« At the still point of the turning world » de Renaud Herbin © Benoît Schupp

« At the still point of the turning world », de Renaud Herbin, Espace Malraux – Théâtre Charles Dullin, à Chambéry

Sur le fil du concept

Par Juliette Nadal
Les Trois Coups

Renaud Herbin, marionnettiste actuellement à la tête du TJP de Strasbourg, interroge les relations entre corps, objet et image. Dans sa dernière création, il associe marionnettes, danse et chant pour créer des tableaux stylisés mettant en jeu la matière. Une expérimentation qui prend le risque de la pesanteur.

At the still point of the turning world est né de la rencontre entre le marionnettiste Renaud Herbin et la danseuse et chorégraphe Julie Nioche. Le titre du spectacle cite les vers de T.S. Eliot « At the still point of the turning world. Neither flesh nor fleshless ; / Neither from nor towards ; at the still point, there the dance is » (Four Quartets), ainsi traduits par Claude Vigée : « Au point de quiétude du monde qui tournoie. Ni dans la chair ni désincarné ; / Ni provenance ni visée, au point de quiétude c’est là qu’est la danse ». Comment traduire sur le plateau ce moment fragile où fusionnent l’animé et l’inerte ?

« At the still point of the turning world » de Renaud Herbin © Benoît Schupp

« At the still point of the turning world » de Renaud Herbin © Benoît Schupp

Au commencement était la marionnette

Une marionnette aux allures d’écorché, de la taille d’un enfant, traverse une rampe plein feu dirigée vers le public. Elle semble sortir du néant. Son regard se tourne vers deux silhouettes noires, à jardin. Puis elle retourne à son obscurité. Apparaît alors sur le plateau une foule de petits sacs lestés de sable, tenus par de longs fils verticaux. On dirait une troupe de soldats, rangée en carré compact. Dos au public, une femme regarde l’armée silencieuse. Face-à-face immobile et patient. Qui bougera le premier ?

Lentement, les petits sachets s’ébranlent. La danseuse observe, puis répond à cet appel par un même mouvement ondulatoire. Le contact se crée et commence alors une série d’interactions entre la danseuse et les marionnettes. Le jeu d’imitation réciproque évolue vers la formation de véritables tableaux oniriques, où se fondent les corps. Un art visuel efficacement soutenu par la création sonore.

« At the still point of the turning world » de Renaud Herbin © Benoît Schupp

« At the still point of the turning world » de Renaud Herbin © Benoît Schupp

Le pot de fer contre le pot de terre

La musique de Sir Alice crée des ambiances envoûtantes. Associée aux balancements et aux ondulations répétitives de la chorégraphie, l’esprit s’abandonne aux images évoquées par le plateau. Vent dans un champ de blé, fond marin agité par la faune aquatique, grotte inquiétante, champ de ruines jonchés de cadavres. Les marionnettes conduites à cette extrême stylisation constituent une surface de projection mentale infinie. Une expérience qui prend aux tripes, parfois fragile.

Le potentiel poétique de cette foule de marionnettes à long fil est immense. Leur présence puissante domine celle de la danseuse. En dehors de moments de fusion et de suspension réussis, le duel s’avère inégal : le corps humain semble écrasé, peinant à surmonter sa pesanteur et à incarner le concept. Une création sur le fil.

Juliette Nadal


At the still point of the turning world, de Renaud Herbin

Conception : Renaud Herbin

En collaboration avec : Julie Nioche, Sir Alice,  Aïtor Sanz Juanes

Avec : Julie Nioche, Renaud Herbin,  Lisa Miramond (en remplacement de Sir Alice), Aïtor Sanz Juanes

Création musicale : Sir Alice

Espace : Mathias Baudry

Marionnettes : Paulo Duarte

Lumière : Fanny Bruschi

Construction : Christian Rachner

Durée : 50 mn

Présentation vidéo par Renaud Herbin

Espace Malraux – Théâtre Charles Dullin • Place du théâtre • 73000 Chambéry

Le 29 et 30 janvier 2019 à 20h

De 8 € à 20 €

Tournée : Les 6 et 7 février au Théâtre de Sartrouville
Les 21 et 22 mars au Centre Culturel André Malraux de Vandœuvre-lès-Nancy
Du 3 au 5 mai à la Biennale internationale des arts de la marionnette à Paris
Du 24 mai au 2 juin au Figurentheaterfestival en Allemagne


