« la Mère à boire », de la Corde Rêve. DR.

« la Mère à boire », de la Corde Rêve, le Grand T, Petits et Grands à Nantes

La mère gronde

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Récit initiatique d’une jeune fille qui cherche à se détacher de l’emprise maternelle, « la Mère à boire » est la troisième pièce d’Élisa Ruschke, jeune auteure, metteure en scène et interprète. Une tragi-comédie remarquable qui peut aider à renouer le dialogue.

En pleine tempête, Symphonie croit bien couler. Sa mère vient de demander aux services sociaux de s’occuper d’elle. Ces deux-là sont au bord de la rupture et sur le point de larguer les amarres. Symphonie porte le nom d’une passion, celle de sa mère, un personnage haut en couleurs, diva de pacotille, bref une catastrophe ambulante qui n’a pu vivre ses rêves. Adolescente rebelle, Symphonie souhaite, elle, de la normalité, du calme, pour vivre et créer, pour chanter et rire avec sa copine Charlotte. Alors, comment s’affranchir des frustrations de ses parents ?

On trouve les héroïnes dans des situations quotidiennes, autant de scènes aux dialogues savoureux, entourées de personnages loufoques : un professeur de mathématique ringard, une infirmière délirante, un médecin névrosé et Pistache, le chat révolutionnaire de Symphonie, maltraité par sa mère et accusé de tous les maux. Leurs relations ne sont donc pas dénuées de piquant, car chacune subit l’autre, à chaque heure, chaque minute de sa vie.La collaboratrice artistique Léa Girardet précise : c’est une « traversée vers l’âge adulte où l’amour immense ne suffit pas à contenir le ressac, où le pardon ponctue, malgré tout, les marées ».

Humour et tendresse

Qui est l’adulte et qui est l’enfant ? C’est avec humour et tendresse qu’Élisa Ruschke évoque les relations familiales à problèmes et ce moment si particulier : l’affirmation de soi. Symphonie n’a pas choisi ses parents, mais elle veut avoir prise sur son destin. Toutefois, pour y arriver, elle ne tuera pas sa mère. Elle en fera une chanson. Celle-ci ouvre le spectacle, comme une magnifique déclaration d’amour (très beau slam).

D’ailleurs, la musique a une grande importance. L’univers oscille entre acoustique et électro. Le fond sonore est omniprésent. Puisant dans tous les registres, y compris poétique, le spectacle touche infiniment. Déjà, face à l’omniprésence d’une mère, il y a l’absence d’un père. Ensuite, chaque personnage est pétri de contradictions.

Les interprètes la jouent fine. La mère, sorte de sorcière et de clown réunis, est loin de la fée dont rêve la jeune fille. Elle est une ogresse parfaite qui joue sur le burlesque, comme les autres d’ailleurs. Et tous sont dans le tempo, sur une scène de plus en encombrée, au fur et à mesure qu’apparaissent les névroses maternelles. Enfin, le montage des scènes est particulièrement réussi ainsi que la mise en scène, jouant bien sur les contrastes : absence / présence, vide / plein, sucré / salé, tragédie / comédie.

Prometteuse, la maquette vue dans le cadre du festival Petits et Grands augure d’un spectacle de haute tenue, qui devrait trouver sa place dans les programmations de nombreux théâtres. Car il y a de quoi s’émouvoir et rêver, réfléchir et favoriser la circulation de la parole entre parents et adolescents, à une période cruciale de la vie. 

Léna Martinelli


la Mer à boire, de la Corde Rêve

Texte et mis en scène : Élisa Ruschke

Avec : Nelly Antignac, Michael Delis, Léa Girardet, Élisa Ruschke et Lucas Gonzalez (musicien)

Collaboratrice artistique : Léa Girardet

Créatrice lumière : Julie Lorant

Le Grand T • 84, rue du Général Buat • 44000 Nantes

Dans le cadre de Petits et Grands, festival jeune public de 6 mois à 12 ans

Du 29 mars au 30 mars 2017

Réservations : 02 18 46 04 60

Tarif unique (quel que soit l’âge ou le spectacle) : 4 €

Durée : 1 h 15

Tout public, à partir de 12 ans

Teaser ici

Rencontre professionnelle Scènes d’enfance – ASSITEJ. François Fogel / Scènes d’enfance – ASSITEJ France

« Rencontre professionnelle Scènes d’enfance – Assitej France », Petits et Grands à Nantes

Dynamisme du secteur jeunesse

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Parmi les débats, rencontres et présentations de projets organisés dans le cadre du festival Petits et Grands, le point info réservé à Scènes d’enfance – ASSITEJ a permis de prendre le pouls du secteur jeunesse. 

