la Fille qui sent le tabac © Théâtre du Pavé

« la Fille qui sent le tabac », de Cécile Carles, Théâtre du Pavé à Toulouse

La fille qui fait un tabac…

Par Bénédicte Soula
Les Trois Coups

La légende, qui veut que les doubles initiales portent bonheur, est une nouvelle fois vérifiée. La comédienne, metteuse en scène et désormais auteur Cécile Carles vient de le prouver sur les planches du Pavé : « La Fille qui sent le tabac » est certainement une joie pour elle au regard de son succès, mais l’est surtout pour le public, sorti tout chamboulé de cette prestation, allez… disons‑le… simplement sublime.

La Fille qui sent le tabac est une naissance. La naissance d’une auteur insoupçonnée jusqu’alors, y compris, peut-être, par l’auteur elle-même. La naissance d’une artiste complète, qui vous attrape par la vérité de ses mots, la force de sa voix et la fragilité de son corps, jetées ensemble dans l’arène tous les soirs, avec énergie et bravoure. La naissance d’une pièce, enfin, qui fera date dans la trajectoire de cette comédienne que l’on croyait connaître. Évidemment, on se trompait.

La petite histoire veut que l’écriture soit née d’un mouvement de colère et de révolte, après que l’écrivain Alina Reyes a retiré sans préavis les droits d’un texte, sur lequel Cécile Carles travaillait depuis plus d’un an, sous la direction de Valérie Pangrazzi.

« Le bec cloué », comme aime à le raconter la comédienne, l’oiseau blessé s’est précipité « par instinct de survie » sur une page blanche. Puis, assez vite, en jets successifs et réguliers, et au grand étonnement de Cécile elle-même, le texte s’est imposé à elle sous la forme de ce récit singulier, mordant, émouvant, évoquant la question terrible de l’inceste sur mineure.

Louisa Montagne a 5 ans, et son père la visite nuitamment. De cet « évènement » et de toute la noirceur de son sujet, une surprenante poésie d’amour est née : amour pour l’humanité, pour les joies de l’enfance et pour les petits bonheurs de la vie. Parole libérée par une voix tantôt de gamine, tantôt de guerrière « quadra », les révélations et mantras se succèdent, avec une puissance poétique rare. La bande-son (opéra, piano, musique flamenca) escorte de ces pensées, pose comme en plus une protection délicate sur les émotions féminines, dont le plateau est chargé…

Le beau et la boue…

Au fil de sa narration, seule avec son courage, Cécile Carles se donne tout entière. Avec quelle facilité, elle passe du cri à la caresse, de la caresse au cri, engageant tout son être, le voulant libre de corps mais aussi de parole ! Maîtresse absolue du verbe, elle ne s’interdit rien, s’autorise tout : humour, poésie, érotisme, discours plus politique. Tous les registres de langue sont mis en concurrence : le beau et la boue se partagent le terrain et l’anaphore « j’emmerde » côtoie le « Luxe, calme et volupté » de Baudelaire… Sous la présence tutélaire de la chanteuse Barbara, sorte de marraine jamais nommée, Cécile dit ce qu’elle veut à qui elle veut, sans faire de la couture : là, on trouve le je de l’intime, la minute d’après, le tu de la colère, ou encore le vous complice destiné au public. Le public qu’elle amuse, qu’elle charme, qu’elle vampe, qu’elle engueule aussi. Le public qu’elle tient à sa merci.

Un mot enfin de la scénographie et de la mise en scène, qui permettent également ce miracle. Dans un espace, qui pourrait être tout à la fois celui symbolique de la cuisine, d’une chambre pour enfant, ou d’une scène de spectacle, Louisa (Cécile) est toutes les femmes de sa vie : petite fille, adulte amoureuse qui prépare une tarte aux pommes, rebelle qui clope à presque tous les âges ou encore artiste mise à nu sous les paillettes et les stroboscopes. L’apport du son et de la lumière par Grangil Marrast est d’ailleurs remarquable. L’éclairage à la bougie pose une jolie couleur sur un texte parfois très sombre… Quant au travail sonore, c’est un bécarre posé sur une partition livrée souvent à voix haute et une délicatesse ajoutée à la délicatesse dans les moments de grâce.

