« Ubu roi »© Jean-Louis Fernandez

« Ubu roi », pseudo‑farce d’Alfred Jarry, Théâtre de Châtillon

Ubu est mort ? Vive Ubu !

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Jérémie Le Louët monte avec la compagnie des Dramaticules un « Ubu roi » saignant, sans trop de souci d’unité. Il en retrouve la pitrerie et la brutalité, la verdeur et l’audace.

« Une sorte d’enculage ou, ce qui revient au même, d’immaculée conception » disait en substance Gilles Deleuze de sa conception de l’histoire de la philosophie. « Je m’imaginais arriver dans le dos d’un auteur et lui faire un enfant qui serait le sien et qui serait pourtant monstrueux. » Jérémie Le Louët fait pareil sort à l’histoire du théâtre, qu’il prend à revers, dépoussiérant Ubu, qu’il monte dans le dos de l’auteur.

Tiens, qui est-il l’auteur ? Le metteur en scène malicieux se plaît à rappeler que le jeune Alfred Jarry n’y est en réalité pas pour grand-chose. Et d’ailleurs, pour presque rien : il n’aurait pas écrit une ligne des Polonais – titre initial de la pièce. S’il est bien l’instigateur de la farce représentée au Théâtre de l’Œuvre en 1896, les auteurs de ce morceau de bravoure burlesque sont Charles et Henri Morin, des amis du jeune lycéen. On imagine aisément les étudiants potaches croquer leurs professeurs chenus, mués en doctes boursouflures, composant une sanglante partition à sauts et à gambades, piquant ici du latin de cuisine appris la veille et là un fragment d’histoire mal ingurgité. C’est un prof de physique, M. Herbert, qui donne la forme au Père Ubu, devenu l’andouille métaphysique en chef pour la postérité.

Là où l’ensemble de ses compères ont cherché l’unité d’une pièce qui a abdiqué toute ambition de dramaturgie réglée, Jérémie Le Louët renoue lui avec l’explosion initiale d’une comédie vengeresse de jeunots facétieux. Son parti est pris : l’esprit de préférence à la lettre – c’est-à-dire aussi dans le ciel des lettres, Ubu ne brille pas par son grand style, disons plutôt une comète littéraire dont la tête est dada et la queue surréaliste.

Ce brasier d’humour et de violence

Pour tout dire, il fallait du courage et de la conviction pour entreprendre de monter Ubu après le coup d’éclat de Declan Donnellan (qui mieux qu’un fin shakespearien pour remettre sur le métier cette parodie de Macbeth ?). Avec Ubu roi tout feu tout flamme, créé en 2013, le metteur en scène anglais adoptait d’emblée le point de vue de l’enfant comme clé de compréhension de ce brasier d’humour et de violence, qui met les hiérarchies cul par-dessus-tête et passe l’autorité à la Moulinette. L’ami Le Louët prend un parti franc, moins chantourné : il rend grâce à la verdeur d’Ubu, quitte à rendre l’ensemble très disparate, voire décomposé.

Par où commencer ? Un prof minable, membre de l’Association des amis de Jarry tente une explication préliminaire, dans sa veste en velours poussiéreuse, replaçant Jarry dans l’histoire du théâtre mondial et français, en cherchant l’unité et la folie protocolaire… Les étudiants dans la salle se bidonnent. Suit un pétard mouillé expressionniste où le « merdrrrre » emphatique traîne en longueur, avec pose et effets de manche. Mais les palotins de service n’ont pas même le temps d’assommer leur auditoire (moi, en l’occurrence) qu’ils sont sortis sans trop de ménagement, par Jérémie Le Louët qui déboule de la salle sur le plateau.

Et ainsi la pièce débute, vraiment cette fois. Il tabasse l’Ubu de pacotille, prend sa place et lui vole sa gidouille – grande idée – qu’il jette au loin. Foin d’artifices et de préciosité, on dégrossit le mammouth théâtral, pas de respect pour Ubu ; il mérite mieux ! La compagnie des Dramaticules s’attelle à le dérider avec obstination. Pas de coulisses ni de décors massifs : tout est à vue, sans tricherie de bout en bout.

