Piège mortel © Lot

« Piège mortel », de Ira Levin, Théâtre La Bruyère à Paris

Dangereusement vôtre !

Par Isabelle Jouve
Les Trois Coups

Avec « Piège mortel », Éric Métayer met brillamment en scène cette pièce de l’Américain Ira Levin, auteur célèbre et grand maître du suspense.

Comment présenter un spectacle où le rebondissement est roi ? Comment donner au public l’envie d’aller voir Piège mortel tout en gardant le silence sur les incessants coups de théâtre ? Ce n’est pas chose aisée, mais je me lance.

Tout de suite, le décor, très british, nous plonge dans l’atmosphère. Nous sommes dans le bureau de Sydney Brown, auteur de pièces policières à succès. Il y a là des fauteuils cosy, une table basse, un joli tapis, un bureau avec des dossiers et une machine à écrire. Sur les murs en brique, des bibliothèques remplies de livres, quelques affiches, mais surtout des armes, une authentique panoplie meurtrière : une hache, une arbalète, un revolver, un couteau, un fusil, des menottes, une masse, et j’en oublie. Étranges ornements. Les spectateurs apprendront peu après que tout cet arsenal provient des pièces de l’écrivain. À chaque arme, son crime.

Le célèbre Sydney Brown est dans une mauvaise passe. En effet, depuis plusieurs longs, trop longs mois, il est face à l’angoisse de tout créateur : la fameuse page blanche. Son dernier véritable triomphe date de dix‑huit ans en arrière. Depuis, il n’a jamais atteint les mêmes sommets, et les difficultés financières ont fait leur apparition. Quoique soutenu par sa femme, la docile Myra, pourtant toute dévouée, il n’y croit plus. Son inspiration l’a quitté pour faire place à l’amertume et à la frustration.

Il tempête, car il a reçu, par la poste, le manuscrit d’une pièce de théâtre plus que prometteuse intitulée Piège mortel. Le pire ? L’auteur n’est autre que l’un de ses étudiants. Il ne sait même pas lequel, tant son manque de considération pour eux est grand. Toutefois, il a immédiatement reconnu un futur succès. En y réfléchissant de plus près, il fleure le bon filon. Mais, comment faire pour être partie prenante d’une production qu’il n’a pas écrite ? Comment faire pour récolter de nouveau la gloire ? Son épouse lui suggère de cosigner l’ouvrage. Sydney a lui un autre plan, plus expéditif.

Le suspense est à son comble !

Le ressort de ce spectacle repose sur l’humour (l’audience est très réceptive à cet esprit anglais pince-sans-rire) et les coups de théâtre à répétition. Dès le début, le public devine qu’un assassinat va être commis. Mais qui va mourir ? Le suspense est à son comble !

La mise en scène d’Éric Métayer est rapide et enlevée. Les spectateurs n’ont pas le temps de s’ennuyer une seule seconde. Ils sont sans cesse chahutés dans leurs certitudes et leurs pronostics. Quand ils pensent comprendre ce qui va se passer, l’intrigue les emmène ailleurs, bien loin de ce qu’ils avaient imaginé.

Les acteurs sont prodigieusement bien dans leurs rôles. On sent qu’ils prennent un plaisir fou à jouer, à se donner la réplique. Nicolas Briançon, qui interprète le cynique Sydney Brown, est excellent. Il réussit à apporter toute l’ampleur nécessaire à ce personnage dur et manipulateur. Virginie Lemoine est une Myra plus que crédible. On ressent de l’empathie pour cette amoureuse plutôt soumise. Cyril Garnier, l’étudiant talentueux, parvient remarquablement à jouer sur tous les tableaux. Mais je n’en dis pas plus pour préserver l’intrigue. Citons aussi Marie Vincent qui campe une voyante allemande fantasque, plus vraie que nature. Elle accomplit la performance de parler avec un accent à couper au couteau tout le long de la pièce. Et pour finir, Damien Gajda dans la brève peau de l’avocat.