Voilà, tout est dit. Rares sont les instants au théâtre qui vibrent d’une telle humanité ; dans lesquels l’émotion vous colle à la peau et aux vêtements, plusieurs jours après avoir quitté la salle. Vraiment, Cécile Carles est une artiste qui ne triche pas. Sa sincérité, c’est son talent, et quel talent ! 

Bénédicte Soula


la Fille qui sent le tabac, de Cécile Carles

Cie Post Partum • 4, rue du Capitaine‑Dreyfus • 31520 Ramonville-Saint‑Agne

Courriel : postpartum@laposte.net

Mise en scène : Cécile Carles

Avec : Cécile Carles

Scénographie : Cécile Carles

Costumes : Stéphanie Barutel

Son et lumière : Grangil Marrast

Diffusion : Loïc Mirouze

Photo : © Théâtre du Pavé

Communication : Laure Hunot

Coproduction : Grenier Maurice-Sarrazin

Théâtre du Pavé • 34, rue Maran • 31400 Toulouse

Métro : ligne B, station Saint‑Agne S.N.C.F. + 2 minutes à pied

Réservations : 05 62 26 43 66

www.theatredupave.org

Du 21 au 25 mars 2017, à 20 h 30 du mardi au samedi

Durée : 1 h 30

18 € | 14 € | 8 €

« Amphitryon », de Heinrich von Kleist, Théâtre Garonne à Toulouse

Rien de divin chez « Amphitryon »…

Par Bénédicte Soula
Les Trois Coups

« Amphitryon » est un tube théâtral. Cette histoire de vols d’identités, de doubles et de supercheries semblait contenir tous les ingrédients pour un moment jubilatoire, provoquant l’esprit et réjouissant les sentiments. Et bof ! Si les dieux de l’Olympe ont visité la pièce mise en scène par Sébastien Derrey, ils ne sont pas restés longtemps.

La salle n’était pas pleine : cela aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Certes, le public du « Garonne », nourri à la crème du théâtre contemporain, est devenu probablement très exigeant, mais ce soir-là, la sanction est bel et bien tombée comme la foudre de Jupiter sur ce pauvre Amphitryon à la sauce Derrey : les spectateurs n’ont pas applaudi.

Pourtant, cela avait bien commencé, avec ce « noir », long et épais, qui a précédé le premier mot. Un peu comme chez Claude Régy – pour lequel le metteur en scène Sébastien Derrey a été dramaturge –, l’obscurité et le silence, avalant d’une seule bouchée la salle et le plateau, ont parfaitement joué leur rôle de conditionnement : nous étions prêts à entendre, à voir et à éprouver. Plus encore à nous abreuver jusqu’à la lie de ce texte à la belle réputation : écrit par Heinrich von Kleist en 1807, et selon Thomas Mann, parfait modèle « de romantisation d’un chef-d’œuvre du classicisme français ».

Aussi, quand est arrivé le Verbe tant attendu – et avec lui le bataillon des personnages célèbres (Sosie, Mercure, Amphitryon, Jupiter, et les deux femmes, Alcmène et Charis) –, tout était en situation pour le drame. Celui-ci repose sur le fait que, à Thèbes, les dieux Jupiter et Mercure, une nuit, prennent la place du général Amphitryon et de son valet auprès de l’épouse et de sa suivante. Cela pousse les hommes, une fois revenus de guerre, hors de leur foyer, mais encore de leur propre existence et de leur identité. Ainsi éclairée à la chandelle du romantisme allemand, la version de Kleist, que Derrey a préférée à celle de Plaute, de Molière ou de Giraudoux, était promesse de tempête et de passion. De Sturm und Drang, comme on dit outre-Rhin… Mais non. Le temps était au sec.

