« La Mère à boire » © Mathilde Gamon

« La Mère à boire », d’Elisa Ruschke, Les Subsistances à Lyon

Heurs et malheurs des relations mère/fille

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Elisa Ruschke a déjà été remarquée lors de ses précédentes créations. On attendait donc beaucoup de ce spectacle présenté par l’Élysée aux Subsistances, deux rampes de lancement de la jeune création. Or, le sentiment est mitigé.

Elisa Ruschke met en scène, joue (le rôle principal) et chante le texte qu’elle a écrit à partir – semble-t-il – de souvenirs autobiographiques sur les heurs et malheurs des relations entre mère et fille. Mais au théâtre comme dans la vie, qui trop embrasse mal étreint.

Le texte de La Mère à boire est composé de courtes scènes sans grand lien les unes avec les autres, entrecoupées de chansons. Ou, plutôt, de chansons séparées par des moments de théâtre, écrits à la manière de sketches, c’est-à-dire sans autre rapport que thématique. Car La Mère à boire fait référence, on l’aura vite compris, à l’expression « c’est pas la mer à boire », d’ailleurs chantée fort joliment par Elisa Ruschke en personne, accompagnée à la guitare par Lucas Gonzalez, très à l’aise dans les accompagnements. Ces chansons sont très réussies et Elisa Ruschke y révèle un beau brin de voix, avec des ruptures délicates et des couleurs chatoyantes.

Les inconvénients du « sur-mesure »

L’auteure alterne les ambiances et les genres, au point qu’on hésite parfois sur l’âge de la jeune adolescente nommée Symphonie. Celle-ci aime jouer les filles de l’air et alterne revendications adultes et caprices puérils. On la trouve ainsi, rebelle, chez un juge pour enfants, accompagnée d’une mère qui, après l’avoir confiée à une famille d’accueil, veut la reprendre. S’ensuit une dispute entre mère et fille sur la pertinence du lino dans la chambre. Puis, la mère entreprend un numéro de séduction si réussi à l’encontre de l’amie de sa fille  que celle-ci succombe à son charme, au grand dam de Symphonie. La seule saynète vraiment originale verse dans le registre franchement farcesque, la mère emmenant sa fille manu militari chez le médecin… pour lui faire examiner le trou de balle, en raison de démangeaisons.

Tous ces morceaux sont prétextes à des cris, bouderies, larmes, excès – typiques des conflits entre mère et fille à l’adolescence –, mais aussi à des numéros d’actrices impeccables. Nelly Antignac, dans le rôle de la mère tour à tour débordée, calculatrice, sévère et doucereuse, est parfaite. Son alter ego se révèle tout aussi excellente. Cependant, il reste difficile de s’intéresser à un discours finalement assez convenu sur le thème. On attend donc avec intérêt le prochain essai, espérons-le, plus exigeant.

Trina Mounier


La Mère à boire, de Elisa Ruschke

Compagnie La Corde Rêve

Texte et mise en scène : Elisa Ruschke

Interprètes : Nelly Antignac, Mickaël Délis, Léa Girardet et Elisa Ruschke

Musicien : Lucas Gonzalez

Collaboratrice artistique : Léa Girardet

Créatrice lumières : Julie Lorant

Production : La Corde Rêve

Spectacle proposé par le Théâtre de l’Elysée

Les Subsistances, Livraisons d’été, Entrée des artistes • 8 bis, quai Saint-Vincent • 69001 Lyon

Réservations : 04 78 39 10 02

Le 29 juin à 19h30 et le vendredi 30 juin à 19h15

Durée : 1 heure

De 5 € à 20 €

À partir de 12 ans

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La mère gronde, par Léna Martinelli

« Ton tendre silence me violente plus que tout » © Louise Vignaud

« Ton tendre silence me violente plus que tout », de Joséphine Chaffin, Théâtre des Clochards Célestes à Lyon

Duel sanglant dans une société connectée

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Créé à l’occasion du festival En Actes 2016, ce spectacle au long titre énigmatique est très réussi. Monté par Louise Vignaud, l’actuelle directrice du Théâtre des Clochards célestes, il s’adresse particulièrement à un public adolescent.

