« la Fée Sidonie et les Secrets d’Ondine », de Marine André et Lionel Losada, Théâtre Essaïon à Paris

Un cours de biologie qui décoiffe !

Par Anne Cassou-Noguès
Les Trois Coups

La fée Sidonie est chargée par son amie Ondine de récolter un maximum d’informations sur l’eau. Elle veut en effet gagner le concours de fée des eaux. Sidonie, en bonne copine, se met en route et remplit sa mission, avec l’aide de Sinbad le marin, d’un manchot empereur, d’une sirène et d’un ingénieur canadien…

« la Fée Sidonie et les Secrets d’Ondine »

« la Fée Sidonie et les Secrets d’Ondine »

Si l’on considère la Fée Sidonie comme un spectacle pour enfants, on peut estimer qu’il est plutôt réussi. Les trois comédiens, dont deux interprètent plusieurs personnages, sont dynamiques. Ils dansent, malgré l’exiguïté du plateau, ils chantent – sans micro, c’est suffisamment rare pour être signalé ! –, jouent des instruments de musique. Les costumes sont colorés : rouge pour la fée Sidonie, bleu pour Ondine… Quant aux décors, ils sont simples mais efficaces. Des peintures naïves, aux teintes vives, représentent les différents lieux dans lesquels se rend notre guide : île, banquise… La mise en scène d’Aïda Asgharzadeh est donc pétillante, joyeuse, jamais vulgaire. Les enfants, de leur côté, sont ravis d’être sollicités et se lèvent avec plaisir pour chanter l’hymne des pirates ou tapent dans les mains avec conviction pour aider Sidonie.

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’eau

Mais ce qui fait l’originalité de cette pièce, c’est sa dimension didactique. En glanant les secrets des eaux pour aider son amie à réussir son concours, l’héroïne dévoile au public des données à proprement parler scientifiques, que certains écoliers avertis associent dans la salle à leur cours de géographie ou de sciences de la vie et de la terre ! On apprend à reconnaître les différents états de l’eau, liquide, gazeux ou solide. On découvre le cycle de l’eau, de la rivière au fleuve, du fleuve à la mer, de la mer aux nuages, des nuages à la terre… Dans cette perspective, la participation des enfants prend tout son sens. Ce n’est plus seulement un artifice de mise en scène destiné à captiver l’attention trop labile des spectateurs en herbe, mais le moyen de leur faire mémoriser des mots complexes comme « évaporation », ou des chiffres précis comme le pourcentage d’eau dans la constitution de la Terre.

Marine André, l’auteur, et Lionel Losada, le compositeur, vont encore plus loin en transformant ce qui semblait n’être qu’un divertissement enfantin en une comédie musicale engagée ! S’instruire est une chose, s’impliquer en est une autre. S’il est important de savoir à quoi sert la banquise, c’est pour mesurer à quel point il est primordial de la préserver. La belle sirène nous amuse dans sa lutte acharnée contre les méduses toxiques, qui ne sont que des sacs en plastique, mais le souvenir de ce rire est une invitation à protéger les mers et ses habitants. Les refrains entraînants entonnés par les comédiens et repris par les « petits humains » se retiennent aisément. Ce n’est pas une facilité, mais un moyen d’imprimer un message écologiste dans des esprits malléables. La fée Sidonie ne vient finalement pas en aide à Ondine, mais l’on peut espérer qu’elle contribue à garantir l’environnement.

Ainsi, en assistant à la Fée Sidonie et les secrets d’Ondine, on croit d’abord se trouver devant un spectacle pour enfants, sympathique mais convenu. Pourtant, au fil de la représentation, on est surpris, et charmé, par l’audace des auteurs qui n’hésitent pas à mettre la science en chanson et à inviter le public à s’engager pour la sauvegarde de la planète. 