Une belle scénographie

Il y avait pourtant du théâtre dans cet Amphitryon ! Et jusque dans les détails : là une cape rouge en rideau de scène, ici deux Sosie à la gémellité très beckettienne, ici encore des pétales de rose envoyés du ciel (ou plutôt de l’Olympe)… Admirables aussi les jeux de lumière, escorte de l’intrigue, allant crescendo du clair-obscur de l’école hollandaise à l’éclair(age) d’un blanc vif, foudre de Jupiter, annonciateur du dénouement… Théâtre surtout quand apparaissent, à tour de rôle, les deux comédiens Frédéric Gustaedt (Amphitryon) et Fabien Orcier (Jupiter), dont la ressemblance a été travaillée à tel point que plusieurs spectateurs s’y seront laissé prendre… Et que dire de ce grand décor suggérant la façade du palais des époux maudits… et avec, implacable au cœur du dispositif, cette porte massive, contre laquelle butent, avec le même acharnement, les pensées des personnages et le regard du public ?

Tout cela rend plus amer le constat d’un effritement de la pièce, au fur et à mesure que la narration progresse. Cela vient peut-être du texte, finalement : ce Kleist est d’une longueur ! – on l’avait déjà relevé avec le Prince de Hombourg –, et comme on a envie de se munir de ciseaux dès le premier quart d’heure ! Face à cela, les comédiens, dont le jeu tend à la monotonie comme s’ils avaient dû se coucher dans le lit de Procuste, ne peuvent pas grand-chose… Et même si Olivier Horeau (Sosie) a du talent, même si Frédéric Gustaedt (avec son faux air de Delon) parvient à faire naître à plusieurs reprises une réelle émotion chez le spectateur, ce dernier, avec toujours un temps d’avance sur l’intrigue, s’ennuie entre deux battements de cœur. Comme dit la chanson, « il suffirait de trois fois rien »… pour que les choses diffèrent. Mais c’est précisément ce « trois fois rien » qui est si difficile à capturer au théâtre. 

Bénédicte Soula


Amphitryon, de Heinrich von Kleist

Traduction : Ruth Orthmann et Éloi Recoing

Cie Migratori K. Merado • 206, quai de Valmy • 75010 Paris

01 47 70 82 06

Site : http://migratori-k-merado.fr

Courriel : migratori.k.merado@free.fr

Mise en scène : Sébastien Derrey

Avec : Frédéric Gustaedt, Olivier Horeau, Catherine Jabot, Fabien Orcier, Nathalie Pivain, Charles Zevaco

Scénographie : Olivier Brichet

Costumes : Élise Garraud

Maquillage : Cécile Kretschmar

Son : Isabelle Surel

Lumière : Ronan Bergon

Iconographie : Ève Zheim

Régie générale : Pierre Setbon (M.C.93)

Photos : © Willy Vainqueur

Administration : Silvia Mammano

Diffusion : Mathilde Priolet

Création : la Commune à Aubervilliers

Coproduction : maison de la culture de la Seine-Saint-Denis (M.C.93), centre dramatique national de Besançon Franche-Comté, Théâtre de la Commune-centre dramatique national d’Aubervilliers, Théâtre Garonne-Toulouse, avec l’aide de la Drac Île-de‑France et d’Arcadi / Parcours d’accompagnement. Avec le soutien du Studio-Théâtre de Vitry

Théâtre Garonne • 1, avenue du Château-d’Eau • 31000 Toulouse

Réservations : 05 62 48 54 77

www.theatregaronne.com

Métro : ligne A, station Saint-Cyprien / République + 10 minutes à pied

Bus : ligne no 1 et no 45, arrêt Les Abattoirs, no 66, arrêt Fontaines

Du 22 au 25 février 2017 à 20 heures du mercredi au jeudi

Durée : 2 h 45

24 € | 16 € | 12 €

Sur une île © Ida Jakobs

« Sur une île », de Camille de Toledo, Théâtre Garonne à Toulouse

Le cauchemar mis en boîte

Par Bénédicte Soula
Les Trois Coups

« Sur une île », inspiré de la tuerie d’Utøya en Norvège, colle à une autre réalité dramatique : les attentats terroristes de Paris en novembre dernier. De cette tragédie du réel, le metteur en scène Christophe Bergon a su faire une pièce plutôt réussie, ni obscène ni inutile. Avec un bémol cependant…