Le festival En Actes regroupe quelques-uns des talents les plus prometteurs d’une région qui n’en manque pas. Précisons qu’il impose aussi une série de contraintes très strictes aux créateurs : des textes de moins d’une heure, inédits, écrits par de jeunes auteurs pour moins de cinq comédiens, traitant d’un thème d’actualité, et joués sur un théâtre de tréteaux, sans décor ni effets techniques ! Certes, ces règles du jeu activent l’imaginaire et permettent d’inventer avec peu, mais travailler ainsi ne s’improvise pas.

Ton tendre silence me violente plus que tout aborde un sujet qui préoccupe beaucoup son auteure : celui d’une société connectée et entièrement dévouée au dieu Commerce. Elle met en présence deux personnages principaux. Félice, dont le prénom n’est guère innocent, est une jeune fille brillante, intelligente, férue de littérature, et qui semble avoir tout réussi. Banco : son diplôme en poche, elle est sur le point d’être recrutée par une société qui vend l’amour… du futur ! Un amour « programmé », autrement dit, dépouillé de toutes les émotions ou réactions que suscite un tel sentiment : malheur, jalousie, larmes, cris, pensées suicidaires. Elle passe un entretien d’embauche avec le patron.

D’emblée, l’opposition entre leur deux mondes saute aux yeux. D’un côté, Félice est interprétée avec un mélange de fragilité et d’enthousiasme par une Claire Galopin très à l’aise. De l’autre, le directeur, joué par Joseph Bourillon, ressemble à un histrion braillant dans une novlangue fortement anglicisée, dans le but de vendre son projet. Une table les sépare. Elle est recouverte de verres rouges agrémentés de fraises Tagada que le factotum Gédéon, un autre clown – triste cette fois –, a proposé aux spectateurs dès leur entrée en salle. Non seulement, cet élément du décor symbolise la frontière entre l’employeur et l’employée, mais il fait écho au dispositif scénique en bi-frontal : le public, réparti de part et d’autre de la scène, assiste à un véritable duel.

Un spectacle profond, vif et rigolo

Les spectateurs observent ensuite les hésitations de Félice qui pressent que cet emploi ne s’accorde pas à ses principes. Elle donne ainsi rendez-vous à ses meilleurs amis dans un « parloir » (un lieu dédié à la parole en 2020 !). Hélas, ses amis, obnubilés par leur smartphone, ne l’écoutent que d’une oreille. Félice, qui ne se satisfait pas d’une amitié à éclipse, réclame une écoute entière. Elle révèle alors une facette de sa personnalité fort peu sympathique, qui se confirme lorsqu’elle accepte le job et devient un cadre ultra compétent : elle veut tellement réintroduire de l’humain qu’elle est prête à faire imploser l’entreprise et à saigner son patron.

En outre, l’écriture nerveuse, rapide, de Joséphine Chaffin, se trouve parfaitement servie par la mise en scène très rythmée et plutôt drôle de Louise Vignaud. Les déguisements des différents employés (combinaisons blanches immaculées, en accord avec ce monde parfait, ou tignasses filasses de clowns) ne manquent pas de subtilité et servent la peinture et l’évolution des caractères (comme celui de l’homme de ménage timide – finement interprété par Hervé Charton – auquel Félice redonne une vraie dignité).

Surtout, le monde dépeint fait peur. Mais la pièce évite soigneusement tout manichéisme. Elle dénonce aussi bien l’entreprise machine qui broie socialement l’homme, que les égarements des individus acculés dans leurs retranchements. D’une certaine manière, c’est le désespoir et l’excès d’assurance qui poussent Félice au terrorisme, qui la transforment en ayatollah ou stakhanoviste de la sincérité à tout prix. On saisit donc facilement les enjeux, les pièges, les miroirs aux alouettes que nous tend ce monde de marchandises. Cependant, la pièce n’est jamais simpliste. Les adolescents ou jeunes adultes, parfois si prompts à s’enflammer, s’y reconnaîtront sans doute : ils y verront leurs travers à la loupe, mais sans y attacher une quelconque culpabilité. De la belle ouvrage.

