Dimanche-Focus-Chaliwaté © Virginie-Meigné

« Dimanche », compagnies Focus et Chaliwaté, Le Monfort à Paris

Le temps est compté !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

« Dimanche » aborde le délicat sujet de l’urgence climatique de façon insolite et percutante. Réunies autour d’une écriture collective, les compagnies Focus & Chaliwaté inventent un langage singulier, visuel et poétique qui puise sa source dans « l’infra-ordinaire » pour mieux toucher à l’universel. Un spectacle épatant car « extra-ordinaire ».

Programmé à point nommé, alors la COP26 vient de s’achever, avec son lot de déceptions, Dimanche entretient la flamme. Un spectacle de Frédéric Ferrer avait justement pointé les limites de ces rencontres, avec une ironie mordante : beaucoup de « blabla », une désolante inaction, voire une irresponsabilité flagrante (lire la critique de Kyoto for ever 2). Depuis, à défaut d’un accord commun, la prise de conscience est globale. Par la force des choses, car les catastrophes se sont accumulées, entre-temps : une pandémie, des ouragans en pagaille, des régions du monde ni plus ni moins rayées de la carte, des réfugiés climatiques sans cesse plus nombreux… Que faut-il donc pour réagir ?

Contrairement à la Conférence des Parties, Dimanche tient ses promesses : ce spectacle nous bouscule gentiment mais sûrement. Plutôt que « sauve qui peut », il nous rappelle les priorités, aux moyens de l’art, autrement dit en frappant les esprits grâce à l’humour et la poésie.

Sale temps pour la planète !

Comment, donc, traiter du changement climatique sur une scène de théâtre ? D’abord, en illustrant ses conséquences concrètes sur notre quotidien. Ici, une famille s’apprête à passer un dimanche à la maison. Tout autour, l’effondrement ! Malgré les murs qui tremblent, un vent à décorner les bœufs, la vie suit son cours. C’est que l’être humain peut faire preuve d’une incroyable inventivité quand il s’agit de préserver son petit confort… Au même moment, parcourant le monde, une équipe de reporters animaliers prépare un documentaire sur les dernières espèces vivantes. De drôles d’humanistes qui ne sont pas au bout de leurs peines !

Représenter, sur scène, un road trip par-delà les pôles, la fonte des glaciers et même le déluge, relève d’un sacré défi. Focus et Chaliwaté y parviennent très bien, tout simplement, en convoquant l’artisanat du spectacle vivant, et grâce à une certaine maîtrise de la transition (pas énergétique !). Cela reste très écologique, d’autant que ces Belges sont des as de la récup’ !

Puissance d’évocation

Pour donner à voir les transformations du vaste monde et ses répercussions à huis clos, Julie Tenret, Sicaire Durieux, Sandrine Heyraud puisent donc leur matière, d’une séquence à l’autre, dans le théâtre d’objet et gestuel, ainsi que la marionnette – des disciplines à la puissance d’évocation. Grâce à des effets spéciaux, mais surtout de la géniale bidouille, on ressent vraiment la hausse des températures, la violence de l’ouragan, le choc de la vague… On ne ressort pas les pieds dans l’eau mais presque ! La vidéo vient certes à la rescousse, mais encore une fois, avec les moyens du bord et de façon subtile. Entre gros plans et travellings, l’écriture est très cinématographique.

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© Virginie Meigné

La réussite de ce spectacle tient à son propos et sa construction dramaturgique, mais aussi à son style et son rythme. Ces artistes ont su trouver le ton juste, sans pathos, ni catastrophisme. Exit le lyrisme, façon Arthus Bertrand ou Sebastião Salgado ! Et surtout pas de didactisme. L’absence de dialogue aide. Les images (scéniques et vidéo) sont très parlantes.

Décalé

Surtout, l’absurde rend parfaitement compte de cette humanité en proie au chaos, en total décalage avec son époque. Dans ce décor suranné, le contraste est saisissant, car ces personnages sont moins connectés à la nature qu’à la satisfaction de leurs besoins (pas que primaires évidemment !). La Callas à fond les manettes, le flamand rose recyclé au four et une vertigineuse robe à paillettes (sans doute en provenance directe de Chine), suggèrent avec humour notre aveuglement et notre inertie… Après les Trente glorieuses, le déclin en trois actes ! Ni plus, ni moins.

Pour autant, les interprètes prennent le temps d’installer chaque situation. Ils carburent à l’audace, vous l’avez compris. Le rapport au temps est particulièrement bien traité, avec réveil et horloge, placés ici et là, qui rappellent l’urgence, malgré tout. Les objets sont utilisés pour leur force symbolique et métaphorique.

