« la Nuit des rois » © Jean-Louis Fernandez

« la Nuit des rois », de William Shakespeare, la Comédie-Française à Paris

Quand la folie résonne, elle nous rend gais

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Thomas Ostermeier partage son sens de la démesure toute shakespearienne avec les comédiens du Français : sa mise en scène de « la Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez » détonne et régale.

« Désir – ah, tu débordes tellement de formes / Le comble de la magie / c’est toi », chante le duc Orsino dès l’ouverture du spectacle. Comme dans la forêt enchantée du Songe d’une nuit d’été, le désir (et ses apparences) sourd partout en Illyrie. Ce lieu méditerranéen fantasmatique est connu à l’époque élisabéthaine pour ses corsaires et pour ses unions entre hommes. Le signifiant (qui fait sonner les mots « ill » et « lyre ») évoque l’ivresse et l’amour. Là, nobles, domestiques ou marins subissent tous les orages du désir.

Voilà pourquoi la mise en scène rassemble d’emblée les personnages dans une chorégraphie mimant une tempête et un naufrage : tous ont échoué dans le même espace, après un désastre. Dépossédés d’une part d’eux-mêmes (donc en culottes), ils se trouvent jetés dans un décor artificiel et sauvage, où les hommes et les singes se côtoient. Le plateau, assez dépouillé, est jonché de sable, de rochers, de palmiers peints et d’un trône recouvert de peaux de bêtes.

Sur cette « scène » chaotique et farcesque, chacun se débrouille comme il peut et se dissimule derrière un masque. La comtesse Olivia adopte le voile de la femme endeuillée (par la mort de son frère) pour échapper aux assauts du duc Orsino. Son intendant Malviolo se drape du manteau du puritanisme pour cacher ses rêves de reconnaissance et d’ascension sociale. Viola, après son naufrage, emprunte les habits de son frère jumeau Sebastian – qu’elle croit noyé – pour éviter les dangers : elle se fait passer pour un page et un castrat auprès d’Orsino. Quant à Feste, le bien-nommé, il joue son rôle de bouffon et de « corrupteur de mots » pour mettre en exergue la folie qui l’entoure.

Être en représentation est donc crucial dans ce monde menaçant. Et le comble, c’est que chacun découvre à quel point le masque  (langage, postures, travestissements ou mises en abyme), loin de cacher un moi qui serait fixe, permet d’approcher une identité trouble, désirante et multiple.

« la Nuit des rois » © Jean-Louis Fernandez

« la Nuit des rois » © Jean-Louis Fernandez

Un monde à l’envers

Trois intrigues permettent de déployer le motif miroitant de l’illusion. La première concerne le trio Viola, Orsino et Olivia. Le duc croit aimer la comtesse et demande à son page androgyne d’intercéder en sa faveur après d’elle. Viola, qui aime le duc, accepte. Seulement Olivia tombe sous le charme ambigu du serviteur !

Une intrigue secondaire se développe avec les gens d’Olivia (le clown Feste, la suivante Maria, l’intendant Malviolo, l’oncle Toby et son compagnon de beuverie Andrew). Le groupe des « fous » monte une mascarade pour se venger de Malviolo, un raisonneur puritain et opportuniste qui infecte la maison. Ces Sots de carnaval, inspirés des traditions festives des « Douze nuits », incarnent un monde à l’envers qui subvertit les codes : ils dénoncent la tyrannie du pouvoir, l’hypocrisie et la vanité humaine. Enfin, une intrigue parallèle concerne le jumeau de Viola, sauvé des eaux et séduit par un dangereux pirate.

Ostermeier exalte le désordre dionysiaque de la pièce, le mélange des genres, l’inversion des valeurs. Sa troupe de fous, en particulier, galvanise la salle Richelieu. Les pitreries physiques et verbales de Sir Andrew (interprété avec brio par Christophe Montenez) ou la truculence de Toby (Laurent Stoker) réjouissent. Surtout lorsque le duo improvise une satire du Prince Macron en forme de stand-up. D’aucuns trouveront cela facile. Mais les registres satiriques et burlesques, les obscénités, imprègnent les pièces de Shakespeare.