Trina Mounier


Ton tendre silence me violente plus que tout, de Joséphine Chaffin

À partir de 12 ans

Compagnie la Résolue

Mise en scène : Louise Vignaud

Comédiens : Joseph Bourillon, Hervé Charton, Claire Galopin, Daniel Leocadie et Solenn Louër

Photo : © Louise Vignaud

Son : Clément-Marie Mathieu

Création lumières : Brice Gharibian

Théâtre des Clochards célestes, Scènes découvertes • 51, rue des Tables Claudiennes • 69001 Lyon

Réservations : 04 78 28 34 43

Du 31 mai au 10 juin 2017, les mardis, mercredis et vendredis à 20 heures, les jeudis à 19 heures, les samedis à 17 heures + scolaires

Durée : 1 heure

De 6 € à 15 €

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« Gris » de Perrine Gérard © Maxime Mansion

« Gris », de Perrine Gérard, Théâtre National Populaire à Villeurbanne

Histoires d’hier et d’aujourd’hui

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

C’est la cinquième et dernière étape d’un projet fortement ancré dans Villeurbanne, l’aboutissement d’un travail collectif généreux porté par une toute jeune compagnie dont nous avons déjà beaucoup parlé, à propos du festival En Acte(s). Et une réussite incontestable.

Ce n’était pourtant pas joué d’avance. Dans le registre de la création, les grands sentiments font rarement bon ménage avec l’exigence artistique. Or, recueillir les souvenirs des derniers habitants ayant vécu sous l’Occupation à Villeurbanne, en arpenter les ruelles secrètes pour enfin conduire une réflexion sur l’engagement aujourd’hui, en plein milieu des présidentielles, il faut bien le dire, c’était casse-gueule.

Mais les jeunes gens, réunis par Maxime Mansion dans cette compagnie qui s’est donnée pour tâche principale la création et la diffusion de textes contemporains pour le théâtre, sont bourrés de talent. Et de culot aussi.

Parmi eux, Perrine Gérard qui s’est collée à l’écriture à partir de ces bribes, de ces photos, de ce matériau fragile. Elle en a reconstruit un puzzle sous forme de courts instantanés du quotidien, sans souci chronologique, sans rapport entre eux. Ici, un couple d’amoureux entre lesquels s’insinue un secret mortifère, là une famille que les choix politiques, tenus cachés, va mener au bord de l’implosion. Et puis trois autres scènes, comme des intrus, vont s’inviter dans cette histoire ancienne et montrer que les problématiques de l’engagement n’ont changé que de forme, entre hier et aujourd’hui. L’écriture de Perrine Gérard est vive, précise, percutante, claire.

Une compagnie épatante

Encore fallait-il transformer l’essai et porter au plateau cette pièce kaléïdoscopique. Cela nécessite un metteur en scène : Maxime Mansion, avec son énergie communicative, son intelligence de la scène et son habileté à diriger les acteurs, prouve – s’il en était encore besoin – ses grandes qualités dans ce domaine. Le choix des interprètes s’avère aussi crucial. Et là, quels acteurs ! Tous sont excellents avec, notamment, Thomas Rortais, parfait dans le rôle de l’adolescent révolté et Jessica Jargot, aussi sensible qu’une corde de violon.

