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« J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre », de Chloé Lacan, Théâtre de Belleville à Paris

Émois et moi ! 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Avec Nicolas Cloche, Chloé Lacan explore le lien si particulier que l’on tisse avec certains artistes, ceux qui vous accompagnent aux moments clés de l’existence. Dans l’ombre de Nina Simone, cette chanteuse-comédienne-musicienne accède à la lumière, à l’issue d’une introspection et d’un remarquable travail. Il prouve l’étendue de son talent.

On connaissait Chloé Lacan pour ses concerts théâtralisés (lire son portrait ici). Jusqu’en 2009, elle fait partie du groupe La Crevette d’acier mais collabore parallèlement avec d’autres artistes (Les Femmes à Bretelles, Garçons, L’Ultra Bal…). Elle rencontre le succès comme auteure et compositrice, avec la création de ses Plaisirs Solitaires (double lauréate d’un prix lors du festival « Alors… Chante ! » à Montauban en 2011, bénéficiant d’un accompagnement de carrière par la SACEM), puis du Ménage à Trois (Coup de cœur Charles Cros en 2015, Talent ADAMI à Avignon en 2016). Toutefois, avant d’étudier le chant classique, de découvrir l’accordéon et de se lancer dans la chanson, la jeune femme a commencé par le théâtre.

Aujourd’hui, ce spectacle marque un tournant dans sa carrière, car Chloé Lacan continue de concilier ses passions dans un format légèrement différent : un conte musical qui mêle sa propre histoire à un destin incroyable. Ni biographie, ni spectacle sur Nina Simone, J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre raconte comment celle-ci l’accompagne, depuis l’enfance, dans ses révoltes et ses passages à vide, en lui transmettant surtout sa passion : « En mettant en parallèle le destin de cette légende musicale et la vie d’une jeune fille banale des années 1980, en me plongeant dans sa musique, j’ai retrouvé les émotions premières de cette rencontre et laissé surgir les échos de sa vie dans la mienne », précise-t-elle.

Hommage sensible

Il faut dire que ça pulse, Nina Simone, ça résonne fort ! Elle en impose car ses mots disent la rage comme l’amour, depuis la revanche de la première concertiste noire (pianiste) qui s’est battue contre la ségrégation, jusqu’aux contradictions d’une femme amoureuse prête à toutes les concessions. Chloé Lacan n’incarne pas Nina Simone. Elle se laisse traverser par elle, évoque ses souvenirs à l’aune des lambeaux de leur existence. Au rythme des grandes étapes de sa vie – autant d’occasions de prises de conscience – elle tricote un récit très personnel, dans une grande proximité avec le public.

L’époque, la vie, le caractère, la couleur de peau, le timbre de voix, tout les sépare. Et pourtant, le principal les lie : la volonté de s’affirmer quand on a toujours vécu dans le seul désir des autres, l’angoisse de la perfection, l’énergie pour défendre le droit à la différence, la quête d’amour et de liberté, la peur, la solitude. Toutes deux, au centre des regards, ont été au bord du gouffre. Comme dans un conte, l’initiation se réalise grâce aux épreuves. Y sont également évoqués, avec humour et délicatesse, les désirs amoureux, les émois de la vie d’artiste. La mise en scène judicieuse de Nelson-Rafaell Madel, découpée en cinq actes, rythme l’action et souligne l’engagement des deux interprètes, à la présence magnétique.

Complicités

Si l’esprit de Nina Simone souffle sur le spectacle, on entend peu la musicienne. Le duo préfère se réapproprier certains de ses morceaux, de façon irrévérencieuse, comme elle l’était elle-même quand elle revisitait les autres compositeurs. Ainsi, leur version de My Baby Just Cares for Me met plutôt en avant les qualités rythmiques et harmoniques. Ces beaux arrangements témoignent de l’éclectisme musical et de la créativité débridée du duo. Enfin, les mélodies valorisent parfaitement les textes ciselés de Chloé Lacan, à la voix si singulière. Quant aux solos de Nicolas Cloche, ils sont vraiment inspirés.

Multi-instrumentiste, chanteur, compositeur, formé à l’école des partitions, de l’écoute et de l’improvisation, ce touche-à-tout l’accompagne magnifiquement. Avec sa partenaire, il partage l’amour du jeu, habite l’espace scénique où des ukulélés, un piano et un micro suffisent à planter le décor. Tour à tour, il est son double et son envers, alternant les moments de douce mélancolie et les effets de percussion efficaces, apportant de la rondeur pour calmer les colères de la militante, voire de la force quand elle affiche sa vulnérabilité. Yin et Yang.

