« Dínamo » © Sebastián Arpesella

« Dínamo », de Claudio Tolcachir, Melisa Hermida et Laurato Perotti, gymnase du lycée Mistral à Avignon

Une dynamo
qui manque de jus

Par Maud Sérusclat-Natale
Les Trois Coups

Cette année, c’est dans le cadre du Festival que le comédien et metteur en scène argentin Claudio Tolachir vient nous présenter sa dernière cocréation, « Dínamo », au gymnase du lycée Mistral. Malgré la présence de trois très bonnes actrices, l’histoire tourne en rond et la pièce peine à émouvoir.

Pourtant, tout avait très bien commencé. Sur le plateau trône une assez grosse caravane colorée qui servira d’espace de jeu pour les trois personnages que compte cette histoire. Avant même que ceux-ci ne soient entrés, on en attend d’avance beaucoup, car cette grosse et très belle boîte à jouer semble très prometteuse. On aperçoit des ouvertures, des cachettes, des portes, des rideaux, et nous avons le temps d’imaginer les situations les plus cocasses. Les murs sont peints à la manière des appartements kitsch qui sont mis en scène chez Almodóvar, les éclairages sont nuancés, un guitariste s’est installé… On est déjà dans l’ambiance et tout prêt à se laisser convaincre quand arrive le premier personnage.

Il s’agit de Marisa, une femme brisée par la mort sans doute accidentelle de ses deux parents lorsqu’elle était petite et dont elle se sent coupable depuis des années. Ayant fait un détour, assez long, par l’hôpital psychiatrique, elle est autorisée à le quitter, et sa famille l’envoie rejoindre sa tante Ada pour démarrer sa nouvelle vie. Cette dernière, ancienne chanteuse à succès au look de rockeuse fatiguée, est la propriétaire de la jolie roulotte. Elle est presque mutique, très peu aimable et paraît attendre que réapparaisse une dénommée Muriel, avec laquelle on saisit qu’elle a jadis partagé de grandes choses. On se rend très vite compte que son mobil-home ne bougera plus et qu’il est aussi en panne qu’elle-même. La cohabitation avec la nièce névrosée va être compliquée mais certainement comique. C’est sans compter sur la présence d’un troisième personnage qui sortira du placard (littéralement) : Harima, une jeune femme immigrée et clandestine, dont on ne comprendra pas la langue, mais dont on devine des origines slaves. Elle a atterri dans les parages après avoir abandonné sa famille et ses racines pour espérer mieux vivre. Ailleurs. Là ? C’est toute la question.

Quoi de plus fertile que cette improbable cohabitation ?

Certes, cette pièce s’intéresse à un sujet potentiellement riche : la solitude de trois femmes et leur enfermement dans la culpabilité ou le passé. La seule qui est véritablement libre est celle dont on ne comprend pas la langue. Elle a pourtant bien des raisons de souffrir, mais elle est ancrée dans la vie, dans le présent, dans l’énergie. C’est bien entendu sur leur rencontre que reposent selon moi tous les enjeux de cette œuvre. Quoi de plus fertile que cette improbable cohabitation ? Or, je l’ai attendue près d’une heure. Elle n’a lieu qu’à la toute fin de la pièce et nous laisse sur notre faim. Tout le propos se confinerait donc à une description de leur condition, triste à pleurer ? Quelle déception !

Par ailleurs, l’idée des trois metteurs en scène était de nous faire partager ces destins avec le moins de texte possible. Ainsi, toute la tâche se concentre sur l’interprétation des actrices et sur les sentiments qu’elles doivent nous communiquer. Or, même si les comédiennes sont d’un très bon niveau et au jeu franc et proche du public, même si on sent leur grand investissement, les émotions ne nous envahissent que trop peu, ou que très furtivement. Daniela Pal, qui compose Marisa, est très drôle, et on devine le travail de plateau, d’improvisation et de coconstruction qui a été mené. Mais il ne suffit pas de beaucoup travailler pour réussir un spectacle. Il faut, je crois, avoir quelque chose à dire, et il me semble que les enjeux de Dínamo ne sont pas encore assez clairs. Tout est réuni pour qu’il se passe quelque chose, mais l’étincelle ne vient pas. L’ensemble manque de cohérence, de rythme, de surprise, en un mot : d’intensité. 