Anne Cassou-Noguès


la Fée Sidonie et les Secrets d’Ondine, de Marine André et Lionel Losada

Création et texte : Marine André

Mise en scène : Aïda Asgharzadeh

Avec en alternance : Marine André, Claire Couture, Lionel Losada, Brian Papadimitriou, Ambre Rochard

Musique : Lionel Losada

Chorégraphie : Marlène Connan

Conception graphique du décor : Ludovic Bourjac

Théâtre Essaïon • 6, rue Pierre-au-Lard • 75004 Paris

Réservations : 01 42 78 46 42

Site du théâtre : http://www.essaion-theatre.com/

Du 16 septembre 2015 au 3 janvier 2016, les mercredi, samedi et dimanche à 16 heures ; tous les jours des vacances de la Toussaint et des vacances de Noël à 16 heures (relâche : 10 octobre, 11 novembre, 16, 25 et 28 décembre, et 1er janvier 2016)

Durée : 55 min

Tarif adultes : 12 €

Tarif enfants : 10 €

Salle de spectacle

« les Vibrants », d’Aïda Asgharzadeh, Théâtre Actuel à Avignon

Le théâtre aux armées

Par Corinne François-Denève
Les Trois Coups

Une « gueule cassée » des tranchées de Verdun se révèle en Cyrano : un concept intellectuel proposé par une troupe de jeunes comédiens.

Les Vibrants fait le choix d’un sujet aussi insolite qu’éprouvant. Soit un blessé de la face, Eugène, dont le visage a été emporté par un éclat d’obus, qui se retrouve au Val-de-Grâce, à la merci d’une infirmière en chef revêche, d’une soignante qui ne connaît, elle, que l’empathie, d’un colonel hurleur et défiguré, d’un médecin-chef clinique et scientifique. Dans une autre vie, avant la guerre, Eugène a aimé – une actrice, ou plutôt une comédienne, Blanche, qui ne l’a pas attendu. On repense à la Chambre des officiers, mais la piste sera différente : voilà qu’arrive la grande Sarah Bernhardt. Entre ces deux mutilés, la compréhension est immédiate, et Sarah a une idée de génie, absurde ou sublime : faire jouer à cet homme à qui il manque un nez… Cyrano. Le mutilé se fait acteur, la prothèse est un masque, et cet homme qui ne savait plus parler retrouve une diction impeccable pour son triomphe sur scène. Applaudissements au final – pour ce Cyrano ? Pour la pièce ? Vertige du « méta », puissance du concept.

On le voit, le sujet est baroque et fantasque en diable, et surtout éminemment théâtral. Curieusement, les Vibrants semblent tenir à distance cette « théâtralité » inscrite dans le propos même de la pièce : une succession de plans remplace la continuité dramatique ; et, surtout, l’esthétique adoptée relève davantage du cinéma que du théâtre. Cinéma que cet usage du flash-back, de la voix off, de la musique, qui vient souligner les scènes émouvantes, de la distribution du plateau en isolats séparés par des mousselines que les acteurs et actrices tirent, retirent, arpentant le plateau sans cesse, au point, parfois, que le bruit de leurs pas vient couvrir leurs paroles.

Elephant Man et Lost Highway

La vision qui nous est offerte lorgne singulièrement, également, vers des références cinématographiques : non point Johnny Got His Gun, qui aurait offert un noir et blanc très plastique, mais plutôt les films de David Lynch. Eugène, avec sa prothèse, caché sous son drap, a ainsi des airs d’Elephant Man. Le clair-obscur, les visages vert-de-gris pointent vers une esthétique lynchienne : Twin Peaks dans les tranchées. On peut penser aussi à Enki Bilal, ou, pour la jolie scène de rencontre entre Blanche et Eugène, à une carte postale colorisée des années de la guerre.

Perdre son visage, est-ce perdre son identité ? Être mutilé, est-ce être mort ou vivant ? Se suicider, quand on est blessé, est-ce être lâche ou courageux ? Le théâtre aide-t-il à vivre ? Les Vibrants est une pièce ambitieuse, sur un sujet difficile. On peut trouver sublimes ses choix assumés de mise en scène et de jeu (qui visent évidemment ce sublime) ou au contraire rester sourd à son esthétique paroxystique et conceptuelle. 