Aujourd’hui, en France, le spectacle pour le jeune public bénéficie d’un grand élan qui porte la vie culturelle des villes et des territoires. À travers tous les arts vivants (théâtre, danse, cirque, marionnettes, arts de la rue…), ce secteur est un espace de création foisonnant et inventif qui répond à une vraie demande émanant des familles, comme du monde scolaire.

Petits et Grands en témoigne et l’organisation de ces rencontres professionnelles atteste de l’engagement du festival en la matière. Le Plan Génération Belle Saison, présenté en 2015, est le cadre institutionnel proposé par le ministère de la Culture et de la Communication pour les années 2016 à 2020. Il définit les axes de travail et fixe les objectifs des principales organisations, qu’elles soient nationales ou décentralisées. Le dialogue se poursuit à travers la reconnaissance de Scènes d’enfance – ASSITEJ France, qui représente la profession dans la diversité de ses réseaux.

L’association, présente sur les territoires de métropole et d’outre-mer, comme à l’international, a vocation à être un interlocuteur actif et vigilant dans la mise en place de cette politique artistique et culturelle ambitieuse : « Parce que nous pensons que les enfants et les adolescents sont des spectateurs à part entière, et qu’en tant que découvreurs, ils et elles méritent le meilleur, nous leur consacrons nos écritures dramatiques les plus fortes et nos spectacles les plus engagés. »

Toutes les professions, toutes les esthétiques

L’objectif premier est d’œuvrer à la reconnaissance et au soutien d’une création exigeante, destinée aux jeunes générations et à leur entourage. Concrètement, cela se traduit par une mise en réseau des forces vives artistiques, éducatives et sociales, ainsi qu’un accompagnement de professionnels qui partagent les mêmes valeurs. Parmi les 23 mesures pour l’avenir du spectacle jeune public : nomination de référents dans les D.R.A.C., mobilisations d’associations partenaires, prise en compte du jeune public dans les politiques territoriales… Autrement dit, des missions fédératrices d’envergure nationale (rassemblements, réflexions, élaborations), avec des programmes internationaux, de façon à faire rayonner des processus très variés de création, de transmission et de médiation avec les publics.

C’est aussi à Nantes, toujours dans le cadre du festival Petits et Grands, à l’occasion du Forum politique Arts vivants, enfance et jeunesse du 30 mars 2017,, que le Manifeste pour une véritable politique artistique et culturelle de l’enfance et de la jeunesse a été rendu public. Ses signataires (Scènes d’enfance – ASSITEJ France, l’Association nationale de recherche et d’action théâtrale, Enfance et musique, la Fédération des usagers du spectacle enseigné, J.M. France, la Ligue de l’enseignement, l’Office central de la coopération à l’école) placent la création artistique au cœur de leur projet de société. Le but : profiter des enjeux liés aux élections pour rappeler l’effet émancipateur de l’accès à l’art ; revendiquer le droit des jeunes citoyens à bénéficier d’une création artistique permettant de se forger un regard ; construire une culture partagée.

Parmi les projets

Le 1er juin, à l’occasion de la journée dédiée aux écritures dramatiques pour l’enfance et la jeunesse (le 1er juin des écritures théâtrales jeunesse), seront organisés des lectures, des levers de rideaux, des fanfares textuelles, des rencontres avec des auteurs, des tables rondes, des lectures déambulatoires, des pique-niques et goûters lectures pour partager le plaisir de lire et d’entendre ces mots qui nous parlent du monde et aident à grandir. Après Philippe Dorin en 2015 et Dominique Paquet en 2016, c’est au tour de Sylvain Levey de participer à ce temps fort de l’association qui impulse, coordonne, et rend visible l’ensemble de cette manifestation.

À noter, également, une présence renforcée à Avignon, avec la 3ème édition du projet Avignon 2017, Enfants à l’honneur !, du 10 au 13 juillet. Accueillis dans les théâtres, les jardins, les cours d’école et dans la Cour d’honneur du Palais des papes, 500 enfants et leurs accompagnateurs, venus de toute la France, mais aussi de Tunisie et de Belgique, découvriront de nombreux spectacles, participeront à des ateliers, se rassembleront au cours de manifestations artistiques et festives. Autres dates à retenir : le 11 juillet, une rencontre professionnelle ; le 14 juillet, les Ateliers de la pensée, à l’Espace Pasteur de l’Université d’Avignon ; du 17 au 19 juillet, une carte blanche aux réseaux et aux compagnies, toujours à l’Université d’Avignon.