Maud Sérusclat-Natale


Dínamo, de Claudio Tolcachir, Melisa Hermida et Laurato Perotti

Mise en scène : Claudio Tolcachir, Melisa Hermida et Laurato Perotti

Assistanat à la mise en scène : Maria García de Oteyza

Avec : Marta Lubos, Daniela Pal et Paula Ransenberg, et le musicien Joaquin Segade

Scénographie : Gonzalo Cordoba Estévez

Musique : Joaquin Segade

Lumières : Ricardo Sica

Photos du spectacle : © Sebastián Arpesella

Photo de Claudio Tolcachir : © Gustavo Pascanner

Gymnase du lycée Mistral à Avignon

Les 16, 17, 18, 19, 21, 22 et 23 juillet 2015 à 15 heures

Durée : 1 h 10

10 € | 28 €

« Hacia la alegría (Vers la joie) » © Ros Ribas

« Hacia la alegría » [« Vers la joie »], d’après « Excelsior » d’Olivier Py, l’Autre Scène du Grand‑Avignon à Vedène

Bienvenue en enfer

Par Maud Sérusclat-Natale
Les Trois Coups

Commandé dans le cadre du projet « Villes en scène » du programme culture de l’Union européenne, « Hacia la alegría » d’Olivier Py, créé en novembre 2014 à Madrid, se jouait pour la première fois en France à Vedène dans la cadre du Festival d’Avignon.

Ne vous fiez pas au titre, qui en français serait « Vers la joie ». Il n’est pas question d’un chemin vers la joie ou le bonheur dans cette pièce noire, fielleuse, furieuse même, qui raconte la vie d’un homme qui a perdu toute illusion sur le monde et qui se sent « au cœur de la mort ». Le plateau est noir, deux murs de brique noire s’entrouvrent et s’assemblent pour laisser voir une chambre glauque, dans laquelle gît un homme d’une cinquantaine d’années, nu comme un ver au fond de son lit. Il se réveille brusquement à quatre heures du matin et nous gratifie de ses états d’âme, afin que nous profitions nous aussi de « l’appel de la nuit ». Il parle en espagnol (heureusement, car ça nous met à distance) et il est accompagné par un quatuor à cordes. Celui-ci joue la musique spécialement écrite par le compositeur espagnol Fernando Velásquez pour illustrer de façon sonore les sinueuses et sinistres pensées de notre homme. Pour le rêve et la magie du théâtre, on repassera. Ou pas.

Car le très généreux comédien Pedro Casablanc, seul en scène, après une toilette de chat, s’habille et sort. Il veut courir, courir au cœur de la ville, cette « nécropole des rois pour les chiens », courir pour nous faire sentir son odeur putride, pour nous faire transpirer notre ennui, et pour sentir son corps s’essouffler cette fois non plus symboliquement mais aussi physiquement. Il se livre alors à un véritable marathon de près d’une heure, et arpente frénétiquement une sorte de tapis roulant qui traverse le plateau.

La scénographie de Pierre-André Weitz est d’ailleurs très bien pensée. Ce cube de brique noire qui s’assemble, pivote, s’ouvre et se disloque pour figurer à la fois le lieu clos de la chambre et aussi sa vacuité. Les murs de la ville obscure sont représentés par un long film plastique taché à travers lequel on projette des ombres, et on y signifie l’engluement des hommes dans les murs sales de la modernité. Oui, quand on voit ce spectacle, on se sent comme une mouche prise au piège en plein vol sur un serpentin de colle. On poisse, on suffoque, on transpire, mais on ne pense pas. On ne le peut pas. Ce spectacle brise à mon sens toute velléité de réflexion. On en reste prisonnier et c’est bien dommage.