Aussi touchant que revigorant, ce spectacle « nous rappelle combien il est important de ne pas se taire, jamais ». Combien la lutte pour être soi et faire vibrer les gens peut non seulement être une révélation mais, pour certains, une révolution. 

Léna Martinelli


J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre, de Chloé Lacan


Mise en scène : Nelson-Rafaell Madel

Avec : Chloé Lacan (chant, accordéon, ukulélé et arrangements)
et Nicolas Cloche (chant, piano, batterie, ukulélé et arrangements)

Musiques : Nina Simone, Jean Sebastien Bach, Chloé Lacan, Nicolas Cloche, etc.

Création lumières et scénographie : Lucie Joliot


Création son : Anne Laurin


Régie lumière : Thomas Miljevic


Régie son : Anne Laurin

Durée : 1 h 15

À partir de 12 ans

Théâtre de Belleville • 16, Passage Piver • 75011 Paris

Réservations : 01 48 06 72 34 
ou en ligne

De 11 € à 26 €

Du 3 mars 
au 31 mars 2020, lundi et mardi à 19h15, dimanche à 20h30

Tournée ici


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Le Silence et la Peur, de David Geselson, par Laura Plas

☛ Portrait de Ludmilla en Nina Simone, de David Lescot, par Léna Martinelli

Kadoc-Rémi-De-Vos-Jean-Michel-Ribes © Giovanni Cittadini Cesi

« Kadoc », de Rémi De Vos, Théâtre du Rond-Point à Paris

Bien sous tous rapports

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Cruelle satire du monde de l’entreprise, « Kadoc » est une pièce loufoque de Rémi De Vos sur le monde du travail. Un divertissement efficace mis en scène par Jean-Michel Ribes, en pleine forme.

Tous les matins, un employé d’une importante entreprise voit un personnage étrange assis à sa place, dans son bureau. Fantasme ? Lubie ? Aucun doute, il est à bout. Sous pressions. Mais cette hallucination liée à son épuisement au travail va contaminer tout le service. D’obsessions en manies, la pièce s’emballe jusqu’à la névrose collective. L’entreprise rend fou ! La perversité des rapports hiérarchiques n’induit-elle pas des comportements limites ?

Les pièces de Rémi De Vos sont régulièrement montées au Rond-Point : Jusqu’à ce que la mort nous sépare, Sextett, Débrayage, Occident ou récemment Toute ma vie j’ai fait des choses que je savais pas faire. Pour sa dernière pièce, c’est au tour de son directeur de la mettre en scène, car son esprit ne pouvait qu’inspirer Jean-Michel Ribes : « Le monde du travail, Rémi de Vos ne le moralise pas, il n’en tire ni leçon ni message, bien mieux, il nous en dévoile son extravagante absurdité. Peu d’auteurs font de même, sans doute terrorisés à l’idée qu’ils risquent de faire rire. »

La dérision comme issue de secours

Depuis ses débuts, cet auteur prolifique écrit sur le sujet. Cette fois-ci, il choisit la forme du vaudeville. Il a effectivement pris le parti d’en rire et de lui appliquer la mécanique du rire propre à ce genre théâtral. De quiproquos en coups de théâtre, les trois couples, dont chacun des maris travaille chez Krum, à des postes hiérarchiquement différents, valsent jusqu’à faire basculer cette comédie en un savoureux délire.

La violence exercée sur le lieu de travail, s’exprime souvent dans le cadre intime où elle s’évacue plus facilement. Ici, les conflits vécus dans les activités professionnelles entrent directement en résonnance avec la sphère personnelle : burn-out qui se transforme en dé-pressions d’un autre style ; luttes de pouvoirs révélatrices de frustrations… Résultat : le chef tyrannique est dominé par une femme complètement givrée et son subalterne, prêt à tout pour gravir les échelons, va tenter de prendre sa revanche en le rivalisant sur ce terrain, à l’occasion d’un dîner complètement déjanté qui détourne les codes de la compétition. Quant au souffre-douleur, il n’est pas au bout de ses surprises. Bref, les convenances dérapent vite jusqu’au chaos généralisé qui aboutit à un total renversement du pouvoir.

