« Hercule à la plage » de Fabrice Melquiot et Mariama Sylla © Ariane Catton Balabeau

Focus enfance et adolescence au Gilgamesh, le Off d’Avignon

(Pour) petits mais costauds

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Peur des spectacles ringards et bancals pour la jeunesse ? Le Gilgamesh offre une ribambelle de propositions de grande qualité : des histoires d’enfants mal embouchés qui se hissent à la hauteur des héros, des spectacles jeune public très costauds !

Nostalgiques des années 80 aux bambins férus de mythe : Hercule à la plage est fait pour vous ! Ce texte malin de Fabrice Melquiot revisite le mythe d’Hercule pour nous conter une jolie histoire d’amitié juvénile : celle qui lia la « superlative », la parfaite India, à trois garçons tous amoureux d’elle. Mais attention, tel un labyrinthe, il recèle ses secrets et sa légèreté apparente dissimule sans doute d’obscurs minotaures. Car comme nous en avertit India, « quand on raconte un souvenir, parfois on l’invente »…

Mariama Sylla, qui le met en scène, nous mène et nous sème avec un plaisir partagé. Grâce à un travail habile sur les noirs et une scénographie transformable, elle joue avec le spectateur à une habile partie de cache-cache. Ajoutons que dans l’obscurité créée, l’œil écoute, les souvenirs ont leur bande originale (Kurt Cobain ou encore Francis Cabrel pour le jeune Charles). Les voix se déforment, les échos d’hier résonnent. Le travail sur la matière sonore de Simon Aeschimann est d’ailleurs remarquable et la régie le met bien en valeur.

« Oliver » de Julien Rocha © Thomas Vaillant

« Oliver » de Julien Rocha © Thomas Vaillant

Porter haut les couleurs de l’enfance

L’obscurité sert enfin d’écrin aux couleurs. Celles-ci distinguent les trois rivaux (comme jadis on distinguait les chevaliers) et redonnent vie aux souvenirs. Mais c’est surtout aux trois comédiens très bien dirigés que le spectacle doit ses élans et son humour : Raphaël Archinard, Julien George, Hélène Hudovernik, Miami Themo sont les quatre mousquetaires de cette épatante distribution. Pour eux, pour la qualité du texte et de sa mise en scène, il faut s’extirper du lit et aller au Gilgamesh.

Que les amoureux de leur couette se rassurent, cependant. Ils pourront, par exemple, se rattraper à la séance de 12 h 25 avec Oliver : un indémodable classique (Oliver Twist de Dickens) revisité avec énergie par un trio de comédiens-musiciens. Ils actualisent le roman en le nourrissant de la vitalité rageuse d’une musique urbaine et électro. Ils s’inspirent des échanges qu’ils ont eus avec des Oliver d’aujourd’hui, déjà malmenés par les inégalités, déjà debout pour rejeter les injustices.

Leur travail de réécriture est plutôt réussi : il crée des va-et-vient dans le temps pour nous lancer plus vite au cœur de l’action, dans la course effrénée d’Oliver, jusqu’à l’heureux dénouement. Il aurait presque quelque chose de brechtien dans ses adresses au public, ses invitations à réfléchir au sort de tous ces gamins gueux que l’avidité des grands a projetés au pays du malheur. Et si on n’est pas toujours totalement convaincus par les parties musicales, on admire l’engagement des comédiens. En effet, tandis qu’Oliver court, ils jouent, chantent et se métamorphosent sans cesse. Récit à tiroirs, scénographie dont les cases recèlent des surprises, Oliver est donc fait pour les enfants qui n’aiment pas les cases, qui veulent des mots pour panser les maux d’aujourd’hui et chanter, crier une rage de vivre.