En effet, le comédien est assez fabuleux et sa performance impressionne, car son corps est violemment mis à l’épreuve tant par le texte que par sa course folle vers l’abîme. Et, même si les musiciens interprètent avec précision et brio leur partition, on peine à être saisi par le propos. Celui-ci se veut très philosophique mais malheureusement banalement habituel. On comprend bien ce que veut nous raconter Olivier Py, ce désenchantement du monde que nous connaissons tous, cette ruée vers la consommation à laquelle nous avons du mal à échapper, l’envahissement de l’artificiel, l’appauvrissement des consciences et des âmes, la mort des rêves. Il le résume en une phrase marquante : « Tant de jouissance dans ce monde et si peu de désir ! ». L’homme, universellement misérable, perdu et plongé à jamais dans la nuit qu’il a lui-même jetée sur le monde : rien de bien neuf, rien de révolutionnaire, rien qui ne nous fasse trembler vraiment ou qui ne mette en branle la si insondable et merveilleuse machine de la catharsis théâtrale. Pourtant, on sait qu’Olivier Py n’a de cesse de se livrer à une réflexion sur le statut de l’œuvre de l’art au milieu de cette fange. Alors qu’il a entre ses mains cette si belle bombe atomique théâtrale et culturelle que doit être le Festival d’Avignon, on en attendait plus, beaucoup plus, pour réveiller les consciences et faire frémir les cœurs. 

Maud Sérusclat-Natale


Hacia la alegría [Vers la joie], d’après le roman Excelsior d’Olivier Py, publié aux éditions Actes Sud

Texte et mise en scène : Olivier Py

Traduction : Fernando Gómez Grande

Avec : Pedro Casablanc

Musiciens : Preslav Ganev, Desislava Karamfilova, Petya Kavalova et Stamen Nikolov

Musique : Fernando Velázquez

Scénographie et costumes : Pierre-André Weitz

Lumière : Bertrand Killy

Assistanat à la mise en scène : Luis Blat et Andrea Delicado

Réalisation des décors : NEOescenografia SL

Technique : Giovanni Colangelo, Cesar Esteban, Ruben Muino

Photo : © Ros Ribas

L’Autre Scène du Grand-Avignon à Vedène

Réservations : 04 90 14 14 14

Les 7, 8, 9, 10, 12, 13 et 14 juillet 2015 à 18 heures

Durée : 1 h 15

10 € | 28 €

Navette

Benjamon Verdonck © Griet Stellamans

« Notallwhowanderarelost », de Benjamin Verdonck, chapelle des Pénitents‑Blancs à Avignon

Sur le fil

Par Maud Sérusclat-Natale
Les Trois Coups

Improbable titre pour un travail d’une grande finesse et d’une poésie subtile, « Notallwhowanderarelost » est un mélange de théâtre d’objets et de performance de plasticien qui nous projette dans l’équilibre ténu du monde.

Il nous attend de pied ferme, côté jardin. Sur le sombre et solennel plateau de la chapelle trône une installation qui ressemble à un petit castelet fait de tasseaux de bois brut. Des panneaux de tissu noir et gris sont suspendus à ce qui s’apparenterait à des cintres ; des ficelles comme les cordes d’une harpe géante pendent sagement et attendent qu’il les touche de ses mains de velours, délicates et précises. Mais d’abord, Benjamin Verdonck se livre à un petit exercice de style, comme un apéritif muet pour nous montrer de quoi il s’agit. Sur une table un peu branlante, il dépose deux canettes de Coca vides sur lesquelles il va mettre une chaise, ou plutôt deux de ses pieds. Sur le dossier, comme une cerise sur cet improbable gâteau, viendra se poser en douceur un ballon. L’espace d’un instant magique, tout tiendra en équilibre, de cet équilibre inespéré et fugace qui nous suggère que tout est possible dans ce monde, pour peu qu’on retienne son souffle et qu’on y projette de belles choses. Cela étant fait, le castelet s’allume, la clochette résonne, et l’histoire de sa rencontre avec K commence.

