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Édito

C’est la rentrée ! 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Pas de clivage ! Théâtres public et privé, institutions et petites salles, lieux parisiens et en région… Les Trois Coups sont sur tous les fronts. Outre les créations, à privilégier bien sûr, plusieurs reprises font aussi notre bonheur.

Ne pas manquer notre sélection théâtrale, ni celle liée aux arts du cirque et de la danse. Que de découvertes ! Mais les festivals attirent aussi notre attention. L’incontournable Festival d’Automne à Paris en est à sa 48édition. À Laval et Changé, nous couvrons chaque année Le Chainon Manquant et, à Limoges, Les Zébrures d’Automne.

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« Joe 5 », de Duda Paiva Company, dans le cadre du festival mondial des théâtres de marionnettes © Studio Matusiak

Signalons le festival mondial des théâtres de marionnettes à Charleville-Mézières qui fête sa 20édition. Il propose un vaste panorama, depuis les formes marionnettiques traditionnelles jusqu’aux plus novatrices. C’est donc l’occasion d’assister à quelques reprises, comme celle, d’Incertain monsieur Tokbar du Turak Théâtre. Toutefois, ce sont les nombreuses créations internationales qui créent l’événement. Cette année, le focus sur le Théâtre de la Licorne permet de découvrir L’Homme qui rit, d’après Victor Hugo, et de revoir Sweet home, sans états d’âme ou Macbêtes, les nuits tragiques. Claire Dancoisne comme artiste fil rouge, on ne peut qu’approuver !

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« La Traversée de Bordeaux Métropole », performance artistique et humaine de Laurent Boijeot et Sébastien Renauld, dans le cadre du Festival International des Arts de Bordeaux © DR

À suivre également de près, le Festival international des arts de Bordeaux (FAB) : 17 jours d’effervescence avec une trentaine de propositions sur scène et hors les murs, dont une traversée de Bordeaux métropole qui s’annonce passionnante. Axée sur l’international, autant que la création régionale, la programmation s’inscrit dans une démarche d’excellence artistique, toutes disciplines confondues. Le FAB se place ainsi parmi les grands festivals européens, novateurs et engagés.

Après les artistes du Proche et Moyen-Orient pour la première édition, les frontières en 2017, le thématique du paradis en 2018, la nouvelle édition s’intéresse aux supers héros. Un parcours de spectacles et de conférences autour de la thématique « We can be Heroes » a pour ambition de « permettre de trouver les ressorts de nos propres héroïsmes et de devenir les acteurs du changement ». De la création, des projets dans l’espace public, une démarche collaborative… Il n’en faut pas davantage pour attirer notre attention.

Célébrations tambours battants

Si les festivals rythment les saisons, d’autres temps forts créent l’événement : la réouverture haute en couleurs du Théâtre du Châtelet et celle du Théâtre Legendre, à Évreux.

Chatelet-inauguration © Thomas-Amouroux

Inauguration du Châtelet © Thomas Amouroux

Le Châtelet peut bien parader, avec sa grande salle, ses foyers et ses couloirs restaurés, modernisés, même s’ils conservent leur aspect d’origine. La cage de scène, elle aussi, a été entièrement refaite et équipée des technologies dernier cri. Cette plus grande rénovation, depuis sa construction en 1862, a nécessité deux ans et demi de travaux. Il fallait donc une célébration à la hauteur de la transformation. Le nouveau duo à la tête du lieu, Thomas Lauriot dit Prévost (direction générale) et Ruth Mackenzie (direction artistique), a imaginé un programme populaire car leur projet est d’ouvrir, enfin, l’institution au plus grand nombre.

Hormis le spectacle Parades, qui rendait hommage au ballet du même nom, composé et créé en 1917 au Châtelet, de nombreuses propositions gratuites ont réuni la foule. Au programme : après un grand défilé mené par des percussionnistes et des marionnettes géantes du Mozambique, Stéphane Ricordel a mis en scène une succession de numéros de cirque, avec les performances des acrobates Matias Pilet, Éric Bates et Tristan Nielsen, de la funambule Tatiana-Mosio Bongonga, d’Alexandra Royer, experte dans l’art du cerceau, tandis qu’Élisabeth Streb et les performeurs de sa compagnie Extreme Action, ont ensuite joué de la gravité. Enfin, devant et dans le théâtre, de nombreuses installations ont plongé les spectateurs dans la vie et l’univers excentriques d’Érik Satie, en collaboration avec l’Académie Fratellini.