Kadoc-Rémi-De-Vos-Jean-Michel-Ribes © Giovanni Cittadini Cesi

© Giovanni Cittadini Cesi

En effet, comment s’en sortir quand le cynisme prend le pas sur la mise à distance salutaire ? Quand la loi de la jungle remplace celle du travail ? Le grotesque s’infiltre là où se brouillent les frontières entre la réalité et l’imaginaire. Les aspects surréalistes de la situation se traduisent par une outrance, à la fois dans le jeu et dans les propositions scénographiques.

L’ascension sociale révélatrice des bassesses humaines

La politesse méticuleuse de l’employé ou le torrent d’injures de Nora appellent aussi un traitement autre que le réalisme. Le spectacle est d’ailleurs servi par une très belle distribution : Caroline Arrouas et Yannik Landrein incarnent les Schmertz ; le malicieux Jacques Bonnaffé est un tyran décalé bien comme il faut et Marie-Armelle Deguy excelle dans le rôle de sa femme Nora ; les Goulon, avec le carriériste lâche et sa pimbêche de femme sont interprétés par l’hilarant Gilles Gaston-Dreyfus et l’irrésistible Anne-Lise Heimburger, qui apportent tous deux beaucoup de piment.

Kadoc-Rémi-De-Vos-Jean-Michel-Ribes © Giovanni Cittadini Cesi

© Giovanni Cittadini Cesi

Particulièrement réussi, l’impressionnant décor sur deux niveaux permet aux acteurs d’évoluer à la fois à leur domicile et dans l’entreprise. Entre Tati et Dali, le hall « rétrofuturiste » est clinquant à souhait. Véritables éléments de mise en scène, les escaliers font s’imbriquer les sphères privées / publiques et progresser le jeu : l’un s’impose, marche après marche, avant de dégringoler ; l’autre se déhanche pour mieux s’élever ; l’autre, encore, menace de se jeter dans le vide. Savant équilibre ! Et les costumes kitchs contribuent aussi au charme général.

La mise en scène haute en couleurs sert donc parfaitement la pièce de Remi de Vos. Ce dézingage en règle démontre de façon implacable comment les névroses de l’entreprise influent sur nos comportements et nos rapports, qu’ils soient sociaux ou intimes. Sans didactisme mais avec malice et talent. 

Léna Martinelli


Kadoc, de Rémi De Vos

Le texte est édité chez Actes Sud

Mise en scène : Jean-Michel Ribes

Avec : Caroline Arrouas, Jacques Bonnaffé, Marie-Armelle Deguy, Gilles Gaston-Dreyfus, Anne-Lise Heimburger, Yannik Landrein

Scénographie : Sophie Perez

Costumes : Juliette Chanaud

Lumières : Hervé Coudert

Coiffures : Nathalie Eudier

Son : Guillaume Duguet

Assistanat à la mise en scène : Olivier Brillet

Durée : 1 h 30

Théâtre du Rond-Point • Salle Renaud-Barrault • 2 bis, avenue Franklin-Roosevelt • 75008 Paris

Du 26 février au 5 avril 2020, du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 15 heures, relâche le lundi, les 1er, 3 et 29 mars

Réservations : 01 44 95 98 21 ou en ligne

Vessel-Damien-Jalet-Kohei-Nawa © Yoshikazu Inoue

« Vessel », de Damien Jalet et Kohei Nawa, Chaillot – Théâtre national de la Danse à Paris

Choc plastique

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Fruit d’une collaboration avec le plasticien japonais Kohei Nawa, « Vessel » de Damien Jalet fascine autant qu’interroge. Une onde de choc !  Véritables tableaux vivants, les enchevêtrements des danseurs donnent naissance à des images d’une étrangeté saisissante dont on n’a pas fini de mesurer la portée. 

Chorégraphe plébiscité, Damien Jalet est artiste associé de Chaillot. Il a collaboré, entre autres, avec Sidi Larbi Cherkaoui, Marina Abramovic ou Arthur Nauzyciel, avec qui il travaille régulièrement. Vessel est né d’une rencontre avec le sculpteur Kohei Nawa, lors d’une résidence à la Villa Kujoyama à Kyoto (l’équivalent de la Villa Médicis). Cette fusion dynamique entre le plateau et les corps des danseurs, dans une transformation incessante des formes, parle de vie et de mort, évoque les cycles. Pénétrant dans une ligne floue de la perception, entre limbes et nouveau monde, l’humanité s’y dissout effectivement dans une série d’oniriques propositions.

