Collection-Comédie-Française

Entretien avec Clotilde de Bayser, sociétaire de la Comédie-Française

Beau printemps chez Molière

Par Florence Douroux
Les Trois Coups

56 jours durant, la Comédie-Française a animé sur son site et sur Facebook une chaîne intitulée « la Comédie continue ». De 16 heures à 23 heures, des rubriques présentées par les acteurs et techniciens de la troupe, ainsi que deux levers de rideau, ont permis au monde de voir entrer « la Maison » à la maison. Clotilde de Bayser, 509sociétaire de la Comédie-Française, nous parle de cette première.

Pourquoi avoir préféré la création d’une chaîne à la seule diffusion de captations de spectacles ?

C’est vrai que nous aurions pu nous contenter de notre catalogue. Mais Éric Ruf voulait rétablir le lien avec le public le plus vite possible, ce que la web télé permettait mieux. Par ailleurs, nous sommes un théâtre national très soutenu par le ministère. Nous ne jouons plus, mais nous sommes payés. Il était normal de justifier cette aide et de travailler de concert avec l’État, qui a toujours voulu que la Comédie-Française s’adresse à tout public, parisien ou non, adultes ou enfants. La web télé a donc prolongé cette volonté. Ainsi, une des tranches horaires a-t-elle été dédiée aux scolaires, avec la rubrique du bac de Français, et aux plus petits, avec la lecture de contes. Cela nous a permis de relayer l’école à distance.

La-Comédie-Française © Vincent-Pontet-Coll.-Comédie-Française

Façade de la Comédie-Française © Vincent Pontet, Coll. Comédie-Française

Le lien avec le public s’est-il approfondi de la sorte ?

Oui, bien sûr. Nous avons un rapport très particulier avec les gens, presque amical, parce qu’ils nous connaissent et nous reconnaissent. Ce sont des fidèles. Avec la web télé, le rideau s’est ouvert plus largement. De façon assez transparente et intime. C’était comme faire un cadeau à ce public qui nous suit, sans rompre le lien, sans coupure brutale.

En effet, la Comédie-Française ne s’est arrêtée qu’une seule fois, lors de la Révolution. Nous sommes présents continuellement, sans jour de relâche, hormis les jours saints. Il était donc exclu de distendre ce rapport : la web télé a créé un fil conducteur qui nous a tous reliés. Et de toute évidence, nous n’avons pas touché que des habitués. C’était émouvant de constater que le cercle s’agrandissait.

Concrètement, comment cela s’est-il passé ?

Dès qu’Éric et son équipe ont pris leur décision, nous avons démarré sur les chapeaux de roue. On nous a présenté une grille, avec des cases journalières à remplir, selon notre choix. Certaines cases se sont très vite remplies, comme celle de la poésie. Chez nous, tout le monde aime la poésie ! On avait tous envie d’en lire. La case du bac de Français a suscité moins d’engouement. C’était plus compliqué, on savait que ce ne serait pas parfait, car on était en roue libre. Il a dû y avoir des maladresses, mais l’énergie était là. Certaines rubriques se sont un peu taries, comme celle « ce que j’emporterais sur une île ». Nous en avons trouvé d’autres dans les dernières semaines, comme la lecture de correspondances.

On n’est pas sur les planches, mais on utilise quand même notre humanité, notre sensibilité.

Avez-vous retrouvé l’impression de jouer ?

Rien n’est comparable aux planches ! Au fait d’être là, physiquement, avec le spectateur. Le théâtre ne se remplace pas. Mais dans cette période confuse, je ne savais pas trop quoi penser, ni quoi faire : cette chaîne m’a forcée à retourner dans mes bouquins, à aller chercher, à être émue. Car on ne lit pas le premier poème venu. Il faut en avoir lu beaucoup pour choisir celui que l’on aimerait partager.

Finalement, dans les mots, dans la littérature, on retrouve les vrais sentiments de la vie, en profondeur. On n’est pas sur les planches, mais on utilise quand même notre humanité, notre sensibilité. Alors, oui, j’ai retrouvé des sensations. Des mécanismes se sont réenclenchés.

Quel mécanisme, par exemple ?