Comme un bon polar, Piège mortel est à savourer au Théâtre La Bruyère sans plus tarder. 

Isabelle Jouve


Piège mortel, de Ira Levin

Mise en scène : Éric Métayer

Avec : Nicolas Briançon, Virginie Lemoine, Cyril Garnier, Marie Vincent, Damien Gajda

Adaptation : Gérald Sibleyras

Assistant à la mise en scène : Sarah Gellé

Lumières : Gaïelle de Malglaive

Son : Vincent Lustaud

Décor : Olivier Hébert

Costumes : Cécile Adam

Cascades : Albert Goldberg

Photos : © Lot

Théâtre La Bruyère • 5, rue La Bruyère • 75009 Paris

Réservations : 01 48 74 76 99

Site du théâtre : www.theatrelabruyere.com

Métro : Saint‑Georges

Du 19 janvier au 6 mai 2017, du mardi au samedi à 21 heures, samedi à 15 h 30

Durée : 1 h 35

38 € | 32 € | 22 €

Nicole Croisille © D.R.

« Irma la Douce », d’Alexandre Breffort, Théâtre de la Porte‑Saint‑Martin à Paris

C’est bath !

Par Isabelle Jouve
Les Trois Coups

Nicolas Briançon, metteur en scène de talent, nous offre un vrai spectacle, haut en couleur et en chansons.

Créée en 1956 au Théâtre Gramont à Paris, Irma la Douce est à l’origine une courte pièce d’Alexandre Breffort intitulée les Harengs terribles. Cette comédie, avec la grande Colette Renard dans le rôle-titre, connaît tout de suite un large succès et restera quatre ans à l’affiche avec 962 représentations. Très novatrice pour son époque, Irma la Douce est l’une des rares comédies musicales françaises à triompher à l’étranger. À partir de 1958, elle est montée d’abord à Londres (dans une mise en scène de Peter Brook) puis à Broadway. En 1963, elle est adaptée au cinéma par Billy Wilder avec Jack Lemmon et Shirley MacLaine.

L’histoire d’Irma la Douce nous replonge dans cet univers des truands d’après-guerre : un petit caïd, Nestor le Fripé, tombe fou amoureux d’une de ses gagneuses, Irma, surnommée la Douce en raison de son caractère un peu fleur bleue, prostituée au cœur tendre. Jaloux des « caves » de sa belle, il va inventer un stratagème pour qu’elle ne soit plus qu’à lui en créant le personnage d’Oscar, vieux riche, qui va exiger d’Irma d’être son seul client. Cette dernière, candide et fleurant bon l’innocence, ne reconnaît pas son amoureux Nestor. Elle accepte le marché avec joie. La suite continue en danses et en chansons, dans des tableaux tendres, burlesques ou dramatiques.

Le spectateur est plongé de plain-pied dans ce Paris canaille

La pièce d’Alexandre Breffort ressemble à du Michel Audiard. Les dialogues sont drôles, très imagés et ils font mouche. Les spectateurs se délectent de la facilité avec laquelle tous les comédiens parlent cet argot titi parisien. Pas une fausse note. Les personnages jactent à l’ancienne, sont habillés à la mode des années cinquante et se comportent en vrais voyous, avec leurs codes d’honneur et leurs petits trafics. Nicolas Briançon nous propose une belle mise en scène qui valorise tous les comédiens. Et ils sont nombreux ! Le spectateur est plongé de plain-pied dans ce Paris canaille avec ses tapineuses, ses harengs (souteneurs), ses michetons et ses caves (clients).

Les différentes séquences sont commentées par l’étonnante Nicole Croisille qui tient le rôle de Maman, une patronne de cabaret truculente et pittoresque. Habituée de la scène, elle sait jouer avec le public sans que cela soit surfait.