Cela dit, le bouffon Feste nous intéresse bien plus : il connaît le pouvoir des mots, il sait « retourner les phrases comme un gant de chevreau » et extraire une sagesse des discours les plus insensés. On l’aime aussi lorsqu’il punit le vicieux Malviolo qui l’a traité de fou : cette farce dans la comédie romantique, qui transforme le clown en prêtre et le tartuffe en âne, est tout bonnement jubilatoire.

« la Nuit des rois » © Jean-Louis Fernandez

« la Nuit des rois » © Jean-Louis Fernandez

L’éloge du désordre

Les autres personnages oscillent également entre plusieurs tonalités : le lyrisme amoureux d’Orsino est ridiculisé par le jeu et par le costume de Denis Podalydès. Viola (jouée subtilement par Georgia Scalliet) est à la fois lucide et hébétée, sensuelle et discrète. Olivia (la délicieuse Adeline d’Hermy), corsetée comme une Virgin Queen – ou une reine pop, c’est selon – est caricaturale et émouvante. Même la musique, censée exprimer des sentiments indicibles, verse dans la parodie, en multipliant les références (à la Renaissance, à notre époque).

Cette adaptation s’appuie donc sur une lecture fine de Shakespeare (même si l’on goûte davantage Hamlet ou Richard III) et sur une traduction en prose d’Olivier Cadiot très drue. Le spectacle explore pleinement les thèmes du désir (transgenre, incestueux, furieux), du jeu et de l’identité. Scène et salle ne cessent de communier grâce, notamment, à la passerelle qui unit le plateau et les spectateurs. Surtout, la scène de reconnaissance finale est modifiée pour souligner le triomphe du désordre : Malviolo est éradiqué, le décor s’effondre, les conventions et les genres éclatent. Les personnages découvrent alors avec stupéfaction qui ils sont et n’en reviennent pas… Tout explose et implose : « La folie brille partout » sur le grand théâtre du monde. 

Lorène de Bonnay


la Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez, de William Shakespeare 

Le texte est édité chez P.O.L. (traduction par Olivier Cadiot)

Mise en scène : Thomas Ostermeier

Avec : Denis Podalydès, Laurent Stocker, Stéphane Varupenne, Adeline d’Hermy, Georgia Scalliet, Sébastien Pouderoux, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Christophe Montenez, Julien Frison, Yoann Gasiorowski, Paul-Antoine Bénos-Djian ou Paul Figuier (contre-ténor), Clément Latour ou Damien Pouvreau (théorbe)

Durée : 2 h 45

Photo : © Jean-Louis Fernandez, coll. Comédie-Française

Comédie-Française Salle Richelieu • Place Colette • 75001 Paris

Du 22 septembre  2018 au 28 février 2019, du lundi au dimanche à 20 h 30 ou 14 heures

De 5 € à 43 €

Réservations : 01 44 58 15 15


À découvrir sur Les Trois Coups :

Mass für mass (Mesure pour mesure), par Lorène de Bonnay

Othello, par Cédric Enjalbert

« Construire un feu », mise en scène Marc Lainé © Vincent Pontet

« Construire un feu », de Jack London, Studio-Théâtre de la Comédie-Française à Paris

La voix de la survie

Par Bénédicte Fantin
Les Trois Coups

Marc Lainé transpose la nouvelle de Jack London, « Construire un feu », en mobilisant ses multiples talents de plasticien, scénographe, réalisateur et metteur en scène. Le dispositif scénique, qui fait la part belle à la projection vidéo, semble presque superflu face à l’écrasante présence des deux conteurs : Pierre Louis-Calixte et Alexandre Pavloff.

Un homme marche dans l’immensité neigeuse du Grand Nord canadien. Trappeur ? Chercheur d’or ? L’histoire ne le dit pas. Emmitouflé dans son orgueil, l’homme en oublie le conseil des Anciens : « Au-delà de cinquante degrés sous zéro on ne doit pas voyager seul ». Un chien lui sert tout de même de compagnon de route, spectateur d’un combat dérisoire contre la nature.