Dimanche-Focus-Chaliwaté © Virginie-Meigné

© Virginie Meigné

Entre réalisme et onirisme, l’esthétique vise à créer « le trouble du vivant ». Oui, Focus et Chaliwaté nous surprennent, notamment en jouant sur les différentes échelles. Hyperréalistes, les ours polaires, oiseaux, poissons et une dame âgée, manipulés à vue, font sensation. Enfin, les interprètes réalisent de belles prouesses acrobatiques et quelques échappées inoubliables.

Contrairement à cet oiseau pris dans l’œil du cyclone, Focus et Chaliwate n’entrent pas par effraction dans notre bulle. Ils y pénètrent sans crier gare, par ruse. Voilà leur secret pour foudroyer notre imaginaire et nous inciter à agir !

Ah, si la poésie et l’absurde pouvaient conjurer la tragédie ! Alors, maintenant on fait quoi ? 

Léna Martinelli


Dimanche, de Focus & Chaliwaté

Site des compagnies Focus et Chaliwaté

Écriture et mise en scène: Julie Tenret, Sicaire Durieux, Sandrine Heyraud

Avec : Julie Tenret, Sicaire Durieux, Sandrine Heyraud, en alternance avec Muriel Legrand, Thomas Dechaufour, Shantala Pèpe ou Christine Heyraud

Regard extérieur : Alana Osbourne


Marionnettes : Joachim Jannin (WAW Studio!) et Jean-Raymond Brassinne Scénographie : Zoé Tenret


Création lumière : Guillaume Toussaint Fromentin


Création sonore : Brice Cannavo


Réalisation vidéo et direction photographique : Tristan Galand


Scénographie : Armand Minsen

Vidéo : Claudio Morales

Durée : 1 h 15

Dès 10 ans

Le Monfort • 106, rue Brancion • 75015 Paris

Du 16 au 28 novembre 2021, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 16 heures, relâche lundi et jeudi

De 10 € à 25 €

Réservations : 01 56 08 33 88 ou en ligne

Tournée

« Battre encore » © Frédéric Allegrini

« Battre encore », de La Mue/tte, Le Mouffetard théâtre des arts de la marionnette, à Paris

Qui trop papillonne ne s’envole pas …

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Parfois saisissant esthétiquement, « Battre encore » de la compagnie La Mue/ette, peine pourtant à créer sens et émotion. Pour sortir de sa chrysalide, le papillon aurait sans doute besoin de s’alléger de scènes redondantes et de clarifier ses visées. Du conte, restent de belles images.

Les héros, surtout quand ils sont des martyrs, rejoignent la légende. Il en est ainsi des sœurs Mirabal, assassinées par le dictateur Trujillo en République dominicaine. C’est pourquoi, sans doute, la compagnie La Mue/tte métamorphose leur histoire en conte rouge et noir où les sœurs deviennent femmes-papillons : des mariposas.

Seulement, un conte puise sa force de son épure ! Or, la proposition qui nous est faite ne cesse d’en brouiller les lignes. D’abord, elle semble tanguer entre référence historique et allégorie. Tantôt, on nous ancre dans le monde caribéen par les costumes, la diffusion d’archives sonores, tantôt on tend vers une dénonciation générale des dictatures, voire de la domination masculine.

Et justement, sur cette question fondamentale en soi et dans l’histoire de la compagnie, la narration semble patiner. Si le conte se nourrit de répétitions, si le chiffre trois y est matriciel, ici, la redondance de scènes de mise à mort étirent le spectacle. Alors que son ouverture est énigmatique et aboutie, il s’étiole ainsi progressivement.

La confusion des genres

La Mue/tte, comme son nom le suggère, trouve sa signature dans une réflexion sur l’hybridation. Elle trouble la distinction entre manipulé et manipulateur pour créer l’empowerment d’une femme à la fois castelet et manipulatrice. Les scènes les plus abouties de Battre encore poursuivent bien cette exploration. Simplement, des tableaux magnifiques coexistent avec des images insatisfaisantes (dans leur composition, dans le travail sur la lumière). Comme l’ogre que le conte dénonce, Battre encore ne sait pas se repaître : il régurgite des stéréotypes sur le féminin (femmes-fleurs, femmes-chevelure…), femmes dévoratrices ou perdues dans le fantasme du masculin (chevalier, fiancé, homme animal).

Peut-être, les artistes ont-ils conscience de brouiller la narration et le propos puisqu’une voix off vient nous rappeler les lignes de l’histoire ? Les mots viennent donc au secours de ce théâtre d’images. En somme, le spectacle présente de grandes qualités dans la manipulation, de très belles créations d’objets et d’images. Reste à faire un tri, à resserrer le propos pour être à la hauteur des faits mémorables qu’il rappelle.