À découvrir sur Les Trois Coups :

Wax de Renaud Herbin par Trina Mounier

Reportage sur La part du hasard, jouer avec  l’inconnu , temps fort du TJP de Strasbourg, par Léna Martinelli 

“Wax. Comment sortir du moule ?” de Renaud herbin avec Justine Macadoux © Benoît Schupp

« Wax », de Renaud Herbin, Théâtre Nouvelle Génération à Lyon

Ça glougloute dans le bocal

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Voilà un spectacle fort joli et rafraîchissant pour les tout-petits, concocté par Renaud Herbin, directeur du Théâtre Jeune Public de Strasbourg et grand maître ès marionnettes.

Wax, la cire, est le héros, ou plutôt l’attraction principale de la pièce. Cet élément se déforme, se triture, devient ce que l’on veut. Grâce à lui, il est possible de créer de petits personnages et de les écrabouiller l’instant d’après. Il est doux et docile : un vrai miracle pour la petite fille en robe bleue qui va laisser toute liberté à son imagination et jouer, durant une demi-heure, comme si nous n’étions pas là.

Cette fillette, c’est Justine Macadoux, une comédienne protéiforme, à la fois conteuse, clown et danseuse. Drôle, pleine de vie, elle change d’idée ou sautille d’un espace à l’autre comme une pile électrique. Elle fait le pitre, donne la comédie, joue à la maîtresse, puis elle se montre capable de se concentrer sur un détail pendant des heures – qui ne durent, dans le ressenti, que quelques minutes. On croirait qu’elle possède l’âge de ses petits spectateurs qui manifestent leur complicité et leur plaisir par des rires joyeux.

“Wax. Comment sortir du moule ?” de Renaud herbin avec Justine Macadoux © Benoît Schupp

Wax. Comment sortir du moule ? de Renaud herbin avec Justine Macadoux © Benoît Schupp

Vivifiant

Non seulement ce spectacle témoigne d’une observation fine du monde, à hauteur d’enfant, mais la marionnettiste expérimente aussi les différents états de cette cire jaune, rendue incroyablement vivante. Cette matière, contenue dans un bocal au début du spectacle, se met à frémir à gros bouillons bruyants et nous plonge dans l’antre d’une magicienne. De plus, elle attache, elle colle. C’est peut-être un peu dégoûtant, mais ça se lèche quand même. Quand Justine l’étale sur une toile qui dégringole du plafond, puis se déroule comme un tapis, elle prend des formes libres, suit son chemin, durcit, puis devient autre chose. Elle se découpe à l’infini. Elle se métamorphose en masque d’éléphant. La cire produit non seulement des figures dans lesquelles chacun peut se projeter, mais elle permet à Justine d’y glisser un doigt, puis la main, puis le bras, puis de passer de l’autre côté du miroir, telle Alice, aux pays des merveilles.

Le langage de la conteuse Justine Macadoux reste souvent hermétique, réduit à des onomatopées, des borborygmes. Il est prétexte à expérimenter des rythmes qui renforcent l’impression sensuelle et animale que le spectacle dégage. Ce beau travail, sensible et juste, toujours léger, intelligent et aucunement prétentieux, suscite l’empathie et l’émotion du jeune public. Que demander de plus ?

Trina Mounier


Wax. Comment sortir du moule ?, de Renaud Herbin

Conception : Renaud Herbin

Jeu : Justine Macadoux

Espace et matière : Mathias Baudry

Son : Morgan Daguenet

Lumières : Fanny Bruschi, avec la complicité de Anne Ayçoberry

Technique : Thomas Fehr, Christian Rachner

Régisseur : Silvio Martini

Photo : © Benoît Schupp

Production : TJP Centre dramatique national d’Alsace Strasbourg

Coproduction : MA Scène nationale de Montbéliard

Théâtre Nouvelle Génération • 23, rue de Bourgogne • 69009 Lyon

Du 14 au 21 mai 2017

Durée : 40 minutes

De 5 € à 8 €

Réservations : 04 72 53 15 10

Leeghoofd © Clara Hermans

« la Part du hasard, jouer avec l’inconnu », T.J.P. à Strasbourg

L’art autrement

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Reportage sur « la Part du hasard, jouer avec l’inconnu », temps fort de la saison organisé par le T.J.P. à Strasbourg. De quoi aborder autrement les arts de la marionnette.