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« Du sycomore à la scène », déambulation d’Ambra Senatore et Simon, Falguières, dans le cadre de l’inauguration du Théâtre Legendre à Évreux © DR

Autre bijou du patrimoine à admirer, le Théâtre Legendre à Évreux, entièrement rénové au bout d’un interminable chantier de 13 ans. Ce théâtre à l’italienne, datant de 1903, entre lui aussi dans une nouvelle ère, celle de la modernité. Sa réouverture coïncide avec la nomination de Valérie Barran, ancienne directrice du Tarmac, à la tête du Tangram, scène nationale Évreux-Louviers, dont les spectacles et concerts sont présentés dans plusieurs lieux : le Kubb, le Grand Forum, le Cadran et le Théâtre Legendre, donc.

L’inauguration est confiée aux deux artistes en résidence : Ambra Senatore, chorégraphe et directrice du Centre chorégraphique de Nantes, qui découvre le lieu ; ce regard extérieur sera complété par celui de Simon Falguières, auteur et metteur en scène de la Compagnie Le K, enfant d’Évreux. Leur carte blanche va prendre la forme d’une déambulation intitulée Du sycomore à la scène. Du 4 au 6 octobre, cette forme éphémère et unique invitera le public à redécouvrir ce lieu emblématique de la ville d’Évreux. La visite dansante, théâtrale et sensible révélera le passé de ces murs et imaginera aussi un avenir burlesque, enrichi par les souvenirs fantasmés des uns et des autres. 

Léna Martinelli


Festival d’Automne à Paris, 48édition • En Île-de-France, du 10 septembre au 31 décembre 2019 • Plus d’infos ici

Le Chainon Manquant, 28édition • Laval et Changé, du 17 au 22 septembre 2019 • Plus d’infos ici

Festival mondial des théâtres de marionnettes, 20édition • Charleville-Mézières, du 20 au 29 septembre 2019 • Plus d’infos ici

Les Zébrures d’Automne, 36édition • Limoges, du 25 septembre au 5 octobre 2019 • Plus d’infos ici

Festival International des Arts de Bordeaux, 4édition • Bordeaux métropole, du 4 au 20 octobre 2019 • Plus d’infos ici

Théâtre du Châtelet • Paris, inauguration du 4 au 15 septembre 2019 • Plus d’infos ici • Retrouvez le spectacle de réouverture en replay ici

Théâtre Legendre • Évreux, inauguration du 4 au 6 octobre 2019 • Plus d’infos ici

« Macbêtes, les nuits tragiques », d’Arthur Lefebvre, d’après « Macbeth » de Shakespeare, le Mouffetard à Paris

Au royaume des insectes

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Le Mouffetard accueille le Théâtre La Licorne et ces « Petits polars » qui constituent une réelle immersion dans l’univers visuel et rocambolesque de la compagnie. Satire de la perfidie ordinaire, « Macbêtes » est une véritable pépite.

Claire Dancoisne aime les histoires imprégnées de suspens, d’horreur et surtout d’humour noir. Car il s’agit bien de cela, dans Sweet Home et Macbêtes : montrer des personnages hors du commun, prêts à tout, y compris les pires exactions, pour arriver à leurs fins.

Tragique et dérisoire, l’histoire de ce couple démoniaque : un général et sa femme avides de pouvoir. Pour composer les tyrans de Macbêtes, la metteuse en scène explique avoir utilisé la figure des Ceaușescu. Mais on pense aussi au Père et à la Mère Ubu, directement inspirés de la pièce de Shakespeare, décidément intemporelle.

Là, Macbêtes, pareil à un bourdon mégalo, et Lady M., telle une guêpe cruelle, règnent sur un peuple d’insectes grouillants. Les mandibules s’agitent, les ailes crissent. Sourde menace, mais bientôt les carapaces s’entrechoquent. Rien de plus efficace que de dévorer tout cru ces comploteurs et traîtres de viles espèces ! Le festin des rois…

Le dispositif scénique est très simple, sans artifice. La mise en scène est réduite au strict minimum, et le petit nombre de comédiens instaure une proximité physique avec le public qui favorise l’intimité et la rencontre. Mais tout est extrêmement soigné : l’adaptation, la musique, les éclairages, les objets, les costumes, les maquillages, les accessoires, les déplacements, l’interprétation.

« Macbêtes » © Christophe Loiseau

« Macbêtes » © Christophe Loiseau

Dense, palpitant et jubilatoire

Pour incarner ces invertébrés, Rita Tchenko et Maxence Vandevelde puisent dans les ressources de l’acteur et du marionnettiste. Leur jeu est très physique, la gestuelle appuyée, tandis que la manipulation se fait précise. Leurs mains sont comme des griffes de rapace, leur regard est d’acier et leur bouche noire dessine un rictus de plaisir quand ils écrabouillent leurs pauvres victimes. Grimés derrière leurs masques, ils sont terrifiants.