Quand on prépare un rôle, on a une pièce en tête. Et dans la vie, au même moment, il y a une multitude de micro événements, que l’on pourrait appeler « coïncidences », mais qui n’en sont pas. C’est juste notre acuité qui est plus forte. On est comme un buvard, on capte des correspondances. Par exemple, lorsque je faisais des lectures de Maigret à la Maison de la Radio, j’ai vu à plusieurs reprises, sur mon trajet, des hommes avec pipes et chapeaux. À notre époque ! Notre œil devient très attiré par les points de correspondance avec le rôle. On s’imprègne de courants. Pendant le confinement, en préparant mes lectures, j’ai aussi retrouvé ce mécanisme de connexion, d’imprégnation. Donc, clairement, le métier s’est rappelé à moi. J’ai même eu le trac ! Pas le trac du spectateur, bien sûr, mais celui de ne pas bien faire.

Clotilde-de-Bayser-Bajazet © Vincent-Pontet-Collection-Comédie-Française

Clotilde de Bayser dans « Bajazet » de Racine, mise en scène d’Éric Ruf © Vincent Pontet, Coll. Comédie-Française

Vous regardiez-vous les uns les autres ?

Oui. D’ailleurs, cette chaîne a été très salutaire pour l’angoisse des comédiens. Nous nous sommes encouragés. Comme nous nous connaissons bien, nous repérions les défauts et qualités de chacun. Nos interventions étaient parfois diamétralement opposées, puisque nous étions en totale liberté. Chaque artiste a œuvré avec sa spécificité, sa personnalité, selon l’inspiration du moment. Au décès de Christophe, l’une d’entre nous a chanté « Les Paradis Perdus ». Nous nous sommes sûrement redécouverts un peu individuellement. On a eu l’impression de ne pas être seuls et désespérés. Notre devise, « Simul et Singulis », a eu tout son sens.

Comment se présente la suite ?

Nous poursuivons le samedi et le dimanche, de 14 heures à 23 heures, avec deux levers de rideau, le samedi et le dimanche, et un entretien en fin de journée sur les réseaux. C’est le programme intitulé « la Comédie continue, encore ! ». Ensuite, lorsque nous aurons une date de reprise et que les répétitions auront recommencé, un comédien en charge de la journée montrera le travail en cours, avec questions aux artistes, visite de sa loge, etc. On verra la Maison qui reprend. Ce sera « La Comédie reprend ! ». Enfin, après la première, nous diffuserons un grand spectacle par mois, tout en restant très actifs sur les réseaux sociaux. Cette période aura été l’accélération d’un processus déjà dans les tiroirs. Le dénouement s’appellera « Quelle Comédie ! ».  

Propos recueillis par
Florence Douroux


Clotilde de Bayser, 509sociétaire de la Comédie-Française, entrée le 7 mars 1997

La Comédie-Française • 1, Place Colette • 75001 Paris

À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ « Électre, Oreste », d’Euripide, la Comédie-Française à Paris, par Léna Martinelli.

☛ « la Double Inconstance », de Marivaux, Comédie-Française à Paris, par Isabelle Jouve

Requiem de Mozart - Mise en scène de Romeo Castellucci - Direction musicale par Raphaël Pichon - Festival d'Aix-en-Provence 2019 © Pascal Victor / Artcompress

Et si le théâtre n’arrangeait rien ?

Je n’ai jamais complètement cru à la capacité du théâtre à changer quoi que ce soit du monde. Les lendemains qui chantent et les grands élans de solidarité n’ont jamais éveillé en moi qu’un sourire narquois. Je manque peut-être d’ambition sinon de foi, mais je ne crois pas que l’art nous fédère ni nous améliore vraiment. Il n’apprend rien, au fond, qu’un spectateur ne sache déjà. Et s’il a une force, c’est de n’être pas rassurant.

Ce n’est pas pour autant que le théâtre n’apporte rien, bien sûr. Pourquoi continuerais-je à y passer du temps, sinon ? Il a une vertu, peut-être : d’accroître en nous ce que ce Spinoza appellerait notre « surface d’affection », une qualité sensible, nous invitant à reconnaître dans la représentation d’autrui la cause même de nos déterminations. Une fragilité, nos impuissances. J’aime ainsi qu’il me rende résolument douteux, aujourd’hui plus que jamais.