Corinne François-Denève


les Vibrants, d’Aïda Asgharzadeh

Mise en scène : Quentin Defalt

Avec : Aïda Asgharzadeh, Benjamin Brenière, Matthieu Hornuss, Amélie Manet

Collaboration artistique : Damir ŽIško

Lumières : Manuel Desfeux

Scénographie : Natacha Le Guen

Costumes : Marion Rebmann

Musique : Stéphane Corbin

Création sonore et régie : Ludovic Champagne

Masques : Chloé Cassagnes

Maquillages : Alice Faure

Théâtre Actuel • 80, rue Guillaume-Puy • 84000 Avignon

À partir de 10 ans

Du 4 au 27 juillet 2014 à 17 h 15

Durée : 1 h 20

De 10 € à 18 €

Seuls © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

« Seuls », de Wajdi Mouawad, Théâtre 71 à Malakoff

Mise à nu

Par Aïda Asgharzadeh
Les Trois Coups

Après « Rêves », « Incendies », « Littoral » et « Forêts », le Théâtre 71 poursuit sa contribution à la dilatation du temps de Wajdi Mouawad et accueille cette saison la dernière création de la star québécoise. Cette fois, le maestro adulé pour la dimension lyrique et épique de ses sagas aborde un seul en scène qui dépasse la rétrospection cinématographique pour un retour aux origines beaucoup plus sensuel et intime. Voire trop intime ?

Harwan, étudiant libanais exilé à Montréal, prépare une thèse sur Robert Lepage, grande figure du théâtre québécois. Seul dans son appartement, il n’est dérangé que par les appels incessants de son père, de sa sœur ou de son directeur de thèse. Ce dernier l’empresse d’achever son travail afin d’obtenir le poste d’un professeur décédé. Pour ce, Harwan veut un entretien avec Lepage qui s’occupe d’un spectacle à Saint-Pétersbourg… Malencontreusement, la rencontre n’aura pas lieu, mais c’est l’occasion pour Harwan d’entamer une longue rétrospection, un dépouillement du paraître pour rejoindre l’enfance à travers une douloureuse renaissance.

Wajdi Mouawad aurait pu choisir un de ses comédiens pour interpréter le rôle d’Harwan, un de ses comédiens qui aurait sûrement été « meilleur » acteur que Mouawad… Seulement, Seuls est intimement lié à son créateur. Seuls s’inscrit dans et boucle si parfaitement la quête identitaire qui parcourt son œuvre qu’il nous devient à nous, public, tout aussi inconcevable que Mouawad de voir quelqu’un d’autre sur scène. L’émotion est intense dès l’entrée en salle : un homme va se dénuder sous nos yeux, pour nous, ou plutôt avec nous.

Car la remarque facile est de juger la pièce hermétique au public. D’y voir une performance personnelle et jouissive de l’artiste à se pavaner sur scène, auteur, metteur en scène et acteur unique, et à passer la moitié du spectacle à enduire de peinture son corps et le théâtre. D’y voir de la masturbation intellectuelle, en somme.

Au contraire, Wajdi Mouawad semble vouloir conjurer cette hypothèse tout d’abord par son titre, « Seuls » : qui est ce s ? Lui et son autre lui ? Sa famille ? Le public ? L’espèce humaine ? En outre, et cette fois comme à son habitude, Mouawad travaille tout en poésie, en couleurs et en sensations. Il confronte notre intellect à nos sens, l’entendement à la sensibilité. Enfin, il évite une concentration totale sur sa personne en rendant le spectacle polyphonique. Ici, sa scénographie toujours aussi remarquable, insère voix, images, projections, peinture, autant d’éléments aussi importants que les mots qui sortent de la bouche d’Harwan.

Avec Seuls, Wajdi Mouawad rompt avec ses anciennes mises en scène et ne s’enterre pas dans une conception artistique. Ses fans peuvent être déçus de ce revirement, mais s’ils sont disposés à recueillir quelque chose de nouveau et à ouvrir leurs sens et leur âme, il est probable qu’ils en ressortent avec une charge émotionnelle importante et entrent dans ce silence profond qui accompagne la fin d’un beau spectacle. 

