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Festival de l’Epau, 36e édition, dans la Sarthe

Lancement de festival grandiose

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Le festival de l’Epau vient d’offrir une exceptionnelle soirée d’ouverture au public sarthois à l’Abbaye Royale. Fidèle à ses fondamentaux, la programmation a commencé par mettre en lumière la voix et le piano. Mais sa directrice, Marianne Gaussiat, aime aussi confier des cartes blanches à des complices qui croisent les genres, hors des sentiers battus.

C’est la passion qui a ouvert cette 36édition du festival de l’Epau, celle de la musique, du partage avec tous les publics, à l’Abbaye Royale. Du haut de ses 789 ans, l’œuvre de la veuve de Richard Cœur de Lion a traversé les siècles, mais le lieu, désormais propriété du département de la Sarthe, s’est doté d’une nouvelle identité afin de développer son rayonnement touristique et culturel.

Site remarquable ouvert à la création

Joyau de l’architecture cistércienne, ce patrimoine est notamment tourné vers le monde grâce à une programmation exigeante, qui anime le lieu toute l’année. L’abbaye, construite pour faire entendre les chants grégoriens, offre les fruits de ce passé au public tout en ouvrant grand les portes à la création.

Parmi les temps forts : le festival de l’Epau, qui renouvelle le genre sacré, depuis 36 ans. Des artistes classiques réputés ou faisant partie de la jeune génération, viennent en effet illuminer l’Epau de leur présence. Dans ces lieux inspirants, l’âme s’élève volontiers avec la musique. Clamées ou murmurées, ces partitions, porteuses d’émotions éternelles, nous atteignent directement. L’excellence des formations et la virtuosité des artistes contribuent aussi pour beaucoup à nous faire vibrer.

Bouleversante Sandrine Piau

Après avoir été accueillie par les participants à l’atelier de musique ancienne du Conservatoire à rayonnement intercommunal de Sablé-sur-Sarthe, place à la musique vocale ! Pour cette première soirée, Sandrine Piau a été conviée à chanter les plus beaux airs de Haendel. Accompagnée des Paladins, un ensemble vocal et instrumental qui explore principalement le répertoire musical italien et français des XVIIe et XVIIIe siècles, elle a confirmé sa place d’exception dans le monde lyrique.

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Jérôme Correas et Sandrine Piau © Jean-Baptiste Millot

La soprano a eu le plaisir de retrouver le chef d’orchestre Jerôme Correas, qu’elle a rencontré au Conservatoire de Paris et avec qui elle a fait ses débuts, auprès de William Christie, avant de mener de nombreux projets aux quatre coins du monde. Une collaboration d’une dizaine d’années avec les Paladins l’a amenée à explorer, entre autres, Vivaldi ou Rameau.

Ce soir-là, pieds nus à cause d’un malheureux accident de valise, elle a interprété les « héroïnes sombres » du compositeur allemand, auquel elle a déjà consacré plusieurs disques. Entre délicatesse et puissance, elle a puisé dans une large palette d’émotions, sans négliger de succomber aux affres de la jalousie. Ses rôles (Alcina, Cleopatra, Armida) sont des femmes de pouvoir et d’expérience, dont la vision de l’amour est loin d’être idéalisée. Les accents tragiques du répertoire n’ont pas entaché la pureté de sa voix, la faisant apparaître tour à tour fragile ou forte, voire redoutable. Bref, humaine et bouleversante.

Folies d’Espagne : voyage envoûtant

Les instruments des Paladins ont aussi magnifiquement résonné sous les voûtes de l’abbatiale. Il faut relever le talent de tous les interprètes, sans oublier Jerôme Correas, chef d’orchestre aguerri, qui les a entraînés avec une belle énergie et un style très personnel, délié et physique. Comme l’interprétation de Sandrine Piau, sa direction est fondée sur la théâtralité.

Si ce claveciniste et baryton-basse a d’abord développé une passion pour le répertoire ancien, il aime aussi emprunter des chemins de traverse. Son goût de la musique, du théâtre et de la danse se prête bien à l’esprit festif des fins de soirée, au Magic Mirror, ouvert aux musiques alternatives. Certains des artistes sont en effet invités à y partager leur jardin secret et leurs découvertes de jeunes artistes.

