Folia-Mourad-Merzouki

« Folia », de Mourad Merzouki, 13ème Art à Paris

Hip hop là !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Plus que jamais ouvert sur le monde et sur la pluralité des langages chorégraphiques, Mourad Merzouki présente « Folia ». Entre hip-hop et baroque, un spectacle métissé d’une créativité foisonnante.

Issu de la mouvance hip-hop, la Compagnie Käfig fondée par Mourad Merzouki (qui dirige aussi le Centre chorégraphique national de Créteil), est en perpétuelle recherche de croisements avec d’autres esthétiques. En faveur des mélanges culturels, le chorégraphe aime casser les codes mais toujours pour mieux dialoguer.

À travers ses créations, il n’a donc jamais eu de cesse d’aller à la rencontre de ce qui lui était étranger, que ce soit les arts numériques, la danse contemporaine ou la musique classique. Initiée depuis Récital (1998) ou Boxe Boxe (2010) avec le quatuor à cordes Debussy, l’association avec cette dernière lui a déjà réussi. Alors pourquoi pas mélanger le hip hop et les tarentelles, ces danses et musiques traditionnelles du sud de l’Italie ?

De sa rencontre avec Franck-Emmanuel Comte, chef de file du Concert de l’Hostel Dieu, un ensemble lyonnais spécialisé dans le répertoire du XVIIIsiècle, est donc né Folia, créé aux dernières Nuits de Fourvière. Aux côtés de sept musiciens, dix-sept danseurs et une soprano (Heather Newhouse) évoluent sur le vaste plateau du 13ème Art.

Tandis que Pixel réenchantait le monde, grâce à une expérimentation poétique entre la danse et la vidéo interactive (lire la critique de cette création de 2014, qui continue de tourner après 368 représentations dans 26 pays), Folia aborde « la folie de l’Homme face au monde qui l’entoure ». Avec la même curiosité, Mourad Merzouki confronte cette fois-ci les univers baroque et actuel.

Spectacle « de ouf ! »

Le spectacle s’ouvre sur le cosmos et un jeu de ballon-astres pour le moins onirique. Comme la Terre finit par éclater, la troupe s’accroche à une galette, clin d’œil à Galilée. Malgré la connaissance, l’homme d’aujourd’hui n’est-il pas en train de tout détruire ? Mais la fresque, aux couleurs tantôt chaudes tantôt froides, ne propose pas pour autant un plaidoyer écologique. Entre fantasmagories et luttes de pouvoir, les tableaux se suivent sans temps morts. Un « show » efficace et tout en rondeur, même si les univers s’entrechoquent.

Le défi : faire dialoguer ces deux mondes. Mourad Merzouki y parvient avec audace, révélant l’incroyable diversité et la modernité existant dans le répertoire savant, comme la musique de Vivaldi. Quant aux tarentelles, elles sont échantillonnées et réutilisées en boucle, fusionnée à de la musique électronique.

Folia-Mourad-MerzoukiDécliné sous diverses facettes, le hip hop est tiré du carcan où il a été enfermé pendant trop longtemps. Malgré une certaine exigence, Mourad Merzouki le laisse toujours accessible. Bien sûr, il s’appuie sur l’énergie caractéristique de ce style, son aspect acrobatique et la virtuosité de ses danseurs. Il en préserve le vocabulaire. Toutefois, il bouscule les repères, réinvente les jeux de contacts entre ses interprètes. On découvre le parallèle entre ses rythmes et ceux, endiablés, de la tarentelle, associés depuis des siècles à ce rituel de guérison contre les morsures d’araignées, avec ses mouvements proches de la transe. Dans les deux cas, les corps se meuvent jusqu’à l’épuisement. À la folie.

On ne peut s’empêcher de penser à Dominique Hervieu et José Montalvo, les premiers à avoir proposé d’extravagantes promenades chorégraphiques et musicales à travers l’œuvre de compositeurs baroques (la Bossa Fataka, Orphée, On danSe) en les métissant avec d’autres styles, non sans impertinence d’ailleurs. Ils ont ouvert la voie, avec fantaisie et invention stylistique. 