À leur merci, vers de terre, scarabées et coléoptères ne font pas long feu. Pas même l’armée métallique, exterminée à l’insecticide ! Face à ce couple bestial, ce sont les bestioles qui paraissent humaines. Autant de chefs-d’œuvre bricolés avec génie, dotés d’imperceptibles engrenages et de détails croustillants. On est ébahi par tous ces éléments qui fourmillent sur la scène. Quel magnifique hommage à la force évocatrice du théâtre d’objets !

Depuis vingt‑huit ans, déjà, spectacle après spectacle, Claire Dancoisne crée en effet un univers bien à elle, rugueux et vivace, baroque en diable. La poésie jaillit de l’alliance entre le masque, le costume à accessoires, les objets articulés et un jeu gestuel qui parle davantage que le texte. Dans le monde de La Licorne, la matière est reine : qu’elle soit ferraille, papier ou tissu, elle apporte une présence brute et dense. Une fantaisie née de l’artisanat de la bidouille, et c’est remarquable. En parallèle de la programmation des pièces, le Mouffetard propose une petite exposition (la Licorne en liberté) qui donne un aperçu de ces œuvres uniques.

Créé en 1997, Macbêtes a déjà beaucoup tourné. Ce chef-d’œuvre a été joué plus de 650 fois. Un classique de la marionnette contemporaine qu’on espère bien voir à l’affiche de nombreux théâtres pour encore très longtemps. 

Léna Martinelli


Macbêtes, les nuits tragiques, d’Arthur Lefebvre, d’après « Macbeth » de Shakespeare

Théâtre La Licorne

Site : http://www.theatre-lalicorne.fr

Mise en scène et scénographie : Claire Dancoisne

Avec : Rita Tchenko, Maxence Vandevelde et des insectes pour partenaires

Création des objets : Patrick Smith, avec l’aide d’Olivier Sion

Création costumes : Catherine Lefebvre

Couture : Anne Bothuon

Musique originale : Maxence Vandevelde

Photo : © Christophe Loiseau

Le Mouffetard • 73, rue Mouffetard • 75005 Paris

Réservations : 01 84 79 44 44

Site du théâtre : http://www.theatredelamarionnette.com/

Du 21 février au 5 mars 2017, samedi à 20 h 45, dimanche à 18 h 45

Durée : 55 min

De 12 € à 18 €

Tournée

  • Du 10 au 12 mars 2017, au Channel à Calais (62)
  • Le 1er avril 2017, à Montreuil (62)
  • Du 19 au 21 avril 2017, au Mémorial de Rivesaltes (66)
  • Du 11 au 13 mai 2017, à la Rose des vents à Villeneuve-d’Ascq (59)
  • Le 28 mai 2017, à l’É.P.C.C. Spectacle vivant audomarois, Saint‑Omer (62)

Teaser : https://vimeo.com/191969635

« Sweet Home, sans états d’âme », d’Arthur Lefebvre, le Mouffetard à Paris

La fête des voisins n’aura pas lieu

Par Bénédicte Fantin
Les Trois Coups

La Cie La Licorne présente une création réjouissante de noirceur dans laquelle toute la poésie du théâtre d’objets se met au service de l’esthétique du monstrueux.

Ici, tout est gris. Le mur dénudé de l’arrière-plan, les structures métalliques qui suggèrent les limites de l’appartement, le bric-à‑brac d’outils amoncelés… jusqu’au corps de Suzanne, unique habitante de cet insalubre rez-de‑chaussée gauche. Un monochrome à l’image de sa vie triste et recluse, faite de routines obsessionnelles et de monologues haineux à l’encontre de ses voisins d’immeuble. Bien décidée à se débarrasser de tous ces nuisibles qui entravent son désir de solitude absolue, Suzanne élabore des stratégies d’expulsion à la chaîne.

L’actrice Rita Tchenko réussit à créer une figure à la fois comique et effrayante. L’interprète ne lésine pas sur l’engagement physique, un ingrédient essentiel dans cette mise en scène ultra-chorégraphiée où la gestuelle prend le pas sur la parole. Voûtée, les genoux fléchis en permanence, peinturlurée de gris, Suzanne ressemble à un animal tapi dans l’ombre. Le personnage éprouve pourtant aussi peu de compassion pour les bêtes que pour les humains. Quand le besoin la démange de se défouler, Suzanne élimine chats, gerbilles et oiseaux domestiques qui ont le malheur d’explorer l’immeuble.