De l’expérience de la quarantaine, de la maladie ou de la mort, je crois en effet que nous n’apprendrons rien. Nous n’en sortirons pas meilleurs. L’ampleur de l’événement ne fera que renforcer mon scepticisme. Mais le théâtre et l’art peuvent aider à donner une figure acceptable à ce dernier, à le sortir de l’informe et à le distinguer de la tristesse ou de la dépression.

Je continue donc à profiter depuis mon canapé des captations rendues disponibles, en si grand nombre – quelle joie ! Parmi elles, l’une a répondu à ce programme critique et à cette inclination peu sûre : Mozart, dont le Requiem inachevé a inspiré à Romeo Castellucci une ferveur baroque, à Aix-en-Provence, l’été dernier. Dans ce théâtre des vanités, tout passe et meurt – la nature, les peuples, les langues, l’art –, inscrit sur un « grand rouleau » qui lui-même se défait, en se déroulant : la scène, comme une vie en abrégé.

Par un tour de passe-passe dramaturgique, le metteur en scène italien renvoie d’un geste enthousiaste, lors d’un ultime tableau, le chaos à l’origine. Son Requiem, orchestré par le chef Raphaël Pichon et une quarantaine de chanteurs, ne célèbre pas un monde défunt, mais son inconsistance fondamentale. Arte.fr nous offre de revoir cette ode sépulcrale et gaie, qui requiert tout l’univers pour brosser « l’Atlas des grandes extinctions ». Voyez donc : le monde est incertain, et le théâtre n’arrange rien ? Tant mieux !  

Cédric Enjalbert


Requiem, de Mozart

Mise en scène : Romeo Castellucci

Direction : Raphaël Pichon

Orchestre et chœur : Ensemble Pygmalion

Spectacle crée au Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, du 3 au 10 juillet 2019. Visible du sur Arte.tv jusqu’au 9 mai 2020.

Durée : 1h39

Claire-Lasne-Darcueil-Conservatoire-national-d’art-dramatique © Christophe Raynaud de Lage

Entretien avec Claire Lasne Darcueil, directrice du Conservatoire national supérieur d’art dramatique

« Faire vivre une école en temps de confinement »

Par Salomé Baumgartner
Les Trois Coups

Claire Lasne Darcueil est la directrice du Conservatoire national supérieur d’art dramatique (CNSAD) depuis 2013. Face à la pandémie de coronavirus, elle cherche, avec les 35 membres administratifs et techniques ainsi que les enseignants, à maintenir l’enseignement et les activités culturelles.

Comment le CNSAD assure-t-il la continuité pédagogique ?

Je dois dire que je suis épatée et étonnée de l’organisation que l’école a réussi à trouver. Au début du confinement, j’ai envoyé un mail aux professeurs pour leur dire que nous avions un défi à relever. D’autant plus que nous sommes une des écoles les plus infectées, car le premier tour du concours d’entrée s’est tenu durant les quinze jours précédant le confinement et a vu défiler 6 700 personnes.

Aujourd’hui, tous les enseignements sont assurés à distance. Il n’y a pas que le théâtre : cours de danse, d’anglais, de Feldenkrais (une gymnastique douce qui entretient le corps et l’esprit)… Tout est réinventé. Nous avons procédé par phases afin de réorganiser le fonctionnement de l’école. Au cours de la première semaine, nous avons contacté tous les élèves afin de nous enquérir de leur santé et de leur possibilité de suivre des cours. Nous avons cherché des solutions pour chacun d’entre eux, en leur envoyant du matériel informatique ou en augmentant les forfaits. Le fait d’être un établissement appartenant au campus de l’université Paris sciences et lettres (PSL) a été un soutien informatique fort.

On continue toujours à résoudre des problèmes. On cherche constamment des solutions. Tout le monde est au rendez-vous, malgré les soucis, la maladie, l’angoisse. Je suis fière de diriger le CNSAD.

Est-ce possible de faire un cours de théâtre à distance ?

Le théâtre est un art vivant dont l’essence est la présence physique. C’est un contrat qui ne doit pas être trahi. Néanmoins, ruser avec les contraintes fait aussi partie de notre nature, et Sandy Ouvrier (une des enseignantes) me disait que pendant cette période, le Conservatoire était une « boîte à création incroyable ». Chaque professeur mène son cours à sa manière en s’adaptant à la fois à sa matière et aux modes de communication. La plupart des cours se font en visioconférence à l’aide de la plateforme Teams, mais on voit se développer d’autres moyens d’enseigner.