Reste que l’émotion palpable de Folia se propage volontiers au public. L’accueil est triomphal, à la mesure de la générosité de ces danseurs. C’est sûr, après cette longue série parisienne, la troupe n’a pas fini de rayonner. 

Léna Martinelli


Folia, de Mourad Merzouki

Centre chorégraphique national de Créteil et du Val-de-Marne / Compagnie Käfig

Avec : Nedeleg Bardouil, Salena Baudoux, Kader Belmoktar, David Bernardo, Marion Blanchot, Sarah Bouyahyaoui, Mélissa Cirillo, Sabri Colin, Joseph Gebrael, Sofiane Felouki, Pauline Journe, Mélanie Lomoff, Nassim Maadi, Anthony Mezence, Manon Payet, Kevin Pilette et Yui Sugano (danse), David Bruley, Franck-Emmanuel Comte, Reynier Guerrero, Nicolas Janot, Nicolas Muzy, Heather Newhouse (soprano), Florian Verhaegen et Aude Walker-Viry (musique)

Assistant à la chorégraphie et direction artistique : Marjorie Hannoteaux

Conception musicale : Franck-Emmanuel Comte, Le Concert de l’Hostel Dieu et Grégoire Durrande

Scénographie : Benjamin Lebreton assisté de Quentin Lugnier et Caroline Oriot (peinture), Mathieu Laville, Elvis Dagier et Rémi Mangevaud (serrurerie), Guillaume Ponroy (menuiserie)

Lumières : Yoann Tivoli


Costumes des musiciens : Pascale Robin assistée de Pauline Yaoua Zurini

Costumes des danseurs : Nadine Chabannier


Tout public (conseillé à partir de 8 ans)

13ème Art • Centre commercial Italie 2 • Place d’Italie • 75013 Paris

Du 13 novembre au 31 décembre 2019

De 29 € à 65 €

Réservations : 01 53 31 13 13 ou en ligne


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Entretien avec Mourad Merzouki, propos recueillis par Valentin Lagares

☛ Yo Gee Ti, de Mourad Merzouki, par Fatima Miloudi

☛ Boxe boxe, de Mourad Merzouki, par Émilie Boughanem 

Que-crèvent-tous-les-protagonistes-Sandrine-Attard © Marion-Florence

« Que crèvent tous les protagonistes » de Gabriel Calderόn, Théâtre 13 à Paris

Que vivent les acteurs !

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Sandrine Attard réussit à concevoir une mise en scène assez fine pour faire entendre la force et la fantaisie de Gabriel Calderόn et assez humble pour faire la part belle à une exceptionnelle bande de comédiens. Une réussite !

Chatoyante, l’écriture de Gabriel Calderόn explore des voies inconnues et incongrues. Ainsi, dans Que crèvent tous les protagonistes, le jeune prodige s’empare-t-il des codes de la science-fiction pour évoquer un sujet historique : la dictature qui secoua l’Uruguay dans les années 70.

Ana, une jeune trentenaire, obtient en effet que Tadeo, son amoureux transi, fasse revenir d’entre les morts les membres de sa famille. Ceux-ci la libèreront alors de la chape de silence qui l’étouffe. Mais évidemment, la machine à remonter le temps a ses ratés et les morts des séquelles ! Pas si facile d’affronter les secrets de famille…

Les inénarrables scènes de crises de nerfs familiales, les personnages loufoques font d’ailleurs souvent songer à l’univers du cinéaste Pedro Almodovar. Les retours en arrières et accents baroques de la pièce la transforment en gageure, mais Sandrine Attard relève le pari avec élégance et maîtrise.

Si la vie est ce théâtre, quelle belle vie !