Comment représenter les étendues neigeuses sur un plateau aussi réduit que celui de Studio-Théâtre de la Comédie-Française ? Fidèle à son attrait pour les nouveaux dispositifs scéniques, Marc Lainé met en place un système de tournage en direct. Il sollicite l’imaginaire des spectateurs en jouant sur les échelles. Trois caméras, des maquettes et des toiles peintes représentent des paysages du Grand Nord. Elles sont filmées en direct et projetées sur un écran suspendu au-dessus de la scène. Ce « bricolage » produit une distorsion presque comique entre l’image projetée, où l’illusion bat son plein, et la dimension artisanale du dispositif sur le plateau.

Muselé par l’intensité du froid, Nâzim Boudjenah qui interprète l’homme ne prend pas la parole. Un autre comédien présent sur scène, Pierre Louis-Calixte, filme la situation tandis qu’Alexandre Pavloff partage avec nous le monologue intérieur du chien. L’alternance des points de vue recoupe l’opposition entre la lucidité de l’animal face aux forces de la nature et l’inconscience de l’homme qui pense pouvoir les affronter.

« Construire un feu » d’après Jack London – mise en scène Marc Lainé © Vincent Pontet

« Construire un feu » d’après Jack London – mise en scène Marc Lainé © Vincent Pontet

Les conteurs du froid

Malgré son ingéniosité, le procédé de montage s’essouffle au cours de la pièce et la présence de Nâzim Boudjenah se fait de plus en plus illustrative. Les deux conteurs maintiennent toutefois notre attention. Les mots de Jack London nous parviennent parfaitement. Le texte très factuel, presque documentaire, passe sous silence les affects de l’homme pour s’attarder sur ses sensations. Les sens des spectateurs sont d’ailleurs sollicités à plusieurs reprises, que ce soit avec l’odeur enveloppante du bois brûlé ou la musique métallique qui accompagne les voix.

Pierre Louis-Calixte, la voix principale de la narration, adopte une certaine neutralité dans sa posture, tel un reflet de la Nature impassible face à cet homme vulnérable au froid. Une gestuelle presque chorégraphique ponctue le récit du comédien. Elle le nimbe de mystère, comme si la Nature s’adressait à nous par ce langage suffisamment abstrait pour être universel.

Contrepoint comique et acerbe au point de vue de l’homme, la personnalisation du chien par Alexandre Pavloff est une des réussites de la pièce. Le comédien adopte une démarche et une diction chantante comme un air de blues, elles lui donnent une allure captivante. L’auteur niche la clé du récit dans ce personnage détenteur d’un savoir ancestral qui fait défaut à l’homme : « le chien savait, toute son ascendance savait qu’il ne faisait pas bon être dehors par un froid si terrible ». Le manuel de survie délivré par Jack London n’est rien de moins qu’une leçon d’humilité.

Bénédicte Fantin


Construire un feu, de Jack London

Version scénique, mise en scène, scénographie et costumes : Marc Lainé

Avec : Alexandre Pavloff, Pierre Louis-Calixte, Nâzim Boudjenah

Traduction : Christine Le Boeuf

Lumière : Kévin Briard

Vidéo : Baptiste Klein

Son : Morgan Conan-Guez

Collaboration à la scénographie : Stephan Zimmerli

Durée : 1 heure

Photo © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Studio-Théâtre de la Comédie-Française • Galerie du Carrousel du Louvre, place de la Pyramide inversée, 99 rue de Rivoli • 75001 Paris

Du 15 septembre au 21 octobre 2018, du mercredi au dimanche à 18 h 30

De 9 € à 25 €

Réservations : 01 44 58 15 15


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Vanishing Point, de Marc Lainé, par Trina Mounier

☛ l’Appel de la forêt, d’après Jack London, de Quentin Dubois, par Trina Mounier

« Au plus noir de la nuit » de Nelson Rafaell Madel © Léna Roche

« Au plus noir de la nuit », d’après André Brink, Théâtre de la Tempête à Paris

Trouver sa direction, au plus noir de la nuit ! 