Et puis il faut une scénographie (quoique leur festival ait essayé de nous montrer qu’on pouvait s’en passer, dès lors qu’on a un texte et des comédiens). Celle de Amandine Livet est subtile, sophistiquée et diablement efficace. Elle consiste à installer les spectateurs sur des poufs au milieu de la pièce. Autour d’eux, trois petites scènes derrière des écrans écrus où vont se dérouler les petites scènes du quotidien qui en disent long sur l’atmosphère : les regards furtifs, les séparations plus brutales qu’on ne le voudrait, les tensions prêtes à faire surface. Certes, pour le spectateur, il n’est guère confortable de jouer les girouettes pour assister à ces mini-représentations. Mais c’est vivant. Puis, tout-à-coup, le fracas des avions qui arrivent et voici notre espace envahi par les personnages venus se réfugier parmi nous. Nous sommes dans une cave, tous logés à la même enseigne. Sans doute, scénographe et metteur en scène ont-ils travaillé de concert sur cette idée qui fonctionne magnifiquement. Et dans la cave, les petites histoires continuent, plus feutrées.

Pour finir, on peut regretter que quelques scènes (mariage à la sortie de la guerre, luttes syndicales dans les années 70, discussions brûlantes actuelles) ne soient pas toujours suffisamment arrimées à l’ensemble. Elles sont ce qu’elles sont : des pièces rapportées. Mais c’était une générale et le spectacle n’en était qu’à son deuxième filage. Laissons-lui un peu de temps pour trouver ses marques. On peut faire confiance à cette industrieuse bande pour y parvenir sans tarder. 

Trina Mounier


Gris, de Perrine Gérard

Pièce immersive pour 30 spectateurs

Le texte sera édité avec les cinq contes contemporains faisant partie intégrante du projet, sous réserve d’un financement éventuel. Les intéressés peuvent pré-commander le livre au prix de 20 € sur en.actes.ecritures@gmail.com

Les abonnés à En Acte(s) les recevront en format électronique

Mise en scène : Maxime Mansion

Avec : Maïanne Barthès, Olivier Borle, Jessica Jargot, Maxime Mansion, Jérôme Quintard et Thomas Rortais

Scénographie : Amandine Livet

Création sonore : Quentin Dumay

Création lumière : Lucas Delachaux

Création costumes : Paul Andriamanana Rasoamiaramanana

Construction du décor : Maxime Dautais et Christian Fillipucci

Photo : © Maxime Mansion

Un projet mis en œuvre par l’Interquartiers Mémoire et Patrimoine, le Rize, l’Association nationale des anciens combattants et amis de la résistance (A.N.A.C.R.), le Théâtre National Populaire, la compagnie En Acte(s), La Corde Rêve et le Lycée Frédéric-Faÿs

Avec le soutien de la DRAC, de la région Auvergne-Rhône-Alpes et de la Spedidam

Théâtre National Populaire • Salle Laurent Terzieff • 8, place Lazare-Goujon • 69100 Villeurbanne

Réservations : 04 78 03 30 40

www.tnp-villeurbanne.com

Du 10 au 13 mai 2017 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

 

« Histoire de Jean-Pierre » © Augustin Rolland

« Histoire de Jean‑Pierre », d’Agnès d’Halluin, l’Élysée à Lyon

La bravoure de Pierre et Maria

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Ce qu’il y a de bien, parfois, au théâtre, c’est qu’en dépit de la qualité discutable de l’œuvre présentée, on peut avoir la bonne et compensatoire surprise de retrouver un comédien qu’on estime et en même temps de découvrir le talent, ici d’une comédienne, qu’on ne connaissait pas. Lui se nomme Pierre Germain. Elle s’appelle Maria Menegaki.

Pierre Germain, alias Jean‑Pierre, joue le rôle d’un gendarme mort dans l’exercice de ses fonctions. Comme il s’agit d’un spectacle théâtral, bien que décédé, il parle, et comme tous les acteurs il viendra saluer le public à la fin. Pour éviter la répétition, appelons‑le PG. PG. donc, quoique vêtu d’une veste aux galons rouges qui évoque plutôt un sapeur-pompier, accomplit ici une prestation remarquable de finesse et d’intelligence. Vu déjà dans Macbeth et Othello mis en scène par Gwenaël Morin – ah ! sa bouleversante Desdémone –, il investit son personnage somme toute quotidien avec une aisance incroyable.