L’histoire de cette pièce, hélas, n’est pas une histoire. « Inspirée de faits réels » peut-on lire en préambule sur un grand écran vidéo, elle évoque les attentats d’Oslo. En particulier, cette journée sanglante du 22 juillet 2011 qui conduisit au massacre d’Utøya. 77 morts, dont 69 étaient des adolescents de la Ligue des jeunes travaillistes, tombés sous les balles d’un fanatique d’extrême droite. Tous pris au piège sur cette petite île lacustre de Norvège. Depuis, d’autres gosses ont péri en masse, victimes d’autres terrorismes, mais d’une même rage meurtrière.

Sur une île, présenté actuellement au Théâtre Garonne, est une tragédie pure. De celle qui s’impose dès les premières secondes sur le plateau, parce que « l’histoire vraie » n’a pas pu être laissée aux portes du théâtre. Parce que l’horreur de la réalité – celle dont les artistes se sont inspirés comme celle qui est entrée en collision avec leur travail en novembre 2015 à Paris – a envahi le hors-champ, le hors-texte, l’intérieur comme l’extérieur de l’espace de jeu.

À partir de là, que faire ? Le metteur en scène Christophe Bergon a choisi de « faire du théâtre » et de s’y tenir. Accroché au très beau texte de Camille de Toledo, auquel il avait passé commande, il pose, avec Sur une île, le « principe de réalité » comme élément fondateur de son théâtre poétique et politique. Autrement dit, cette capacité que nous avons collectivement à retenir rage, impuissance et angoisse… Et à regarder en face nos émotions les plus violentes, afin de remplacer la pulsion par une mise en question des évènements.

Mémoire d’outre-tombe

Au plateau, cela se traduit d’abord plastiquement. Zone de repli pour une Norvège (une Europe ?) en position fœtale, un petit intérieur scandinave a été installé, tout en bois avec ses trois meubles aux lignes élégantes : un tapis de course, un minibar, un canapé écru accordé au fauteuil… et de grandes fenêtres vitrées à jardin. Là, comme protégés de la violence du monde, deux personnages ont commencé un dialogue, que nous saisissons à la volée, jetés in medias res dans cette intimité troublée. L’un est en deuil (Jonas le frère), l’autre est morte (Eva la petite sœur). À travers leurs échanges d’outre-tombe, la tragédie se réécrit par bribes, dans ses menus détails, ses zones d’ombre, affleurant à la surface d’un récit qui puise dans le roman familial comme aux sources de la grande histoire. Souvenir après souvenir, confidence pour confidence, le texte creuse, fourrage, cherche à comprendre l’incompréhensible, pose des hypothèses, remet les faits en question.

« Les États répondent à la violence
par une violence supérieure. »

Bien sûr, les réponses sont encore loin de ce petit théâtre d’une société humaine, frappée dans ce qu’elle a de plus vulnérable : sa jeunesse. Mais les certitudes incarnées depuis des décennies par les gouvernements d’Europe sont elles bien mises à mal. « La peur a gagné toutes les têtes », déplore Eva-la-moderne, casque sur les oreilles. Quant à son frère, l’étudiant en droit qui vomit (littéralement) sur le plancher sa foi en la démocratie en même temps qu’un trop-plein d’alcool, il dénonce « des énièmes noms sur une énième plaque dans une énième ville d’Europe », mais aussi le fait que « les États répondent à la violence par une violence supérieure ». Commémoration et logique de guerre… toute ressemblance avec, etc. n’est évidemment pas le fruit du hasard. Rappelons juste que la pièce, qui n’a pas été écrite en 2015, se termine par une autre explosion, jumelle à celle qui débute la représentation…

Peut mieux dire…

Émouvoir et provoquer la réflexion. C’était, semble-t-il, l’intention de Christophe Bergon, et c’est en grande partie réussi. Mais en partie seulement. Certes, Sur une île a bien des mérites : avoir donné naissance à un très beau texte et à deux personnages forts – une Antigone au masculin pleurant sur sa sœur sacrifiée – sur fond de crise politique contemporaine. Avoir accouché, au beau milieu du chaos, d’une mise en scène maîtrisée, moderne et esthétique, usant juste comme il faut des effets du son, de la lumière, de la musique (quelle bande-son ! : Pastime Paradise de Wonder, Your Kisses Burn Like Fire de The Picturebooks, Lux aeterna de Clint Mansell écoutée par le terroriste au moment de la tuerie).