Classique dans le bon sens du terme, sa mise en scène évite toute affèterie. Avec le savoir-faire humble d’un traducteur ou d’un restaurateur de tableaux, elle met en évidence toutes les teintes de la pièce et sa cocasserie. Venue de la scène, Sandrine Attard dirige avec pertinence les comédiens. Et quels comédiens ! Trois générations d’interprètes se partagent la scène sans qu’aucun n’écrase les autres. La direction semble faire feu des forces vives de chacun.

Gabriel Calderόn s’amuse de l’invraisemblance de la vie pour transfigurer la tragédie en divine comédie. Or, les acteurs parviennent à faire sentir cette oscillation entre larmes et rires. La jeune garde est menée par les tourbillonnants Maël Besnard, Paul Emile Pêtre et par la sensible Marion Malenfant. Dans la peau d’aïeux ravagés et délirants, Grégoire Oestermann et Elisabeth Tamaris leur tiennent la dragée haute.

Quant à Florence Müller et à Aymeric Lecerf, ils incarnent ce délicieux mélange de grossièreté et de lyrisme, bref d’humanité, que recèle le texte. Ils racontent l’envie de vivre ou de faire vivre les plus grands idéaux. Un beau travail, à découvrir donc impérativement. ¶

Laura Plas


Que crèvent tous les protagonistes, de Gabriel Calderόn

Mise en scène : Sandrine Attard

Avec : Maël Besnard, Aymeric Lecerf, Marion Malenfant, Florence Muller, Grégoire Oestermann, Paul Emile Pêtre, Elisabeth Tamaris

Durée : 1 h 40

À partir de 12 ans

Bande annonce du spectacle

Théâtre 13/Seine • 30, rue du Chevaleret • 75013 Paris

Du 4 au 23 novembre 2019, du mardi au samedi à 20 heures, et le dimanche à 16 heures

De 7 € à 22 €

Réservations : 01 45 88 62 22


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Ouz et Ore, de Gabriel Calderόn, Théâtre des Quartier d’Ivry, par Laura Plas

☛ Juste la fin du monde, de Jean-Luc Lagarce, Théâtre 13, à Paris, par Laura Plas 

« De retour d’Avignon », Snes, 1ère édition en Île-de-France

Bonne route !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Avec 94 spectacles à l’affiche en Île-de-France, « De retour d’Avignon » donne un beau coup de projecteur, pendant trois mois, sur certains spectacles vus à dans le cadre du Off du Festival. Les Trois Coups ont assisté au lancement de cette opération du Syndicat national des entrepreneurs de spectacles (Snes) à la Comédie Bastille.

« De retour d’Avignon » : ce pourrait être le titre d’un spectacle. Mais c’est une réalité, cette manifestation va faire rayonner les adhérents du Snes jusqu’au 1er février 2020 sur Paris et région parisienne. Après la mise en place d’un label certifiant le respect de la législation (sociale, fiscale et artistique), ceux-ci se voient accompagnés, sinon encouragés, dans la diffusion de leurs spectacles.

En effet, les spectacles doivent continuent d’exister après leurs représentations à Avignon. En tout cas, ce syndicat qui œuvre à valoriser toute l’année le travail des producteurs et des compagnies, a eu l’idée de contribuer à leur donner une nouvelle visibilité auprès du public et des professionnels.

« Avignon est le berceau d’aventures théâtrales dont nous tous, artistes et producteurs, avons besoin qu’elles se prolongent tout au long de l’année sur l’ensemble du territoire national », a déclaré Virginie Lemoine, comédienne, auteure et metteure en scène, marraine de l’opération. « Nous avons besoin d’être vus. La perspective de tournée est vitale car le spectacle est vivant. Longue vie au Snes ! ».

Une centaine de spectacles sélectionnés

Durant trois mois, « De retour d’Avignon » présente donc une sélection de spectacles divers, plutôt dans des petites salles. On retrouve quand même plusieurs succès retentissants. Certains artistes étaient présents à la conférence de presse.