La mémoire des corps

« La sculpture et la danse ont toutes deux à voir avec le corps comme réceptacle des passions humaines », résume Damien Jalet qui parvient, avec Kohei Nawa, à élaborer un langage commun à l’intersection de leurs pratiques. Entre l’éphémère de la danse et l’éternité de la sculpture. Avec Aimilios Arapoglou, danseur qui participe à la plupart de ses projets, le chorégraphe a travaillé sur des distorsions, que l’on imagine éprouvantes pour ces interprètes recroquevillés, mais tellement souples et expressifs. Pourtant, les sept danseurs évoluent sans jamais montrer leur visage, à une exception que nous ne dévoilerons pas.

Les formes sculpturales créées par emboîtement sont très exigeantes et inventives. La colonne étirée, les cervicales tendues, la tête enfouie derrière les bras, les corps n’ont presque plus rien d’humain. Bien que la chorégraphie soit limitée en mouvements et très axée sur la symétrie, cette contrainte donne naissance à de belles trouvailles. Il s’en dégage une énergie à la fois minérale et liquide. De figé, le mouvement ondule sous la peau, et la chair vibre, prête à jaillir.

Organique

La scénographie participe pour beaucoup au trouble. Amplifiés par l’eau, des mouvements microscopiques accèdent à une autre dimension. Surtout, l’installation (appelée Vessel) se dévoile peu à peu jusqu’à occuper toute la place. À la fois matrice et tombe, cet espace fait davantage penser à un mollusque ratatiné qu’à un navire. À la limite au Radeau de la Méduse ou à une île, ultime refuge d’un cataclysme !

Quoi qu’il en soit, l’œuvre – magnifique – est composée à partir de katakuriko, sorte de fécule de pomme de terre à la fois solide et liquide. Vivante, cette installation se caractérise par la dualité que l’on retrouve dans le corps humain. Elle respire aussi.

Vessel-Damien-Jalet-Kohei-Nawa © Yoshikazu Inoue

© Yoshikazu Inoue

Fasciné par les îles volcaniques japonaises créées par la lave, par un liquide devenu solide, Damien Jalet ne pouvait qu’être inspiré par ce matériau, avec lequel il fait interagir et se métamorphoser les formes anatomiques, d’abord inanimées. Belle métaphore de notre vulnérable et viscérale relation à l’environnement.

Du biologique au mythologique

Cellules, gnomes échappés du Jardin des Délices de Bosch, Aliens à l’animalité fascinante, robots grotesques… mais que sont ces créatures qui prennent vie sous nos yeux ? Quand devient-on humain ? À partir du moment où l’on a un visage ou bien quand l’on acquiert la verticalité ? À moins que ce ne soit lié à l’émergence des relations sociales ?

Damien Jalet convoque autant le profane que le sacré : « La première scène se déroule dans le sous-monde, Yomi. On l’a jouée sur l’île Naoshima, qui est l’île des arts, sous une énorme pleine lune. Ça faisait beaucoup penser à la série de tableaux d’Arnold Böcklin, L’Île des morts », précise-t-il. On y trouve aussi des références au théâtre Nô, avec l’apparition de masques.

2-Vessel-Damien-Jalet-Kohei-Nawa © Yoshikazu Inoue

© Yoshikazu Inoue

Les corps libèrent des éléments liés à son évolution, jusqu’à s’organiser en chœur pour s’adonner à des rituels animistes, ou à une orgie : on distingue en effet des sexes féminins, tandis que la couleur laiteuse suggère du sperme. Régénérescence. Les poses font également référence aux figures primitives de l’ère Jômon (époque néolithique japonaise), sortes de déesses à la fois humaines, animales et végétales.

Comme pour une performance d’art contemporain, on se laisse volontiers emporter par le rythme lent et les images épurées, soutenues par de subtils jeux de lumière, ainsi que la musique originale de Marihiko Hara et Ryûichi Sakamoto, une texture de sons électroniques et acoustiques particulièrement réussie.

Toutefois, entre la première séquence, empreinte de mystère, et la dernière – d’une beauté sidérante – le spectacle s’étire, faute de consistance dramaturgique. Alors, on se raconte sa propre histoire. Avec ces six danseurs japonais quasi nus, l’ambiance de fin de monde en noir et blanc, on pense au butō. Tandis que nous entrons dans une ère anxiogène, où l’homme change le monde d’une manière irrémédiable, on ne peut qu’être saisi par un tel spectacle qui laisse imaginer le résultat d’une ultime catastrophe. Cependant, on aurait aimé un choc à la mesure de l’effroi suscité par l’anthroposcène. De quoi nous renverser, comme le dernier tableau, puissant et poétique. 