Que de belles initiatives ! Nous saluons ces actions ou événements qui s’adressent à l’intelligence et à la sensibilité des plus jeunes, comme à celles des adultes qui les accompagnent. 

Léna Martinelli


Rencontre professionnelle Scènes d’enfance – ASSITEJ France

http://www.scenesdenfance-assitej.fr/ 

Salle Harnachement du Château des Ducs de Bretagne • 4, place Marc Elder • 44000 Nantes

Dans le cadre de Petits et Grands, festival jeune public de 6 mois à 12 ans

Le 29 mars 2017, à 11 heures

Tél. : 02 18 46 04 60

Entrée libre

Photo : François Fogel / Scènes d’enfance – ASSITEJ France

Petits et Grands, festival jeune public de 6 mois à 12 ans, du 29 mars au 2 avril 2017, à Nantes

Un festival jeune public de référence

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Du 29 mars au 2 avril, Nantes accueille la 4e édition du festival Petits et Grands, l’un des premiers du genre en Europe.

petits-et-grands-afficheVoir grand pour les petits ! L’affiche de Junko Nakamura donne le ton. Le château des Ducs de Bretagne, lieu central du festival, apparaît ici dans toute sa majesté, mais montre surtout un visage très accueillant, tout à fait à l’image du festival. Effectivement, en militant pour un accès facilité à des créations de qualité, dès le plus jeune âge, Petits et Grands remplit une mission cruciale : le développement des programmations de spectacles vivants pour les jeunes publics et les familles qui, partout en France, constitue un enjeu social et culturel majeur dans la ville de demain.

Quarante spectacles (dont des créations et des coproductions) sont programmés au cœur de 30 lieux différents, dont le Lieu unique, le Grand T, le centre chorégraphique national, Stereolux, mais aussi les maisons de quartier, le C.H.U., soit une centaine de représentations au total. Les coopérations dans les crèches et les accueils multiples de Nantes, ainsi que des actions en direction de l’enfance en difficulté, ont été imaginées avec l’ambition d’un dispositif d’éducation artistique et culturelle dès le plus jeune âge. Depuis la première édition, ce dernier a été expérimenté avec des établissements municipaux répartis dans une quinzaine de quartiers.

Il offre l’opportunité de faire des escapades artistiques en famille, de partager des émotions et de s’ouvrir toujours plus au monde.

Le festival présente des spectacles, bien sûr, mais est pensé comme un lieu de rencontres, d’expressions et d’échanges de savoir-faire, d’activités artistiques et culturelles. Ainsi, de nombreux ateliers, animations et rencontres sont organisés : « Il offre l’opportunité de faire des escapades artistiques en famille, de partager des émotions et de s’ouvrir toujours plus au monde. À chacun d’emprunter “ses” chemins buissonniers, de composer son programme, en fonction de son âge. De partager le plaisir du spectacle, un plaisir qui accompagnera toute une vie », expliquent Nicolas Marc et Cyrille Planson, les codirecteurs.

« Je me réveille » © Laurent Guizard

« Je me réveille » © Laurent Guizard

Une programmation exigeante et accessible à tous

Que de propositions alléchantes ! En tout cas, voilà de quoi éveiller la curiosité des plus jeunes en les ouvrant au monde et en les accompagnant dans leur apprentissage. Et cela commence dès le plus jeune âge, puisque plusieurs spectacles permettent de vivre une expérience de spectateur, cela à partir de 6‑8 mois : Je me réveille (Mosai & Vincent), Tour de voix (Cie Éclats), pour un grand voyage en langues, de partout et d’ailleurs, réelles ou fictives, et un autre, à partir de 8 mois (Niet Drummen-À bâtons battus du Theater de Spiegel). Outre ces concerts spécialement imaginés pour les petites oreilles, on relève sept spectacles à partir de 18 mois‑2 ans, dont la plupart à la recherche des émotions propres à l’enfance.