Alors que beaucoup d’artistes en ce moment cherchent à faire peser sur nous le poids du monde, Benjamin Verdonck nous en montre plutôt la poésie et la beauté avec des gestes simples, de la malice et beaucoup de talent. C’est un peu long parfois, mais il nous avait prévenus : « le temps est un fleuve qui m’entoure. Mais je suis le temps ». Peu à peu, avec une précision millimétrée qui nous tient en haleine, tant l’exercice est périlleux, nous voyons glisser devant nous des triangles de carton de tailles et de couleurs différentes qui cheminent sur le plateau, se rencontrent ou se croisent. Volontairement très abstraites, car l’artiste s’est inspiré du travail du peintre Malevitch et du sculpteur Alexander Kalder, ses formes brutes laissent au spectateur toute la liberté d’interprétation. Il faut les suivre, les voir, les sentir et divaguer avec elles. Comme par magie et sans un mot, ces figures géométriques deviennent des personnages, on y projette des hommes, des femmes ou des enfants, on leur prête des émotions, des expressions, des mots. Ils nous racontent une histoire.

Accompagnée par le doux chant des oiseaux, chaque forme prend du sens et s’incarne. Il les fait glisser sur des rails tantôt invisibles et droits, tantôt sinueux et escarpés. Parfois, il vient les chercher, et les guide un peu plus. Il leur jette des regards amusés et complices ou les appelle sans mot dire plus fermement à rejoindre le bon chemin. Le temps s’est arrêté. Le temps, c’est lui. La vie, c’est lui, le théâtre, pour une petite heure : c’est lui. On reste suspendu aux doigts de fée de cet homme, dont le corps tendu vers ses cordes et dont le visage, transmué par la concentration, deviennent aussi inspirants que la machine qu’il manipule avec tant de délicatesse et de poésie. Tel un navigateur sur son trois-mâts, Benjamin Verdonck nous invite à franchir les horizons du rêve, chacun pour soi et en silence. Il nous fait accoster sur les rivages de l’imagination la plus créative et la plus douce. Une petite heure de grand théâtre. 

Maud Sérusclat-Natale


Notallwhowanderarelost, de Benjamin Verdonck

Avec : Benjamin Verdonck

En collaboration avec : Iwan Van Vlierberghe, Sven Roofthooft, Sébastien Hendrickx, Han Stubbe, Louisa Vanderhaegen et Griet Stellamans

Photo de Benjamin Verdonck : © Griet Stellamans

Chapelle des Pénitents-Blancs à Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Les 12, 14 et 16 juillet 2015 à 11 heures et 15 heures, les 13 et 15 juillet à 11 heures, 15 heures et 19 heures

Durée : 45 min

8 € | 17 €

« Tempus fugit ? Une ballade sur le chemin perdu » © D.R.

« Tempus fugit ? Une ballade sur le chemin perdu », du Cirque Plume, le Granit à Belfort

Plume nous donne
des ailes !

Par Maud Sérusclat-Natale
Les Trois Coups

Le Granit de Belfort, associé à MA scène nationale, réservait à son public un très beau rendez-vous pour clore sa saison. Le célèbre Cirque Plume s’est arrêté à la Maison du peuple pour y jouer « Tempus fugit ? Une ballade sur le chemin perdu ». Pionnière du « nouveau cirque », celui qui amuse et bouleverse, la compagnie n’a pas déçu et nous a livré un pur concentré de bonheur, de fête et de poésie.