Par exemple, les élèves de première année travaillent sur La Mouette, de Tchekhov. Il leur a été demandé de correspondre entre eux, dans la peau de leur personnage, afin de continuer à travailler leur monologue intérieur. En danse, il a été proposé à ceux de deuxième année de créer un « fil d’improvisation » : chacun danse face à sa caméra ou son téléphone et l’on met bout à bout les petits films afin de créer un film dansé.

Donc, oui, c’est possible grâce à la créativité de chacun. Et puis, les élèves ne sont pas seuls à bénéficier de ces cours : on propose du Feldenkrais au personnel. Continuer une pratique d’exploration de soi, même à distance, permet aussi d’agir sur le moral.

S’adapter avec créativité

Comment adaptez-vous les évaluations et aménagez-vous les spectacles de fin d’année ?

Dans de nombreuses matières, les élèves vont être évalués à distance. Ce sera le cas pour les épreuves accordant des crédits universitaires (ECTS), ainsi que pour les soutenances de master. En revanche, les élèves de deuxième et troisième années subissent un préjudice quant aux représentations, et j’en suis désolée. Nous organisons habituellement un évènement, animé par les étudiants de deuxième année, que nous appelons les Journées de juin. Malheureusement, compte tenu des circonstances, celles-ci sont annulées. Deux spectacles des classes de troisième année connaissent le même sort.

Mais les étudiants, qui étaient en pleine répétition, cherchent d’eux-mêmes à réinventer de nouvelles formes, afin de pouvoir malgré tout « performer » leur travail. Il y a quelques jours, deux élèves ont eu l’initiative de créer une vidéo rassemblant tout le monde, afin de faire parler les corps. Seuls les travaux menés par la troupe du Tg Stan et par Manon Chircen seront joués, coûte que coûte, quand nous pourrons reprendre les cours.

Les résultats du premier tour de votre concours d’entrée sont tombés en même temps que le confinement. Sur votre site, il est indiqué que les deuxième et troisième tours seront reportés. Ce décalage des épreuves peut-il modifier ses modalités ?

Aujourd’hui, je ne suis pas en mesure de pouvoir dire à quel moment ils seront reportés. Cependant, il y a deux choses dont je suis sûre : tout d’abord, nous attendrons d’avoir des conditions de parfaite sécurité vis-à-vis du virus. Ensuite, ils ne pourront pas avoir lieu tant qu’il ne sera pas certain que tous les candidats puissent passer les deuxième et troisième tours. En effet, le déconfinement va vraisemblablement se faire par étapes. Ainsi, par équité, j’attendrai que tous aient la capacité de pouvoir se rendre au CNSAD.

En revanche, il n’est pas question de changer les modalités d’entrée. Ce concours, c’est surtout une rencontre avec un élève. Le troisième tour est une séance de travail. Elle est pour moi fondamentale. Elle nous permet de voir la vocation des candidats et de véritablement les découvrir sur un plateau. S’il est possible de maintenir un lien déjà existant en étant à distance, on ne peut pas fonder une rencontre autrement qu’en se voyant. Nous devons à présent organiser les deuxième tour avec 172 candidats.

Aujourd’hui, vous êtes-il possible de mesurer l’impact du confinement sur les activités du CNSAD ? Sur les interprètes de demain ?

Au CNSAD, être seul nous a, au sein de l’équipe, rapprochés : nous créons un dialogue que je trouve très beau. Et ça, on ne pourra pas l’oublier, je crois. Pour l’instant, on vit le confinement au jour le jour. Je pense qu’il y aura effectivement des changements, mais je ne peux pas en mesurer l’importance. C’est aussi parce qu’il est propre à chacun.

Vous savez, je pense beaucoup à mes étudiants en ce moment. Cette période va nécessairement les structurer, à la fois en tant qu’être humain et comédien. Je me souviens, à leur âge, de l’arrivée du sida dans nos vies, de la sidération de notre génération, de notre colère contre les laboratoires pharmaceutiques…

Je fais partie de ceux qui ne rêvent pas que la vie reprenne comme avant. Selon Gilles Clément, « la notion de catastrophe naturelle a été inventée par l’être humain. La nature, elle, se transforme ». J’espère que nous prendrons le temps de remettre en question notre façon d’agir dans le monde. J’espère que nous nous donnerons un temps pour la convalescence et la conscience.