Autre tendance de fond : les contes revisités, comme En attendant le Petit Poucet (Cie Les Veilleurs-Émilie Leroux) ou la Petite Fille aux allumettes (Cie Oh oui !). Annabelle Sergent (Cie Loba) présente à elle seule trois adaptations, dont Bottes de prince et bigoudis qui, au passage, égratigne quelques idées reçues. Le Petit Poucet, le Joueur de flûte de Hamelin et la Belle au bois dormant l’ont bien inspirée. Quant à Filles & soie, Séverine Coulon porte un regard sur ce que, souvent, les conventions imposent aux petites filles, puis aux femmes.

« Niet Drummen » (À bâtons battus ») du Theater de Spiegel

« Niet Drummen » (À bâtons battus ») du Theater de Spiegel

Des spectacles traitent du quotidien, comme les Genoux rouges (Cie Carré blanc), qui met en résonance l’histoire d’une cour d’école avec celle d’un cirque. D’autres aident à mieux gérer ses angoisses, comme Dans ton rêve… (Théâtre Pom), où nous suivons Fanfan, très inquiet en cette veille de la rentrée, sa toute première rentrée des classes. Certains osent des sujets liés à l’actualité brûlante, comme Sous l’armure (Cie L’Artifice) et Guerre (Théâtre du Rictus), lesquels amènent les enfants à réfléchir sur des problèmes graves, notamment le sort des migrants.

Théâtre, conte, marionnette, cirque, danse, cinéma d’animation… Il y en a donc pour tous les goûts, y compris en matière de concerts. Un musicien, associé à un calligraphe, jette des ponts entre l’Orient et l’Occident (Entre deux roseaux, l’enfant de Fawzy al‑Aiedy), tandis que Zèbre à trois (Dur comme faire) interprète un répertoire haut en couleur, élaboré à partir des chansons originales de Chtriky et de quelques reprises (Brassens, Sanseverino, Anne Sylvestre). Enfin, Jean‑François Lecoq compose une musique planante et électro (Drôles de créatures) et les plus grands standards du rock ou de la pop sont réinterprétés dans The Wackids Stadium Tour.

« les Genoux rouges » de la compagnie Carré blanc

« les Genoux rouges » de la compagnie Carré blanc

Le festival prévoit cette année plusieurs équipes artistiques régionales

Portant un regard attentif sur la création pour le jeune public en Loire-Atlantique et dans les Pays de la Loire, le festival prévoit cette année plusieurs équipes artistiques régionales. Mais des compagnies étrangères sont également accueillies. Pratique pour les programmateurs (300 sont attendus). Certains viennent du Québec, d’autres de Belgique ou du Brésil, pour les rencontres professionnelles et les présentations de projets. Il y a même un forum d’interpellation des candidats à l’élection présidentielle. En effet, Scènes d’enfance et d’ailleurs-Assitej France (Association professionnelle du spectacle vivant jeune public) a choisi Petits et Grands pour organiser un grand temps fort de réflexion autour d’une politique nationale pour le jeune public.

En conviant ainsi des artistes venus d’horizons si différents, de France et d’ailleurs, les organisateurs révèlent un répertoire passionnant, celui des créations jeune public. C’est toute l’agglomération qui va vibrer, y compris en plein air, comme avec Sons… Jardins secrets (Cie Acta), car c’est le printemps et c’est le moment de sortir. Là où les plantes grandissent, la vie palpite aussi. 

Léna Martinelli


Petits et Grands, festival jeune public de 6 mois à 12 ans

Du 29 mars au 2 avril 2017

9, rue des Olivettes • 44000 Nantes

Tél. 02 18 460 460

Programmation détaillée sur le site www.petitsetgrands.net

Tarif unique (quel que soit l’âge ou le spectacle) : 4 €

Réservation par Internet et par téléphone. Points de vente sur les lieux de spectacle, 1 heure avant le début de la représentation, dans la limite des places disponibles (réservation conseillée)

Photo de une : Plume-Cie Kokeshi © Ernest Sarino Mandap

Teaser : https://www.youtube.com/watch?v=2qCKLLUdZBw

Bienheureux sont ceux qui rêvent debout sans marcher sur leurs rêves © Jérôme Vila

« Bienheureux sont ceux qui rêvent debout sans marcher sur leurs vies », de Boris Gibé et Florent Hamon, les Quinconces au Mans

Un duo inclassable et loufoque

Par Céline Doukhan
Les Trois Coups

Deux zouaves talentueux donnent vie à cette création où se mêlent danse, théâtre et cirque.