Plus on en sait sur cette femme, plus son apparence prétendument distinguée offre un criant contrepoint comique. En effet, la robe rose, les faux ongles et les escarpins rouges contrastent avec l’horreur des propos de Suzanne et la sauvagerie de ses actes. Confident de la folie du personnage, le public est aussi spectateur de sa duplicité lorsqu’il s’agit de faire bonne figure devant le commissaire ou de feindre l’attristement en apprenant le départ de ses voisins. Qu’on éprouve du dégoût, du soulagement (de ne pas être comme elle), de l’empathie, que cela fasse écho à notre propre part de monstruosité, la performance de Rita Tchenko ne nous laisse pas indifférents.

Claire Dancoisne compose un tableau vivant qui renferme tout un univers. En mêlant la musique, le corps, le décor et le texte, la metteuse en scène nous plonge dans la folie de Suzanne. Les objets sont aussi importants que l’écrit pour traduire les obsessions de Suzanne. Après utilisation, elle remet chaque élément à sa place en respectant la même cadence, dans un rituel qui confine au pathologique. Le fondement le plus emblématique de sa cruauté étant la maquette de l’immeuble qu’elle a recréé pour laisser libre cours à ses stratégies macabres. Les objets ne dupliquent en rien le texte dans cette mise en scène. Ils enrichissent le propos en apportant une foule de suggestions sur la psychologie du personnage.

Sweet Home fait partie des Petits polars de La Licorne, tout comme Macbêtes également à l’affiche du Mouffetard. Cet ensemble de pièces qui mêlent les codes du polar et du théâtre d’objets offre un bel aperçu de l’inventivité de la compagnie La Licorne. 

Bénédicte Fantin


Sweet Home, sans états d’âme, d’Arthur Lefebvre

Mise en scène : Claire Dancoisne

Avec : Rita Tchenko

Création musicale : Maxime Vandevelde

Création des objets : Maarten Janssens, Olivier Sion

Construction décors : Alex Hermann

Peintures : Chicken / Création de la toile de fond : Detlef Runge

Création costumes : Anne Bothuon

Régie : Brice Noguès

Photos : © Pascal Gely et Théâtre La Licorne

Le Mouffetard • 73, rue Mouffetard • 75005 Paris

Réservations : 01 84 79 44 44

Site du théâtre : www.lemouffetard.com

Métro : Place‑Monge, Cardinal‑Lemoine

Du 21 février au 5 mars 2017, du mardi au vendredi à 20 heures, samedi à 19 heures, dimanche à 17 heures

Durée : 55 minutes

18 € | 14 € | 12 €

Théâtre du Peuple © D.R.

Estivales 2016 du Théâtre du Peuple ‑ Maurice‑Pottecher à Bussang

L’étoffe des songes

Par Corinne François‑Denève
Les Trois Coups

Cette année, la forêt vosgienne sert d’écrin à l’univers de William Shakespeare : du « Globe » dans un autre théâtre en bois.

Où se niche aujourd’hui le théâtre populaire ? Est-il encore dans les rues d’Avignon, entre un « In » parfois jugé élitiste et sectaire, et un « Off » pléthorique, de plus en plus marchand ? Résiste-t‑il encore à Villeurbanne, au T.N.P. de Christian Schiaretti ? Est‑il à chercher dans le toujours trop confidentiel Festival du Nouveau Théâtre populaire de la Fontaine‑Guérin ? Où se trouve-t‑il ailleurs, dans les rues, les ateliers, les places de village ? Si les utopies ont vécu, il en est une qui demeure, intacte, depuis plus de cent‑vingt ans : celle du théâtre « du Peuple » voulu par Maurice Pottecher.

Comme chaque année, en été, les bâtiments en bois, conçus « par l’art, pour l’humanité », s’ouvrent au public. Le rituel est inchangé : bénévoles, acteurs et spectateurs se croisent, dans une ambiance de gai savoir, de popote et de buanderie, de kir d’après spectacle et de petite librairie. Seules quelques exigences demeurent, magiques : pour le « grand » spectacle, il s’agit de mêler acteurs « professionnels » et bénévoles (on n’ose parler d’« amateurs »). Pour le metteur en scène, la gageure est de faire en sorte que le fond de scène s’ouvre vers la fin de la pièce. Sous les murmures de joie et d’admiration des spectateurs se révèle alors la verte forêt des Vosges, dans laquelle le théâtre de Bussang semble avoir tout naturellement poussé.