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Anouschka Lara dans « Folies d’Espagne » © DR

Jerôme Correas, lui-même au clavecin et aux percussions, a donc aussi dirigé l’incandescente soprano Anouschka Lara, un violoncelliste, ainsi qu’un joueur de théorbe et de guitare baroque, dans un programme original, tout en contrastes avec le précédent. Ces musiques sépharades et arabo-andalouses furent l’occasion de découvrir des instruments peu courants et des rythmes inattendus pour le clavecin.

Lise de la Salle : virtuose 

Enfin, pour la musique de chambre, le Festival rend hommage cette année à Debussy, mort il y a cent ans. Les Midis musicaux, à l’Hôtel du département du Mans, rendent ainsi hommage, sous les doigts de pianistes trentenaires, à cet esprit libre qu’était le compositeur, l’un des plus emblématiques de l’esprit musical français.

Lise-de-la-Salle

Lise de la Salle © Stéphane Gallois

Le 23 mai, c’est Lise de la Salle qui l’a mis en miroir avec son répertoire de prédilection, en l’occurrence Bach, auquel elle vient de consacrer son dernier album (Bach Unlimited, Naïve Classiques). Malgré une chaleur accablante, la jeune femme a offert une exceptionnelle prestation, vivant chaque morceau, chaque note, avec intensité. 

C’est l’une des plus grandes pianistes de sa génération. D’ailleurs, sa carrière internationale l’atteste. À 9 ans, elle donnait son premier concert diffusé en direct par Radio France. Depuis l’obtention d’un diplôme du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, avec la plus haute distinction, elle parcourt le monde.

Un immense talent, à la mesure de ses talons ! Perchée sur ses chaussures impressionnantes, elle a reçu, elle aussi, une ovation bien méritée. Oui, dans ce programme le piano est roi et Lise de la Salle est une reine. Décidément, avec ou sans chaussures, ces femmes en imposent ! 

Léna Martinelli


Festival de l’Epau, 36édition

Du 22 au 29 mai 2018

Abbaye Royale de l’Epau • Route de Changé • 72530 Yvré L’Évêque

Hôtel du département (Saille Joseph Caillaux) • Place Aristide Briand • 72000 Le Mans

Informations et réservations : 02 43 84 22 29

Billetterie à l’Abbaye de l’Epau, du lundi au dimanche, de 11 heures à 17 heures

Pass intégral : tarif unique à 180 € (accès à l’ensemble des concerts)

Carte festival : tarif réduit appliqué dès l’achat simultané de 3 concerts par personne (carte nominative)

Tarif réduit accordé aux demandeurs d’emploi, comités d’entreprise, Carte Cézam, carte Moisson, groupes (à partir de 10 personnes) et adultes (2 maximum) accompagnant un jeune bénéficiant du tarif 12-25 ans.

Gratuité accordée pour un accompagnant P.M.R. et aux moins de 12 ans. Tarifs spéciaux pour l’abbatiale et le dortoir appliqués sur certaines places n’offrant pas une visibilité maximale.

Les chèques « Pass Spectacle » Région Pays de la Loire et « Collège 72 » du Département de la Sarthe donnent droit à une entrée gratuite pour un concert du festival.

Marianne-Gaussiat

Entretien avec Marianne Gaussiat, directrice artistique du Festival de l’Epau, dans la Sarthe

« Ce sont les lieux qui me guident »

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

La 36édition du Festival de l’Epau se déroule du 22 au 29 mai dans la Sarthe et de nombreux concerts ont lieu à l’Abbaye Royale de l’Epau. Déjà, la programmation met l’eau à la bouche. Ensuite, sa convivialité devrait séduire les publics les plus variés. De quoi rafraîchir, en somme, le genre classique ! Rencontre avec Marianne Gaussiat, sa directrice artistique.

Pouvez-vous nous présenter le festival ?

Ce festival existe depuis 35 ans, grâce à la volonté du Conseil départemental, permettant ainsi aux Sarthois de profiter de l’excellence des grandes scènes internationales à un prix abordable. Forte de ce bel historique, j’ai repris la direction en 2013, toujours guidée par le caractère exceptionnel des lieux : d’abord l’Abbatiale, à la sublime acoustique, où nous donnons la part belle à la voix ; ensuite le Dortoir des Moines, réhabilité récemment, qui est un formidable écrin pour la musique de chambre et les récitals, mais aussi à l’Hôtel du Département (au centre du Mans).