Les chansons, simples mais poétiques, habillent parfaitement l’histoire et participent à l’ambiance tragi-comique qui règne sur les planches. Les paroles ont été écrites par Alexandre Breffort lui-même et mises en musique par Marguerite Monnot, pianiste et compositrice de grand talent qui a créé, entre autres, de nombreux succès d’Édith Piaf comme Milord, l’Hymne à l’amour, etc.

En ce qui concerne le rôle-titre, après Colette Renard, Patachou ou plus récemment Clotilde Courau, Marie‑Julie Baup est une saisissante Irma, débordante de gouaille, de force et de naïveté. Elle chante bien et, même si elle n’a pas une voix vibrante et profonde, elle arrive à transmettre les joies et les désillusions de cette prostituée attachante au grand cœur.

Lorànt Deutsch, chapeau mou et fine moustache, campe un Nestor assez convaincant. L’argot, il le maîtrise, et ça se sent. Par contre, ce « hareng » amoureux n’a pas la carrure physique dont parle la pièce. En effet, le metteur en scène aurait dû enlever les quelques lignes où Nestor est décrit comme un vrai dur tout en muscles. L’apparence plutôt fluette de Lorànt Deutsch est carrément à l’opposé de cette image.

Dans cette comédie musicale de deux heures, la première partie est romantique, la seconde carrément burlesque. Les deux réunies vont très bien ensemble. Et le temps file sans que le public ne consulte sa montre. Il y a des rires, des commentaires, des applaudissements. Bref, on ne s’ennuie pas une minute avec Irma la Douce ! 

Isabelle Jouve


Irma la Douce, d’Alexandre Breffort

Mise en scène : Nicolas Briançon

Avec : Marie-Julie Baup, Lorànt Deutsch, Nicole Croisille, Andy Cocq, Olivier Claverie, Fabrice de la Villehervé, Jacques Fontanel, Valentin Fruitier, Laurent Paolini, Claire Perot, Bryan Polach, Pierre Reggiani, Loris Verrecchia, Philippe Vieux

Assistant à la mise en scène : Pierre-Alain Leleu

Chorégraphies : Karine Orts

Chef de chant : Vincent Heden

Musiques : Marguerite Monnot

Orchestre et arrangements : Gérard Daguerre

Lumières : Gaëlle de Malglaive

Costumes : Michel Dussarrat

Décors : Jacques Gabel

Photo : © Nom du photographe

Théâtre de la Porte-Saint-Martin • 18, boulevard Saint-Martin • 75010 Paris

Réservations : 01 42 08 00 32

Site du théâtre : www.portestmartin.com

Métro : lignes 4, 8, 9, arrêt Strasbourg-Saint-Denis

Du 15 septembre au 5 décembre 2015, du mardi au vendredi à 20 heures, le samedi à 17 heures et 20 h 45

Durée : 2 heures

De 14 € à 64,50 €

Salle de spectacle

« le Songe d’une nuit d’été », de Shakespeare, Théâtre de la Porte‐Saint‑Martin à Paris

Le grand Will en pattes d’eph’

Par Céline Doukhan
Les Trois Coups

Avec son ambiance pop et ses jeunes acteurs vedettes, « le Songe » de Nicolas Briançon surfe plaisamment sur l’air du temps.

Hermia et Lysandre s’aiment, mais le père d’Hermia veut lui faire épouser Démétrius, aimé d’Héléna, mais ne l’aimant pas. Tout ce petit monde se retrouve dans un bois du côté d’Athènes, où c’est un peu « fées au bord de la crise de nerfs ». Des choses bizarres se passent… Au même endroit, des amateurs très très amateurs, tentent de monter Pyrame et Thisbé. C’est tout cela, le Songe d’une nuit d’été : un mélange de réel et de rêve, une pléthore de personnages chatoyants, de la comédie, de la musique… Cela pourrait ressembler à la Flûte enchantée. Ici, c’est plutôt Chapeau melon et bottes de cuir et ambiance seventies : Barry White s’invite dans la bande-son, tandis que les décors et les costumes sont hyper graphiques avec leur noir et blanc plaisamment sophistiqué, façon catalogue Ikea.