Non, ce reportage n’a pas été fait par hasard ! À la tête du T.J.P. – centre dramatique d’Alsace, depuis 2012 –, Renaud Herbin développe un projet autour de la relation corps-objet-image qui vise à décloisonner les pratiques de la matière et de la marionnette par un lien avec le champ chorégraphique et les arts visuels. D’emblée, une démarche qui nous intéresse.

Dans sa programmation, le T.J.P. a, entre autres, prévu plusieurs temps forts qui ponctuent la saison. Après un premier week-end intitulé « Imaginer demain après “No futur” », voici « la Part du hasard, jouer avec l’inconnu » : « Parce qu’il produit de l’écart, parce qu’il y a du jeu, le hasard comme méthode de création et d’expérimentation est l’occasion d’un décentrement. Il met en échec nos imaginaires de maîtrise et de possession, pour ouvrir la voie à la réjouissante indiscipline du monde ».

Au programme : deux spectacles, dont un jeune public, un atelier rencontre (« L’expérience continue »), la restitution de « Parcours pro », avec Simon Delattre, et une conférence-débat. En tant que « grand témoin », Emma Merabet, membre du comité de rédaction de la revue Corps-Objet-Image 03, a accompagné l’équipe, les participants et le public dans la découverte des pourtours artistiques et physiques du hasard. Les échanges ont été nourris par la présence de Christophe Le Blay et Michael Cros, Marguerite Bordat, Aurélien Bory (artistes proches du projet du T.J.P.).

Soucieux de conserver les traces de ces expérimentations, confrontations et échanges, Renaud Herbin a effectivement créé, avec son équipe, une revue, accessible sur un site de ressources en ligne (http://www.corps-objet-image.com/). Cela répond à la politique de recherche et de production du pôle européen de création artistique pour les arts de la marionnette, dont fait partie le T.J.P. Mais quoi de mieux que de se rendre sur place pour constater le fruit de cet heureux hasard ?

Pratiquer le hasard comme méthode

Parce que le T.J.P. est d’abord un lieu de spectacle, le public a pu assister à deux propositions intéressantes. Le hasard, comme pratique de la surprise, peut s’expérimenter au quotidien. Le personnage de Leeghoofd nous l’a bien prouvé. Ébranlant toute certitude et toute évidence, Tim Spooner s’est, quant à lui, demandé, dans The Voice of Nature, à quoi bon vouloir dompter les forces ingouvernables de la nature.

La conférence a clos le week-end. Dans un contexte où l’on veut tout soumettre à la raison, Emma Miraben y a brillamment démontré l’importance de renouer avec l’irrationnel. Quelle part reste-t‑il au hasard ? s’est‑elle d’abord interrogée, quand les algorithmes devancent le moindre de nos désirs, créent d’innombrables besoins, après l’étude de tous nos faits et gestes : « L’ambition prométhéenne ne se limite pas à prévoir les risques, pour mieux les maîtriser, mais à orienter nos comportements, à influencer nos opinions, à agir sur nos modes de vie », a‑t‑elle précisé. En effet, avec la géolocalisation, même les pratiques relationnelles (à soi, aux autres, à notre environnement) sont paramétrées. Et le profilage ne répond pas à une seule logique commerciale. Les hommes politiques, eux-mêmes, ont recours a de tels procédés pour agir sur les intentions de vote et, par là même, confisquer le débat démocratique.

Après ce constat accablant, la jeune chercheuse a fini par évoquer la capacité de la création à déstabiliser ce cadre prescriptif, à résister à ces tentatives totalitaires en nous déconditionnant. Et pas seulement les démarches qui s’appuient spécifiquement sur le hasard, comme celle des surréalistes, notamment le poète André Breton qui privilégiait « la trouvaille toujours au-delà de toute prévision » !