Abbaye-Royale-de-l-Epau

L’Abbaye Royale de l’Epau

En cette année 2018, qui célèbre le centenaire de la mort de Claude Debussy, la programmation met en lumière le piano, avec les « Midis musicaux » consacrés à ce grand compositeur. Le reste du festival a-t-il un fil directeur ?

Cette année, nous proposons six regards sur le piano de Debussy, avec de jeunes pianistes à l’identité déjà bien affirmée et à la reconnaissance certaine : Suzana Bartal, Vanessa Benelli-Mosell, Julien Brocal, Fabrizio Chiovetta, Jean-Paul Gasparian et Lise de la Salle.

Vanessa-Benelli-Mosell

Vanessa Benelli Mosell © Marc Obin

Chopin s’est aussi imposé naturellement à plusieurs invités, avec le spectacle rare de Jean-Philippe Collard et Patrick Poivre d’Arvor, ainsi que ses deux concertos pour piano joués dans la même soirée par François Dumont.

Mais plutôt qu’une thématique, nous nous attachons à trouver un équilibre fondé sur quelques principes : de la musique sacrée jouée par les plus grands ensembles à l’Abbaye, des quatuors et solistes à la notoriété internationale dans le Dortoir, des avant et après concerts ouverts aux amateurs et aux métissages. Cela donne des contrastes assez forts d’une soirée à une autre.

A Filetta et Fadia © Didier-D. Daarwin

A Filetta et Fadia © Didier-D. Daarwin

Ainsi, vous préférez une dynamique à une « saison » ?

Tout à fait, notamment grâce à des rendez-vous rythmés par ces after et ces before, auxquels je tiens beaucoup. Ceux-ci remplissent une double fonction : créer un aspect festif, favoriser les échanges entre les gens (artistes et publics, amateurs et professionnels) et entre les genres. Car on l’oublie trop souvent, la musique dite « légère » a pu alimenter la musique « savante ». C’est plus évident en Europe centrale. Pourtant, en France aussi des genres populaires ont inspiré des compositeurs. Inclassable, la musique de Soledad sonne, par exemple, comme un tout organique, elle est mue par une insatiable curiosité et une indéfectible passion pour tous les styles, de Ravel à Piazzolla, de Gismonti à Stravinsky.

Aedes

Aedes

Après une 35édition mémorable, ce nouveau festival sera encore à marquer d’une pierre blanche…

Le célébrissime Requiem de Fauré est effectivement donné pour la première fois à l’Abbatiale. En parallèle de ce panorama de la jeune génération de pianistes, relevons la présence d’artistes exceptionnels : la soprano Sandrine Piau dans Haendel, les chanteurs corses d’A Filetta, l’Ensemble Aedes et le fidèle Orchestre les Siècles qui font équipe dans Fauré, Michel Dalberto, maestro du piano, le célèbre violoniste Nemanja Radulovic.

Susan-Manoff-Nemanja-Radulovic

Susan Manoff et Nemanja Radulovic © C. Doutre / TransArt

La jeunesse, vous y accordez aussi de l’importance dans les relations avec les publics.

Nous préférons multiplier les occasions de rencontres avec les artistes programmés, plutôt que des spectacles dédiés au jeune public. Ce sont donc les mêmes propositions artistiques, même si elles sont adaptées. L’immédiateté de la musique, la force des émotions créent souvent des ponts naturellement. Toutefois, nous donnons des clés d’écoute spécifiques.

Si le festival constitue un temps fort du Centre culturel de la Sarthe, comment son équipe travaille-t-elle toute l’année pour que la population se l’approprie ?

Les ensembles amateurs et les conservatoires du département ont toute leur place lors des before. Le dimanche, ils prennent possession des lieux et proposent leurs concerts au public qui en profite pour venir pique-niquer dans les jardins, découvrir en famille ce lieu patrimonial, admirer le voyage photographique à ciel ouvert. Un millier d’enfants scolarisés sur le territoire bénéficient également des multiples actions pédagogiques organisées avec les artistes invités.

Scène-ouverte-Festival-de-l’Epau

Scène ouverte © C.C.S.