« Macbêtes » © Théâtre La Licorne

« Macbêtes » © Théâtre La Licorne

Cette année, anniversaire oblige, William Shakespeare a quitté sa forêt d’Arden pour rejoindre cette autre forêt, non point ardennaise, donc, mais vosgienne. Les spectacles présentés lors du mois et demi que dure le festival tournent tous autour du dramaturge élisabéthain. Vincent Goethals, pour sa dernière année aux commandes de Bussang, a ainsi fait appel à Claire Dancoisne pour une reprise de son Macbêtes, créé il y a déjà quelques décennies. Recyclé, le spectacle du Théâtre de la Licorne évoque le Macbeth de Shakespeare à l’aide d’animaux fabriqués avec des matériaux de récupération, minutieusement assemblés, et souvent savamment utilisés, ou dépiautés, sur le plateau. Cette petite forme « bestiale », de rouille et non d’os, est obsédée par la vermine, ce qui fait singulièrement dévier le propos de Shakespeare vers Kafka. Étonnamment, de ce fait, la partition, ancienne, résonne curieusement dans le monde d’aujourd’hui.

« Sonnets » © Raymond Veber

« Sonnets » © Raymond Veber

On a pu être un peu moins convaincu par la lecture que font Sébastien Amblard et Aurélie Barré des Sonnets de Shakespeare, les rendant moins âpres et moins ambigus que l’original. De ces pièces virtuoses sur des êtres aimés, mâles et femelles, blancs et noirs, le comédien et la danseuse tirent un pas de deux qui a sans doute à juste titre su charmer son public.

Dans la forêt « enchanteuse » de Guy‑Pierre Couleau

Le « grand » spectacle de cette année était donc le Songe d’une nuit d’été, dans une mise en scène de Guy‑Pierre Couleau. La pièce à métamorphoses de Shakespeare se prête idéalement au décor de Bussang. Titania et Oberon, leur changelin et leurs elfes, semblent sortir des alentours du théâtre même. L’ouverture du fond de scène se fait tout naturellement : à la fin du spectacle, on attend en effet que ces personnages, dont on a suivi pendant près de trois heures les aventures, regagnent leurs bosquets, nous laissant auparavant les saluer, comme nous y invite Puck. Comme aime à le souligner Couleau, il est une autre raison qui fait de Bussang le cadre idéal du Songe, à savoir la présence de cette pièce dans la pièce qu’est la parodie de Pyrame et Thisbé, jouée chez Shakespeare par des artisans et, à Bussang, pour la plupart, par des « bénévoles ». Point d’« amateurisme » toutefois dans le jeu plein de saveur de ces non-professionnels : réunis en bord de plateau, les autres comédiens assistent avec le même plaisir (dissimulé ou non) à cette comédie des erreurs interprétée avec délectation par des acteurs qu’on aimerait croire vraiment artisans.

Couleau, dans sa mise en scène, mêle le plus contemporain et le plus onirique. Les costumes sont de coupe moderne, d’une droiture élégante. Les quatre jeunes gens, composés avec vigueur et énergie par Sébastien Amblard, Adrien Michaux, Jessica Vedel et Clémentine Verdier, arpentent en tous sens le plateau de leurs longues jambes souples. L’échappée par la forêt d’Arden devient un trekking d’aujourd’hui, où le marivaudage le dispute aux combats façon Star Wars. Face à eux, les « parents », l’autorité, la ville, restent rigides, attendant de restaurer l’ordre. Il aura, le temps de la pièce, été troublé par d’étranges créatures. Celles‑ci venues de la forêt, Couleau en a confié les masques et les costumes à Kuno Schlegelmilch, le magicien de Bob Wilson et de Patrice Chéreau, et à Laurianne Scimemi. Feuilles et feuillages de papier crépon vert et blanc, cercle des songes découpé par des rayons laser : modernité et « trucs » de théâtre de foire se rejoignent. La joie est contagieuse, le rythme effréné.

Il serait difficile, dans la troupe d’acteurs, d’isoler un meneur. Clémentine Verdier campe une intéressante Hélène, baby-doll tête à claques, dans un premier temps délaissée, dans un second temps (trop) courtisée ; Jessica Vedel est une sombre sauvageonne, déçue dans ses amours, révoltée et impuissante. Mais le maître des sortilèges est bien Puck, habité par son interprète, Rainer Sievert. Loquace surtout lorsqu’il ne dit rien, surgissant quand on ne l’attend point, régulant tous les dérèglements, ce Puck‑là se permet même, à un moment, de résumer la pièce en allemand. Et ce n’est plus Bussang, c’est la Pentecôte : on comprend tout.