Le plateau est noir. La lumière, tamisée. Les pendrillons de velours sont en place, deux ou trois objets gisent sur les planches. Pas de piste, pas de fauves apprivoisés qui rugissent en coulisses, pas de chapiteau ou de trapèze, mais un vague monticule de toile en fond de scène… Rien qui ne nous fasse penser à un spectacle de cirque. À première vue. Quand nos yeux sont attirés par quelques plumes qui virevoltent avec délicatesse et légèreté pour se poser sur… un piano qui descend peu à peu des cintres ! Le ton était donné. Le Cirque Plume, ce n’est pas un cirque ordinaire, les clowns n’ont pas de nez rouge, les acrobates ne portent pas de justaucorps et les animaux ne sont pas ceux que l’on croit. Créée il y a une trentaine d’années par des fils et filles d’ouvriers du pays de Montbéliard, la compagnie cherchait à restituer au monde meurtri du vingtième siècle poésie et humanité, à faire vivre des moments de joie et de fraternité à tous, humblement. Bernard Kudlak, qui la dirige, décrit son travail comme « fait par des vivants pour des vivants : il est joyeux, coloré, profond, poétique, sale, brouillon, précis, comme la vie ». Voilà qui est prometteur et tout à fait à la hauteur du spectacle que j’ai vu ce soir.

Évidemment, c’est du boulot de pros. Chaque performance est impeccablement réalisée et requiert une précision et un talent remarquables et remarqués. Nos yeux se régalent : la funambule danse avec finesse et grâce sur son fil, la trapéziste escalade l’invisible et se livre à de folles ascensions, le clown nous fait rire presque sans dire un mot et Monsieur Loyal nous raconte son histoire. Tout y est. Mais tout prend une autre dimension. Car il ne s’agit pas seulement d’une suite de performances. C’est une histoire, une histoire écrite comme un livre en prose poétique et qui nous emporte dans un tourbillon régressif avec une intensité magique et immédiate.

L’hommage rendu à la Franche-Comté

Tempus fugit, c’est en effet un retour sur les trente ans de la compagnie, sur les liens que ses membres ont tissés avec leur temps, leur public, leur art mais aussi leur terre. Les clins d’œil aux spectacles précédents sont nombreux, mais ce qui frappe, c’est l’hommage rendu à la Franche-Comté, et particulièrement au Doubs, berceau de la compagnie. Terre polymorphe dans laquelle retentissent les fers des grandes industries qui s’usent et où chuchotent les mécanismes d’orfèvre de l’horlogerie la plus fine. Terre de métissage, entre ruralité et zones urbaines sensibles, elle s’est figée dans le temps ce soir et s’est laissé regarder, plus belle que jamais. Serait-ce cela ce « chemin perdu » que Plume veut nous faire sentir ? Ce temps, si dur à trouver, celui de faire une pause, de s’autoriser à voir le monde sous un autre jour, avec un autre prisme ? Bernard Kudlak nous le laisse croire et explique que, en horlogerie, le « chemin perdu » c’est « l’espace entre le tic et le tac ». Nous y étions ce soir, c’est sûr. Et dans cet espace-temps magique, la région, ma région est devenue belle. Plume l’a rendue douce, poétique, vivante, pétillante même. Il m’a rappelé que j’en étais, et m’a donné envie d’y replonger avec gourmandise et surtout, surtout, avec espoir. Comment ? En envoyant du lourd dès les premières minutes.

Le piano n’a pas eu le temps d’atterrir que nous nous envolons déjà, grâce à la voix profonde et envoûtante du chanteur Benoît Schick. Nos oreilles ont bien fait de venir, elles aussi. La musique du spectacle, interprétée par tous les artistes, soit une douzaine, c’est à lui qu’on la doit. Et la fine équipe ne se contente pas de jouer du trombone à coulisse, de la batterie ou du saxophone, ce qu’ils font d’ailleurs très bien. Ils frottent des tubes de verre, s’inventent eux-mêmes d’autres instruments de musique et font décoller les violonistes. C’est beau, très beau, et en même temps tout a l’air simple, on est bluffé par l’incroyable harmonie et par l’authenticité de ce travail.