Réflexion sur le mouvement, acrobatie, show burlesque (dans tous les sens du terme)… Il y a tout cela à la fois dans ce spectacle dont le titre est à lui seul une prouesse. L’une de ses particularités est de placer à égalité une riche scénographie aux lumières soignées, une bande-son (très) originale et la performance physique des interprètes. Certes, ce sont ces derniers qui intéressent en premier lieu, mais ici, ils forment un tout organique avec l’environnement visuel et sonore. Ainsi, une longue introduction donne le la d’un univers dissonant, voire agressif, avec lumières verdâtres et néons qui clignotent et éblouissent les spectateurs – épileptiques, passez votre chemin. Où sommes-nous ? Impossible à dire.

Mais voilà qu’on se trouve maintenant en compagnie de deux types en costume, l’air un peu paumé dans un décor tout blanc éclairé par un méchant néon blanc. Un peu comme dans un parking souterrain… Après le fracas de l’introduction, le son se fait infime, délicat tandis que résonnent des bruits de gouttes d’eau et autres cris d’oiseaux. Surtout, commence le bizarre ballet des deux protagonistes. Quel est leur lien ? Amis, frères… ? Le doute est permis. En fait, tout semble permis dans ce spectacle qui surprend sans cesse et qui, à chaque fois qu’il a l’air installé dans une ambiance ou un genre, bifurque sans prévenir dans une direction inattendue.

Le fil rouge en est tout de même la figure du duo, avec tous ses ressorts : tension, complémentarité, complicité, humour éprouvé du tandem mal assorti. On aime la grande originalité des mouvements, conçus par Boris Gibé et Florent Hamon et ici interprétés avec une décontraction très maîtrisée par Boris Gibé lui-même et Tiziano Lavoratornovi. Les chorégraphes-metteurs en scène s’autorisent toutes les libertés, et l’autodérision n’est jamais loin. Dans tel pas de deux, on croit voir les envolées de Fred Astaire et Ginger Rogers ; plus tard, ce sont les travaux photographiques sur la décomposition du mouvement qui viennent à l’esprit. La musique, quant à elle, fait feu de tout bois, mêlant là aussi avec bonhomie les sons de train ou d’aboiements (on pense plus d’une fois à l’album Pet Sounds des Beach Boys) aux extraits d’œuvres symphoniques ou lyriques.

Autre moment très réussi dans le registre absurde : le spectateur entend les pensées des personnages. « Je suis une nymphe », murmure ainsi l’un d’eux, tout en gesticulations graciles, face à son partenaire interdit. Un détail : pendant toute cette séquence, soit un bon quart d’heure, les deux interprètes sont en tenue d’Ève. Surprenant au début, d’autant plus que Bienheureux… est proposé aux spectateurs à partir de huit ans. Mais bien vite, on voit qu’il n’y a pas là le moindre soupçon d’érotisme, tout demeurant relever d’un humour très bon enfant. Ainsi, quand les deux reprennent leurs empoignades, on pense à deux chats qui se bagarrent : spectaculaire, comique et attendrissant ! Si certains passages font surgir un univers plus oppressant, comme avec cette tornade de papier et de poussière qui transforme le plateau en champ de ruines, avec vrombissements de bourdons et d’hélicoptères, c’est finalement le cœur et l’esprit légers que l’on sort de la salle, après une heure d’un spectacle à la fois étrange et exigeant. 

Céline Doukhan


Bienheureux sont ceux qui rêvent debout sans marcher sur leurs vies, de Boris Gibé et Florent Hamon

http://www.leschosesderien.com/

Conception : Boris Gibé et Florent Hamon

Avec : Boris Gibé et Tiziano Lavoratornovi

Régie son et lumière : Nicolas Gastard

Régie plateau : Clément Delage ou Jorn Roesing (en alternance)

Regard dramaturgique : Elsa Dourdet

Regard chorégraphique : Piergiorgio Milano

Photo : © Jérôme Vila

Les Quinconces • 4, place des Jacobins • 72000 Le Mans

www.quinconces-espal.com

Réservations : 02 43 50 21 50

Les 23 et 24 mars 2017 à 20 heures

Durée : 1 heure

28 € | 22 € | 14 € | 10 €

Deux ampoules sur cinq © Pascal Victor

« Deux ampoules sur cinq », d’Isabelle Lafon, librement inspiré de « Notes sur Anna Akhmatova » de Lydia Tchoukovskaïa, le Lieu unique à Nantes

Délicate intimité

Par Marion Le Nevet
Les Trois Coups

Dans la pénombre d’un petit salon, deux femmes nous offrent à voir la relation singulière des célèbres poétesses russes. Une bulle de sagesse et de bienveillance au cœur de la dictature communiste.