Tout en rondeur et modestie – car les gendarmes passent de longues heures assis devant un bureau ou subissent d’interminables gardes debout à l’abri d’une guérite –, PG redouble d’humour, de sensibilité et de fierté. Qu’il soit allongé sur son lit mortuaire ou le quitte pour dire sa vérité sur la cause de son décès, il fascine par la justesse de son jeu corporel et vocal. Sa présence est telle qu’elle devient, chaque fois qu’il intervient, un précieux viatique pour supporter la médiocrité des scènes où il se contente du mutisme d’un cadavre. Merci, Pierre Germain, pour ces belles retrouvailles.

Maria Menegaki interprète une jeune femme – amie ? amante ? – du gendarme. En deux séquences où elle prend la parole à l’ouverture et à la conclusion du spectacle, elle s’impose par la densité de son jeu. Au début, elle tente, provocatrice, de faire de la cérémonie d’adieu au militaire une fête sensuelle et tragique. Cela tient de l’énergie d’une bacchante et de la fureur des Érinyes. Sa maîtrise de l’espace et de la voix est impressionnante. À la fin, sur un registre moins spectaculaire, elle émeut par sa tessiture grave et colorée d’un tendre accent. Repliée sur elle-même elle transmet en douceur le trouble du chagrin.

Ainsi emporté par de talentueux acteurs, on en oublierait presque de dire de quoi parle le texte de l’auteur, et théâtralement comment il le traite. Simplement et superficiellement, de la problématique de l’héroïsme. Jean‑Pierre, le gendarme, a‑t‑il été tué à l’occasion d’un acte de bravoure ou d’une désolante méprise ? Les membres de sa famille sont divisés sur la question à la veille de la cérémonie qui doit rendre officiellement hommage au défunt. Formellement, la représentation appartient à la catégorie théâtre de tréteaux : pas de scénographie, pas de régie son-lumière, un texte, des comédiens. À savoir la règle du jeu des spectacles créés dans le cadre du festival En acte(s) à l’Élysée. C’est tout. 

Michel Dieuaide

Lire aussi « Cannibale », d’Agnès d’Halluin, d’après une idée originale de Maud Lefebvre, l’Élysée à Lyon.


Histoire de Jean‑Pierre, d’Agnès d’Halluin

Mise en scène : Guillaume Fulconis / le Ring Théâtre

Avec : Pierre Germain, James Gonin, Sébastien Hoën‑Mondin, Lola Lelièvre, Maria Menegaki

Illustrations : © Augustin Rolland

Production : Festival En acte(s)

L’Élysée • 14, rue Basse‑Combalot • 69007 Lyon

www.lelysee.com

Courriel : theatre@lelysee.com

Tél. 04 78 58 88 25

Représentations : le 15 mars 2017 à 19 h 30, le 17 mars 2017 à 20 h 30, le 18 mars 2017 à 16 heures

Durée : 50 minutes

Tarifs : 12 €, 10 €

« Vadim à la dérive » d’Adrien Cornaggia, « Rien que la nuit » d’Alison Cosson, « Part‑Dieu » de Julie Rossello‐Rochet, festival En acte[s] à Lyon

Des pépites et des ratés

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Pourtant soumis aux mêmes contraintes d’un théâtre de tréteaux, pauvre, immédiat, réduit à un texte et des comédiens, les spectacles présentés par ce jeune festival ne se ressemblent pas. C’est ce qui en fait la richesse. Les risques aussi.

Louise Vignaud a reçu en partage aléatoire, Vadim à la dérive, d’Adrien Cornaggia. Texte et mise en scène sont dédiés aux jeunes spectateurs. Ce choix constitue une première pour En acte(s). Il s’explique sans doute par la nomination à la tête des Clochards célestes, qui œuvre depuis des années en direction du jeune public, de Louise Vignaud, un des piliers du festival.