Laura Plas


Battre encore, de la Mue/tte

Texte : Pauline Thimonnier

Mise en scène : Delphine Bardot et Pierre Thual

Assistante à la mise en scène : Margot Simonney

Avec : Delphine Bardot, Bernadette Ladener, Émilie Patard

Site de la compagnie

Durée : 1 heure

À partir de 14 ans

Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette • 73, rue Mouffetard • 75005 Paris

Du 12 au 25 novembre 2021, du mardi au vendredi à 20 heures, le samedi à 18 heures et le dimanche à 17 heures

De 13 € à 20 €

Réservations : 01 84 79 44 44

Site du théâtre


Tournée


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Chambre noire, d’après Sara Stridsberg, festival mondial des théâtres de marionnettes, Charleville-Mézières

☛ Graves épouses/ animaux frivoles, de Howard Barker, l’Atalante, à Paris

 

vortex-phia-ménard

« L’Après-midi d’un foehn » et « Vortex », de Phia Ménard, Chaillot – Théâtre national de la Danse à Paris

Reprise de deux chefs-d’œuvre de la cie Non Nova 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Diptyque qui ne dit pas son nom, « l’Après-midi d’un foehn » et « Vortex » nous ouvre grand les portes de l’imaginaire indiscipliné de Phia Ménard. Tandis que s’achève le cycle des « Pièces de la Sublimation », Chaillot reprogramme ces « Pièces du Vent », paraboles sur l’air, celui que nous respirons comme celui qui nous porte, conçues entre le cycle des « Pièces de Glace » et des « Pièces de l’Eau et de la Vapeur ».

Dix ans après, on se laisse toujours volontiers transporter dans ces étonnantes valses : « Il suffit de quelques bouts de scotch pour transformer un banal sac plastique en marionnette. En revanche, s’il est possible de manipuler l’air, rien ne vaut une maîtresse de cérémonie aguerrie pour dompter tout ce petit monde. Ballet poétique aussi insolite, l’Après-midi d’un foehn est tout public ».

« Cette fois-ci pour adultes, Vortex a aussi tout du chef-d’œuvre : une performance inventive, d’une puissance émotionnelle rare ! » Une métamorphose, sinon une résurrection, qui évoque le dérèglement climatique mais surtout les questions de normes et d’identité. « Sous combien de couches nous recouvrons-nous pour paraître au monde ? », demande Phia Ménard, qui livre là une sublime ode à la liberté d’être. Une sacrée bouffée d’oxygène. 

☛ Lire la critique de Léna Martinelli (31 décembre 2012)

Léna Martinelli


L’Après-midi d’un foehn, de Phia Ménard

Compagnie Non Nova

Direction artistique, chorégraphie et scénographie : 
Phia Ménard


Avec : 
Cécile Briand
 ou Silvano Nogueira

Tout public à partir de 4 ans

Plus d’infos ici

Tarifs : de 8 € à 22 €

Vortex, de Phia Ménard

Direction artistique, chorégraphie et scénographie, interprétation : 
Phia Ménard


Dramaturgie : Jean-Luc Beaujault

Durée : 1 heure

Tarifs : de 8 € à 39 €

Plus d’infos ici

Chaillot – Théâtre national de la Danse • Salle Jean Vilar • 1, place du Trocadéro • 75116 Paris

Du 17 au 27 novembre 2021 • L’Après-midi d’un foehn à 10 heures et 14 h 30, le samedi à 14 heures • Vortex à 19 h 30 sauf le jeudi à 20 h 30, relâche dimanche et lundi

De 11 € à 38 €

Réservations : 01 53 65 30 00 ou en ligne ici

Calendrier ici

Ether-cie-libertivore-Fanny-Soriano © Gaël-Delaite

« Éther », de Fanny Soriano, Houdremont, centre culturel de La Courneuve

Ce qui nous lie

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Avec Ether, la cie Libertivore livre un spectacle à la qualité visuelle et acrobatique indéniable. Le duo aérien (parachutes et cordes lisses) explore les relations humaines dans un univers onirique emprunt de mystère. 

Puisant son inspiration dans la nature, Fanny Soriano avait créé un solo pour une danseuse aérienne et une branche suspendue (Hêtre), puis un duo (Phasmes) et enfin une « grande forme » qui avait fait sensation avec des racines comme agrès pour traduire l’adversité d’humains face aux éléments (Fractales). Bien que plus modeste, Éther, créé pendant le confinement, dans le cadre de la 4Biennale internationale des arts du cirque, fascine tout autant.