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Approfondissant les questions de l’exil et du racisme, Nelson Rafaell Madel adapte « Au plus noir de la nuit », de l’écrivain sud-africain André Brink. Si la proposition n’est pas dépourvue d’audace, elle manque de maturation, en particulier en ce qui concerne la direction d’acteurs.

Au noir de la nuit est le premier livre en afrikaans qui ait été censuré par les autorités sud-africaines. D’où vient cette exceptionnelle mise à l’index ? Ce n’est pas seulement qu’André Brink conte une torride histoire d’amour. C’est plutôt que les amants, sorte de Roméo et Juliette contemporains, n’ont pas la même couleur de peau. C’est, en outre, que la voix narrative appartient à un condamné noir : un scandale !

Or, comme le personnage créé par Victor Hugo dans Le Dernier Jour d’un condamné un siècle plus tôt, Joseph Malan renverse la perspective : l’accusé devient l’accusateur d’une société raciste, sclérosée et meurtrière. Et ces réflexions n’ont rien perdu de leur acuité au temps de Trump, Poutine, Le Pen et autres tristes sires.

D’Hugo à Shakespeare

L’adaptation fonctionne surtout parce que Nelson Rafaell Madel choisit de verser dans le roman comique (au sens de Scarron). En effet, la geste de Joseph est une histoire d’amour pour le théâtre : depuis la découverte éblouie de l’enfant jusqu’à la carrière engagée du metteur en scène œuvrant sous la tutelle du théâtre shakespearien. On a perçu dans le roman des échos avec la vie d’André Brink . Ne pourrait-on pas alors voir en Joseph, qui fait de l’art une arme contre l’injustice, un cousin de Nelson Rafaell Madel ?

Ajoutons que, comme dans le très beau Erzuly Dahomey, déesse de l’amour de Lemoine, les mots viennent s’enrichir de silences, et le jeu des acteurs du mouvement dansé. Certes, quelques gestes chorégraphiques semblent répétitifs, et gagneraient à être épurés, mais il y a des moments forts, comme la démarche dansée de Joseph enfant et de sa mère, ou le prologue silencieux.

Mais qu’allaient-ils faire dans cette farce ?

Par contre, certaines coupes rendent la narration confuse ou les personnages incompréhensibles. Pire, la distribution n’est pas confortée par une direction d’acteurs assez assurée. On peut demander à un comédien de passer d’un rôle à l’autre, encore faut-il lui permettre de ne pas sombrer dans la caricature quand il joue l’autre sexe ou l’enfance. Et on ne préfère pas s’appesantir sur les fantoches conçus par Ulrich N’toyo…

S’agit-il ici de créer des contrepoints à la noirceur ? Peut-être. Mais on a du mal à reconnaître la tonalité du roman. C’est vraiment dommage car il suffirait d’épurer, de faire moins durer certains cabotinages pour que la proposition retrouve un bel équilibre. On a constaté la qualité de l’équipe sur Erzuly Dahomey, déesse de l’amour. Nul doute alors que le tir ne finisse par être rectifié. 

Laura Plas


Au plus noir de la nuit, d’après André Brink

Le texte Looking on darkness est édité au Livre de poche

Adaptation et mise en scène : Nelson Rafaell Madel

Avec : Adrien Bernard-Brunel, Mexianu Medenou, Gilles Nicolas, Ulrich N’toyo, Karine Pédurand, Claire Pouderoux

Durée : 1 h 50

À partir de 14 ans

Présentation du spectacle par le metteur en scène

Photo : © Léna Roche

Théâtre de La Tempête • Cartoucherie – Route du champ de Manœuvres • 75012 Paris

Du 21 septembre au 21 octobre 2018, du mardi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 16 h 30, le samedi 22 septembre à 17 h 30

De 10 € à 22 €

Réservations : 01 43 28 36 36


À découvrir sur Les Trois Coups :

Richard III, d’après Shakespeare, par Sylvie Beurtheret

« La Reprise – Histoire(s) de théâtre (I) » de Milo Rau © Christophe Raynaud de Lage

« la Reprise », de Milo Rau, théâtre des Amandiers à Nanterre

Reprise de « La Reprise – Histoire(s) de théâtre (I) »

Annonce
Les Trois Coups

« La Reprise – Histoire(s) de théâtre (I) » de Milo Rau interroge la violence d’un fait divers, le regard et l’illusion théâtrale. Un spectacle dense, cathartique, efficace, crée à Bruxelles en mai, ovationné à Avignon et actuellement au Théâtre Nanterre-Amandiers, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. 