Aïda Asgharzadeh


Seuls, de Wajdi Mouawad

Cie Au carré de l’hypoténuse

Texte, mise en scène et jeu : Wajdi Mouawad

Assistante à la mise en scène : Irène Afker

Dramaturgie : Charlotte Farcet

Collaboration artistique : François Ismert

Assistant artistique en tournée : Alain Roy

Scénographie : Emmanuel Clolus

Éclairage : Éric Champoux

Costumes : Isabelle Larivière

Réalisation sonore : Dominique Daviet

Direction technique : Laurent Copeaux

Régie générale et plateau : Jean Fortunato

Régie son : Olivier Renet

Régie lumières : Sonia Pauly et Didier Serieys

Régie vidéo : Dominique Mank

Photo : © Christophe Raynaud de Lage | Festival d’Avignon

Direction de production : Anne‑Lorraine Vigouroux

Théâtre 71 • 3, place du 11-Novembre • 92240 Malakoff

Réservations : 01 55 48 91 00

Du 12 au 30 novembre 2008 à 20 h 30, mercredi et jeudi à 19 h 30, vendredi et samedi à 20 h 30, dimanche à 16 heures, relâche lundi et mardi

Durée : 2 heures

23 € | 16 € | 13 € | 11 € | 9 €

Erendira © D.R.

« Erendira », de Gabriel García Márquez, Théâtre du Chien‑qui‑Fume à Avignon

De Márquez à Tcheumlekdjian : quand le merveilleux est souverain

Par Aïda Asgharzadeh
Les Trois Coups

Le Chien qui fume affiche complet tous les matins depuis le début du Off d’Avignon avec le deuxième volet du diptyque « Macondo-Erendira », conte théâtral inspiré du recueil de nouvelles de Gabriel García Márquez « l’Incroyable et Triste Histoire de la candide Erendira et de sa grand-mère diabolique ». Le titre donne le ton : Sarkis Tcheumlekdjian signe un poème qui nous emmène dans une rêverie délicieuse et profonde.

La mise en scène de Tcheumlekjian est un véritable hommage à l’écriture pittoresque de Marquez. Le fantastique et le merveilleux éveillent nos sens pour nous raconter une histoire sordide et amorale : orpheline, Erendira est élevée par Grand-mère. Exploitée, elle s’adonne à toutes les tâches ménagères de la maison. Un soir, après avoir achevé les nombreux travaux ordonnés par Grand-mère, Erendira s’endort, épuisée de tant d’ouvrage, chandelle en main… Au matin, la somptueuse maison a entièrement brûlé. Erendira est alors condamnée par Grand-mère à se prostituer jusqu’à lui rembourser sa dette. Mais, six mois après l’incendie, Grand-mère déclare à la malheureuse : « Si les choses continuent de cette manière, tu m’auras payé ta dette dans huit ans, sept mois et onze jours, à raison de soixante‑dix hommes par jour »…

Ici, même l’effroyable est poétique. Quand Erendira, interprétée par la talentueuse Magali Albespy, connaît son premier client, le spectateur éprouve un enchantement sensoriel. Les deux corps se rencontrent, se lient et de délient sur une chorégraphie minutieuse et expressive, où danse et viol se mélangent pour n’être que ressentis. À l’image du spectacle, les couleurs, la lumière et le son participent à l’effet pour ne former que du sensible.

Effectivement, Tcheumlekdjian travaille sur l’imaginaire, l’impalpable. Il utilise un espace vide. Osé, dira-t-on ? Peut-être. Mais ô combien efficace !, nécessaire même, au vu de l’humilité qui englobe le spectacle. Seule une barque en fond de scène constitue le décor tangible. C’est la barque des deux conteuses, mystérieuses et envoûtantes qui forment le lien entre réel et irréel. Déborah Lamy et Catherine Vial sont les capitaines de notre rêve, les magiciennes qui transformeront ce plateau nu en un espace magique, celui de notre imaginaire, celui du mythe. Des accessoires insolites et esthétiques, toujours imprégnés d’énigmes et de magie, nourrissent constamment notre imagination au fur et à mesure du récit.

