée, y compris par ses pairs. Ce n’est pas la critique sociale qui intéresse Zemlinsky, mais le mensonge de l’amour, quand il prétend faire fi des apparences. Ce sera pour une autre fois. 

Olivier  Pansieri 


Le Nain d’Alexander Zemlinsky

Opéra en un acte sur un livret de Georg C. Klaren

Spectacle chanté en allemand, surtitré en français d’après la nouvelle L’Anniversaire de l’Infante d’Oscar Wilde

Direction musicale : Franck Ollu

Mise en scène et scénographie : Daniel Jeanneteau

Arrangement pour orchestre de chambre : Jan-Benjamin Homolka

Chef de chant et assistant musical : Nicolas Chesneau

Assistant à la mise en scène : Olivier Brichet

Avec : Mathias Vidal, Jennifer Courcier, Julie Robard-Gendre, Christian Helmer, Laura Holm, Marielou Jacquard, Fiona Mc Gown

Chœur : Adèle Cartier, Morgane Collomb, Alice Kamenesky, Anne-Marie Suire, Coline Dutilleul, Anouk Molendijk, Sofia Obregon, Anne-Sophie Vincent

Avec l’Orchestre symphonique de Bretagne

Costumes : Olga Kaprinsky

Lumières : Marie-Christine Soma

Coproduction de l’Opéra de Lille, de l’Opéra de Rennes et de la Fondation Royaumont

Durée : 1 h 40 

Photo ©  Frédéric Iovino

Opéra de Rennes •  Place de la Mairie •  35000 Rennes

Dimanche 25 à 16 heures, mardi 27 et jeudi 29 mars à 20 heures

De  20,85 € à 51,85 € 

Réservations : 02 23 62 28 28 

Les Voyages de l'Anastatique opéra

« Les Voyages de l’Anastatique », Opéra de Rennes

(En)chanter la langue des dieux

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

Dans son exploration des traditions musicales, le cycle « Divas du monde » accueille la chanteuse grecque Katerina Papadopoulou. Au programme, un parcours des territoires de l’Empire byzantin à travers les siècles. 

L’artiste grecque Katerina Papadopoulou explore le domaine du chant traditionnel ou, pour mieux dire, l’ancien répertoire traditionnel d’Asie Mineure. Elle participe notamment avec le musicien espagnol Jordi Savall aux projets Mare Nostrum, Esprit des Balkans, Pèlerinages de l’âme, Orient, Occident et Ibn Battuta. Son nouveau programme, Les Voyages de l’Anastatique, mené avec l’ensemble Anastatica, nous conduit à travers les siècles dans le Dodécanèse, la Macédoine, la Crète, Chypre, Lesbos et même ce qu’on appelait la Grande-Grèce, autrement dit les côtes sud de la péninsule italienne (Campanie, Calabre, Basilicate, Pouilles), auxquelles on ajoute parfois la Sicile. 

« Anastatica », équivaut au nom savant de la rose de Jéricho. Cette plante qui se dessèche à maturité présente la particularité de refleurir quand, arrachée et transportée par le vent, elle arrive en milieu humide ou reçoit de l’eau. Elle est une métaphore de la langue grecque, qui résiste dans les chansons à tous les dépaysements. 

Chansons d’amour

Le concert commence par un chant d’amour traditionnel du Dodécanèse, un appel à l’aurore : Den ximeronis mavri avyi. Chanté a cappella avec un accompagnement du chœur d’hommes à bouche fermée, il donne le frisson. Katerina Papadopoulou possède une voix douce, qui n’a ni l’étendue, ni la puissance d’une voix d’opéra. Cependant, correctement amplifiée comme c’est le cas, elle met en valeur ce qu’elle interprète. 

Près d’un tiers du répertoire est consacré à des chansons d’amour, souvent mélancoliques. Une tonalité qu’on retrouve aussi dans un chant d’exil, Apo xeno topo. Le talent des virtuoses de l’ensemble Anastatica et la variété des instruments pratiqués – oud, laúd (un luth espagnol), kanun, de la famille des cithares, tarhu (un instrument à quatre cordes pincées ou frottées, à manche long avec un corps petit et rond), violoncelle, saz (une sorte de luth turc), flûte, cornemuse et percussions – évitent toute monotonie. 

On se régale à voir danser, élégant, rapide et souple, Chariton Charitonidis qui pratique aussi la flûte traditionnelle et la cornemuse. Il rehausse l’apparente simplicité et le raffinement des danses d’origine populaire. Son interprétation de Tromathon, une danse enthousiaste des rives de la mer Noire, comme celle d’une tarantelle qui la suit de près, est particulièrement applaudie. Il faudrait aussi mentionner la vivacité de Vraka, un hymne au shalvar, ce pantalon traditionnel, accompagné par le danseur et la chanteuse à l’aide d’une sorte de castagnettes. 

Héritage grec

Comment évoquer le monde grec sans chanter le vin, intimement lié au culte de Dionysos ? Ainsi, dans Ambelokoutsoura des images surgissent, celles de Bacchantes qui s’ébranlent lentement au son d’une grosse caisse jouée à la fois à la mailloche et à la baguette. La pulsation qui s’accroît progressivement serait celle des danseuses qui frappent le sol du pied pour y puiser chaque fois une nouvelle énergie. Quand la cornemuse lancinante fait son entrée, la percussion accélère jusqu’à la transe. Un très beau numéro. 

Après un final plutôt joyeux, pour le rappel, Katerina Papadopoulou terminera le concert en chantant une berceuse, genre universel. Organisé en partenariat avec la Maison des cultures du monde, Centre français du patrimoine culturel immatériel, ce concert rappelle à point nommé notre héritage grec, qui ne se limite pas à l’Hellade. 

Jean-François Picaut


Les Voyages de l’Anastatique

Avec : Katerina Papadopoulou (chant), Kiriakos Tapakis (oud, laúd), Stefanos Dorbarakis (kanun), Cihan Turkoglu (tarhu, violoncelle, saz), Chariton Charitonidis (flûte, cornemuse, danse) et Manousos Klapakis (percussions)

Photo : « Les Voyages de l’Anastatique » © D.R. 

Opéra de Rennes • Place de l’Hôtel de Ville • 35031 Rennes Cedex 

www.opera-rennes.fr 

Téléphone : 02 23 62 28 28

Mardi 4 avril 2017 à 20 heures

Durée : 1 h 30

26 € | 9 €