☛ Lire la critique de Lorène de Bonnay (15 juillet 2018) 

☛ Teaser 


la Reprise – Histoire(s) du théâtre(I), de Milo Rau

Nanterre-Amandiers – Centre dramatique national • 7 avenue Pablo Picasso • 92022 Nanterre 

Du 22 septembre au 5 octobre 2018, le mardi, mercredi et vendredi à 20 h 30, le jeudi à 19 h 30, le samedi à 18 h 30 et dimanche à 16 h 30 

Durée : 1 h 30

De 5 € à 25 €

Réservations : 01 46 14 70 00

Photo © Christophe Raynaud de Lage

Rencontre sera animée par Aude Lavigne avec l’équipe artistique le jeudi 27 septembre, à l’issue de la représentation.

Cycle de rencontres « Monde des possibles » avec l’équipe artistique le samedi 22 septembre. 

Soir d’été à la Maison Maria Casarès © Salem Mostefaoui

« Un soir d’été à la Maison Maria Casarès », la Compagnie du Veilleur, à Alloue

Maison ouverte à deux battants

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Certains la surnommaient « la Belle endormie », d’autres l’avaient crue souffrante. Voici que, ranimée par le riche projet de la Compagnie du Veilleur, la Maison Maria Casarès a ouvert les yeux sur mille projets. Jusqu’au 17 août, elle nous ouvre ses portes à deux battants. Prêts pour l’enchantement ?

Sur les ondes, les planches, les rayonnages des librairies ou dans notre journal, deux noms ont été unis cette année par leur amour solaire : ceux de Maria Casarès et d’Albert Camus. On a beaucoup parlé, en effet, de la publication chez Gallimard de la correspondance entre la comédienne et l’écrivain. On a eu raison car les lettres sont magnifiques, mais aussi parce que le battage médiatique a ramené dans la lumière Maria Casarès – figure quelque peu tombée dans oubli.

Il est des endroits, pourtant, où la mémoire est tenace : la Maison Maria Casarès est de ceux-là. Le domaine de la Vergne fut acquis par l’actrice et son époux, après la mort de Camus, peut-être comme un remède aux chagrins de l’existence, sans doute comme le lieu de l’ultime métamorphose de Maria Casarès. Une de ses lettres la rapproche, en effet, d’un caméléon qui s’attacherait à « refléter une belle lumière ».

De la maison des comédiens, à la maison pour tous

Et comme la lumière est belle, effectivement, en ces terres désormais offertes au public ! C’est l’endroit idéal pour pique-niquer à l’ombre d’arbres immenses, pour lire en s’appuyant contre la pierre fraîche de bâtisses qui s’élèvent parfois depuis le XIIe siècle. À quelques kilomètres de la gare de Ruffec, et de la ferme de tante Alouette, où l’on cultive l’art de recevoir au rythme de la terre et des festivals, s’élève cette maison qui n’a rien d’un sanctuaire, même si l’esprit de Maria Casarès l’habite.

Léguée par l’artiste à la commune d’Alloue, cette dernière a fait le choix risqué et généreux d’en faire un lieu de transmission culturelle. Matthieu Roy et Johanna Silberstein, qui dirigent la Maison depuis deux ans, creusent ce sillon du partage : ils ont voulu affirmer, en effet, que le domaine n’était pas le fief d’une poignée d’artistes privilégiés, mais un espace ouvert.

L’ouverture passe évidemment par la pluridisciplinarité – la Compagnie du Veilleur mêlant savamment les arts du son, de la scène et les arts visuels. Elle s’exprime aussi par l’accueil de différentes pratiques. Ainsi, cette année, la Maison accueille-t-elle les lauréats des Albums de Jeunes Architectes et Paysagistes pour une belle exposition, où s’esquisse l’avenir du domaine jusqu’en 2061 : rien que ça !