Cependant, les deux comédiens – appelés par le metteur en scène lui-même « à passer par l’émotion » – restent globalement prisonniers d’une manière de dire aujourd’hui trop entendue, affectée, presque ânonnée, sous contrôle excessif, pour un effet hypnotique allant jusqu’à l’embarras. Le frère, Laurent Cazanave, en ressort à peine plus vivant que la morte. Mathilde Olivares n’a pas la même souplesse lorsqu’elle s’exprime que quand elle bouge son admirable corps de danseuse. C’est dommage. Heureusement que le sang et la bile s’invitant par la grâce de la mise en scène nous rappellent, par moments, le drame qui se joue. Le texte plus craché, Sur une île serait une pièce quatre étoiles. 

Bénédicte Soula


Sur une île, de Camille de Toledo

Cie Lato sensu museum • 1 bis, rue Francisque-Sarcey • 31000 Toulouse

05 62 18 07 36

Site : www.latosensumuseum.com

Courriel : latosensumuseum@wanadoo.fr

Mise en scène : Christophe Bergon

Avec : Laurent Cazanave, Mathilde Olivares

Scénographie : Christophe Bergon

Costumes : Manuela Agnesini

Musique : Christophe Ruestch

Lumière : Christophe Bergon

Iconographie : Ève Zheim

Régisseur son : Pierre‑Olivier Boulant

Photo : © Ida Jakobs

Stagiaire à la mise en scène : David Malan

Diffusion : Suzanne Maugein

Coproduction : T.N.T.-C.D.N. de Toulouse, Théâtre Garonne-scène européenne

Théâtre Garonne • 1, avenue du Château-d’Eau • 31000 Toulouse

  • Métro : ligne A, station Saint-Cyprien / République + 10 minutes à pied
  • Bus : bus ligne no 1 et no 45, arrêt les Abattoirs, no 66, arrêt Fontaines

Réservations : 05 62 48 54 77

www.theatregaronne.com

Du 21 au 29 janvier 2016, à 20 heures, du mardi au samedi

Durée : 1 h 45

24 € | 16 € | 12 €

Dialogue d’un chien avec son maître sur la nécessité de mordre ses amis © Gilles Vidal

« Dialogue d’un chien avec son maître sur la nécessité de mordre ses amis », de Jean‑Marie Piemme, Théâtre Sorano à Toulouse

Attention pièce méchamment populaire…

Par Bénédicte Soula
Les Trois Coups

La création de Sébastien Bournac avait été programmée au Sorano avant même de savoir que ce dernier serait le nouveau directeur du théâtre (à partir de janvier). C’est dire si ce « Dialogue d’un chien avec son maître… » était attendu au tournant. Finalement, le retour en ces lieux d’un vrai théâtre d’acteurs et celui, plus apprécié encore, du comédien Régis Goudot sur les planches du Sorano, est l’avant-goût savoureux d’un menu qu’on a hâte de découvrir.

dialogue-dun-chienC’est l’histoire d’un homme qui vit comme un chien, rongeant son frein dans la solitude d’une caravane. C’est l’histoire d’un chien errant à qui il ne manque plus rien pour être le reflet de l’homme puisqu’il a la parole. Aussi, quand ils se rencontrent, un matin comme un autre, que se disent‑ils ? Des récits d’humanité, bien sûr. D’humanité abîmée, blessée, meurtrie au quotidien par les injustices sociales, les humiliations de classe, les saloperies diverses et variées que seul l’homme est capable de faire subir à son prochain, dédouané par son génie, sa sagesse et son esprit sans égal dans l’univers. Bref, l’homme est un loup pour l’homme, on le savait. Il l’est quelquefois aussi pour le chien, compagnon d’infortune embarqué malgré lui dans la grande marche désespérée du monde.