Après Affreux, bêtes et pédants – une satire franche du monde culturel français, dont on peut craindre que le message ait été trop bien reçu par les édiles et les premiers intéressés –, Jérémie Le Louët enfonce le clou avec les formes, poursuivant la démolition initiée par Jarry. Du théâtre à coups de marteau, qui cogne les mystificateurs de tout poil. Sus aux boursouflés, à la trappe les imposteurs ! Ubu est mort ? Vive Ubu. 

Cédric Enjalbert

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Ubu roi, pseudo-farce d’Alfred Jarry

Création en coréalisation avec le Théâtre de Châtillon, en novembre 2014

Mise en scène : Jérémie Le Louët, assisté de Noémie Guedj

Avec : Julien Buchy, Anthony Courret, Jonathan Frajenberg, Jérémie Le Louët, David Maison, Dominique Massat

Scénographie : Blandine Vieillot

Vidéo : Thomas Chrétien, Simon Denis et Jérémie Le Louët

Lumière : Thomas Chrétien

Son : Simon Denis

Photo : © Jean-Louis Fernandez

Théâtre de Châtillon • 3, rue Sadi-Carnot • 92320 Châtillon

Réservations : 01 55 48 06 90

www.theatreachatillon.com

Du 14 au 29 novembre 2014, les lundi, mardi, jeudi, vendredi et samedi à 21 h 30, les dimanches à 15 h 30

Durée : 1 h 45

22 € | 10 €

Tournée :

« Affreux, bêtes et pédants » © Jean-Louis Fernandez

« Affreux, bêtes et pédants », Théâtre Girasole à Avignon

Loué soit le Jérémie !

Par Vincent Cambier
Les Trois Coups

« Affreux, bêtes et pédants », de la compagnie des Dramaticules, joué dans le Off au Girasole, est comme une pépite dans la gangue du Off.

Soyons clairs : difficile de chroniquer un tel spectacle… Pourquoi ? Parce que Affreux, bêtes et pédants est très intelligent, regorge de surprises (que je ne révélerai pas) et que ma plume est rouillée depuis longtemps.

Ça commence par le Manifeste futuriste de Marinetti (1876-1944), véritable acte de naissance de la culture des avant-gardes qui marquera le xxe siècle. Jérémie Le Louët, ce fou de littérature, nous le balance comme un crachat dans la figure. Profération à prendre ou à laisser. En tout cas, ça fouette les neurones, ça gifle le ciboulot, ça cingle la cervelle.

S’ensuivent des tableaux qui dézinguent au vitriol le théâtre, le spectacle ou la culture (pour certains, avec un C majuscule), avec toutefois une bonne dose de tendresse et d’humour.

La pièce est un catalogue drôle, méchant et pertinent des clichés, stéréotypes et autres bêtises du milieu théâtral. Par exemple : la séquence du projet exposé à un directeur de salle, qui glace le sang. Autre moment qui laisse pantois pour son sens prémonitoire inouï : les vidéos de manifestations de mouvements revendicatifs. De même, je n’oublierai pas la scène (grandiose) de la répétition de Phèdre, où Jérémie Le Louët (composant avec brio un metteur en scène caractériel) torture littéralement ses deux comédiens. Noémie Guedj et Julien Buchy y transpirent l’humiliation et la terreur. Le reste de la distribution (Anthony Courret et David Maison) est à l’avenant : brillant. Il faut dire que la direction d’acteurs et la mise en scène sont réglées au millimètre. Bref, du théâtre de haute volée. 