On est gagné par l’émotion presque instantanément. Nos sens sont très vite submergés par l’intensité de ce qu’on voit, de ce qu’on entend, par cette énergie pure qui nous éclabousse, par cette ambiance chaleureuse et festive qui nous enveloppe. On rit, on tremble, on admire, on pleure aussi, on a l’impression d’être sur des montagnes russes. Ça secoue les cœurs d’enfant, cachés sous les étoffes ordinaires et embrumées des spectateurs qui sortent du bureau. En quelques minutes, ça palpite à l’intérieur, et entre deux vertiges nous avons tous retrouvé les yeux ébahis de nos six ans, comme par magie. Ce soir, j’ai compris que le monde ne fait pas plier les rêveurs. Qu’ils sont toujours là. Même à côté de chez moi. Ne vous privez pas des ailes que cette ballade intime et grandiose vous donnera à coup sûr. 

Maud Sérusclat-Natale


Tempus fugit ? Une ballade sur le chemin perdu

Cie Cirque Plume

Écriture, mise en scène, scénographie et direction artistique : Bernard Kudlak

Avec : Nicolas Boulet, Margo Darbois, Grégoire Genss, Mick Holsbeke, Sandrine Juglair, Pierre Kudlack, Alain Mallet, Maxime Pythoud, Diane‑Renée Rodriguez, Molly Saudek, Benoît Schick, Brigitte Sepaser, Laurent Tellier‑Dell’Ova

Composition, arrangements et direction musicale : Benoit Schick et Robert Miny

Création costumes : Nadia Genez

Création lumière : Fabrice Crouzet

Création son : Jean-François Monnier

Inventions et machinerie : Yan Bernard

Le Granit, scène nationale • 1, faubourg de Montbéliard • 90000 Belfort

Réservations : 03 84 58 67 67

reservation@legranit.org

Les 9, 10, 11 12 et 13 juin 2015 à 20 heures, le 12 juin à 17 heures

Salle de la Maison du peuple

Dès 5 ans

Durée : 1 h 45

15 € |30 €

Tournée :

  • Du 29 septembre au 4 octobre 2015 à Chalon-sur-Saône à l’espace des Arts
  • Du 15 au 25 octobre 2015 à Auch au Pôle national des arts du cirque
  • Du 31 octobre au 7 novembre 2015 à Marseille au Silo
  • Du 25 novembre au 6 décembre 2015 à la Comédie de Clermont-Ferrand
  • Du 15 au 20 décembre 2015 à Perpignan au Théâtre de l’Archipel
  • Et d’autres dates en 2016 à consulter sur le site de la compagnie : www.cirqueplume.com
« La fin du monde est pour dimanche » © Jean-François Robert

« La fin du monde est pour dimanche », de François Morel, Théâtre de Montbéliard

Vivement dimanche !

Par Maud Sérusclat-Natale
Les Trois Coups

En ce début d’année maussade, François Morel a eu la bonne idée de venir à Montbéliard pour jouer son dernier spectacle « La fin du monde est pour dimanche ». Une vraie bouffée d’oxygène, pleine de tendresse, d’humour et de mots doux.

Je n’aime pas trop les solos. Mais lui, lui, je l’adore, et depuis longtemps. Je me suis donc précipitée, comme de nombreux Montbéliardais, pour le voir. Et j’ai bien fait. Devant moi, un rideau rouge et un piano. Nous l’attendons. Mais c’est la voix d’Anna Karina qui résonne. Elle est projetée sur le rideau, dans une scène de Pierrot le Fou, celle du fameux « Qu’est‑ce que je peux faire ? J’sais pas quoi faire ! ». Alors, François Morel surgit sur le plateau pour tenter de la tirer de sa torpeur. Il lui propose tout naturellement d’aller faire des frites et lui suggère après quelques minutes de conversation d’arrêter de faire chier. Le ton est donné.