Benoit Solès est l’auteur et l’interprète de la Machine de Turing (lire la critique de Maxime Grandgeorge), une pièce qui a obtenu quatre Molières en 2019 et qui continue de
 se jouer au Théâtre Michel, avant une tournée importante. « Avignon, bien ou pas, c’est là que ça se passe. Les spectacles y infusent. Mais ce sont les tournées qui permettent d’amortir et donc de faire vivre les artistes. D’où l’importance de soutenir cette initiative », estime-t-il.

Virginie-LEMOINE-SNES

Virginie Lemoine, marraine de « De retour d’Avignon »

Adieu Monsieur Haffmann, une pièce de Jean-Philippe Daguerre (par ailleurs parrain de l’opération), récompensée par quatre Molières en 2018, fait aussi partie de la liste, comme la Famille Ortiz, toutes deux actuellement au Théâtre Rive Gauche. Autre poids lourd du théâtre privé, Alexis Michalik, avec Intra Muros au Théâtre de la Pépinière (lire la critique de Bénédicte Fantin), le Porteur d’histoire au Théâtre des Béliers Parisiens (lire la critique de Cédric Enjalbert), le Cercle des Illusionnistes au Théâtre de l’Œuvre (lire la critique de Cédric Enjalbert). Parmi les autres spectacles vus par notre rédaction, signalons les Couteaux dans le dos de Pierre Notte, en décembre aux Déchargeurs (lire la critique de Fabrice Chêne).

En parallèle de ses activités à L’Express, Christophe Barbier, passionné de théâtre, est également comédien et a joué dans plusieurs pièces. Bien que ne faisant pas partie de la sélection, il résume les enjeux : « Soit un spectacle, fort de son succès, va à Avignon profiter de ce grand rendez-vous. C’est un aboutissement. Soit, c’est un point de départ. Toujours est-il que, dans le buzz d’Avignon, s’esquissent les succès des saisons suivantes. Les moissons découlent de cette fermentation (ou germination). En juillet, c’est à Avignon que tout se joue, mais les parcours des spectacles méritent d’être valorisés toute l’année. À moins de programmer le Off en hiver ou de faire le Festival à Paris ! ».

Les actions du Snes

Deuxième syndicat représentatif du secteur du spectacle vivant privé, le Snes accompagne les entrepreneurs de spectacles depuis 1920 dans tous les secteurs (théâtre, musique, humour, danse). Très actif, il met en place des actions de communication, de professionnalisation et de structuration afin de défendre l’indépendance (artistique et financière) de ces entreprises et de les aider à préserver leur liberté de création : programme Snes Avignon, speed-datings professionnels, conférence de presse, apéro’ Snes, ateliers formations….

Philippe-Chapelon-SNES

Philippe Chapelon, Délégué général du Snes

Attentif aux enjeux économiques et politiques, notamment ceux liés à l’emploi, le syndicat agit auprès des pouvoirs publics, dont il est un partenaire incontournable, notamment pour maintenir un maillage riche du territoire, comme l’a rappelé le délégué général Philippe Chapelon : « Le Snes veille, entre autre, à préserver l’exception culturelle française face au phénomène de concentration de mastodontes qui rachètent de plus en plus de salles ».

Ainsi, l’ambition de la prochaine édition de cette manifestation sera de représenter les spectacles des adhérents sur l’ensemble du territoire. Cela permettra de mettre en évidence ce travail d’irrigation indispensable à la démocratisation et à la diversité culturelle. D’ailleurs, « cela mérite que les pouvoirs publics s’attellent sérieusement à favoriser la circulation de ces spectacles par des mesures d’aides à la diffusion et par la mise en place d’un crédit d’impôt théâtre, à l’instar du crédit d’impôt musical », a martelé Philippe Chapelon.

Fort de ses 280 adhérents, le Snes défend en priorité les spectacles du secteur privé, mais contribue à la diffusion de spectacles y compris dans le subventionné, qui peut les accueillir. C’est pourquoi les passerelles privé / public sont vivement encouragées.