Bref, tous les publics sont les bienvenus et plusieurs concerts sont gratuits : before, after, dimanche 27 mai, y compris la master class publique de Jean-Philippe Collard (musique de chambre). 

Propos recueillis par
Léna Martinelli


Festival de l’Epau, 36édition

Site ici

Du 22 au 29 mai

Programmation détaillée ici

Abbaye Royale de l’Epau • Route de Changé • 72530 Yvré L’Évêque

Hôtel du Département (Saille Joseph Caillaux) • Place Aristide Briand • 72000 Le Mans

Informations et réservations : 02 43 84 22 29

Billetterie à l’Abbaye de l’Epau, du lundi au dimanche, de 11 heures à 17 heures

Pass intégral : tarif unique à 180 € (accès à l’ensemble des concerts)

Carte festival : tarif réduit appliqué dès l’achat simultané de 3 concerts par personne (carte nominative)

Tarif réduit accordé aux demandeurs d’emploi, comités d’entreprise, Carte Cézam, carte Moisson, groupes (à partir de 10 personnes) et adultes (2 maximum) accompagnant un jeune bénéficiant du tarif 12-25 ans.

Gratuité accordée pour un accompagnant P.M.R. et aux moins de 12 ans.
Tarifs spéciaux pour l’Abbatiale et Dortoir appliqués sur certaines places n’offrant pas une visibilité maximale.

Les chèques « Pass Spectacle » Région Pays de la Loire et « Collège 72 » du Département de la Sarthe donnent droit à une entrée gratuite pour un concert du festival.

« Marla, portrait d'une femme joyeuse », Théâtre en Flammes © Virginie Otth

« La Mort est un jardin sauvage », de Sarah Toussaint-Léveillé, « Marla, portrait d’une femme joyeuse », de Denis Maillefer, le Chaînon manquant, à Laval

Hymnes aux femmes

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Voilà comment Sarah Toussaint-Léveillé entame son concert : « Merci à toutes ces femmes, belles et campées, qui m’inspirent à l’infini ». Inspirée et bien plus encore, cette jeune auteure-compositrice-interprète québécoise est une révélation. Parmi nos autres coups de cœur du Chaînon manquant 2017 : Magali Heu, remarquable comédienne dans Marla, portrait d’une femme joyeuse.

Pour cette 26e édition, le Chaînon gâte les artistes féminines. Quelle que soit la discipline (musique, humour, théâtre, danse, jeune public…), elles sont nombreuses à s’illustrer dans des prestations de qualité. Et souvent dans des « seule en scène » : À mes amours, d’Adèle Zouane ; ONE et TWO, toute ressemblance, de la Cie Nadine Beaulieu, Je brasse de l’air, de la Cie L’insolite mécanique ; Maligne, de Noémie Caillault ; Pour que tu m’aimes encore, d’Élise Noiraud. Avec Sandra Nkalé, Rakia, Safia Nolin, Laura Perrudin, Verdée, Dom La Nena, les Grandes Mothers et les Banquettes Arrières, Sarah Toussaint-Léveillé fait partie des chanteuses programmées.

Sarah Tousaint-Léveillé, à fleur de peau

Quatre ans après La mal lunée, (son premier album), cette jeune artiste de 26 ans a sorti la Mort est un jardin sauvage en 2016, album restitué en partie dans le concert proposé à la chapelle du lycée Ambroise Paré. Entre pop et chanson folk, ses chansons douces-amères sont imprégnés de mélancolie, car ses textes, très travaillés, évoquent l’amour, la vie, la mort (J’ai perdu un ami est un magnifique hommage). Voilà des thématiques universelles, mais les chansons sont très personnelles et son écriture fine, infiniment poétique. Normal qu’elle ait reçu le Coup de cœur de l’Académie Charles Cros en 2016 ! La relève de la chanson à texte francophone est assurée.