La pièce est un tout et nous transporte dès ses premières notes : une projection, de la fumée, des effets de lumière, le bruit de la mer… La musique et les bruitages sont aussi impalpables que les mots, aussi féeriques que ce plateau nu. Les effets sonores et les jeux de lumière s’unissent à la fable pour donner matière aux sens du spectateur. En effet, Erendira est une invitation à l’éclosion de nos sens. Le mélange des couleurs, des mouvements, des sons, du visible et de l’invisible opère si bien sur notre mental que ce dernier éveille en nous des odeurs et des saveurs.

Enfin, l’interprétation couronne le spectacle par sa minutie et sa richesse. Les personnages, évidemment masqués pour contribuer au merveilleux – masques d’ailleurs magnifiques –, vivent cette fable tels des pantins. Muets, ils sont animés par la voix des conteuses. On en oublie que derrière la vielle Grand-mère ou la délicate Erendira se cachent deux comédiennes. Aude Pellizzoni et Magali Albespy forment un parfait duo. Chacune guidée par une force et une énergie propre, elles ont une écoute de l’autre exemplaire et une générosité débordante.

Sarkis Tcheumlekdjian réussit à créer un théâtre accessible à tous, car sensible, tout en gardant une rigueur constante, une humilité admirable et un profond respect de l’auteur… Chapeau bas ! 

Aïda Asgharzadeh


Erendira, de Gabriel García Márquez

Cie Premier acte • 18, rue Jules‑Vallès • 69100 Villeurbanne

04 78 24 13 27 | télécopie : 04 37 24 19 89

www.premieracte.net

www.erendira.fr

Mise en scène : Sarkis Tcheumlekdjian

Avec : Magali Albespy, Aude Pellizzoni, Déborah Lam, Catherine Vial, Pierre‑Marie Baudoin, Aurélien Portehaut

Bruitage : Azad Goujouni

Musique originale : Gilbert Gandil

Décor et masques : Judith Dubois

Costumes : Marie‑Pierre Morel‑Lab

Univers sonore : Bertrand Neyret

Lumières : Justine Nahon

Masques : Christelle Paillard

Création vidéo : Catherine Demeure

Photos : David Anémian | Déclics et des claps

Théâtre du Chien‑qui‑Fume • 75, rue des Teinturiers • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 85 25 87

Du 10 juillet au 2 aout 2008 à 11 heures

Durée : 1 h 10

16 € | 11 €

la Flûte enchantée © D.R.

« la Flûte enchantée », d’après l’opéra de Mozart et Schikaneder, Théâtre des Béliers à Avignon

Vive Mozart
et vive la commedia !

Par Aïda Asgharzadeh
Les Trois Coups

Le Off d’Avignon accueille pour la sixième année consécutive la troupe Comédiens & Compagnie. C’est avec enthousiasme que je me rends à la grande salle du Théâtre des Béliers : le célèbre opéra de Mozart revisité par la commedia dell’arte, un mariage surprenant et prometteur. Effectivement, je ne suis pas déçue. Une heure et quarante minutes de spectacle me renvoient droit à la magie de l’enfance.

Comédiens & Compagnie représentent avec fidélité la trame fantastique de la Flûte enchantée : la Reine de la nuit charge Tamino de délivrer sa fille Pamina du royaume de Sarastro. Accompagné de Papageno, figure de l’humanité ordinaire, Tamino retrouve vite la princesse pour découvrir que Sarastro, gardien du domaine de l’Esprit, symbolise le Bien (le Soleil) et la Reine de la nuit, le Mal (la Lune). Les amoureux changent alors de camp tandis que le véritable coupable, Monostatos, désirant Pamina, est le seul à rester au royaume de la nuit après sa trahison. Nos trois héros doivent alors affronter un parcours initiatique pour accéder à la sagesse et à l’amour.