Fanny Soriano se penche ici sur les relations humaines. Deux jeunes femmes reliées entre elles par des cordes se font face, en miroir. Si elles se ressemblent, elles s’attirent autant qu’elles se défient. Tour à tour alliées, ennemies, sœurs ou étrangères, elles s’apprivoisent. Entre conflits et fusion, le couple évolue, avec fougue et tendresse, en déployant une large palette acrobatique de leurs corps enchevêtrés, dont des portés originaux.

Médusés

Ces corps célestes évoquent deux astres, deux mondes – l’un en suspension, l’autre plutôt ancré. Dans cet entre-deux, l’enjeu principal est le partage du territoire, en perpétuelle transformation. Malgré la grâce, les personnages doivent s’imposer, l’un par rapport à l’autre, et aussi face à un dispositif scénique impressionnant. Quel fascinant décor organique ! Au sein de cette sphère évolutive, la vie pulse de toutes parts. Entre Terre et ciel !

Ether-cie-libertivore-Fanny-Soriano © Gaël-Delaite

© Gaël Delaite

Occupant une grande partie de l’espace, une créature, aussi bien animale que végétale, se déploie et se contracte, en faisant naître, entre chaque respiration, d’étranges figures à la beauté saisissante. Nous sommes médusés. Mouvements et illusions d’optique se conjuguent habilement pour donner vie à cet incroyable parachute, un prototype qui résulte d’une longue recherche. Les délicates lumières de Cyril Leclerc, sur ce tissu éthéré, et la puissance d’évocation de la composition sonore originale de Gregory Cosenza confèrent à l’ensemble une belle réussite formelle. On est à la fois transporté dans les fonds marins et des paysages lunaires.

Poésie verticale

Perchée Fanny Soriano ?! Source perpétuelle d’émerveillement, la nature continue fortement de l’inspirer. C’est pourquoi, ici, elle confronte aussi les êtres humains à leur environnement. Après les arbres, l’univers… 

Les interprètes se relient donc à cette planète de tissu par une corde, dans une chorégraphie sobre et subtile, transposition de la danse contact. Pauline Barboux et Jeanne Ragu (cie L’Envolée Cirque), que la metteuse en scène a rencontrées à l’Académie Fratellini (où elle donne des cours), sont danseuses sur Quadrisse, un agrès composé de plusieurs fils terminés par des pelotes qu’elles ont inventé. Elles puisent leur force dans ce cordon qui fait aussi office de courroie de transmission émotionnelle.

Même si, avec Fanny Soriano, la beauté l’emporte souvent sur le chaos du monde, cette créature, tantôt majestueuse, tantôt monstrueuse, nous plonge dans l’expectative. L’ensemble est en noir et blanc mais riche de nuances. Tout semble pouvoir advenir de cette matrice inquiétante et pourtant paisible.

Comme ce qui nous lie, finalement : « Dans le domaine de la physique, l’éther désigne des substances subtiles distinctes de la matière, permettant de fournir ou de transmettre des effets entre les corps », explique Fanny Soriano. « Et dans la mythologie grecque, Éther est une divinité allégorique qui personnifie le Ciel dans ses parties supérieures. L’air y est plus pur et plus chaud ; c’est celui qui est respiré par les dieux ».

D’essence métaphysique, ce cirque sonde la place de l’Homme dans un biotope (sur)naturel en explorant, à travers les métamorphoses de la matière, celles de l’âme et du lien fragile à l’Autre. Et c’est simplement vertigineux. 

Léna Martinelli 


Éther, de Fanny Soriano

Cie Libertivore

Mise en scène : Fanny Soriano


Avec : Pauline Barboux, Jeanne Ragu


Scénographie Oriane Bajard, Fanny Soriano

Lumière : Cyril Leclerc

Musique : Gregory Cosenza

Collaboration chorégraphique : Mathilde Monfreux et Cendrine Gallezot

Costumes : Sandrine Rozier

Conception machinerie : Arnaud Sauvage

Régie générale : Vincent Van Tilbeurgh

Régie lumière et son : Olivier Schwal

Durée : 1 heure

Dès 8 ans

Houdremont, centre culturel de La Courneuve • 11, av. du Général Leclerc • 93120 La Courneuve

Le 13 novembre 2021, 19 heures        

Tarif : de 3 € à 12 €

Tel. : 01 49 92 61 61 • Billetterie en ligne

En partenariat avec la Maison des Jonglages, dans le cadre de la Nuit du Cirque 2021, du 12 au 14 novembre

Tournée :

À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Phasmes, de Fanny Soriano, par Léna Martinelli

☛ La Nuit du Cirque 2021, Territoires de Cirque, par Florence Douroux

☛ Rallye urbain, Nuit du Cirque 2021, Pôle Cirque Le Mans, par Léna Martinelli