Et je pense que cette pandémie nous a montré l’importance de l’art dans nos vies. L’énergie produite pour faire perdurer les activités artistiques et culturelles, ainsi que la multiplicité d’artistes prenant la parole prouvent à quel point nous en avons besoin. Aujourd’hui, nous revenons à nos essentiels : l’art en fait partie, comme l’amour, et l’égalité entre les êtres.  

Propos recueillis par
Salomé Baumgartner


Conservatoire national supérieur d’art dramatique 

2 bis, rue du Conservatoire • 75009 Paris

Tel. : 01 42 46 12 91 • FacebookInstagram


À découvrir sur Les Trois Coups :

Entretien avec Laurent Gutmann, directeur de l’ENSATT, propos recueillis par Trina Mounier

☛ Sélection confinement institutions, par Léna Martinelli

J’aurais-aimé-savoir-ce-que-ça-fait-d’être-libre-Chloé-Lacan-Nicolas-Cloche

« J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre », de Chloé Lacan, Théâtre de Belleville à Paris

Émois et moi ! 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Avec Nicolas Cloche, Chloé Lacan explore le lien si particulier que l’on tisse avec certains artistes, ceux qui vous accompagnent aux moments clés de l’existence. Dans l’ombre de Nina Simone, cette chanteuse-comédienne-musicienne accède à la lumière, à l’issue d’une introspection et d’un remarquable travail. Il prouve l’étendue de son talent.

On connaissait Chloé Lacan pour ses concerts théâtralisés (lire son portrait ici). Jusqu’en 2009, elle fait partie du groupe La Crevette d’acier mais collabore parallèlement avec d’autres artistes (Les Femmes à Bretelles, Garçons, L’Ultra Bal…). Elle rencontre le succès comme auteure et compositrice, avec la création de ses Plaisirs Solitaires (double lauréate d’un prix lors du festival « Alors… Chante ! » à Montauban en 2011, bénéficiant d’un accompagnement de carrière par la SACEM), puis du Ménage à Trois (Coup de cœur Charles Cros en 2015, Talent ADAMI à Avignon en 2016). Toutefois, avant d’étudier le chant classique, de découvrir l’accordéon et de se lancer dans la chanson, la jeune femme a commencé par le théâtre.

Aujourd’hui, ce spectacle marque un tournant dans sa carrière, car Chloé Lacan continue de concilier ses passions dans un format légèrement différent : un conte musical qui mêle sa propre histoire à un destin incroyable. Ni biographie, ni spectacle sur Nina Simone, J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre raconte comment celle-ci l’accompagne, depuis l’enfance, dans ses révoltes et ses passages à vide, en lui transmettant surtout sa passion : « En mettant en parallèle le destin de cette légende musicale et la vie d’une jeune fille banale des années 1980, en me plongeant dans sa musique, j’ai retrouvé les émotions premières de cette rencontre et laissé surgir les échos de sa vie dans la mienne », précise-t-elle.

Hommage sensible

Il faut dire que ça pulse, Nina Simone, ça résonne fort ! Elle en impose car ses mots disent la rage comme l’amour, depuis la revanche de la première concertiste noire (pianiste) qui s’est battue contre la ségrégation, jusqu’aux contradictions d’une femme amoureuse prête à toutes les concessions. Chloé Lacan n’incarne pas Nina Simone. Elle se laisse traverser par elle, évoque ses souvenirs à l’aune des lambeaux de leur existence. Au rythme des grandes étapes de sa vie – autant d’occasions de prises de conscience – elle tricote un récit très personnel, dans une grande proximité avec le public.

L’époque, la vie, le caractère, la couleur de peau, le timbre de voix, tout les sépare. Et pourtant, le principal les lie : la volonté de s’affirmer quand on a toujours vécu dans le seul désir des autres, l’angoisse de la perfection, l’énergie pour défendre le droit à la différence, la quête d’amour et de liberté, la peur, la solitude. Toutes deux, au centre des regards, ont été au bord du gouffre. Comme dans un conte, l’initiation se réalise grâce aux épreuves. Y sont également évoqués, avec humour et délicatesse, les désirs amoureux, les émois de la vie d’artiste. La mise en scène judicieuse de Nelson-Rafaell Madel, découpée en cinq actes, rythme l’action et souligne l’engagement des deux interprètes, à la présence magnétique.