De ce texte, Dialogue d’un chien avec son maître sur la nécessité de mordre ses amis, on aurait pu craindre du normalien Bournac qu’il ne retienne que l’essence philosophique, se régalant de toutes les références aux Lumières annoncées dans le titre, poussant les murs de la pensée, et jouant au sémiologue fou, excité par tout ce qu’un échange mi-humain mi-canin ouvre comme interprétations gigognes… en oubliant finalement un peu le théâtre.

Il nous prouve ici le contraire. L’espièglerie générale, la légèreté des mots sous l’épaisse noirceur des thèmes abordés (un peu comme chez Caubère, programmé juste avant dans la saison), l’ironie toute belge de l’auteur Jean‑Marie Piemme, gangue nécessaire pour la crasseuse tristesse et la cruauté des personnages, voilà ce qui semble d’abord avoir enchanté le metteur en scène, au point d’offrir à ses acteurs un beau morceau de tragi-comédie, à partager avec le public.

Le retour de Régis

Et le public se délecte. Du personnage de Roger d’abord : portier âgé mal léché, barbu et fagoté, auquel les services sociaux ont retiré sa fillette de 8 ans. Un bel os à ronger pour Régis Goudot, peu coutumier des rôles de vieilles carcasses. Rappelez-vous : Don Juan, Cyrano, Rimbaud ou le Frigo de Copi : que des êtres sautillants, aériens, en mode séduction, bien loin de ce vieux bougon au pas lourd, à la voix rauque, et aux gestes plombés par la lassitude. Il y a quelque chose de touchant, et même de bouleversant, à découvrir le comédien crédible dans ce registre, vieilli pour les besoins du rôle, face à celui qui incarne désormais le « jeune virevoltant ».

Lui s’appelle Ismaël Ruggiero. Il est le cynique nommé Prince, chien philosophe qui dort non dans un tonneau, mais dans des poubelles en laiton. Son jeu, construit en opposition à celui de Me Goudot, nous ramène à toute une tradition du théâtre populaire, réveillant les pirouettes d’un Arlequin facétieux ou les leçons du valet finaud chez Molière. La rencontre des deux est jubilatoire et rappelle le face-à-face Laurent Pérez-François‑Xavier Borrel dans l’Apprenti, déjà mis en scène par Bournac, en 2012. On y goûte le même plaisir des comédiens à se partager un bout de plateau, dans la tendresse d’une amitié naissante, mais aussi dans la détresse d’une altérité encombrante. Car on dira ce qu’on veut : au théâtre comme ailleurs, le jeu a besoin du nous. De sa complicité comme de sa rivalité.

Un théâtre « élisabéthain » tourné vers le public

Et puis, il y a ce masque de chien qu’Ismaël promène avec lui répondant à la livrée de portier de Régis : deux instruments d’un théâtre de tradition fichés dans la plaie d’un texte écrit en 2008. Si l’on y ajoute une pincée de baroque (le lustre au-dessus du canapé défraîchi), un zeste de cinéma années 50 (l’enseigne lumineuse « Home » fixée au chambranle du décor), les séquences d’imitation (Sarkozy, Chirac, pourquoi pas Hollande ?), références à un genre scénique très populaire aujourd’hui, et la bande-son livrée par l’excellent batteur Sébastien Gisberg offrant un goût de métal à cet ensemble entre le paradoxal et le fantaisiste, on obtient ce « théâtre populaire d’aujourd’hui » que Bournac appelle de ses vœux. Un théâtre « élisabéthain » tourné vers le public, mais privilégiant les écritures actuelles, un théâtre dirigé tout entier vers l’acteur mais sensible aux engagements des auteurs. Un théâtre de synthèse entre l’Histoire et le contemporain, qui traite de sujets délicats dans la complicité et pas dans l’affrontement. Et pour l’instant, entre la Danse du diable de Philippe Caubère et ce Dialogue à la sauce Bournac, c’est un sans-faute dans la saison 2015-2016. 