Hommage aux femmes, pour commencer, à sa mère et, à travers elle, à toutes les « Femmes forteresses » (Ta tempête) ; clin d’œil à sa sœur, à ses amies, ses amoureuses : « Comme ta poitrine vibre / Et l’empreinte de ta voix / Soulève mes blessures / Et tes marteaux de doigts / Tonnent à toute usure / Sur mon amour las » (l’Écurie humaine). Sarah puise son inspiration, sinon sa force, dans la nature, comme « sa belle face en fleurs » sur la pochette de son nouvel album l’exprime bien, d’ailleurs : « Ivre d’étoiles / L’âme courbée » (Mille et un cris). « La nature fait son chemin dans les grands corridors urbains / Entendez-vous les oiseaux chanter, chanter / Et pouvez-vous les imiter car je n’entends plus rien » (Dans mon cahier).

Sarah Tousaint-Léveillé © DR

Sarah Tousaint-Léveillé © DR

Ses mots, gonflés de chagrins, prennent leur envol dès qu’ils sourient. Pour contraster avec tous ces deuils dont il est question, Sarah sait effectivement être drôle, très spirituelle même. D’emblée, la jeune femme révèle sa sensibilité, de façon pudique. C’est qu’elle ose à présent témoigner de sa crise identitaire, mais sans revendication. Et la nature de l’engagement n’est pas que sentimentale. Pas à pas évoque certaines dérives de notre monde, l’obscurantisme qui gagne : « Nous accrochons nos croyances à toutes les tempêtes / Pour refaire en entier toute la lumière du monde / Pas à pas / Jamais je n’irai m’immoler / Sur la place publique ». Sarah tente même d’exorciser la terreur : « En rang / L’avenir imprime le visage de la peur (l’Écurie humaine).

On a du mal à admettre qu’elle est autodidacte, tant elle est douée : guitare, ukulélé, contrebasse… Elle a le verbe haut, une bien jolie voix et le rythme dans la peau : « La musique me glisse entre les doigts / Et dans mon cahier / J’écris. J’écris / La musique me glisse entre les doigts / Et dans mon cahier / Je crie. Je crie » (Dans mon cahier). Elle sait également « broder des notes » (la Guitomane). On sent le temps passé à tricoter l’ambiance avec ses compagnons, car les arrangements sont très soignés. Sur scène, elle se produit en effet en quatuor : un contrebassiste, une violoncelliste et une violoniste l’accompagnent à la guitare tantôt acoustique, tantôt électrique. Alors, cela vaut vraiment la peine d’assister au concert, surtout qu’en tournée en Europe, plusieurs dates sont prévues en France.

Marla, mise à nu

Encore plus libre que Sarah, Marla affirme son droit à disposer librement de son corps. Marla a 25 ans, elle est escort-girl. Marla existe. Denis Maillefer l’a rencontrée, a mené une longue série d’interviews, et écrit un solo à la première personne, pour une actrice. Intello et militante, cette travailleuse du sexe aime son métier. Oui, on peut se prostituer tout en conciliant hédonisme et féminisme ! Elle précise toutefois qu’elle est privilégiée car elle a choisi ce métier, ne travaille pas dans la rue et mène ses affaires comme une grande. C’est une vraie « fille de joie », donc, qui se présente plutôt comme « une travailleuse sociale » qui fournit « des prestations de services sexuels » clés en main, si l’on peut dire. Et elle assume ses désirs : « J’aime le sexe, aime jouir et faire jouir ».

« Marla, portrait d'une femme joyeuse », Théâtre en Flammes © DR

« Marla, portrait d’une femme joyeuse », Théâtre en Flammes © DR

L’œil malicieux, la bouche gourmande, Magali Heu est sobre, juste et délicate. Jamais dans la revendication, malgré les convictions de son personnage. Exposée à tous les regards, Marla se dévoile ainsi magnifiquement, anecdotes à l’appui. L’interprète irradie de sa belle présence et tient son public en haleine de bout en bout : description du métier dans les moindres détails, ses joies et ses peines, son rapport au corps, mais aussi aux sentiments, les tabous, le sexe dans nos sociétés, et même l’aspect fiscal et juridique. C’est que Marla a fait Sciences Po ! Tout est parti de là, d’ailleurs, d’une étude (de terrain) à fournir dans le cadre de ses enseignements.

Si la forme est assez proche d’une conférence, le fonds est peu banal. Entre veine documentaire et autofiction intime, le spectacle dit le vertige de nos intimités supposées décomplexées, modernes. Car au-delà des ficelles du métier, Marla témoigne des évolutions des mœurs, en particulier des pratiques sexuelles. Ainsi, cette « polyamoureuse » partage volontiers son cœur avec des hommes et des femmes qui, comme elles, fuient « les partenaires exclusifs et restrictifs ».