Soir d’été à la Maison Maria Casarès © Thomas Silberstein

Soir d’été à la Maison Maria Casarès © Thomas Silberstein

De jolies floraisons

Par ailleurs, la Maison n’est pas qu’un lieu de spectacles : c’est une pépinière où, au fil des saisons, murissent de futures créations. Au printemps, de jeunes compagnies, retenues dans le cadre du dispositif des jeunes pousses, sont accueillies. Elles pourront à terme montrer leurs projets à des professionnels et aux esprits curieux. Ensuite, Johanna Silberstein et Matthieu Roy les accompagneront, pour autant qu’ils en aient les moyens et le temps, dans la délicate étape de la diffusion et des recherches de production. Et cette année, leur travail a porté de beaux fruits : toutes les créations pourront poursuivre leur vie hors de la pépinière.

À l’automne, ce sont cette fois des compagnies confirmées qui travaillent à leurs créations au prix d’un écot fort modique et indispensable au financement du travail de leurs cadets. Enfin, au fil de toutes ces saisons, le domaine est embelli par des jardiniers bénévoles (ils ont cette année mis en place un potager), des bâtisseurs (ils viennent d’édifier un pont vers l’île nous permettant de jouer les Robinson Crusoé), des cuisiniers que guident les conseils du chef étoilé de la Scène Thélème : Julien Roucheteau.

À la maison

Mais tous ces partages ont pour but ultime la rencontre avec le public. Celui-ci pourrait être intimidé. Au contraire, il se sent à la maison tant chacun est accueilli avec simplicité. Il y a ceux qui viennent réjouir leur papilles (et bon, d’accord, ils feront peut-être l’effort d’aller voir un spectacle, puisqu’ils n’y sont pas obligés), ceux qui viennent se promener, les aficionados de Maria.

On rencontre des parents qui emmènent leurs petiots voir le spectacle jeune public proposé deux jours par semaine pour un prix inférieur à celui d’une place au cinéma. Cette année, ils découvrent Même les chevaliers tombent dans l’oubli, avec une nouvelle distribution qui comprend l’auteur lui-même : Gustave Akakpo. À l’issue de la représentation, en se régalant d’un goûter, petits et grand peuvent deviser avec les comédiens et l’auteur et poser leurs questions en toute simplicité. Nul besoin donc d’être féru de théâtre ni d’avoir un beau compte en banque sur le domaine de La Vergne : ici, tout est accessible.

Et ça marche très bien. D’abord, grâce à la gestion ingénieuse des directeurs. Ensuite grâce aux coups de pouces des sympathiques bénévoles, des pouvoirs publics et donateurs privés. La « belle », sous appareil respiratoire il y a peu, a ainsi retrouvé toutes ses couleurs. Et si les prix sont bas, ce n’est pas au détriment de l’exigence, on l’aura compris. Un petit aperçu du programme de la soirée du 2 août apportera une preuve supplémentaire, s’il en faut.

Ce soir-là, nous commençons par faire un petit tour à la buvette. En ces jours caniculaires, ce n’est pas du luxe. On s’y prélasse dans un transat. Les habitués se retrouvent et font place aux nouveaux venus. Les discussions s’animent avant que ne sonne l’appel pour le dîner-spectacle. En apéritif, ce soir, on découvre la pièce Un Pays dans le ciel d’Aiat Fayez. On prend place sur de confortables rondins (rien à voir avec les bancs casse reins de certains théâtres) aménagés dans un dispositif bi-frontal au cœur d’un sous-bois de l’île. Spectacle avant le spectacle : on perçoit des odeurs de terre, des bruits de feuilles, la lumière qui s’emmêle aux branches des arbres. Alors que la Compagnie du Veilleur sait mettre les arts du son et la vidéo au service de la scène, ici ce seront donc la mise en scène et le jeu du comédien qui portent seuls la représentation.