Léna Martinelli


Vessel

Chorégraphie : Damien Jalet

Scénographie : Kohei Nawa

Musique : Marihiko Hara, Ryûichi Sakamoto

Lumières : Yukiko Yoshimoto

Avec : Aimilios Arapoglou, Nobuyoshi Asai, Nicola Leahey, Ruri Mitoh, Jun Morii, Mirai Moriyama, Naoko Tozawa

Durée : 1 heure

Chaillot – Théâtre national de la Danse • Salle Jean Vilar • 1, place du Trocadéro • 75116 Paris

Du 6 au 13 mars 2020

De 11 € à 38 €

Réservations : 01 53 65 30 00 ou en ligne


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Vessel, au Théâtre national de Bretagne, par Olivier Pansieri

Les-Sea-Girls-au-pouvoir-Johanny-Bert © Marie Vosgian

Journée internationale des droits des femmes 2020

Les femmes au cœur de la création

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, de nombreuses manifestations sont programmées dimanche 8 mars. Heureusement, les programmateurs ne se cantonnent pas à cet événement pour défendre la cause féminine. Depuis quelques années, les propositions affluent : réflexions sur la place de la femme dans la société, luttes contre les discriminations, histoires décalées de la sexualité, violences conjugales… Voici une sélection de spectacles à l’affiche qui ont retenu notre attention.

Officialisée en 1977 par les Nations Unies, cette journée couvre plusieurs événements à travers le monde. Son objectif est de célébrer les avancées des droits des femmes, en terme d’égalité et de justice. Elle puise ses origines dans l’histoire des luttes ouvrières et des manifestations de femmes, au tournant du XXe siècle, en Amérique du Nord et en Europe. C’est en 1982, sous l’impulsion d’Yvette Roudy, ministre déléguée aux droits des femmes, que la France reconnaît le 8 mars comme Journée internationale des droits des femmes.

Chaque année, un thème précis est fixé par l’ONU et donne lieu à de nombreux débats et actions. L’édition 2020 a pour thème « Je suis de la Génération Égalité : levez-vous pour les droits des femmes ! ». De nombreux artistes réfléchissent aussi, avec leurs propres moyens, sur ce qui a été fait et ce qui reste à faire. L’amélioration de l’accès des femmes aux responsabilités dans les structures théâtrales contribuent aussi pour beaucoup à programmer des metteuses en scène et des autrices.

Révolutions ?

La première représentation (le 8 mars) n’a pas été choisie au hasard pour La Folle et Inconvenante Histoire des femmes, qui raconte les soucis quotidiens des femmes pour affirmer leur sexualité, du Néolithique à nos jours. Un spectacle décalé ou plutôt (dé)culotté !

Concernant J’ai rêvé la Révolution, de Catherine Anne, la date de la dernière représentation est-elle une coïncidence ?! Ce quatuor met en relation une prisonnière politique, un soldat à peine sorti de l’enfance, la mère de celui-ci et une jeune femme venue de loin. Il y est question de liberté et de sa privation, de maternité, de mort et de mots. Écriture, mise en scène et jeu, cette création inspirée par la vie et la mort d’Olympe de Gouges est un acte de femme de théâtre entière et engagée. Une plaidoirie féministe mais avant tout humaniste.

Les Sea Girls, au pouvoir ! traverse également les époques. Il y a 2 500 ans, Aristophane abordait bien des sujets, toujours brûlants d’actualité : la subordination des femmes, bien sûr, mais également celle des esclaves ; la mise en commun des biens pour un plus juste partage des richesses ; les aberrations des politiques… Les quatre chanteuses fantaisistes s’inspirent très librement de cette Assemblée, pour en offrir une version inédite et musicale, réécrite par leurs soins, tout en légèreté et en finesse. Mais ces artistes-là ont un goût très prononcé pour le burlesque.

Le corps encore !

Bien que vaudevillesque, Toute nue se veut plus trash : le corps de la femme comme une arme de guerre contre le sexisme devient un irrésistible jeu de massacre. L’histoire ? Clarisse est l’épouse d’un homme politique ambitieux qui n’hésite pas à médiatiser son couple pour arriver à ses fins. Réduite à un outil de communication et privée de toute intimité, elle fait acte de résistance et décide de se promener toute nue, non par inconscience, mais bien pour exister.