Bénédicte Soula


Dialogue d’un chien avec son maître sur la nécessité de mordre ses amis, de Jean‑Marie Piemme

Cie Tabula rasa • 44, chemin de Hérédia • 31500 Toulouse

07 60 40 04 72

Site : www.tabula-rasa.fr

Courriel : contact@tabula-rasa.com

Mise en scène : Sébastien Bournac

Avec : Régis Goudot, Ismaël Ruggiero, Sébastien Gisbert

Scénographie : Sébastien Bournac

Costumes et masque : Noémie Le Tily

Musique : Sébastien Gisbert

Lumière : Philippe Ferreira

Photo : © Gilles Vidal

https://www.facebook.com/gillesvidalphoto/?fref=ts

Coproduction : Scène nationale d’Albi, Théâtre d’Aurillac

Théâtre Sorano • 35, Jules-Guesde • 31300 Toulouse

– Rocade de Toulouse : sortie no 30 Sept-Deniers

– Métro : ligne B, station Saint-Agne, Saouzelong ou Rangueil + 10 minutes à pied

– Bus : ligne no 1 et no 29, arrêt Jardin-Royal, no 2, arrêt Ozenne, no 10, no 78 et no 80, arrêt Grand-Rond

Réservations : 05 81 91 79 19

www.sorano-julesjulien.toulouse.fr

Du 3 au 7 novembre 2015, à 20 heures du mardi au samedi

Durée : 1 h 45

8 € | 18 €

Dates à suivre en 2016 :

  • Jeudi 7 janvier 2016 à 20 h 30 au Théâtre de Cahors (46)
  • Dimanche 24 à 17 heures et lundi 25 janvier 2016 à 19 heures à Circa Auch (32)
  • Jeudi 4 février 2016 à 20 h 30 à l’espace François-Mitterrand de Figeac (46)
  • Mardi 16 février 2016 à 20 h 45 au Théâtre de la Maison-du-Peuple de Millau (12)
« le Tutu » © Katty Castellat

« le Tutu », d’après Princesse Sapho, le Ring à Toulouse

Le « Tutu » qui tue

Par Bénédicte Soula
Les Trois Coups

À l’heure où la France en émoi se demande si la liberté d’expression a fait son temps, Éric Sanjou brandit son « Tutu » comme un étendard du droit au blasphème. Avec cette dernière création, il signe surtout une belle pièce étonnante et baroque, et révèle en prime un incroyable comédien…

Un drôle de bâton merdeux que ce Tutu, écrit fin dix-neuvième par une très contestable Princesse Sapho. Pas facile à prendre, par un bout ou par un autre. Potache mais avec de nombreuses fulgurances littéraires, irrévérencieux, surréaliste avant l’heure, ce texte foisonnant, quelquefois insensé, a même inventé avant l’Ulysse de James Joyce le roman de mœurs à multiples registres, le héros de Tutu sautant au gré de ses perditions d’une tonalité à l’autre, d’un genre à l’autre, d’une littérature à l’autre.

Et il y en a, des perditions. Mauri de Noirof, personnage principal de cet objet littéraire non identifié, est un sybarite compulsif. Mi-bête, mi-homme du monde, il traverse Paris, sans dieu ni maître mais avec une mère nécrophage, avec laquelle il rêve – ultime sacrilège – de consommer la chose. De bordel en bal décadent, c’est lui, ce Bel-Ami trempé dans du Rabelais et séché au Lautréamont, que l’on suit dans ses maraudes, croisant en chemin une vraie cour des Miracles : fille de joie allaitant des serpents, femmes à deux têtes, homme à nez de chameau, bouffeur de queues de chat et autre bébé à dix bras. Même Dieu est un fripon qui court la gueuse. Ça blasphème. Ça gratte, déconcerte, et quelquefois ça sidère… Et pourtant…