Le côté ludique associé à la période sert ici un ton léger. Superficiel, diraient peut-être certains ? En tout cas, on n’est pas là pour se prendre la tête, semble nous dire Nicolas Briançon, qui joue par ailleurs le double rôle de Thésée et d’Obéron. La traduction ne s’embarrasse pas de classicisme, avec un « laisse tomber » de Lysandre à Démétrius, ou encore une « bravitude » dans le prologue comique de Pyrame et Thisbé à la fin de la pièce. Le résultat ? Avec ce parti pris divertissant, le spectacle ne manque pas de charme, à défaut de déborder de poésie. À l’image des deux interprètes mis en valeur dans la « com’ » du spectacle : jeunes, glamour, pétillants… Mélanie Doutey compose une Titania / Hippolyte chic et choc, tandis que Lorànt Deutsch se fond avec aisance dans le personnage espiègle de Puck.

le Songe d’une nuit d’été-affiche

Yves Pignot et Dominique Daguier

Ce tandem n’est cependant peut-être pas le véritable atout de la distribution. C’est que dans le Songe, on attend toujours au tournant les artisans, ceux qui montent Pyrame et Thisbé. Il y a mille façons d’interpréter ces séquences, comiques mais pouvant réserver de vrais moments de tendresse. Il faut en particulier un comédien solide pour interpréter Bottom, le leader de la troupe, volontaire pour tous les rôles, attachant dans sa forfanterie naïve. Yves Pignot, silhouette ronde et voix grave, réussit superbement ce pari, grâce à une prestance qui rend d’emblée crédible le respect affectueux que le personnage inspire à ses camarades. Mais il faut aussi saluer la subtile montée en puissance de Dominique Daguier, d’abord assez neutre dans le rôle de l’artisan Flûte, puis génial de drôlerie dans son interprétation « théâtre dans le théâtre » de Thisbé, visage cérusé encadré de deux énormes tresses tombant sur sa vaste robe.

L’idée d’opposer deux générations (les jeunes et beaux personnages de l’intrigue principale et les vieux artisans) se révèle donc payante. Ces contrastes auraient pu être encore plus poussés, la dinguerie accentuée, les chorégraphies un peu plus mordantes. La mise en scène recèle tout de même quelques trouvailles judicieuses, comme le moment où les couples d’amants enfin réveillés de leur songe rentrent à Athènes, chacun manquant presque de partir avec le(la) mauvais(e) partenaire… 

Céline Doukhan


le Songe d’une nuit d’été, de William Shakespeare

Mise en scène : Nicolas Briançon

Avec : Lorànt Deutsch, Mélanie Doutey, Yves Pignot, Marie‑Julie Baup, Davy Sardou, Nicolas Briançon, Laurent Benoit, Ofélie Crispin, Dominique Daguier, Thibault Lacour, Léon Lesacq, Maxime Lombard, Thierry Lopez, Jacques Lemarchand, Elsa Mollien, Carole Mongin, Maurine Nicot, Jessy Ugolin, Anouk Viale, Floriane Vincent

Décors : Bernard Fau

Lumières : Gaëlle de Malglaive

Costumes : Michel Dussarat

Chorégraphie : Karine Orts

Théâtre de la Porte-Saint‑Martin • 17, rue René‑Boulanger • 75010 Paris

www.portestmartin.com

Réservations : 01 42 08 96 52

Du 10 septembre au 31 décembre 2011, du mardi au vendredi à 20 heures, le samedi à 16 h 45 et à 20 h 30

Durée : 2 heures

De 16 € à 56 €

Reprise à partir du 1er février 2013 pour 60 représentations exceptionnelles