En guise de conclusion, Jean-Claude Houdinière, PDG de Théâtre Actuel et président du Snes pendant longtemps, a appelé à la vigilance sur plusieurs dérives (diversification des branches sectorielles, projet de suppression du dispositif mutualiste des scènes privées en vigueur depuis 1964, etc.). Pour finir sur une note plus optimiste, il a salué « la vitalité du théâtre artisan, creuset de la création », et invité le public, ainsi que les professionnels, à profiter de cette programmation. Avant de reprendre, lui aussi, la route. 

Léna Martinelli


« De retour d’Avignon »

Syndicat national des entrepreneurs de spectacles • 48, rue Sainte-Anne • 75002 Paris

Tél. : 01 42 97 98 99

Du 1er novembre 2019 au 1er février 2020

Liste des spectacles ici

L’appli « Mes spectacles Snes » est à télécharger gratuitement sur App Store et Google Play et sur le site www.appli.spectacle-snes.org

Jann_gallois-Samasara © Agathe-Poupeney

« Samsara », de Jann Gallois, Théâtre national de Chaillot à Paris

Enchaînés

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Radical, « Samsara » fait partie des spectacles qui remuent. Une pièce inspirée du bouddhisme, un travail de recherche passionnant de Jann Gallois, artiste associée du théâtre de Chaillot, depuis 2017.

Inspirée de la philosophie bouddhiste tibétaine, la pièce tire son titre du terme sanskrit Samsara, qui signifie « l’ensemble de ce qui circule ». Celui-ci désigne le cycle dans lequel sont pris les êtres qui n’ont pas encore atteint l’éveil spirituel. Ainsi, dans le spectacle de Jann Gallois, assiste-t-on à une succession de morts et renaissances. La chorégraphe nous fait traverser plusieurs espaces-temps, depuis le tourment de l’existence sur terre, jusqu’au Nirvana, en passant par plusieurs états intermédiaires.

Jann Gallois a fait le choix de matérialiser « l’attachement aux choses, aux êtres, au succès, et même à notre propre corps, ce poison qui nous maintient dans le Samsara » par un dispositif scénique original : une chaîne en nylon longue de trente mètres et d’une centaine de kilos qui ressemble à une natte. Cette contrainte technique impose aux danseurs d’évoluer ensemble car ils sont noués entre eux. Le geste de chacun se répercute sur le groupe. À plusieurs reprises, un élévateur descend des cintres et un technicien vient accrocher, puis décrocher cette corde à des harnais, de façon à suspendre les danseurs.

Samsara-Jann-Gallois

© DR

Les personnages subissent donc une série d’épreuves, à commencer par une cadence quasi industrielle : « On vit une époque de déclin spirituel. C’est ce que j’observe dans le développement des pensées capitalistes, par lesquelles l’ego est nourri à l’extrême, et qui détruisent l’humain et la planète », explique la jeune femme. Après avoir enduré l’accélération d’un rythme infernal, ces pantins désarticulés rampent, comme pris au piège d’une toile d’araignée. Entre chaque cycle, l’élévation, d’abord automatique, devient plus mystérieuse. Enchaînés, les danseurs deviennent peu à peu reliés. Entre union et désunion, c’est l’harmonie qui prend heureusement le dessus.

Le technicien qui œuvre à vue, avant de s’asseoir en fond de scène, tel Bouddha, finit par disparaître. Le deus ex machina laisse place à une présence évanescente. Après des personnages bien campés, tantôt isolés, tantôt réintégrés, mais bien distincts, on croit discerner des atomes. Peut-être des bribes, des graines, des étincelles ? Selon les bouddhistes, lors du passage vers la vie suivante, via une réincarnation, seul notre Karma demeure.

