« Werther ! », d’après Goethe, Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon

Tempête et passion (« Sturm und Drang »)

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

L’adaptation à la scène du drame romantique de Goethe, « les Souffrances du jeune Werther » par Nicolas Stemann et Philipp Hochmair a beaucoup roulé sa bosse depuis sa création. Elle a aujourd’hui 20 ans. Son succès lui vient sans doute de l’habileté du metteur en scène et du comédien à jouer des contrastes : éminemment iconoclaste, « Werther ! » est non moins profondément respectueux de l’esprit du fameux roman épistolaire.

Le titre de la pièce, recentrée sur le nom du héros, suivi d’un point d’exclamation, vaut toutes les explications de texte. Il annonce entre autres aussi un monologue. Mais quel monologue ! et quel acteur !

Qui est Werther ? Un jeune homme qui va tomber fou d’amour pour une jeune fille, Charlotte. Nous sommes en Allemagne, dans les années 1770 et les inclinations sont rarement maîtresses du jeu. Après quelques promenades qui n’ont fait que confirmer les jeunes gens dans la communauté de leurs goûts, pour la poésie notamment, patatras ! retour du promis de Charlotte, Albert. Werther doit céder la place et bascule dans l’enfer de la jalousie, du désir et du désespoir.

Comment Nicolas Stemann et Philipp Hochmair traitent‑ils ce roman ? Tout d’abord, Nicolas Stemann installe son comédien derrière une table bien sobre comme s’il allait faire une conférence. Ce que tente de faire avec quelque difficulté, de nombreuses maladresses, Philipp Hochmair. Cette première partie, statique, est un peu longue et mériterait sans doute d’être encore rognée. Mais très vite tout s’emballe, l’universitaire quitte son costume sans âme et devient le sujet de son discours. Il nous le montrera de l’intérieur. Car c’est probablement ce qu’il reste du roman de Goethe quand on l’a quelque peu oublié.

L’art de la transposition

Nicolas Stemann et Philipp Hochmair conservent les grandes lignes du canevas. Mais ils transposent en permanence. Ainsi, le roman par lettres, bien entendu très introspectif, voire nombriliste, d’un Werther qui se regarde avec délectation souffrir, devientil la mise en scène d’un personnage par et pour lui-même : il se prend en vidéo, projette son image sur la toile de fond, se déguise, s’amuse de ses insolences, s’effondre en larmes et explose de désespoir. Face au public qu’il tente de séduire, qu’il interpelle, qu’il fait rire, il se donne en spectacle au sens propre de l’expression.

Autre domaine de transposition : Werther lit‑il Homère ? Notre héros se transforme en Homère, ceint sa tête d’une couronne de laurier et interprète son rôle dans un exercice culinaire en direct. Puis, la souffrance refaisant irruption avec violence, le voici qui jette tous les légumes dans la salle au grand plaisir des spectateurs qui ne s’attendaient guère à recevoir de telles épluchures !

Quelle performance !

Mais la liberté des deux compères ne s’arrête pas là : ils convoquent aussi Cyrano et son large couvre-chef rouge ou le maire de Lyon, Gérard Colomb, que Philipp Hochmair appelle par son prénom pour le remercier, etc. Cela pourrait être n’importe quoi. Et pourtant, non. Juste une sorte d’esprit anarchiste, libertaire, qui s’empare d’un grand classique pour en faire une rampe de lancement. Ainsi, notre héros, vêtu d’une espèce de treillis, pose‑t‑il les pieds sur la table ou allume une cigarette, se met torse nu ou passe un long moment à arranger un bouquet pour en faire une superbe toile de fond du spectacle. Témoignage de son amour inconditionnel de la nature comme de l’importance qu’il accorde à l’esthétique. Les incursions musicales sont elles aussi choisies avec à-propos, comme ce tube de Lou Reed pas déplacé pour deux sous. Parfois encore, Philipp Hochmair se plaît au comique de répétition multipliant les fausses sorties, laissant le public dans l’expectative : est‑ce fini ? Faut‑il applaudir ? Mais non, le voici qui revient, faisant le clown, escaladant la rambarde, puis qui repart…

Quand Charlotte s’éloigne définitivement, que tout espoir est perdu, la descente aux enfers pour être raide n’en est pas moins propice à tous les débordements comme si la vie, une dernière fois, brillait de tous ses feux.