Un Pays dans le ciel, une proposition à juste distance

Le spectacle est constitué d’une myriade de saynètes inspirées de l’immersion d’Aiat Fayez au « bunker » (surnom donné au bâtiment de l’Office Français des Réfugiés et des Apatrides). Les personnages de la pièce sont ainsi des avatars de  personnes réelles : des exilés, leurs traducteurs, les officiers chargés d’enregistrer et de traiter les demandes de protection, et puis l’écrivain lui-même, exceptionnellement admis dans cet antre du pouvoir.

Le propos est brûlant d’actualité, chargé d’images, d’histoires et de sentiments. Pourtant, à tous les niveaux, la proposition se situe à juste distance entre l’indifférence et l’apitoiement. On rit souvent, on réfléchit, on confronte ce que l’on entend à ce qu’on croyait savoir. Cette distance tient d’abord au style de l’auteur. Agitée de soubresauts, l’écriture nous fait passer de la scène, au commentaire introspectif plus intime d’Aiat Fayez. Elle va, à sauts et à gambades, entre prosaïsme et lyrisme, attendrissement et indignation : de l’histoire d’un violon volé, à celle d’un viol, par exemple. Un monde se raconte ainsi dans ces scènes trop complexes pour y désigner les gentils et les mauvais. Car qui sait si l’un a été un homme de main dans un sinistre régime, si l’autre a été la victime ou le bourreau en Tchétchénie, si cet agent de l’Ofpra est un engrenage insensibilisé ou un homme de bonne volonté ? 

Mais la distance tient aussi à la scénographie, qui nous place de manière insolite au beau milieu de la forêt (pour évoquer un bâtiment de banlieue parisienne) et à la direction d’acteurs. En effet, Matthieu Roy fait endosser à ses trois interprètes tous les rôles, comme pour montrer que ceux-ci sont distribués par le hasard dans la vie, et comme pour déjouer le piège de l’identification. Malicieusement, le metteur en scène a attribué le rôle d’Aiat Fayez à Gustave Akakpo, qui est l’auteur de l’autre pièce jouée sur le domaine. Né au Togo, ce dernier a pu connaître les tracasseries administratives et le sentiment d’ostracisme, mais crée une distance avec le personnage. Sa douceur, son jeu retenu et nuancé convainc, comme celui de ses deux partenaires.

Hélène Chevallier et Sophie Richelieu changent d’accents, comme de rôles. Leur conviction, leur humour leur permettent d’incarner avec force des hommes comme des femmes, l’officier agacé comme le traducteur outré par l’homosexualité de l’exilé à qui il prête des mots. L’hyper théâtralisation de la mise en scène, enfin, nous protège, nous autorisant à rire, tout en dévoilant la violence des situations par le phrasé. C’est donc une proposition accessible et pertinente qui trouve un bel écrin de verdure à la Maison Maria Casarès.

Soir d’été à la Maison Maria Casarès © Salem Mostefaoui

Soir d’été à la Maison Maria Casarès © Salem Mostefaoui

Un soir plein de délices

Vient l’heure du repas : les guirlandes lumineuses et colorées fêtent notre retour devant la Maison. Des tables communes et conviviales sont mises sous les arbres. Les palais peuvent à leur tour se réjouir. Végétariens ? Pas d’inquiétude, un menu adapté est prêt pour vous. Gourmands et gourmets, soyez au rendez-vous.

Et soudain, sans que vous en rendiez compte, la nuit est là. Il vous reste le temps encore pour la dernière visite contée de la journée : comme un point d’orgue. Matthieu Roy et Johanna Silberstein ont conçu un parcours sonore dans les pièces de la maison. Sept lettres de la correspondance entre Maria Casarès et Albert Camus emplissent la demeure. Casqués, nous nous isolons du tumulte contemporain et pouvons replonger dans ce monde où les morts nous parlent. Alors que la maison s’emplit de bruits nocturnes de la nature, que le halo des lampes crée des ombres dansantes sur les murs, nous nous prenons à déambuler à travers le temps.