Toute-nue-Émilie-Anna-Maillet © Maxime-Lethelier

« Toute nue », mise en scène d’Émilie Anna Maillet © Maxime Lethelier

Émilie Anna Maillet a convoqué deux écritures séparées par plus d’un siècle : Mais n’te promène donc pas toute nue ! de Georges Feydeau et des extraits de l’œuvre de Lars Norén. « Comment décrypter aujourd’hui les symptômes de domination si génialement mis en jeu par Feydeau puis par Norén ? Qu’est-ce qui, après trois vagues de féminisme, perdure dans les relations de couple et les rapports de pouvoir ? Car, si aujourd’hui l’égalité des sexes est inscrite dans la loi, force est de constater que la répartition des rôles et des tâches demeure fortement clivée. Et plus les enjeux de pouvoirs sont forts, plus l’absence des femmes dans l’espace public est criante », lit-on dans la note d’intentions.

Concernant les questions relatives à la place des femmes dans la sphère publique, Sur / Exposition donne à entendre, cette fois-ci, des témoignages, dans un tout autre registre. La commissaire d’exposition Aurélie Bocage a présenté le travail photographique de Magda, la jeune révolutionnaire égyptienne qui a posé nue pour dénoncer l’hypocrisie autour du corps de la femme dans le monde arabe (une fatwa l’a obligée à fuir son pays). Durant le vernissage, quelque chose s’est passé. Avec difficulté, Aurélie tente de le raconter. Plusieurs voix se mêlent à la sienne. À la croisée du théâtre et de l’installation muséale, nous découvrons les décombres de ces multiples paroles. L’occasion d’ausculter ces destins de femmes d’avant la révolution pour comprendre comment ils résonnent aujourd’hui. Ce texte d’Aurore Jacob a fait l’objet de plusieurs travaux de mise en lecture (dont le Théâtre national de Strasbourg) et est soutenu par Mains d’œuvres, le Jeune Théâtre National, ARTCENA, Label Rue du Conservatoire.

Radicaux libres

Quant à Cédric Gourmelon (tiens, un homme !), il se saisit de Liberté à Brême, brûlot rêche contre le machisme. Geesche Gottfried, issue de la petite bourgeoisie conservatrice allemande du XIXsiècle, semble souffrir d’une malédiction : ses proches qui la font tant souffrir meurent tous, les uns après les autres. En dix-sept courts tableaux qui s’enchaînent, la pièce de Fassbinder raconte l’histoire de sa lutte pour une impossible émancipation. Il livre une critique sans concession de nos sociétés patriarcales, avec une victime sacrifiée sur l’autel de la misogynie incarnée par l’incandescente Valérie Dréville.

Liberté-à-Breme-Fassbinder-Cédric-Gourmelon © Simon-Gosselin

« Liberté à Brême », mise en scène de Cédric Gourmelon © Simon Gosselin

Christophe Rauck vient de créer la Faculté des rêves au Théâtre du Nord. Il se saisit de la radicalité du propos de Valerie Solanas, cette icône féministe dans l’Amérique des années 60, homosexuelle et intellectuelle en colère, dont l’histoire a surtout retenu sa tentative d’assassinat sur Andy Warhol. Partant du texte originel de Sara Stridsberg, oscillant entre récit, poésie et théâtre, il explore la personnalité complexe et tourmentée d’une femme à la croisée des chemins féministes et artistiques, celle qui se rêva la « première pute intellectuelle de l’Amérique » et qui appela à l’éradication des mâles.

En attendant de découvrir ce spectacle au printemps, au TG2 et au Monfort, allons au Théâtre de Belleville qui a décidément une programmation très intéressante. Serait-ce une femme aux mannettes ? Dans Mon Olympe, cinq jeunes femmes, féministes et fières de l’être, se retrouvent enfermées le soir dans un jardin public sans moyen de communication. Cette nuit blanche va très vite se transformer en un parcours initiatique mouvementé. Quant à Hedda, c’est une histoire d’amour comme il y en a tant, l’histoire ordinaire de l’une de celles dont on dit qu’elles sont restées, malgré le premier coup et ce qui a suivi.

Hedda-Lena-Paugam

« Hedda », de Lena Paugam © DR

Seules en scène

Parmi les one woman shows qui fleurissent sur nos scènes, voici un choix drastique parmi les jeunes pousses, dont les punchlines font mouche immédiatement. Inconnue il y a encore un an, Marina Rollman, jeune humoriste suisse de 30 ans, s’est fait connaître sur France Inter. Elle est passée par Montreux ou le Djamel Comedy Club, a assuré les premières parties de Gad Elmaleh. Avec son premier stand-up, elle fait un tabac (à voir au Théâtre de l’Œuvre). Quand elle ne parle pas de l’ignorance des hommes en matière de plaisir féminin, elle pointe le sexisme des pubs. Entre autres ! Et c’est désopilant (lire notre critique ici).