« Regardez-moi », ne cesse de répéter Marla. Ce leitmotiv aide à pénétrer dans sa bulle érotique, mais la scénographie composée de panneaux dédoublés, comme dans les shootings de mode, avec des éclairages modulables, suggèrent la complexité d’un tel sujet, les blessures secrètes, les failles insondables. Bien qu’en quête de normalité, cette putain respectée, ni victime ni soumise, véritablement émancipée, sème le trouble. 

Léna Martinelli


La Mort est un jardin sauvage, de Sarah Toussaint-Léveillé

Site de l’artiste

Avec : Sarah Toussaint-Léveillé (guitare), Fany Fresard (violon), Marianne Houle (violoncelle), Jérémi Roy (contrebasse)

Tournée ici.

Production : Musicaction

Contact tourneur, agent : Guillaume Ruel • ruelgui@gmail.com

Marla, portrait d’une femme joyeuse, de Denis Maillefer, d’après les paroles de Marla et avec la collaboration de Magali Heu et Magali Tosato

Théâtre en flammes

Mise en scène: Denis Maillefer

Avec : Magali Heu

Assistante de mise en scène: Magali Tosato

Lumière : Laurent Junod

Scénographie : les Ateliers du Colonel

Teaser ici.


Dans le cadre du Chaînon manquant 2017

Du 12 au 17 septembre 2017 à Laval et Changé

Site du festival

6 € par spectacle en journée | 6 € et 8 € par spectacle à partir de 20 heures

« Pour que tu m’aimes encore », Élise Noiraud DR

« Le Chaînon manquant », à Laval et Changé

Le Chaînon, au cœur de la dynamique professionnelle du spectacle vivant

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups 

Le Chaînon manquant se déroulera du 12 au 17 septembre 2017. Incontournable à la rentrée, ce festival pluridisciplinaire permet à des programmateurs de créer leur saison. Également ouvert au public, c’est un précieux outil pour faciliter la diffusion dans les lieux de proximité.

Depuis plus de 25 ans, cette manifestation œuvre pour créer des liens entre les artistes, les professionnels et les publics : « Le Chaînon milite pour que le spectacle irrigue tous les territoires en permanence. Plus important réseau de lieux pluridisciplinaires français, il permet aux artistes de s’exposer à tous les publics », explique François Gabory, président de l’association. En effet, au service de la création, militant pour une culture de proximité, ce festival donne les moyens aux artistes de se faire connaître. En 2016, 300 professionnels et plus de 15 000 spectateurs ont participé à ce rendez-vous.

Pour mieux partager cette diversité, la Région des Pays de la Loire contribue à son rayonnement dans une quarantaine de lieux culturels du territoire, autour de Laval, à travers l’opération « le Chaînon en région ». Les spectacles qui intègrent cette tournée génèrent, chaque année, la programmation de plus de 800 représentations sur tout l’hexagone, ce qui positionne le Chaînon comme l’un des premiers diffuseurs de France. Enfin, membre de l’association des réseaux d’évènements artistiques (A.R.E.A.), aux côtés d’autres festivals francophones spécialisés dans le repérage de projets émergents, le Chaînon échange aussi artistiquement au-delà des frontières. Ainsi, dix projets belges, suisses et canadiens y seront-ils présentés.

Un état des lieux de la création actuelle

Durant six jours consécutifs, cette 26édition accueillera donc plus de 70 spectacles dans une vingtaine de lieux à travers Laval Agglomération, avec plusieurs rendez-vous professionnels et de nombreuses actions culturelles. Voilà une photographie de la création actuelle dans les grandes disciplines des arts vivants : la musique, la danse, le théâtre, l’humour, le jeune public, les arts de la rue et du cirque.

À ce jour, avec le festival d’Avignon, le Chaînon manquant est le seul festival en France à présenter une telle diversité disciplinaire, avec des catégories pour le moins originales : entre autres, une « performance mécanisée » (Cie l’Insolite mécanique), du « rock de chambre » (Grandes Mothers), de la « world débridée » (Lolomis), de la « world mystique » (Djé Baleti), du « swing manouche sans héritage » (Les Fils Canouche), de « la pop étincelante » (Black Lilys) ou encore de « l’électro-organique » (Verdée), des « chansons enchantées » (Dom La Nena) et «  combattantes » (Rakia).