« La Mécanique du hasard » d’Olivier Letellier © Christophe Raynaud de Lage

« La Mécanique du hasard » d’Olivier Letellier © Christophe Raynaud de Lage

La mécanique impeccable du hasard

Enfin, pour les petits comme pour les grands, le Gilgamesh offre une pépite : la Mécanique du hasard, l’adaptation que proposent Catherine Verlaguet et Olivier Letellier (dont on avait déjà apprécié le fantastique Oh, boy !) du roman de Louis Sachar : le Passage.

C’est l’histoire fabuleuse de Stanley Yelnatz, un gamin victime d’une terrible malédiction familiale qui se retrouve dans le terrible camp du Lac vert, à creuser des grands trous, des grands trous et encore des grands trous. C’est l’histoire d’un gamin au grand cœur, dont le nom se lit dans les deux sens, dont l’histoire se vit dans tous les sens, une histoire comme les amoureux du récit (les Dumas, les Michalik) savent seuls en concocter. C’est une histoire d’amitié, de libération qui nous apprend que rien n’est joué quand tout paraît pourtant perdu.

La pièce est servie par deux comédiens formidables (Fiona Chauvin et Guillaume Fafiotte). Agiles comme des gymnastes, ils savent se glisser dans toutes les peaux (celles d’affreux jojos et de valeureux héros). Aidés par une superbe adaptation, par une mise en scène plus qu’efficace, ils métamorphosent par leur interprétation un frigo en montagne, en trou, en maison.

Le talent est là, la fantaisie est reine, comme l’indiquent les premiers mots du spectacle qui agissent tel un merveilleux sortilège : « Imagine, imagine ». On est saisi, et on sort ravi et époustouflé. ¶ 

Laura Plas


Hercule à la Plage

Le texte est édité à La Joie de lire

Amstramgram

Mise en scène : Mariama Sylla, assistée de Tamara Fischer

Avec : Raphaël Archinard, Julien George, Hélène Hudovernik, Miami Themo

Durée : 1 heure

À partir de 9 ans

Teaser vidéo

Du 5 au 26 juillet 2019, du lundi au samedi à 10 h 30, relâche les 10, 17 et 24 juillet

La Mécanique du hasard

Le texte du Passage de Louis Sachar est édité chez Folio Junior

Site de la compagnie

Adaptation : Catherine Verlaguet

Mise en scène : Olivier Letellier, assisté de Jonathan Salmon et de Valia Beauvieux

Avec : Fiona Chauvin et Guillaume Fafiotte

Durée : 1 heure

À partir de 9 ans

Vidéo de présentation

Du 5 au 26 juillet 2019, du lundi au samedi à 13 h 45, relâche les 10, 17 juillet

Oliver

Texte et mise en scène : Julien Rocha

Avec : Delphine Grept, Benjamin Gibert, Julien Rocha

Durée : 55 minutes

À partir de 8 ans

Vidéo de présentation

Du 5 au 26 juillet 2019, du lundi au samedi à 12 h 25, relâche les 10, 17 et 24 juillet, spectacle en audio-description les 15 et 16 juillet

Théâtre 11 ● Gilgamesh Belleville • 11, boulevard Raspail • 84000 Avignon

Dans le cadre du Off d’Avignon

De 8 € à 20 €

Réservations : 04 90 89 82 63


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Kalîla wa Dimna, de Monein Adwan, par Céline Doukhan

☛ Les Séparables, de Fabrice Melquiot, par Michel Dieuaide

☛ MaColombine, de FabriceMelquiot et OmarPorras, par MichelDieuaide

« Filiations ou les Enfants du silence » © Karim Arab

« Filiations ou les Enfants du silence », de Leïla Anis, Théâtre Girasole à Avignon

Aux noms des pères

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Écrire, jouer pour renouer le fil, comprendre d’où l’on vient, tel est le propos de « Filiations ou les Enfants du silence ». La compagnie de L’Œil-Brun signe ici un spectacle imparfait mais souvent touchant, où l’on regrette simplement que la pudeur voile l’émotion sous une kyrielle de procédés de mise en scène.