Humoriste, comédienne et chroniqueuse française, Nora Hamzawi s’est lancée sur scène en 2009, et, depuis, alterne les spectacles, les chroniques radio (elle aussi sur France Inter), ainsi que les rôles d’actrice. Elle épingle l’époque et exacerbe, avec la même lucidité qu’elle s’inflige à elle-même, les interrogations d’une jeune femme surprise d’être déjà trentenaire. Maternité, crises de couple, épanouissement social et sexuel… elle dissèque ses névroses avec autodérision et amusement pour finalement mieux nous aider à accepter les nôtres.

Et pour finir par l’une de celles qui défend le mieux la cause, avec humour : Florence Foresti jouera son spectacle Épilogue au profit de Women Safe, qui agit au quotidien pour les femmes et les enfants victimes ou témoins de violences, une association que l’artiste soutient activement. Une représentation unique, dimanche 8 mars à l’Olympia, où elle sera accompagnée de quelques amis. 

Léna Martinelli


La Folle et Inconvenante Histoire des femmes, de et avec Laura Leoni, d’après une idée originale de Diane Prost
Mise en scène : Laetitia Gonzalbes
Funambule Montmartre • Réservations ici

J’ai rêvé la Révolution, de Catherine Anne
Compagnie À brûle – pourpoint
Texte et mise en scène : Catherine Anne
Avec :
Catherine Anne, Luce Mouchel, Morgane Real, Pol Tronco
Théâtre de l’épée de bois, du 27 février au 8 mars 2020 • Réservations ici

Les Sea Girls, au pouvoir !, de et avec Lise Laffont, Judith Rémy, Prunella Rivière, Delphine Simon
Mise en scène : Johanny Bert
Centre Cyrano de Bergerac de Sannois, le 13 mars 2020 • Réservations ici • Tournée ici

Toute nue !, d’après Georges Feydeau et inspiré de Lars Norén
Cie Ex Voto à la lune
Conception : d’Émilie Anna Maillet 
Avec : Sébastien Lalanne, Denis Lejeune, Marion Suzanne, Simon Terrenoire (ou Mathieu Perotto) et François Merville (batterie)
Théâtre Paris-Villette, jusqu’au 21 mars 2020 • Réservations ici

Sur / Exposition, d’Aurore Jacob
Compagnie Theatrum Mundi et les Chants égarés
Mise en scène : Anissa Daaou et Marceau Deschamps-Ségura
Avec : Anissa Daaou, Salomé Diénis-Meulien ou Asja Nadjar (en alternance), Marceau Deschamps-Ségura, Lucile Jégou, Romaric Olarte et Cécile Elma Roger 
Théâtre La Reine Blanche, du 8 au 19 avril 2020 • Réservations ici

Liberté à Brême, de Rainer Werner Fassbinder
Mise en scène : Cédric Gourmelon
Avec : Valérie Dréville, Gaël Baron, Guillaume Cantillon, Christian Drillaud, Nathalie Kousnetzoff, Adrien Michaux, François Tizon, Gérard Watkins
Théâtre national de Strasbourg, jusqu’au 11 mars 2020 • Réservations ici • Tournée ici, dont T2G – Centre dramatique de Gennevilliers du 20 au 30 mars 2020, réservations ici

La Faculté des rêves, de Sara Stridsberg
Mise en scène : Christophe Rauck
Avec : Anne Caillère, Cécile Garcia Fogel, Mélanie Menu, Christèle Tual, David Houri, Pierre-Henri Puente
Tournée, dont TG2 Gennevilliers du 23 avril au 6 mai 2020, réservations ici, et Monfort (avec le Théâtre de la Ville) du 12 au 19 mai 2020, réservations ici

Hedda, de Lena Paugam, Sigrid Carré Lecoindre, Lucas Lelièvre
Site de la cie
Mise en scène et interprétation : Lena Paugam
Théâtre de Belleville, jusqu’au 29 mars 2020 • Réservations ici

Mon Olympe, de Gabrielle Chalmont et Marie-Pierre Nalbandian
Cie Les Mille printempsAvec : Claire Bouanich, Sarah Coulaud, Louise Fafa, Maud Martel, Jeanne Ruff
Théâtre de Belleville, jusqu’au 28 mars • Réservations ici • Tournée ici

Marina Rollman
Théâtre de l’Œuvre, jusqu’au 30 avril 2020 • Réservations ici • Tournée ici