La chaîne, moteur de créativité

Chorégraphie, scénographie, travail sonore, contribuent à la réussite du spectacle au propos dense et riche. Pas de folklore ici ! Jann Gallois exprime les affres de la condition humaine, de façon sensible et juste, par des mouvements d’abord mécaniques, puis fluides, aériens. Une danse qui repose ici sur le principe de décomposition articulaire, la base du hip hop. Pour cette septième pièce, elle a choisi sept interprètes exceptionnels, à l’aise avec ces exercices complexes de dissociation, qui tissent des liens intéressants avec la danse contemporaine. Un langage original, tout comme la musique électro de Charles Amblard, qui a composé au fur et à mesure de la création.

Cette pièce traduit remarquablement la quête spirituelle de Jann Gallois. Suivant une voie où les hommes, enfin délivrés de leurs souffrances ou ignorances, du profond sentiment de peur, de perte ou de manque, accèdent enfin à la sérénité (la paix éternelle du Nirvana), elle évoque la nécessaire absence de soi. En effet, selon le bouddhisme, dans l’univers, tout est par nature interdépendant, donc vide d’existence propre. Ainsi, le chœur devient magma, forme fluctuante vidée de sa substance, mais quasi divine.

Après le début (à la limite de l’insupportable), la fin (contemplative) nous met dans un état proche de la béatitude. Délivrés, délestés, les corps sont parvenus au lâcher-prise. Temps suspendu. On reste le souffle coupé devant la beauté de ces âmes en apesanteur. Déchaînées. 

Léna Martinelli


Samsara, de Jann Gallois

Compagnie BurnOut

Chorégraphie et scénographie : Jann Gallois

Conseil à la scénographie : Delphine Sainte-Marie

Lumières : Cyril Mulon

Musique originale : Charles Amblard

Costumes : Marie-Cécile Viault

Regard extérieur : Frédéric Le Van

Avec : Inkeun Baïk, Carla Diego, Shirwann Jeammes, Jean-Charles Jousni, Marie Hanna Klemm, Jérémy Kouyoumdjian, Laureline Richard

Chaillot – Théâtre national de la Danse • Salle Firmin Gémier • 1, place du Trocadéro • 75116 Paris

Plus d’infos ici

Du 6 novembre au 19 novembre 2019, mercredi et vendredi à 19 h 45, mardi, jeudi et samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30

Renseignements : 01 53 65 30 00

Réservations en ligne ici

De 11 € à 38 €

Tournée ici

J-ai-des-doutes-François-Morel-Raymond-Devos © Manuelle-Toussaint

« J’ai des doutes », de François Morel, La Scala à Paris

Divins ! 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Sur la scène de La Scala jusqu’au 5 janvier, François Morel rend hommage à Raymond Devos. Un spectacle musical où l’on voit, avec un plaisir inégalé, le comédien s’emparer des sketches de son maître.

Il en fallait du cran pour oser s’affronter à un tel monstre sacré ! François Morel a su relever le défi : plutôt que de l’imiter, il interprète une sélection de textes de l’humoriste disparu en 2006. Créé en mai 2018 à La Coursive – scène nationale de La Rochelle, J’ai des doutes a déjà remporté un vif succès, notamment au Théâtre du Rond-Point, et lui a valu le Molière du meilleur comédien dans un spectacle de théâtre public en 2019, ainsi que le Prix Humour de la SACD. Cette reprise ravit son public, mais aussi les nostalgiques de Devos. Pas de doute : on n’est pas près d’oublier, ainsi réunis, ces deux artistes si plein d’esprit.

En début de représentation, coup de tonnerre et fumigènes : Morel apparaît en Saint Pierre ! Dieu a convoqué Devos pour le divertir. Ce face-à-face situe, d’emblée mais non sans dérision, ces créateurs au sommet de leur art. Empruntant à Devos le titre de l’un de ses fameux sketches, J’ai des doutes évoque la folie de l’existence et l’incommunicabilité. François Morel file la métaphore céleste : « Ça doit être une drôle de vie qu’être ange, dirait Devos, alors qu’un ange passe ». Et de s’exclamer : « Devos existe, je l’ai rencontré ».