Où les ombres se cherchent et s’enlacent

Si un parcours est proposé, nous pouvons créer notre propre rencontre et choisir de terminer avec l’un ou l’autre des épistoliers. Johanna Silberstein prête sa voix à Maria. Cette voix vibrante et pleine de doute s’impose face à celle d’un Camus presque péremptoire dans sa fougue. Qu’elles ne soient pas portées par des comédiens devant nous accroit leur charme et laisse place à l’imaginaire. Que ces comédiens ne soient pas trop médiatisés, permet, par ailleurs, de superposer à leurs timbres les visages des amants.

Alors, au milieu de cette belle nuit (que la scénographie contribue à mettre en valeur), chacun retrouve en définitive ses propres ombres : souvenirs de maisons qui grincent, rêveries à la Manguel sur la bibliothèque la nuit, mythes de Maria Casarès. Ici, on découvre une épée de théâtre, là, un crâne qui a des airs de vanité à côté d’un Molière. On traverse des chambres, on découvre des cartes invitant à cingler vers les rivages des Syrtes ou voyager dans le temps jusque dans la Rome antique. Des visages de marbres, sereins comme les masques mortuaires romains nous font songer aux grandes amours d’autrefois (Bérénice ou Antinoüs), et évoquent, dans l’obscurité, les rivages méditerranéens qui représentèrent tant pour les deux amants. Tout cela est délicieusement subjectif.

Les mots des lettres sont forts, et quand la porte se referme, leur écho ne s’éteint pas. Maria Casarès parlait de ces moments qui nous laissent « sans voix » à « gesticuler dans la nuit », mais c’est bien sa voix que l’on entend. Elle disait aussi : « Rien de moi ne restera ». Mais il n’en est rien. Elle suppliait Camus : « Ne te ferme pas ». Or, sa maison est bien ouverte. C’est pourquoi, comme Maria Casarès à son amour, on aurait envie d’affirmer : « Aie confiance, crois-moi, je sais que tout va revenir et très bientôt »… l’été prochain ! Entre-temps, vous pouvez encore profiter de cette belle saison-là (jusqu’au 17 août 2018). 

Laura Plas


Soir d’été à la Maison Maria Casarès, par la Compagnie du Veilleur


Un Pays dans le Ciel, d’Aiat Fayez

Mise en scène : Matthieu Roy

Avec : Gustave Akakpo, Hélène Chevallier, Sophie Richelieu

Durée : 50 minutes

À partir de 12 ans

Du 17 juillet au 17 août 2018, lundi, jeudi et vendredi à 19 h 30, suivi d’un dîner

Diner-spectacle : 25 €


Visite contée de la maison autour des lettres de Maria Casarès et Albert Camus
Le texte intégral de la correspondance est édité aux éditions Gallimard

Mise en scène : Matthieu Roy

Mise en voix : Philippe Canales et Johanna Silberstein

Durée : 45 minutes environ

Du 17 juillet au 17 août 2018, tous les jours sauf les samedis de 11 heures à 19 heures.

Prix : 5 €


Même les chevaliers tombent dans l’oubli de Gustave Akakpo

Le texte est édité aux éditions Acte Sud

Mise en scène : Matthieu Roy

Avec : Gustave Akakpo, Hélène Chevallier, Sophie Richelieu

Durée : 50 minutes

À partir de 7 ans

Du 17 juillet au 17 août 2018, les mardis et les mercredis à 16 h 30

Goûter-spectacle : 5 €

Teaser de la saison d’été

Photo : © Salem Mostefaoui et Thomas Silberstein


Maison Maria Casarès • Domaine de la Vergne • 16490 Alloue

Dans le cadre de l’été à la Maison Maria Casarès

Site de la maison

Réservations : 05 45 31 81 22

Courriel de réservation de la maison Maria Casarès


À découvrir sur Les Trois Coups :

Martyr, de Marius von Mayenburg, Théâtre de l’Idéal à Tourcoing, par Sarah Elghazi

Même les chevaliers tombent dans l’oubli, de Gustave Akakpo, Chapelle des Pénitents blancs à Avignon, par Lise Fachin

☛ Saison estivale 2017 à la Maison Maria Casares à Alloue, par Léna Martinelli