Nora Hamzawi, nouveau spectacle
Théâtre Le République, jusqu’au 28 mars • Réservations iciTournée ici, dont Les Folies Bergère, du 23 au 26 avril, réservations ici

Épilogue, de Florence Foresti
Site iciL’Olympia, le 8 mars • Réservations ici • Tournée ici 


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ De Midi à Minuit », 58 autrices des Écrivains Associés du Théâtre, Théâtre 14 Jean-Marie Serreau à Paris, par Léna Martinelli

☛ Regards de femmes, dans le cadre de la Journée internationale des droits des femmes, Le Kremlin-Bicêtre, par Léna Martinelli

Le-silence-et-la-peur-David-Geselson

« Le Silence et la peur » de David Geselson, Théâtre des Quartiers d’Ivry, à Ivry-sur-Seine

Nina comme métaphore

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Dans « Le Silence et la peur », David Geselson expérimente une forme ambitieuse où l’histoire intime de Nina Simone devient le miroir de la grande et sale Histoire américaine. Un spectacle intelligent et porté par une très bonne distribution, mais qui mériterait d’être un peu resserré.

Pas de centenaire, de commémoration en vue. Pourtant, Nina Simone est au cœur de cette saison théâtrale. Elle sera bientôt convoquée sur les planches du Théâtre de Belleville, et la voici déjà mise en scène par la Compagnie Lieux-dits au Théâtre des Quartiers d’Ivry. Mais que les fans et les mélomanes se le disent, l’histoire qu’on y entend ne comporte presque pas de mélodie. On y crie, on y tente en vain de panser des plaies immémoriales, mais, paradoxalement, on ne chante pas.

C’est que, grand amateur de l’interprète, David Geselson n’a justement pas voulu tenter une imitation hasardeuse de la chanteuse. Surtout, son propos se situe ailleurs : il choisit en effet de voir avant tout en Nina Simone la descendante d’une Cherokee et d’un esclave noir, une femme marquée par la mémoire douloureuse de ses pères. C’est pourquoi, il lie violence intime (familiale ou conjugale) et violence collective, parfois de manière saisissante grâce à l’emploi judicieux de la vidéo.

Les joyaux du face à face avec le public

Ainsi, même si le poids de quatre siècles de crimes pèse parfois un peu lourd sur le spectacle, la dramaturgie tisse habilement les liens, crée des échos. De plus, le propos est porté par une distribution cohérente : David Geselson y associe des acteurs français pour maintenir une fiction et des acteurs afro-américains, qui ont un héritage commun avec Nina Simone.

Or, ces comédiens sont remarquables et le choix de leur offrir de grands moments face au public les met en valeur. Par exemple, on entre dans le spectacle grâce au prélude sensible portée par Laure Mathis (toujours aussi juste que dans Lettres à D), on peut affronter la masse d’informations historiques grâce au talent et à l’engagement d’Elios Noël. Quant à Nina Simone, elle est incarnée par la splendide Dea Beasnel qui sait faire entendre la force et la complexité de son personnage.

Une belle scénographie, des lumières ciselées qui offrent des zones de pénombre et des surgissements sont d’autres atouts de la proposition. Reste simplement à déployer cette ombre dans le texte lui-même, à faire plus confiance à l’implicite, c’est-à-dire en définitive au public, qui n’a peut-être pas besoin de tant de commentaires. « Don’t explain ! », comme dirait Nina. 

Laura Plas


Le Silence et la peur, de David Geselson

Texte et mise en scène : David Geselson

Cie Lieu-Dits

Collaboration à la mise en scène et interprétation : Dee Beasnael, Craig Blake, Laure Mathis, Elios Noël, Kim Sullivan

Durée : 2 heures

À partir de 14 ans

Théâtre des Quartiers d’Ivry • 1, place Pierre Gosnat • 94200 Ivry-sur-Seine

Du jeudi 28 février au dimanche 8 mars, les jeudi 28 février et 5 mars à 19 heures, le mardi 3 mars et les vendredis 28 février et 6 mars à 20 heures, les samedis 29 février et 7 mars à 18 heures, et les dimanches 1er et 8 mars à 16 heures, relâches les lundis

De 7 € à 24 €

Réservations : 01 43 90 11 11

À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Doreen, de David Geselson d’après André Gorz, Théâtre de La Bastille, par Laura Plas

☛ Bovary, de Tiago Rodrigues, Théâtre de Villefranche, par Trina Mounier