Mais, ici, Tamino et Pamina sont des jeunes premiers, Papageno l’Arlequin par excellence et Monostatos un méchant Polichinelle… Parti pris astucieux du metteur en scène Jean Hervé Appéré pour toucher un public large, comme le pensait Mozart à l’origine. N’oublions pas que la Flûte enchantée à sa création s’adressait à un public populaire.

Pari tenu : les enfants – et les grands enfants d’ailleurs – s’esclaffent devant les facéties de Papageno. Les mélomanes, comblés par les grands airs de l’opéra, tapotent discrètement le rythme sur le second air de la Reine de la nuit, porté par la voix cristalline d’Anne‑Laure Savigny. Les plus savants perçoivent le combat de la lumière contre la nuit et l’instauration d’un monde nouveau. Et tous sont ébahis du rythme et de l’énergie déployés par cette quinzaine de comédiens et musiciens.

La scénographie est modeste : des tréteaux démarquent l’espace de jeu tandis que trois tétraèdres, peints différemment sur chaque face, créent trois lieux de jeu. Le quatuor à vent bat la mesure côté cour, et les comédiens, côté jardin, ajoutent des effets sonores. La simplicité des décors et des lumières est la bienvenue pour faire contrepoids à cette assemblée fantasque. Celle-ci est accompagnée de quelques ours, lion et sanglier, de marionnettes et de combat de bâtons, d’un dragon blanc articulé par plusieurs comédiens, tandis que le vent en personne fait son apparition.

La fantaisie est au rendez-vous, si bien que l’on distingue entre deux répliques dignes de Beaumarchais une anecdote sur les O.G.M. et les maïs transgéniques ou un Arlequin classique qui s’exerce aussi au kung-fu ! Antoine Lelandais, alias Papageno, est à lui seul un concentré d’énergie à l’imaginaire débordant et maîtrise la gestuelle de l’Arlequin avec dextérité et brio. Frédéric Barthoumeyrou pourrait lui envier sa précision corporelle et prendre exemple pour parfaire la naïveté comique de son jeune premier, néanmoins tout à fait acceptable. Et comment ne pas succomber au charme quand les comédiens eux-mêmes ont les yeux qui pétillent de joie et de plaisir ? Vive Mozart et vive la commedia, comme le tonne Pierre Audigier à la fin du spectacle ! 

Aïda Asgharzadeh


la Flûte enchantée, d’après l’opéra de Mozart et Schikaneder

Comédiens & Compagnie • 50, rue des Grillons • 92290 Chatenay‑Mallabry

Correspondance : 6, rue Lagrange • 91170 Viry-Chatillon

06 09 81 78 52

comediensetcompagnie@hotmail.fr

www.comediensetcompagnie.info

Mise en scène : Jean Hervé Appéré

Assistant à la mise en scène : Gil Coudène

Avec : Fred Barthoumeyrou, Paula Lizana, Antoine Lelandais, Bérangère Mehl, A.‑L. Savigny, Pierre Audigier, Stéphane Debruyne, Marie Némo, Ana Isoux, Agnès Mir, Lucy Samsoën

Équipe musicale : flûte à bec : Ana Isoux ; clarinettes : Vincent Boiseaux, Jonathan Jolin, Nicolas Naudet et Brice Martin ; bassons : Yannick Mariller, Cécile Hardouin, Cécile Jolin ; accordéons : Bruno Luiggi, Sandra Ruiz

Direction musicale : Samuel Muller

Adaptation musicale : Vincent Manac’h

Chant : Jeroen Bredewold, A.‑L. Savigny

Création masques, décors et tréteaux : Stefano Perocco

Création costumes : Delphine Desnus

Pantomime : Valérie Bocheneck

Marionnettes : Emmanuelle Trazic

Danses : Édith Lalonger

Coordination combats : Patrice Camboni

Perruques : Lou-Valérie Dubuis

Création lumière : Edwin Garnier

Photo : © D.R.

Théâtre des Béliers • 53, rue du Portail-Magnanen • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 82 21 07

Du 10 juillet au 2 août 2008 à 15 h 30

Durée : 1 h 30

20 € | 14 €