Vincent Cambier


Affreux, bêtes et pédants

Cie des Dramaticules • 10, avenue du Président-Wilson • bâtiment B • 94230 Cachan

Tél. 09 81 42 75 31

Site : www.dramaticules.fr

Chargée de diffusion : n.guedj@dramaticules.fr

Tél. 06 99 38 15 30

Scénario et mise en scène : Jérémie Le Louët

Écriture et interprétation : Julien Buchy, Anthony Courret, Noémie Guedj, Jérémie Le Louët et David Maison

Scénographie : Blandine Vieillot

Vidéo : Thomas Chrétien, Simon Denis et Jérémie Le Louët

Lumière : Thomas Chrétien

Son : Simon Denis

Régie : Thomas Chrétien et Simon Denis

Photo : Jean-Louis Fernandez

Ce spectacle a été créé en coréalisation avec le Théâtre de Châtillon

Production : Cie des Dramaticules

Coproduction : Théâtre de Châtillon, Théâtre de la Madeleine, scène conventionnée de Troyes, Théâtre de Corbeil-Essonnes, pôle culturel d’Alfortville

Avec l’aide à la création du conseil régional d’Île-de-France et du conseil général de l’Essonne

Théâtre Girasole • 24 bis, rue Guillaume-Puy • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 82 74 42 | 04 90 89 82 63

http://www.theatregirasole.com/cms/fr/affreux-betes-et-pedants

Du 5 au 27 juillet 2014 à 22 h 30, relâche le 23 juillet

17 € | 12 € | 10 €

« Richard III » © Jean-Louis Fernandez

« Richard III », de William Shakespeare, Théâtre 13/Seine à Paris

Un « Richard III » couleur sang

Par Amandine Pilaudeau
Les Trois Coups

Venez plonger en enfer : là où le sang coule à flots, là où la manipulation et la corruption du langage engloutissent les derniers restes de pureté et d’innocence. Le plateau du Théâtre 13/Seine accueille un grand Jérémie Le Louët !

Richard III ou la quintessence du Mal. Cette pièce est l’ascension et la chute d’un frère de roi, Richard de Gloucester. « Difforme, inachevé » tant sur le plan physique que moral, Richard va laisser libre cours à son sadisme pour voler le pouvoir à ses deux frères, Édouard et Clarence. Véritable tragédie sanguinaire, nul membre de la famille ne survivra à la folie meurtrière de Richard. Plus qu’un massacre, Jérémie Le Louët a réussi à représenter l’insidieux pouvoir des mots.

La scénographie participe largement au charme de la représentation. Grâce à la proposition très épurée de Blandine Vieillot, l’action est resserrée sur les corps et la parole. À la faveur d’un carré brechtien, dont les côtés sont des lignes de fuite vers l’arrière-scène, les coulisses deviennent un terrain de jeu, où les rôles des personnages ne quittent jamais les comédiens. Assis sur des bancs en fond de scène, mains posées sur leurs cuisses, les personnages attendent leur entrée dans l’arène de Richard III, tels un empereur romain appréciant le spectacle offert par la mise à mort de ses gladiateurs.

Dans cette pénombre étouffante qu’est le plateau se dégage une unique lumière au centre de la scène : une ampoule sans abat-jour. Lumière d’espoir bien vite retirée du champ de bataille pour faire place à des jeux de néon, dont l’orchestration se fait de plus en plus rapide à mesure que Richard prend le pouvoir. Le plateau est ordonné par des changements à vue, mais comme sortis du néant. L’intrigue semble échapper à tous, personnages et spectateurs, pantins de la mégalomanie de Richard.

Richard, ce lion sans cœur

En véritable chef d’orchestre, le duc de Gloucester nous précise, avec un micro, ses intentions entre chaque scène. Par une modification de la voix, le narrateur immoral apparaît comme une incarnation d’outre-tombe. Les enfers ont trouvé leur porte-parole. Jérémie Le Louët a essentiellement travaillé sur cette dynamique du verbe : corruption du langage, séduction, manipulation ; la rhétorique est pervertie. Laissant de côté toute la partie historique et retraduisant lui-même l’œuvre, Jérémie Le Louët renouvelle l’imprécation du langage.