Et pourtant, de tout cela, Éric Sanjou a sorti une belle œuvre de théâtre, prouvant qu’avec du talent et une vraie ligne artistique, il est possible de faire courber sous son joug la plus retorse et insensée des formes littéraires. De ce Tutu, donc, on retiendra des tableaux d’une beauté absolue, un éclairage caravagesque caressant les chairs des interprètes dans la scène première du bordel, une composition impeccable dans celle de l’enterrement sous parapluies (qui est, en réalité, quel décalage irrésistible, le mariage de Noirof avec une obèse nommée Hermine), tout un théâtre de lumière et de matière, mais aussi de corps qui luttent, intranquilles, dans un espace toujours mouvant, et qui, à partir d’un texte cousu de fils blancs, parvient à créer une cohérence esthétique et poétique.

Blanchard, Protée des arts

Comme chez Pippo Delbono, avec lequel Sanjou partage, du reste, un goût pour le mélange des genres, les couleurs sont essentielles. Au milieu des tonalités ténébreuses qui sont celles que la troupe préfère, la tache blanche et aveuglante d’un écran blanc de cinéma crée, par exemple, la surprise – avant de laisser place à une couleur différente nichée dans un costume de Richard Cousseau, un autre tableau dont l’harmonie plastique offre au spectateur une nouvelle zone de repli. Quant à la sidérante hétérogénéité du texte, une fois qu’on décide de ne plus y voir un problème, quelle admirable partition pour une adaptation moderne et inspirée ! Opéra, parades burlesques, cirque, marionnettes, cabaret (rayonnante Céline Pique dans le rôle de la Pondeuse), et même du cinéma, on trouve tout dans ce Tutu, comme autant de pièces d’un étrange puzzle, qui finissent par prendre leur place dans un grand ensemble baroque et polyphonique.

Mais encore faut-il avoir déniché le comédien caméléon, capable de tenir la baraque pendant trois heures quarante. Un acteur shakespearien à l’aise dans la niaiserie et le music-hall ; un pour nous parler de « l’art de chier » devant le plus foisonnant des parterres de fleurs. Un Protée, quoi : nerveux pour incarner un futuriste avant l’heure, assez incontrôlable pour être un précurseur crédible du dadaïsme et languide pour réciter les Chants de Maldoror. Cette perle rare, qui laisse entrevoir, par-delà sa jeunesse, la virtuosité d’un Nicolas Bouchaud et le mystère d’un Micha Lescot, s’appelle Romain Blanchard. Incandescent, il est parvenu à entrer dans ce Tutu sans faire craquer les coutures, a tenu la dragée haute à un Georges Gaillard pourtant au sommet de son art dans la peau de la mère de Noirof… Comment dire, un sans-faute, monsieur Blanchard. On a hâte de vous découvrir dans d’autres costumes. 

Bénédicte Soula


Le Tutu, d’après Princesse Sapho

Éditions Tristram

Cie Arène Théâtre • 24, rue de la Solidarité • 82200 Moissac

05 63 94 05 78

05 63 04 57 19

06 03 75 35 49

Site : www.arenetheatre.fr

Courriel : arenetheatre@wanadoo.fr

Mise en scène : Éric Sanjou

Avec : Romain Blanchard, Christophe Champain, Georges Gaillard, Christian de Miègeville, Émilie Perrin, Céline Pique, Reynald Rivart et la participation de l’atelier amateur de l’Arène Théâtre

Adaptation : Éric Sanjou

Scénographie : Éric Sanjou

Costumes : Richard Cousseau

Musique : Mathieu Hornain

Vidéo : Xavier Robert

Photo : © Katty Castellat

Production : Arène Théâtre

Le Ring • 151, route de Blagnac • 31200 Toulouse

  • Rocade de Toulouse : sortie no 30 Sept-Deniers
  • Bus : ligne 16, arrêt Pierre-Mounicq

Réservations : 05 34 51 34 66

contact@theatre2lacte.com

www.theatre2lacte.com

Du 19 au 25 janvier 2015, à 20 h 30 du mercredi au jeudi, 20 h 30 les vendredi et samedi

Durée : 3 h 40

12 € | 8 € | 5 €