Il s’agit avant tout de l’histoire d’une fan. L’histoire de l’auteur Lydia Tchoukovskaïa et de son admiration pour son aînée, Anna Akhmatova, la grande poétesse dont l’œuvre porte les stigmates du régime stalinien. L’élève traqua son idole jusqu’à devenir son amie, se taillant une place dans sa vie, celle de confidente et de gardienne de son répertoire. Lydia Tchoukovskaïa a restitué cette rencontre en publiant en 1980 ses Notes sur Anna Akhmatova, point de départ du spectacle d’Isabelle Lafon. Cette dernière choisit d’interpréter sur scène Anna Akhmatova, face à Johanna Korthals Altes, alias Lydia Tchoukovskaïa.

Le dispositif scénique paraît en premier lieu assez aride. Dans un salon à l’éclairage minimum, une table pour seul décor, Johanna Korthals Altes lit l’ouvrage de Lydia Tchoukovskaïa avec une diction à la fois empesée et trébuchante. À ses côtés, Isabelle Lafon intervient sporadiquement, à travers des remarques qui ne la sortent que brièvement de sa léthargie. Descentes de police, traques et disparus, l’ambiance est posée. Et pesante.

C’est alors avec la douce progression d’une amitié naissante que ce sombre tableau laisse petit à petit entrer la lumière. Les deux femmes se découvrent et se scrutent, avec pudeur, tâtonnements. Échanges littéraires, débats d’idées et critiques sur la faune artistique russe de l’époque côtoient la contemplation de photos de famille, les détails du quotidien et les nouvelles des proches. Le climat et la crainte constante qu’il génère ne sont pourtant jamais évacués, mais font partie de la vie de tous les jours. Si la douleur des persécutions et de l’absence des êtres aimés pèse certains jours, les lendemains et leurs joies simples offrent parfois un oubli temporaire.

On assiste à l’érosion, puis à la patine d’une amitié

Deux ampoules sur cinq nous mène également dans une longue traversée dans le temps, à l’échelle de deux vies – pas des moindres – qui s’insérèrent dans un épisode clé de la grande Histoire. C’est beau de voir la relation entre deux personnes évoluer avec le temps, au gré de leurs vies intérieures et de celle de la Russie. On assiste à l’érosion, puis à la patine d’une amitié, avec ses périodes d’absence et ses incompréhensions. Une amitié transcendée par le respect mutuel, et l’admiration de chacune pour l’œuvre de l’autre. Des femmes de lettres qui se protègent bien souvent en posant le texte, oral ou manuscrit, comme un média de leur pensée, une mise à distance, entre elles, et avec le reste du monde. C’est impressionnant d’entrer par cette lucarne dans la vie intime et la réflexion de deux femmes aux destins et au courage exceptionnels.

Les deux interprètes servent avec subtilité l’enjeu de la pièce. Lydia Tchoukovskaïa nous apparaît en jeune femme maladroite et obstinée, affrontant les épreuves avec frontalité. Le personnage d’Anna Akhmatova se montre plus sauvage, le poids de l’expérience lui conférant une gravité presque énigmatique.

Bien souvent, les mises en scènes minimalistes se révèlent être les plus puissantes. Happés par les comédiennes à quelques centimètres d’eux, les spectateurs ressentent le privilège d’assister à des instants de vérité. Sans artifices, c’est uniquement la parole et la présence, la réaction chimique entre ces deux femmes l’une à côté de l’autre qui créent la grâce. Relevé par une nappe d’humour qui nous accompagne tout au long de ce spectacle, Deux ampoules sur cinq infuse la légèreté dans cet épisode sombre de l’Union soviétique, tel un diamant noir ciselé par Isabelle Lafon, largement à la hauteur du talent de ses sujets. 

Marion Le Nevet


Deux ampoules sur cinq, d’Isabelle Lafon, librement inspiré de Notes sur Anna Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa

Traduction : Bronislava Steinlucht et Isabelle Lafon

Adaptation et mise en scène : Isabelle Lafon

Avec : Johanna Korthals Altes et Isabelle Lafon

Photo : © Pascal Victor

Production : Les Merveilleuses

Le Lieu unique • quai Ferdinand‑Favre • 44000 Nantes

Réservations : 04 40 12 14 34

Site du théâtre : www.lelieuunique.com

Du 7 au 11 mars 2017 à 20 h 30

Durée : 1 h 20

12 € | 22 €