Sélection (très) partielle

Impossible de tout présenter ! En attendant notre reportage, relevons quelques propositions dans les deux secteurs les plus foisonnants : la musique, justement, et l’humour. À signaler le retour des Banquettes Arrières. Elles sont trois, comédiennes, clowns, improvisatrices hors pair, devenues chanteuses par accident. Dans leur nouveau spectacle, leurs chansons, entièrement a cappella, sont écrites comme autant de portraits qui grincent, qui décapent et parfois qui dérapent, mais toujours avec le sourire. Elles sont drôles, voire très drôles. Incontournable, aussi, Élise Noiraud, avec Pour que tu m’aimes encore, une plongée hilarante dans l’adolescence. La comédienne interprète une galerie de personnages, plus de dix au total, au milieu desquels la jeune Élise tente de se frayer un chemin et de quitter l’enfance.

Le partenariat avec Musicaction permet l’accueil d’artistes canadiens : Valaire, groupe féru de funk, jazz et d’à peu près tout ce qui groove ; Sarah Tousaint-Léveillé, encore auréolée du prix attribuée par l’Académie Charles-Cros (Coup de cœur francophone québécois 2016) ; Safia Nolin, une autre jeune auteure compositrice interprète très remarquée pour ses chansons « poignantes », notamment lors des FrancoFolies de Montréal. De quoi vibrer sans traverser l’Atlantique !

On ne peut pas faire cette rapide présentation sans évoquer le remarquable Après-midi d’un Foehn, de la Cie Non Nova qui n’en finit pas de tourner. Et c’est tant mieux ! Ni le délirant spectacle de la Cie Les GüMs. En effet, comment rester de glace devant StoïK ? Le spectacle exploite des ressorts comiques bien connus fondés sur les contrastes, notamment physiques, mais c’est d’une redoutable efficacité burlesque (voir aussi le teaser ici).

Brian Henninot et Clémence Rouzier cultivent leur différence depuis longtemps. Toutefois, c’est au Samovar, l’école de clown, qu’ils ont appris à l’ériger en art. C’est « monsieur et madame tout le monde ». Ils veulent bien faire. Toujours mieux. Mais ces deux gus-là sont inévitablement voués à l’échec. Ils n’en ratent pas une, donc, et ils font vraiment la paire. Leur ridicule confine au grandiose, car de l’ordinaire naît l’extraordinaire. Lauréats du Prix du Public Mim’Off et du groupe Geste(s) en 2014, ils conquièrent le public partout où ils se produisent. Spectacle de taille à ne rater sous aucun prétexte !

Tremplin pour de jeunes talents ou accélérateur de succès, le Chaînon manquant affiche une programmation vraiment riche en découvertes. Et comme aux Trois Coups, on souscrit au repérage artistique et au développement culturel en circuit court, à tendance équitable et solidaire, on y fonce ! À suivre, donc… 

Léna Martinelli


Le Chaînon manquant 2017

Du 12 au 17 septembre 2017 à Laval et Changé

Site : www.lechainon.fr

6 € par spectacle en journée | 6 € et 8 € par spectacle à partir de 20 heures

Les points de vente :

– En ligne sur le site

– Billetterie du festival • Square de Boston • 53000 Laval

Du 13 au 16 septembre de 11 à 19 heures, le 17 septembre de 11 heures à 16 h 30)

– Office du Tourisme • 84, avenue Robert-Buron • 53000 Laval

Tél. : 02 43 49 45 26 (du lundi au samedi de 9 h 30 à 18 heures, le dimanche de 10 à 13 heures et de 14 à 17 heures)

– Centre d’Information Jeunesse • Place du 18-Juin • 53000 Laval

Tél. : 02 43 49 45 26 (lundi et jeudi de 13 h 30 à 18 heures, mardi, mercredi, vendredi de 10 à 12 heures et de 13 h 30 à 18 heures)

– Librairie M’Lire • 3, rue de la Paix • 53000 Laval

Tél. : 02 43 53 04 00

– Librairie  Corneille • 5, rue du Général-de-Gaulle • 53000 Laval

Tél. : 02 43 59 11 50

Sur place, à l’entrée des salles, juste avant les spectacles, en fonction des places disponibles.