On attendait un spectacle drôle, on a été servi. François Morel égrène pendant une heure une galerie de personnages tous fantasques et bien choisis, que réunit la question du temps qui passe. Il y a cette ménagère de plus de cinquante ans qui danse dans sa cuisine sur un bon vieux tube de Sheila en pensant à sa jeunesse ; ce comédien qui n’a jamais fait carrière, mais qui nous livre une tirade digne de Corneille ; et ce grand-père qui, à l’aube, perché sur le brouillard du matin, admire avec son petit-fils le panorama. Il lui « fabrique des souvenirs » en lui donnant une petite leçon de philosophie.

« La vie c’est comme une semaine, à partir du mercredi ça s’accélère »

Si François Morel confie dans sa note d’intention qu’il rêve de faire un « spectacle existentiel », il n’est pas loin d’avoir réussi. Sa belle plume, précise, douce et amère, nous livre une réflexion sur le sens de la vie, sur la fuite du temps et sur la quête du bonheur. Un grand classique, mais très brillamment revisité : sans pathos, avec humour évidemment, mais surtout avec poésie, pour ne pas dire lyrisme. Ce sens de la mesure, de la justesse dans l’écriture et dans l’interprétation, empreint de cette délicatesse légère et rare, n’a pas manqué de m’émouvoir. Beaucoup. Comment ne pas se reconnaître dans chacun des personnages qui défilent ? Comment ne pas reconstituer le puzzle de sa propre vie, remettre dans l’ordre les bribes de souvenirs des discours de ses parents ou de ses grands-parents que l’on avait jadis jugés pompeux ou simplistes. Les « tu verras » ou les « on en reparlera quand tu auras mon âge » resurgissent l’air de rien, mais débarrassés des scories que nous leur avions laissées, ces traces d’agacement ou de colère futile d’adolescent compassé… Sagement, on accepte de les réentendre et on se rend compte que même si on se croit encore mardi, on est en fait bientôt arrivé au mercredi. Et « le mercredi, ça s’accélère », alors il faut profiter de la vie.

Pour ne rien gâcher, ce spectacle est très bien pensé et mis en scène. François Morel n’est accompagné que d’un piano qui partage la scène avec lui et qui joue, seul, les morceaux qu’on lui demande. Petit à petit, il devient un véritable interlocuteur, et la musique occupe une place de choix. L’âme de Bourvil survole alors le plateau. Enfin, le recours à la vidéoprojection est à la fois moderne, graphique, presque esthétique, et pertinent. Tous les ingrédients sont donc réunis pour que cette heure de métaphysique appliquée soit partagée avec bonheur. Vous savez, ce « salaud qui entre par effraction » et dont on ne prend conscience que lorsqu’il est reparti… On apprend à ouvrir l’œil et à boucler nos gueules parce qu’on ne peut pas passer sa vie à râler. On se sent mieux, on se sent grandi, joliment grandi, presque prêt à affronter le lendemain avec le sourire. Merci ! 

Maud Sérusclat-Natale


La fin du monde est pour dimanche, de François Morel

Mise en scène : Benjamin Guillard

Avec : François Morel

Scénographie, lumières et vidéo : Thierry Vareille

Effets vidéo et postproduction : Étienne Wajdt

Assistant à la lumière : Alain Paradis

Musique : Antoine Sahler

Son : Mehdi Ahoudig

Costumes : Christine Patry

Collaboration artistique : Lionel Ménard

Photo : © Jean-François Robert

Théâtre de Montbéliard, MA scène nationale • rue de l’École‑Française • 25200 Montbéliard

Réservations : 0805 710 700

billeterie@mascenenationale.com

Les 20 et 21 janvier 2015 à 20 heures

Durée : 1 h 20 environ

20 € | 10 €