L’ivresse du pouvoir

Tout différent est le Lady First de Sedef Ecer, mis en scène par Vincent Goethals. Si parenté il y a avec Shakespeare, elle serait à trouver du côté de ses pièces sur le pouvoir, ou sur les femmes – Macbeth en tête. Soit un pays imaginaire, en Mésopotamie, c’est‑à‑dire nulle part, dans lequel le peuple se révolte. Le staff des communicants est aux abois. Comment donc calmer la populace ? La solution s’impose vite : il faut leur envoyer la « First Lady ». Elle est la reine du (théâtre du) Peuple, elle saura leur parler, de ses chaussures sans doute, ou de ses bonnes œuvres, mais cela suffira pour donner de la brioche aux insurgés. Une journaliste est appelée, Yasmine. Inexpérimentée, elle va interroger la « Première Dame ». Toute la pièce consistera à suivre cette interview où rien ne se passera comme prévu, presque en temps réel, ou, comme on dit sur les chaînes info, « en continu ».

Les médias, la « comm’ pol’ », sont évidemment au cœur de la réflexion de Seder Ecer, qui a pourtant écrit sa pièce avant les « évènements » actuels de Turquie, et se permet une seule référence, ironique, au caractère déjà obsolète des « printemps arabes ». Pour figurer cette « distance », temporelle, spatiale, ou cognitive, Vincent Goethals a choisi de travailler avec la vidéo. Le spectateur du théâtre de Bussang regarde diverses mises en scène télévisées ou numériques, supposément en léger différé, ou retransmises en direct. Liaisons Skype, émissions, brèves qui défilent sur le fond de scène, illisibles et répétitives : le metteur en scène a opté pour jouer sur l’attente des spectateurs, qui espèrent un discours sur l’« actualité ». Cette distance se fait jumelle de cette « distanciation » qu’autorise justement le théâtre.

Il semble en effet que Goethals ait fait le choix de la théâtralité, et que Seder Ecer ait fait le choix de la fiction, du récit oriental, ou du conte. Yasmine la journaliste est aussi Shéhérazade, qui impose un délai à l’accomplissement du temps historique et du cycle de la révolution pour raconter sa chronique. Sans déflorer la fin, on s’apercevra que l’intrigue principale relève davantage du mélodrame convenu, et assumé comme tel, que de l’analyse géopolitique pontifiante. L’héroïne n’est d’ailleurs pas « First Lady », mais bien « Lady first ». Les dames d’abord : l’inversion est au cœur de l’œuvre, qui présente des ministres drag-queens et un conseiller personnel transgenre. Ishtar, la Lady First Macbeth de la pièce, est un produit hybride entre Theda Bara et Mylène Farmer. Digne « successeur » de Messaline, de Bajazet, ou d’Eva Perón, elle est too much, comme dans un péplum de Giovanni Pastrone. À cet égard, la fin trouve des couleurs expressionnistes, évoquant le Nosferatu de Murnau.

Pour un théâtre d’édification

Oscillant entre la tragédie de la culpabilité historique et la grosse farce, Lady First peut évoquer le Retour au désert de Koltès, pièce incomprise, si difficile à interpréter. Il n’en demeure pas moins qu’elle aussi s’intègre parfaitement dans le décor et la spécificité de Bussang. En premier lieu, elle a été écrite pour cette scène, et réécrite en fonction des bénévoles recrutés. En second lieu, elle correspond parfaitement à ce théâtre d’édification que Pottecher appelait de ses vœux. Goethals choisit en effet d’extraire son héroïne « populaire » des rangs des spectateurs, et de la faire revenir, pour une harangue un peu didactique, mais sans doute salutaire, par une porte latérale. Il joue continuellement sur deux niveaux de plateau, celui du bas où se trouve la fille du peuple, et celui du haut où siège l’oligarchie. La justice triomphe, comme dans ces pièces que Pottecher aimait tant : les grands de ce monde ne trouvent pas leur place au ciel, mais meurent écrasés dans le velours pourpre de leurs habits de roi – ou de leurs rideaux de scène. 

Corinne François‑Denève


Estivales de Bussang, Théâtre du Peuple, du 14 juillet au 28 août 2016

Macbêtes, les nuits tragiques, d’Arthur Lefebvre, d’après Macbeth de Shakespeare

Mise en scène et scénographie : Claire Dancoisne

Avec : Rita Burattini, Maxence Vandevelde et des insectes

Création des objets : Patrick Smith et Maarten Janssens

Costumes : Anne Bothuon

Musique originale : Maxence Vandevelde

Les mercredi, jeudi, vendredi et samedi du 4 au 27 août à 18 h 30

Durée : 45 minutes

Mon cœur pour un sonnet, forme théâtrale et dansée autour des Sonnets de Shakespeare