Saluons l’extrême inventivité du metteur en scène qui, avec peu d’artifices, mais en utilisant au mieux les atouts d’une caméra et d’un écran, parvient à donner un tour résolument moderne à cette histoire d’une autre époque. C’est aussi l’occasion unique de voir un comédien éblouissant qui accomplit une performance incroyable. Durant une heure, il tient son public en haleine, le fait rire aux éclats puis réinstalle le drame d’un jeune homme finalement assez proche de la jeunesse d’aujourd’hui. 

Trina Mounier


Werther !, d’après les Souffrances du jeune Werther de Johann Wolfgang von Goethe

Mise en scène : Nicolas Stemann

Avec : Philipp Hochmair

Photos : © Samuel Rubio et Krafft Angerer

Production : Théâtre de Vidy-Lausanne

Production originale : Nicolas Stemann, Philipp Hochmair, Thalia Theater-Hambourg

Avec le soutien de Pro Helvetia-Fondation suisse pour la culture

Théâtre de la Croix‑Rousse • place Joannès‑Ambre • 69004 Lyon

04 72 07 49 49

http://www.croix-rousse.com/

Du 14 au 17 mars 2017 à 20 heures

Durée : 1 heure

À partir de 15 ans

Spectacle en français et en allemand surtitré

De 5 € à 26 €

« Faust » © Lucie Jansch

« Faust 1 & 2 », de Johann Wolfgang Goethe, Théâtre du Châtelet à Paris

Une diablerie totale

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Après « l’Opéra de quat’sous », « Lulu », « Peter Pan », le Théâtre de la Ville dévoile la dernière création de Robert Wilson avec le Berliner Ensemble, un « Faust » vertigineux jusqu’à l’effarement.

En montant les deux Faust, Bob Wilson s’attaque à une « matière » foisonnante. Cette légende populaire, inspirée d’un obscur alchimiste médiéval, paraît en pleine Renaissance allemande : elle dénonce le pacte avec le diable d’un docteur en théologie qui veut percer les secrets de la nature, et finit damné. Le livre est traduit en Europe, réécrit, joué par des comédiens ambulants ou avec des marionnettes. Goethe s’empare de la fable dès 1772 – époque du Sturm und Drang ¹ – et y adjoint une figure féminine très poétique, le personnage de Marguerite, dont le savant Faust tombe amoureux. Une première version de la tragédie du poète est transcrite par une amie (l’Urfaust). Puis, Goethe, alors converti à une esthétique néoclassique, reprend son manuscrit et le complète. Il achève sa vie en écrivant un Second Faust à la composition « barbare », publié à titre posthume en 1833. Cet édifice de textes, truffé de références littéraires et culturelles européennes, le metteur en scène le qualifie pourtant, non sans humour, de « conte pour enfants » ! Cette histoire dépeint le monde, qui est tout à la fois enfer et paradis.

Son parti pris consiste en effet à unifier deux Faust fort différents. Aidé par la dramaturge Jutta Ferbers et le musicien Herbert Grönemeyer, il entaille son matériau et en extrait des éléments, afin de mettre en lumière le parcours initiatique du protagoniste, et sa métamorphose. Le vieux savant, parvenu aux limites de la connaissance de la nature, a besoin de magie, de jouissances et d’aventures. Désespéré, entouré de fantômes, il accepte le pari lancé par Méphisto, véritable héros du drame. Faust et trois sosies se laissent ainsi rajeunir et vont « faire le diable à quatre » : chaque double séduit sa Marguerite, cueille et piétine la jeune fille en fleur. Après cette étape, Faust se retrouve seul face à Méphisto. Le duo voyage tour à tour dans la mythologie grecque et l’Allemagne médiévale. Finalement, les deux personnages, si semblables, finissent par fusionner, sur la scène du « théâtre du monde », rejoints par tous les personnages. Faust n’est ni damné en enfer, ni sauvé par les anges. Il est là, avec nous, et possède une corne…

Cette version passionnante a le mérite d’offrir une cohérence à une œuvre symbolique, voire hermétique, sans trahir les conceptions philosophiques de Goethe. Éros (ou « l’éternel féminin qui attire vers le haut ») et le soleil qui irradie la nature – révélateurs du Très-Haut – sont ainsi célébrés. Mais la puissance joyeusement destructrice qui meut l’univers l’est tout autant. L’esprit négateur fait partie de la création, comme la lumière.