Metteur en scène créatif, mais aussi comédien talentueux, c’est Jérémie Le Louët lui-même qui incarne Richard de Gloucester. Malgré, il faut le reconnaître, une certaine appréhension – un despotisme zélé était à craindre –, le rôle de Richard lui sied à merveille. Teint blafard, coupe au bol, yeux cernés, démarche boiteuse : un Richard III plus vrai que nature qui cloue le spectateur à son siège. Ni bosse ni artifice, et pourtant un charisme qui envahit la scène. Les mots de Jérémie Le Louët mordent, ourlés d’une ironie incisive. Le spectateur rit des plus grands malheurs de l’homme : là est la force de ce spectacle.

Paroxysme de la violence : entre jouissance et haine

Les autres comédiens ne sont pas en reste dans cette adaptation. Le jeu admet ici la stabilité des corps, bien ancrés sur le proscenium, laissant ainsi place aux voix qui emplissent toute la vacuité de l’espace. La violence du phrasé n’est pas l’apanage du personnage éponyme, les personnages féminins, en particulier Marguerite, l’exhibent eux aussi. L’interprétation de celle-ci par un homme (Stéphane Mercoyrol) fait certes écho à la tradition élisabéthaine, mais virilise surtout la violence des propos. La barbarie humaine est d’autant plus perceptible qu’elle est jouée par un mâle.

De même, le fait que les deux frères assassinés soient interprétés par le même acteur (Julien Buchy) renforce l’image d’une fatalité morbide. Enfin, les deux seules actrices (Noémie Guedj et Dominique Massat) de cette pièce ne déméritent pas, interprétant avec brio les personnages de Lady Anne et d’Élisabeth. À cet égard, on distingue dans le travail de l’acteur deux directions selon les sexes des personnages : une violence qui apporte la jouissance pour Richard, en particulier la scène du meurtre de son cousin Buckingham, et une violence gorgée de haine pour les quatre femmes accablées par la fureur du tyran (Lady Anne, Élisabeth, Marguerite et la Duchesse, mère de Richard). En tout cas, un Richard III qui scrute avec acuité les abîmes de l’homme. 

Amandine Pilaudeau

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Richard III, de William Shakespeare

Cie des Dramaticules

http://www.dramaticules.fr/

Mise en scène et adaptation : Jérémie Le Louët

Avec : Julien Buchy, Anthony Courret, Jonathan Frajenberg, Noémie Guedj, Jérémie Le Louët, David Maison, Dominique Massat et Stéphane Mercoyrol

Scénographie : Blandine Vieillot

Costumes : Mina Ly

Lumière : Thomas Chrétien

Son : Simon Denis

Photo : © Jean-Louis Fernandez

Production : Cie des Dramaticules

Coréalisation : Théâtre 13

Coproduction : Théâtre de Rungis, Théâtre André-Malraux de Chevilly-Larue, Théâtre de Corbeil-Essonnes, Scène Watteau à Nogent-sur-Marne

Résidence de création au Théâtre à Châtillon

Avec l’aide à la création du conseil régional d’Île-de-France, du conseil général du Val-de-Marne, de la communauté d’agglomération Seine-Essonne et de la mairie de Paris

Théâtre 13/Seine • 30, rue du Chevaleret • 75013 Paris

http://www.theatre13.com/saison/spectacle/richard-iii

Réservation en ligne : rendez-vous sur la page du spectacle pour lequel vous souhaitez réserver, cliquez sur le bouton « Réserver » et laissez-vous guider. Les places seront à régler le soir même sur place au moment de votre arrivée au théâtre

Réservation par téléphone : 01 45 88 62 22 (du lundi au vendredi de 13 h 30 à 18 h 30 et en période de représentation le samedi de 14 heures à 18 h 30 et le dimanche de 13 h 30 à 14 h 30)

Métro : Bibliothèque-François-Mitterrand

Du 13 novembre au 23 décembre 2012, mardi, jeudi et samedi à 19 h 30, mercredi et vendredi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30

Durée : 2 heures

Tarif : 24 €, tarif réduit 16 €, (le 13 de chaque mois : tarif unique à 13 €), 11 € (scolaires) et 6 € (allocataires du R.S.A.)