Mise en scène, chorégraphie et interprétation : Sébastien Amblard, Aurélie Barré

Création sonore : Anthony Rouchier

Lumière : Philippe Catalano

Costumes : Dominique Louis, Dominique Burté

Conseillère littéraire : Claire Bardelmann

Les mercredi, jeudi et vendredi du 4 au 26 août à 12 heures

Durée : 1 heure

le Songe d’une nuit d’été, de William Shakespeare

Texte français de Françoise Morvan et André Markowicz, avec la collaboration de George Hugo Tucker

Mise en scène : Guy‑Pierre Couleau

Assisté de Carolina Pecheny

Avec : Sébastien Amblard, Pierre‑Alain Chapuis, François Kergourlay, Anne Le Guernec, Adrien Michaux, Rainer Sievert, Jessica Vedel, Clémentine Verdier ; et Éric Collombet, Pierre Gallo, Hugues Gesbert, Daniel Gille, Fiona Hamonic, Guillaume Kovacs, Margaux Langlest, Benjamin Le Merdy, José‑Maria Mantilla, Noé Pflieger, Sandra Sadhardheen, Céline Sempiana

Scénographie : Elissa Bier

Costumes : Laurianne Scimemi

Assistée de Blandine Gustin

Lumières : Laurent Schneegans

Musiques originales : Philippe Miller

Masques et maquillages : Kuno Schlegelmilch

Du mercredi au dimanche à 15 heures

Durée : 2 h 30 avec entracte

Lady First, de Sedef Ecer

Mise en scène : Vincent Goethals

Avec : Anne‑Claire, Angèle Baux Godard, Sinan Bertrand et Bernard Bloch et, sur les écrans, Jean‑Louis Appredisse, René Bianchini, Fouad Bousba, Marie‑Claire Fuchs, Chantal Gobert, Vincent Goethals, Mustapha Hamamid, Christianne Lallemand, Benjamin Le Merdy, Arnault Mougenot et la chienne Rita

Scénographie / environnement visuel : Fred Vaillant

Lumières : Philippe Catalano

Environnement sonore : Bernard Vallery

Costumes : Dominique Louis, assistée de Sohrab Kashanian

Maquillages et coiffures : Catherine Nicolas

Assistant à la mise en scène : Arnault Mougenot

Les mercredi, jeudi, vendredi et samedi à 20 h 30

Durée : 1 h 40 sans entracte

Théâtre du Peuple – Maurice‑Pottecher • 40, rue du Théâtre • 88540 Bussang

Réservations : 03 29 61 50 48

Site du théâtre : http://www.theatredupeuple.com/

Du 14 juillet au 28 août 2016, les Estivales présentent aussi William’s Slam de Marie‑Claire Utz, dans une mise en scène de Vincent Goethals, que nous n’avons pu voir, et, en clôture, Carmina Burana de Carl Orff.

Prix des spectacles : 8 € | 10 € | 11 € | 15 € | 18 € | 25 €

Formule duo de 15 € à 40 €

Inauguration Théâtre La Licorne à Dunkerque

Un lieu, un rêve

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Le Théâtre La Licorne, outil européen de création pour la marionnette contemporaine et le théâtre d’objets, vient d’être inauguré à Dunkerque. Un lieu atypique, chaleureux, vaste, ouvert à tous les possibles.

Après neuf mois de travaux, le Théâtre La Licorne a officiellement ouvert ce lieu initié dans le cadre de Dunkerque 2013, capitale régionale de la culture, et déjà actif depuis novembre 2015. Pour abriter cette halle de 2 000 m² dédiée à la création artistique, comprenant un espace de travail et d’expérimentation avec un atelier de construction équipé (vital pour ceux qui manipulent l’objet), des zones de formation et de stockage, les architectes Anne Fauvarque et Jean Dupond ont réhabilité d’anciens hangars et garages situés dans le quartier populaire de la Basse-Ville de Dunkerque. Ils ont imaginé un lieu comme une cathédrale dotée d’une armature métallique. Un alliage de fer et de bois, pour un espace transformable.

L’installation pérenne de La Licorne à Dunkerque et en Nord – Pas‑de‑Calais – Picardie contribue à l’émergence d’un lieu de référence autour de l’art de la marionnette contemporaine et du théâtre d’objets, unique en région et connecté aux autres pôles nationaux et étrangers reconnus par la profession. Vouée à rayonner sur le territoire et en Europe, cette structure porte aujourd’hui le nom de l’équipe qui l’anime, confortant ainsi une démarche fondée sur le partage, la formation et l’accompagnement d’aventures artistiques.