L’Éternel innommé, c’est l’éternel féminin !

Alors, certes, cette mise en scène modifie la fin du Second Faust puisque l’âme du héros n’est pas régénérée : exit la métaphysique ! D’ailleurs, Dieu est une femme en robe lamée d’argent. La soif de connaissance et de perfection qui caractérise le savant est moins évoquée que son désir. On peut aussi déplorer l’affadissement du personnage de Marguerite : son drame social est gommé, sa tragédie ou sa poésie diluées. Mais il faut bien opérer des choix.

Non, le vrai problème de cette mise en scène, c’est qu’elle ne cherche pas à éclairer la complexité de l’intrigue, dans la seconde partie. Le spectateur, s’il connaît mal le texte, court après le sens. Comment comprendre que l’union d’Hélène de Troie et Faust symbolise la fusion du classicisme et du romantisme et que leur enfant, Euphorion, est une allégorie de la poésie moderne ? Pourquoi Méphisto emprunte-t‑il les traits d’un Phorkyade ? Peut-être eût‑il fallu donner un petit livret à lire (comme avant la représentation des Nègres de Genet) ?

Ce n’est donc pas l’histoire qui procure de l’émotion. Le texte est trop cisaillé. C’est la beauté parfaite des tableaux colorés et la musique. Ou encore, l’esthétisme des maquillages expressionnistes, des costumes, des vidéos, des chorégraphies, des lumières. Le mélange discordant des tonalités, des références, des motifs. La virtuosité d’une troupe qui sait tout faire. Christopher Nell, en particulier, synthétise avec génie toute une tradition comique : il incarne un Méphisto enchanteur, histrion, rockeur, guignol, deus ex machina, bouffon carnavalesque, bestial, hermaphrodite, sensuel ! Dans cette diablerie musicale qui commence dès l’entrée du public, Wilson met en branle la création : corps, mots, sons, et couleurs circulent avec folie dans l’espace abstrait du plateau, « de l’enfer au ciel, et du ciel à la terre ». On est stupéfié. 

Lorène de Bonnay

  1. Mouvement littéraire (« Tempête et passion ») qui ouvre la voie au romantisme.

Faust 1 & 2, de Johann Wolfgang Goethe

Mise en scène et lumières : Robert Wilson

Avec : Krista Birkner, Christina Drechsler, Claudia Graue, Friederike Maria Nöltig, Marina Senckel, Gaia Vogel, Anna von Haebler, Raphael Dwinger, Winfried Goos, Anatol Käbisch, Hannes Lindenblatt, Matthias Mosbach, Christopher Nell, Luca Schaub, Sven Scheele, Felix Strobel, Fabian Stromberger, Felix Tittel (voix Stefan Kurt, Angela Winkler)

Les musiciens : Stefan Rager, Hans‑Jörn Brandenburg, Joe Bauer, Michael Haves, Ilzoo Park, Sophie‑Marie Yeungchie‑won, Min Gwan‑kim, Hoon Sun‑chae

Adaptation : Jutta Ferbers

Musique et chansons : Herbert Grönemeyer

Costumes : Jacques Reynaud

Comise en scène : Ann‑Christin Rommen

Collaboration musicale et sound design : Alex Silva

Dramaturgie : Jutta Ferbers, Anika Bárdos

Collaboration décor : Serge von Arx

Collaboration costumes : Wicke Naujoks

Direction musicale : Hans‑Jörn Brandenburg, Stefan Rager

Arrangements musicaux : Herbert Grönemeyer, Alex Silva

Arrangements additionnels pour orchestre : Hans‑Jörn Brandenburg, Alfred Kritzer, Lennart Schmidthals

Lumières : Ulrich Eh

En allemand surtitré en français

Projections vidéo : Tomek Jeziorski

Théâtre du Châtelet • 1, place du Châtelet • 75004 Paris

Réservations : 01 42 74 22 77

Site du théâtre : www.theatredelaville-paris.com

Du 23 au 29 septembre 2016 à 19 heures

Durée : 4 heures

De 90 € à 40 €