J-ai-des-doutes-François-Morel-Raymond-Devos © Manuelle-Toussaint

© Manuelle Toussaint

L’hommage est sincère. Brillant même. Jeux de mots et jeux de scène s’enchaînent sans temps mort. D’ailleurs, le spectacle est proche du music-hall, car les sketches sont entrecoupés de nombreuses coupures musicales et de délicieuses chansons. Essentiellement composé des textes de Raymond Devos, le spectacle est ponctué de petites touches personnelles de François Morel, autant de facéties appréciées du public. Le musicien, qui donne aussi la réplique, a toute sa place. Une belle complicité, surtout que les deux interprètes jouent de plusieurs instruments.

Un spectacle drôle et émouvant

Qui d’autres que François Morel pouvait-il rendre hommage à ce génie du verbe, ce poète de l’absurde ? « J’aime sa capacité à faire rire de sa propre angoisse », résume celui-ci. L’absurde, cet ancien des Deschiens le cultive depuis toujours. En parallèle de ses récitals, il sait aussi regarder le monde « comme il ne tourne pas rond », dans ses chroniques sur France Inter. La filiation est vraiment évidente : tous les deux ont en commun l’amour de la langue et sa musicalité. D’ailleurs, quelle idée lumineuse de faire entendre, non seulement les mots, mais aussi la voix de Devos grâce à quelques archives judicieusement amenées !

« On en fait trop ! On oublie tout », conclut l’interprète en fin de spectacle. Oui, François Morel en fait des tonnes, comme Devos, à la bonhommie expressive, à la générosité débordante. Il arrive toutefois à nous toucher, comme tous les bons clowns. Et comme son maître, d’une si grande délicatesse derrière la loufoquerie. Devos ne dansait-il pas avec les mots ?

J-ai-des-doutes-François-Morel-Raymond-Devos © Manuelle-Toussaint

© Manuelle Toussaint

De ces sketches, se dégage même une philosophie. Car, en pansant ses maux, Devos repensait le monde grâce à ses jeux de mots. Il voyait juste : « Il y a ceux qui courent tout le temps, au plus pressé, après les honneurs, pour la gloire, à sa perte, pour gagner du temps, donc de l’argent. Les contestataires, eux, veulent marcher, mais sont dépassés. » Son écriture est ciselée et très forte. Derrière l’apparente légèreté : la densité du propos.

Enfin, on n’oublie pas Devos. Il nous manque tellement ! Et c’est aussi la réussite de ce spectacle que de rappeler son génie. En continuant de parler de nous, encore et toujours, il est décidément intemporel. Divin, comme ce spectacle ! 

Léna Martinelli


J’ai des doutes, de François Morel

Textes : Raymond Devos

Avec : François Morel et Antoine Sahler, en alternance avec Romain Lemire

Musique : Antoine Sahler

Assistant à la mise en scène : Romain Lemire

Lumières : Alain Paradis

Son : Camille Urvoy

Costumes : Élisa Ingrassia

Poursuite : Madeleine Loiseau ou Valentin Morel

Conception, fabrication et mise en jeu des marionnettes : Johanna Ehlert, Matthieu Siefridt – Blick Théâtre

Direction technique : Denis Melchers

Archives sonores : INA (Radioscopie 1975)

Durée : 1 h 30

La Scala • 13, boulevard de Strasbourg • 75010 Paris

Du 5 novembre 2019 au 5 janvier 2020, du mardi au samedi à 19 heures, le dimanche à 15 heures

De 13 € à 42 €

Réservations : 01 40 03 44 30 et en ligne


À découvrir sur Les Trois Coups

☛ La Vie, de François Morel, par Jean-François Picaut

☛ La Fin du monde est pour dimanche, de François Morel, par Maud Sérusclat-Natale