Teaser ici

Photos : © Clément Puig © Bruno Maurey © Diana Gandra © Jean-Luc Beaujault © Coralie Bougier

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Les Trois Coups

La compagnie itinérante « Le temps est incertain mais on joue quand même ! » sillonne les campagnes françaises avec une comédie champêtre attachante et rythmée, servie par des acteurs exceptionnels.

Lughnasa, c’est la fête des récoltes, un bal public un tantinet profane en plein bastion catholique de Ballybeg – Trou-lès-Bleds du fin fond de l’Irlande. To dance or not to dance, telle est la question que se posent les cinq sœurs Mundy, en août 1936. Corsetées dans leur dignité de nièces de prêtre, elles sont partagées entre peur du qu’en dira-t-on (si elles y vont) et trouille de rester vieilles filles (si elles n’y vont pas). Brian Friel célèbre la poésie de l’ennui au coin du feu, avec le poste de radio pour seul voyage.

Pour accéder aux spectacles montés en plein air, depuis douze étés, par les indestructibles Camille de La Guillonnière et Jessica Vedel, on tortille sur les routes sinueuses du bocage, on dépasse sans visibilité, sur les départementales, des tracteurs et des moissonneuses, on risque un peu sa vie. Arrivé au but, c’est au son des cloches de l’église, des cris de martinets et des braiements d’ânes, que l’on découvre cette pièce dont le contenu est en adéquation parfaite avec le cadre. La météo n’est pas incertaine, elle est franchement détraquée dans l’Ouest français qui, depuis le début de juillet, rivalise avec le Connemara. Mais rien n’entame la voix et la verve de cette troupe imperméable à toutes les averses : l’enchantement opère.

Une mise en scène au cordeau

Le talent des comédiens force le respect. On reconnaît la patte de l’école Claude Mathieu dont ils sont presque tous issus. Par un travail exemplaire de la voix, celle-ci fait de ses élèves des virtuoses de la musicalité verbale. Chacun possède une diction impeccable, vent debout contre les colères du ciel angevin, et un enthousiasme communicatif. Clara Mayer, qui fut au Théâtre du Soleil un inoubliable Gavroche sous la direction de Jean Bellorini, brûle les planches. Jessica Vedel combine une belle autorité scénique et un physique de statue grecque. Jacques Hadjaje nous bouleverse en ecclésiastique gâtifiant, depuis que l’Eglise l’a mis à la retraite pour cause de complicité pas très catholique avec l’animisme des paroissiens africains. Les païens de là-bas nous rappellent comme ceux d’ici que, sur tous les continents, la seule religion des paysans c’est la fertilité des terres.

Le seul regret tient au fait que le texte est un peu long, voire répétitif, avec un épilogue dont on aurait pu se passer, un peu comme les cadences conclusives à la Beethoven qui laissent le public se préparer trois fois à applaudir avant de clore pour de bon. Mais le rythme enlevé rachète le tout car Camille de La Guillonnière cultive ses acteurs, ses mécanismes dramatiques et sa scénographie avec la minutie d’un horticulteur. La récolte est abondante et les ouvriers, généreux. On repart avec un grenier mental plein d’images magnifiques pour l’hiver. 

Élisabeth Hennebert


Danser à Lughnasa, de Brian Friel

Cie Le temps est incertain mais on joue quand même !

Traduction : Jean‑Marie Besset

Mise en scène : Camille de La Guillonnière

Collaboration artistique : Guillaume Chapeleau

Avec : Florent Bresson, Anne‑Véronique Brodsky, Anne Didon, Jacques Hadjaje, Clara Mayer, Adrien Noblet, Morgane Rebray, Jessica Vedel

Durée : 1 h 45

Tournée des villages en Maine‑et‑Loire jusqu’au 11 août 2017, à 21 heures

  • le 4 à Cheffes
  • le 7 à Chenehuttes
  • le 9 au Plessis‑Macé
  • le 10 à Briollay
  • le 11 à Villevêque

De 3 € à 10 €

Renseignements : 06 72 01 39 90

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