Complicités

Si l’esprit de Nina Simone souffle sur le spectacle, on entend peu la musicienne. Le duo préfère se réapproprier certains de ses morceaux, de façon irrévérencieuse, comme elle l’était elle-même quand elle revisitait les autres compositeurs. Ainsi, leur version de My Baby Just Cares for Me met plutôt en avant les qualités rythmiques et harmoniques. Ces beaux arrangements témoignent de l’éclectisme musical et de la créativité débridée du duo. Enfin, les mélodies valorisent parfaitement les textes ciselés de Chloé Lacan, à la voix si singulière. Quant aux solos de Nicolas Cloche, ils sont vraiment inspirés.

Multi-instrumentiste, chanteur, compositeur, formé à l’école des partitions, de l’écoute et de l’improvisation, ce touche-à-tout l’accompagne magnifiquement. Avec sa partenaire, il partage l’amour du jeu, habite l’espace scénique où des ukulélés, un piano et un micro suffisent à planter le décor. Tour à tour, il est son double et son envers, alternant les moments de douce mélancolie et les effets de percussion efficaces, apportant de la rondeur pour calmer les colères de la militante, voire de la force quand elle affiche sa vulnérabilité. Yin et Yang.

Aussi touchant que revigorant, ce spectacle « nous rappelle combien il est important de ne pas se taire, jamais ». Combien la lutte pour être soi et faire vibrer les gens peut non seulement être une révélation mais, pour certains, une révolution. 

Léna Martinelli


J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre, de Chloé Lacan


Mise en scène : Nelson-Rafaell Madel

Avec : Chloé Lacan (chant, accordéon, ukulélé et arrangements)
et Nicolas Cloche (chant, piano, batterie, ukulélé et arrangements)

Musiques : Nina Simone, Jean Sebastien Bach, Chloé Lacan, Nicolas Cloche, etc.

Création lumières et scénographie : Lucie Joliot


Création son : Anne Laurin


Régie lumière : Thomas Miljevic


Régie son : Anne Laurin

Durée : 1 h 15

À partir de 12 ans

Théâtre de Belleville • 16, Passage Piver • 75011 Paris

Réservations : 01 48 06 72 34 
ou en ligne

De 11 € à 26 €

Du 3 mars 
au 31 mars 2020, lundi et mardi à 19h15, dimanche à 20h30

Tournée ici


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Le Silence et la Peur, de David Geselson, par Laura Plas

☛ Portrait de Ludmilla en Nina Simone, de David Lescot, par Léna Martinelli

Kadoc-Rémi-De-Vos-Jean-Michel-Ribes © Giovanni Cittadini Cesi

« Kadoc », de Rémi De Vos, Théâtre du Rond-Point à Paris

Bien sous tous rapports

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Cruelle satire du monde de l’entreprise, « Kadoc » est une pièce loufoque de Rémi De Vos sur le monde du travail. Un divertissement efficace mis en scène par Jean-Michel Ribes, en pleine forme.

Tous les matins, un employé d’une importante entreprise voit un personnage étrange assis à sa place, dans son bureau. Fantasme ? Lubie ? Aucun doute, il est à bout. Sous pressions. Mais cette hallucination liée à son épuisement au travail va contaminer tout le service. D’obsessions en manies, la pièce s’emballe jusqu’à la névrose collective. L’entreprise rend fou ! La perversité des rapports hiérarchiques n’induit-elle pas des comportements limites ?

Les pièces de Rémi De Vos sont régulièrement montées au Rond-Point : Jusqu’à ce que la mort nous sépare, Sextett, Débrayage, Occident ou récemment Toute ma vie j’ai fait des choses que je savais pas faire. Pour sa dernière pièce, c’est au tour de son directeur de la mettre en scène, car son esprit ne pouvait qu’inspirer Jean-Michel Ribes : « Le monde du travail, Rémi de Vos ne le moralise pas, il n’en tire ni leçon ni message, bien mieux, il nous en dévoile son extravagante absurdité. Peu d’auteurs font de même, sans doute terrorisés à l’idée qu’ils risquent de faire rire. »

La dérision comme issue de secours

Depuis ses débuts, cet auteur prolifique écrit sur le sujet. Cette fois-ci, il choisit la forme du vaudeville. Il a effectivement pris le parti d’en rire et de lui appliquer la mécanique du rire propre à ce genre théâtral. De quiproquos en coups de théâtre, les trois couples, dont chacun des maris travaille chez Krum, à des postes hiérarchiquement différents, valsent jusqu’à faire basculer cette comédie en un savoureux délire.