Copie à revoir pour le jeune public

Force est de constater que le résultat est extrêmement décevant. Nous voici propulsés au sein d’une famille d’aujourd’hui où chacun hurle pour être écouté dans une cacophonie parfois joyeuse, mais où personne ne prête attention à personne, notamment pas le petit Vadim. Voilà sûrement la trouvaille la plus intéressante du spectacle : ce Vadim que nous n’entendrons pas est perdu dans le noir, sans doute quelque part au milieu des spectateurs. Quand ses frères et sœurs veulent lui parler, ils le cherchent des yeux sans succès : Vadim est introuvable. C’est à peine s’il existe. Cela aurait pu être un sujet en soi. Malheureusement, il reste lui aussi, comme Vadim, souterrain. Il y a fort à parier qu’un enfant d’une dizaine d’années n’y sera guère sensible, par ailleurs, on l’appâte avec des scènes burlesques, hautes en couleur, des mimiques de clown, des acrobaties avec vols planés, un vocabulaire caca-prout envahissant (revisité xxie siècle merde-vomi-pisse) et porté à plein gosier par des personnages forts en gueule.

Certes, voici l’occasion pour les comédiens de numéros d’acteur qui ont au moins le mérite de prouver leur savoir-faire. Ils campent des types immédiatement reconnaissables comme la mère en fin de grossesse qui traîne son épuisement la main sur le ventre, le tonton ivrogne, le père dépassé ou les ados caractériels.

Mais on reste sur sa faim. Qu’a donc Adrien Cornaggia à dire ? Comment espérer le faire entendre quand tout concourt à le rendre inaudible ? Bien peu convaincant tout cela.

Émouvant et convaincant

Autrement troussé est « Rien que la nuit » d’Alison Cosson, une fable que n’aurait pas reniée Ionesco. Un couple vit tranquille dans sa maisonnette avec petit jardin jusqu’à l’arrivée de bétonnières chargées d’élever un mur en lieu et place du carré de verdure. Bien entendu, ils ont été prévenus, on est (toujours) en démocratie. Mais on comprend vite qu’ils n’ont guère eu la possibilité de poser des questions, encore moins de s’opposer. Dans ce couple que les années n’ont pas usé, l’amour circule, donnant matière à quelques scènes touchantes et magnifiques. Mais quelque chose s’immisce, de l’ordre de la peur, d’une de ces peurs dont on ne peut parler. De ce monde oppressant, on ne verra que le marionnettiste, un sale type entre bonimenteur de foire et promoteur. Trump et son mur ne sont pas loin. Ils sont même là, tout près, pleins de fausses promesses et de menaces à peine voilées : après tout, ce mur est fait pour protéger les citoyens. Et pour tenir à l’extérieur ces étrangers si prompts à se faufiler là où on ne les veut pas.

Menée par un Thomas Poulard incisif comme à son habitude, cette pièce est passionnante, ouvrant une multitude de pistes, mais surtout faisant la part belle à l’humanité des personnages. Thomas Poulard dirige ici quatre comédiens très engagés dont le naturel dans l’interprétation est en tout point remarquable, notamment en ce qui concerne Éloïse Hallauer, Stéphane Kordylas et Valérie Marinèse. Le rôle incarné par Maxime Mansion, mi-ogre mi-Monsieur Loyal (qui n’a rien de loyal), joue sur un registre d’un tout autre style. Surgissant tel un diable d’une boîte quand on l’attend le moins, tout sourire carnassier dehors, genre séducteur de foire, il est inquiétant à souhait. Un très beau moment de théâtre.