Éloge de la lenteur, nécessité de l’errance et du tâtonnement, plaisir de la découverte fortuite, goût pour le mystère… « voilà de quoi ouvrir le champ des possibles », a‑t‑elle conclu, car la marche du monde échappe aux prévisions. Et c’est tant mieux. Renouer avec une pensée magique ne permet‑il pas de développer une réceptivité accrue, pour faire ses propres choix, en toute liberté ?

Au cœur de la matière artistique

Le T.J.P. a aussi invité le public à poursuivre l’expérience du sensible par des temps de rencontres, d’échanges et de pratiques. Les chantiers offrent effectivement l’occasion de découvrir et d’explorer l’univers d’un artiste. Rencontrer des passionnés de la scène contemporaine, inventer aux côtés de bidouilleurs d’objets ou rêver avec des poètes du mouvement… autant de moments à vivre entre amis, en solo ou en famille, et qui s’adressent à tous : enfants, ados, adultes, novices ou pas.

Ainsi, dans « L’expérience continue », chacun a tenté d’apprivoiser le hasard au gré de la mécanique fortuite de mobiles élaborés ensemble. Dans cet espace de jeu improvisé, la suspension et l’équilibre ont invité à la surprise, les lois vertigineuses ont précipité les échanges. Les participants ont pu bouger, dialoguer et se donner en représentation autour d’objets permettant de chercher moult points d’équilibre. Les mobiles créés (« systèmes d’évasion construits par de petites équipes ») ont surtout rappelé l’intérêt d’agir et d’inventer collectivement.

Ce week-end fournissait également l’occasion d’assister à la restitution du « Parcours pro ». Proposé en partenariat avec l’Agence culturelle d’Alsace, celui‑ci est accessible aux artistes professionnels de la région Grand Est, quelle que soit leur pratique artistique. L’opportunité d’expérimenter l’univers d’un artiste proche du projet du T.J.P. Et aussi de se rencontrer entre artistes, chercher, tester, se tromper, et cheminer ensemble.

Cette fois‑ci, c’est Simon Delattre, diplômé de l’Énsam de Charleville-Mézières, qui l’a animé. Inspiré par le cinéma, celui‑ci convoque son langage dans ses propres spectacles, car il considère que le 7e art, comme la marionnette, permet de donner des accents dramaturgiques tranchés. Il a alors proposé aux participants de transposer les diverses figures de styles cinématographiques au plateau, en partant de la fameuse « scène de la douche » (Psychose de Hitchcock). Le résultat fut tellement riche que d’autres séquences de films ont aussi été travaillées : réflexions sur la qualité et le traitement du son et de l’image (les cadrages, les noirs), sur les dialogues, sur l’espace et les déplacements (champ, contrechamp, travelling), le découpage du temps (le montage), le tout en manipulant des objets, bien sûr. Quelle inventivité ! La restitution fut passionnante, car féconde en trouvailles, jusqu’au défaut de mise au point d’une focale rendu par des loupiotes défaillantes.

En s’interrogeant, y compris de façon sensible, sur la manière de jouer avec l’inconnu, publics, amateurs et professionnels ont ainsi pu faire l’expérience du théâtre autrement. Et cela plaît beaucoup au T.J.P., en témoigne les spectateurs, nombreux, venus assister aux différentes propositions : « Il se passe toujours quelque chose ici. Les artistes sont souvent inspirés, les rencontres enrichissantes. De quoi élargir les horizons ! », a déclaré Emmanuelle, fidèle spectatrice… rencontrée par hasard. Forcément ! 

Léna Martinelli


« la Part du hasard, jouer avec l’inconnu »

T.J.P.-C.D.N. d’Alsace • grande scène • 7, rue des Balayeurs • petite scène • 1, rue du Pont‑Saint‑Martin • 67000 Strasbourg

Réservations : 03 88 35 70 10

http://www.tjp-strasbourg.com/

Du 20 au 22 janvier 2017

Programme détaillé : http://www.tjp-strasbourg.com/weekend-jan/

Traces des interactions du week-end sur www.corps-objet-image.com

Photos : © Benoît Schupp et Clara Hermans