La violence exercée sur le lieu de travail, s’exprime souvent dans le cadre intime où elle s’évacue plus facilement. Ici, les conflits vécus dans les activités professionnelles entrent directement en résonnance avec la sphère personnelle : burn-out qui se transforme en dé-pressions d’un autre style ; luttes de pouvoirs révélatrices de frustrations… Résultat : le chef tyrannique est dominé par une femme complètement givrée et son subalterne, prêt à tout pour gravir les échelons, va tenter de prendre sa revanche en le rivalisant sur ce terrain, à l’occasion d’un dîner complètement déjanté qui détourne les codes de la compétition. Quant au souffre-douleur, il n’est pas au bout de ses surprises. Bref, les convenances dérapent vite jusqu’au chaos généralisé qui aboutit à un total renversement du pouvoir.

Kadoc-Rémi-De-Vos-Jean-Michel-Ribes © Giovanni Cittadini Cesi

© Giovanni Cittadini Cesi

En effet, comment s’en sortir quand le cynisme prend le pas sur la mise à distance salutaire ? Quand la loi de la jungle remplace celle du travail ? Le grotesque s’infiltre là où se brouillent les frontières entre la réalité et l’imaginaire. Les aspects surréalistes de la situation se traduisent par une outrance, à la fois dans le jeu et dans les propositions scénographiques.

L’ascension sociale révélatrice des bassesses humaines

La politesse méticuleuse de l’employé ou le torrent d’injures de Nora appellent aussi un traitement autre que le réalisme. Le spectacle est d’ailleurs servi par une très belle distribution : Caroline Arrouas et Yannik Landrein incarnent les Schmertz ; le malicieux Jacques Bonnaffé est un tyran décalé bien comme il faut et Marie-Armelle Deguy excelle dans le rôle de sa femme Nora ; les Goulon, avec le carriériste lâche et sa pimbêche de femme sont interprétés par l’hilarant Gilles Gaston-Dreyfus et l’irrésistible Anne-Lise Heimburger, qui apportent tous deux beaucoup de piment.

Kadoc-Rémi-De-Vos-Jean-Michel-Ribes © Giovanni Cittadini Cesi

© Giovanni Cittadini Cesi

Particulièrement réussi, l’impressionnant décor sur deux niveaux permet aux acteurs d’évoluer à la fois à leur domicile et dans l’entreprise. Entre Tati et Dali, le hall « rétrofuturiste » est clinquant à souhait. Véritables éléments de mise en scène, les escaliers font s’imbriquer les sphères privées / publiques et progresser le jeu : l’un s’impose, marche après marche, avant de dégringoler ; l’autre se déhanche pour mieux s’élever ; l’autre, encore, menace de se jeter dans le vide. Savant équilibre ! Et les costumes kitchs contribuent aussi au charme général.

La mise en scène haute en couleurs sert donc parfaitement la pièce de Remi de Vos. Ce dézingage en règle démontre de façon implacable comment les névroses de l’entreprise influent sur nos comportements et nos rapports, qu’ils soient sociaux ou intimes. Sans didactisme mais avec malice et talent. 

Léna Martinelli


Kadoc, de Rémi De Vos

Le texte est édité chez Actes Sud

Mise en scène : Jean-Michel Ribes

Avec : Caroline Arrouas, Jacques Bonnaffé, Marie-Armelle Deguy, Gilles Gaston-Dreyfus, Anne-Lise Heimburger, Yannik Landrein

Scénographie : Sophie Perez

Costumes : Juliette Chanaud

Lumières : Hervé Coudert

Coiffures : Nathalie Eudier

Son : Guillaume Duguet

Assistanat à la mise en scène : Olivier Brillet

Durée : 1 h 30

Théâtre du Rond-Point • Salle Renaud-Barrault • 2 bis, avenue Franklin-Roosevelt • 75008 Paris

Du 26 février au 5 avril 2020, du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 15 heures, relâche le lundi, les 1er, 3 et 29 mars

Réservations : 01 44 95 98 21 ou en ligne