Son père à lui fut harki. Il n’a pas connu l’Algérie, mais les premiers mots de son adjudant-chef quand il fit son service militaire furent : « T’as pas repris le bateau ? ». Son père à elle, c’est une autre histoire, celle de l’exilé yéménite de Djibouti qui épousa une Française. Son père, ce héros… ce fou, ce despote aussi. Entre ces deux figures paternelles problématiques, la mise en scène crée des échos qui permettent d’associer la plus profonde intimité à une forme d’universalité. On entend en effet l’histoire de tous ces hommes partis vers des horizons meilleurs, déracinés avec les leurs.

Ce sont des histoires souvent déchirantes qui ne laissent pas indifférents. Elles le sont d’autant plus qu’elles sont vraies. De fait, Leïla Anis et Karim Hammiche ne sont pas que l’auteur et le metteur en scène de la pièce mais sa matière même. L’encre a la couleur rouge de leur sang, de leurs mémoires blessées. Voilà sans doute ce qui explique la forme si particulière du spectacle. Le prologue nous en avertit : nous ne sommes pas conviés à voir une pièce mais à partager un moment.

Un théâtre pour ceux qui n’y vont jamais

Car Karim Hammiche comme Leïla Anis veulent créer un théâtre qui sorte des théâtres et touche ceux qui n’y vont jamais. Et, même si en réalité les formes qu’ils proposent sont très liées à un air du temps théâtral (ils mêlent en effet vidéo, chant et théâtre, brisent le quatrième mur, jouent sur les ruptures), leur projet est tout à leur honneur. Ce qu’on regrette davantage, même si on le comprend, c’est qu’ils mettent si systématiquement l’émotion à distance. L’humour leur sert de bouclier. Or, tantôt c’est très réussi – l’ouverture clownesque du spectacle vaut, par exemple, le détour –, tantôt cela rompt un charme.

De la même manière, le mélange des médias prend plus ou moins de sens. Si les interventions musicales suggèrent souvent le sentiment que l’on ne veut pas exprimer pour éviter le pathos, les interventions plastiques sont plus énigmatiques. Surtout, entre les films, les jeux d’ombres, les ponctuations musicales, on s’y perd un peu. S’agit-il alors de nous mettre dans la situation de ces êtres qui ont perdu eux-mêmes le fil de leur existence ? S’agit-il, dans l’éclatement de la mise en scène, de nous montrer que les pièces du puzzle ne pourront jamais vraiment coïncider ? Peut-être.

Le spectacle propose de beaux moments, comme son ouverture. Il a des fulgurances qui laissent K.‑O. : mots policés et horribles, images humbles d’un documentaire. Au sortir de la pièce, on a envie de découvrir le travail de cinéaste de Karim Hammiche comme on voudrait lire Fils de de Leïla Anis. Alors, tant pis si ce n’est pas parfait, comme en conviennent les auteurs eux-mêmes, on a été néanmoins touché. 

Laura Plas


Filiations ou les Enfants du silence, de Leïla Anis

Cie de l’Œil-Brun • 10, rue du Général-de-Gaulle • 69000 Lyon

04 90 27 14 31

Courriel : compagnieoeilbrun@gmail.com

Mise en scène : Karim Hammiche

Avec : Leïla Anis, Anne Davienne, Benjamin Gibert, Karim Hammiche, Éric Minette

Lumières : Arrhioui el-Melki

Scénographie : Éric Minette

Musique : Benjamin Gibert

Chant : Anne Davienne

Régie : Nina Cheyroux

Son : Xavier Jacquot

Photo : © Karim Arab

Théâtre Girasole • 24 bis, rue Guillaume-Puy • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 82 74 42 / 04 90 89 82 63

Site du théâtre : www.theatregirasole.com

Courriel de réservation : contact@theatregirasole.com

Du 5 au 27 juillet 2014 à 10 h 30, relâche le 21 juillet

Durée : 1 h 15

17 € | 12 € | 8 €

À partir de 12 ans