Intelligent et dynamique

Dans le même registre qui consiste à jeter un regard empathique sur les damnés de notre époque, Part-Dieu suit le parcours (si l’on peut appeler parcours le fait de tourner en rond) d’un jeune exilé du Congo, Théodore. Quand le récit commence, au terme d’un voyage où il est ballotté sans jamais rien comprendre à ce qu’on fait de lui, celui qui n’est encore qu’un enfant débarque à la Part-Dieu. C’est là qu’il reviendra sans cesse, dans cette plaque tournante et gigantesque salle des pas perdus. Julie Rossello-Rochet va le montrer aux prises avec cette monstrueuse machine à broyer qu’est l’administration. Pourtant, le texte n’est jamais misérabiliste. Au contraire, Théodore a de la chance dans son malheur. Il tombe toujours sur des hommes de bonne volonté. Mais la bureaucratie est tatillonne et stupide, elle dépense des fortunes d’examens pour déterminer avec ce qu’elle croit être l’exactitude l’âge réel du jeune homme, lequel sera évalué finalement, ô ironie cruelle entre 21 ans et 37 ans ½ ! Âge dont dépendront la prise en charge, les droits, etc.

Mi-oratorio (sans musique), mi-récit, Part‑Dieu alterne séquences descriptives, souvent très poétiques, didascalies qui seront la seule concession à l’émotion (« il pleure »), elle-même subtilement adoucie par des métaphores – les larmes de Théodore finissent par tremper le banc puis le sol –, et enfin courtes scènes dialoguées illustrant des situations types : Théodore en garde à vue, Théodore chez le conseiller d’orientation, Théodore et le radiologue, etc. Ces ruptures créent une succession d’émotions qui vont du rire à la colère ou à l’écœurement. L’écriture, très dynamique, est encore renforcée par la mise en scène de Julie Guichard qui utilise les quatre comédiens comme un chœur, dont ils se détachent pour jouer un rôle qu’ils ne conserveront pas dans la séquence suivante. Théodore passe donc de l’un à l’autre, il est plusieurs, il est nombreux. Face à lui, les petites mains de la grande machine sont multiples, plurielles elles aussi. Un dernier mot des comédiens, sobres, justes et précis qui composent une espèce de chorégraphie comme dans ce début où la journaliste marche à contre-courant d’une manifestation. Ils sont quatre, on les dirait quatre cents. Ou bien cette scène où Maxime Mansion mime un scanner avec ses seules mains, une feuille de papier et des bruitages sortis de sa gorge. Part‑Dieu est à la fois une belle histoire, utile, indispensable même, et un spectacle intelligemment mené, subtilement interprété.

Au final, un festival plein de vie, engagé, offensif. À l’année prochaine… et d’ici là, bon vent ! 

Trina Mounier


Vadim à la dérive, d’Adrien Cornaggia

Mise en scène : Louise Vignaud

Avec : Charlotte Fermand, Thomas Guéné, Amine Kidia, Sven Narbonne et Marion Petit‑Pauby

Les 14 et 15 mars 2017 à 14 heures et 19 heures

Théâtre des Clochards-Célestes • 51 rue des Tables‑Claudiennes • 69001 Lyon

04 78 28 34 43

www.clochardscelestes.com

Rien que la nuit, d’Alison Cosson

Cie du Bonhomme

Mise en scène : Thomas Poulard

Avec : Éloïse Hallauer, Stéphane Kordylas, Maxime Mansion et Valérie Marinèse

Illustrations : Thomas Beauvais

Les 15, 17 et 18 mars 2017

L’Élysée • 14, rue Basse‑Combalot • 69007 Lyon

04 78 58 88 25

http://lelysee.com/

Part-Dieu, de Julie Rossello‑Rochet

Cie Le Grand Nulle Part

Mise en scène : Julie Guichard

Avec : Ewen Crovella, Maxime Mansion, Benoît Martin et Nelly Pulicani

Illustrations : Irène Vignaud

Les 14, 16 et 18 mars 2017

L’Élysée • 14, rue Basse‑Combalot • 69007 Lyon

04 78 58 88 25

http://lelysee.com/

Festival En acte(s) du 7 au 11, puis du 14 au 18 mars 2017 à l’Élysée et au Théâtre des Clochards-Célestes

Le festival En acte(s) est soutenu par la S.A.C.D., la Spedidam et la ville de Lyon

www.enActes.fr

Pendant le festival, les illustrations en lien avec chacun des spectacles sont exposées dans le hall du théâtre.