Compagnie professionnelle créée et dirigée par Claire Dancoisne, le Théâtre La Licorne a une expérience de plus de trente ans dans ce secteur. Objets, machines, masques et marionnettes concourent à la magie de ses œuvres. Depuis ses débuts en 1986, la compagnie a créé plus de 36 spectacles et évènements qui ont parcouru les routes de France et du monde à la rencontre de spectateurs toujours plus nombreux. L’ouverture de son lieu est une invitation à pénétrer dans cet imaginaire foisonnant, où les machines artisanales touchent par leur fragilité et leur aspect dérisoire de prototypes improbables. Depuis longtemps, le Théâtre La Licorne développe des compagnonnages artistiques. Prolongement naturel des activités de La Licorne, ce lieu est donc le nouvel espace de travail de la compagnie, mais aussi un outil à partager avec d’autres artistes pour qui l’objet et la marionnette sont essentiels.

Un sacré défi !

Les cartons à peine déballés, l’équipe s’est battue pour permettre d’ouvrir rapidement au public, sans pénaliser les tournées de ses spectacles. L’aventure a commencé, dès l’automne 2015, par une première exposition, Bruits de planches, conçue avec des objets d’anciens spectacles, puis avec la présentation d’Une humanité cousue de fil de la sculptrice Anne Bothuon. Le premier stage d’initiation à la soudure accessible aux amateurs a aussi remporté un franc succès. Quatre compagnies ont déjà été accueillies en résidence. Tout cela a permis d’ouvrir les portes à un public nombreux. Plus de 2 500 personnes sont venues découvrir le bâtiment et ces univers artistiques qui font écho à l’univers baroque de La Licorne. Un beau tour de chauffe en guise de préfiguration !

Pour l’inauguration officielle le 29 mars 2016, le Théâtre La Licorne a vu les choses en grand. Après les discours des édiles, les festivités ont commencé par le Défilé de haute soudure, un show pour des vêtements métalliques et mécanisés, créés au poste à souder, alliant le métal et la dentelle, l’éphémère et l’inaltérable. Un luxe à portée de tous, pourvu qu’on aime le bricolage, la mécanique et la fantaisie. Aux côtés de musiciens et comédiens professionnels, les vingt comédiens amateurs de Dunkerque et du territoire, mannequins d’un soir, ont fait sensation dans ces tenues de bric et de broc, extravagantes à souhait. Forcément décalées !

Ensuite, les spectateurs ont pu découvrir ou revoir une création de 2010, Spartacus, un péplum grandiose et minimaliste au service d’un théâtre résolument artisanal dans un amphithéâtre romain reconstitué, avec des arènes ovales et sablées. L’extrême proximité entre les chanteurs lyriques, les comédiens, les objets et le public bouleverse toujours le rapport théâtral. Ici, peut-être encore plus qu’ailleurs.

Autre manière déjantée d’accueillir les visiteurs : « les Apéros » et « les Petits Déjeuners lyriques », occasion pour les comédiens, survoltés et machiavéliques, d’emmener les convives vers un écart réjouissant, avec des objets pour le moins envahissants et du chant lyrique quelque peu débordant. Une bonne façon de se mettre en condition pour bien commencer la journée.

Voilà donc enfin l’aboutissement de plusieurs années d’actions, d’émulations, pour la reconnaissance officielle de « ce projet rêvé, imaginé, travaillé, retravaillé, pensé, repensé, tant de fois remis en cause », comme tient à le rappeler Claire Dancoisne. Un projet qui a effectivement pu voir le jour « grâce à l’obstination de La Licorne et avec le soutien déterminé des partenaires institutionnels » (ministère de la Culture, conseil régional Nord – Pas‑de‑Calais – Picardie, conseil départemental du Nord et la Communauté urbaine de Dunkerque), de leurs élus et techniciens. Six années au total pour que ce lieu ouvre enfin ses portes !

Tous peuvent donc être fiers d’avoir réussi à finaliser ce projet formidable, un laboratoire d’aventures artistiques, un tremplin plein de ferraille, de bois et d’humains. Un endroit où il fait bon être… et revenir. La concrétisation d’un rêve. 

Léna Martinelli


Inauguration du Théâtre La Licorne

Théâtre La Licorne • 60, rue du Fort‑Louis • 59140 Dunkerque

Réservations : 03 74 06 00 01

Site du théâtre : http://www.theatre-lalicorne.fr

Courriel : contact@theatre-lalicorne.fr

Photos : © Christophe Loiseau

Teaser Défilé de haute soudure : https://vimeo.com/146887200

Teaser Spartacus : https://vimeo.com/146887200