« Salomé » © Sébastien Chambert

« Salomé », d’Oscar Wilde, Théâtre de l’Ouest‐Parisien à Boulogne‐Billancourt

Une « Salomé » au souffle somptueux

Par Sheila Louinet
Les Trois Coups

Sous la houlette de Jérémie Le Louët, « Salomé » électrise la scène théâtrale. « La fille tragique de la passion » décapite la tête du public et emporte notre adhésion. Loin de nous livrer des réponses sur cet ovni théâtral d’Oscar Wilde, le metteur en scène entretient son mystère dans une version superbe et diablement « décadente ».

Vierge effarouchée ou garce magnifique ? Salomé est une des figures les plus problématiques du Livre saint. Avant qu’Oscar Wilde ne s’empare du sujet, cette jeune fille, qui ose réclamer la tête de Jean‑Baptiste, avait un statut déjà étrange dans la Bible. La proie est donc toute trouvée pour les écrivains « fin de siècle » : sous leur plume « décadente », elle devient une Vénus pervertie, belle et hideuse tout à la fois, mais résolument insaisissable. Wilde entretient donc cette ambiguïté troublante. Et Jérémie Le Louët l’a bien compris : en mettant au diapason la cadence du débit des comédiens et la note formelle et musicale du texte, le jeu est vu par la lorgnette de l’étrange et du bizarre. Dans cette « variation polyphonique » (sous-titre donné au spectacle), ce directeur d’acteurs a su insuffler une dimension « à rebours » 1 si nécessaire aux personnages lunaires de Wilde.

À lire ces lignes, on pourrait croire qu’un tel jeu devienne vite artificiel et redondant. Pas si les comédiens empoignent leurs tirades avec justesse et profondeur. C’est là tout le paradoxe, mais aussi le résultat d’un beau travail mené sur la voix et sur le souffle depuis la création de la compagnie des Dramaticules. La respiration de la phrase est quasi pneumatique, déposant délicatement à l’oreille du spectateur – tel le souffle du zéphyr – un verbe d’une beauté ahurissante. Une façon de jouer qu’on n’avait plus vue depuis belle lurette au théâtre. Et une pièce qu’on a aimé redécouvrir dans ce beau « parlé-chanté » des comédiens.

Dans ce jeu d’équilibre, chaque personnage évolue sur une corde raide. Pour certains, ils sont tels des funambules qui tentent, désespérément, de ne pas basculer dans la folie ou dans le néant. Pour d’autres, ils sont désincarnés et protéiformes. C’est le cas de Salomé, à qui Noémie Guedj donne vie. La voix est éthérée, le corps léger, comme si la jeune fille évanescente se mettait à flotter : l’allure est quasi immatérielle. Avec ses grands yeux de myope et sa diction à couper le souffle, la comédienne réussit à donner ce tour insaisissable, si propre au rôle. Un air chaud et froid plane sur le plateau.

Le Louët vise juste

Comment Iokanaan peut-il résister ? Sur nous, l’hypnose est puissante. Et le clou du spectacle reste bien dans « la danse des sept voiles » tant attendue. Sans révéler la parade, disons que Salomé ne défie plus les canons de la beauté, et le rire surgit là où on l’attendait le moins. Le Louët vise juste : il traduit la Vénus déchue et dégradée des poètes symbolistes. Et cette danse dénonce les désirs et les fantasmes qui éclatent en pustules purulentes sur une société fanatique. La nôtre ? Allez savoir ? Cette Salomé est un magnifique magma subversif.

À se demander même si Jérémie Le Louët n’a pas trouvé son inspiration dans un des Esseintes 2 pour composer cette créature ! Enfin une Salomé « surhumaine et étrange » ! Enfin se matérialise « la déité symbolique de l’indestructible Luxure, la déesse de l’immortelle Hystérie, la Beauté maudite […] la Bête monstrueuse, indifférente, irresponsable, insensible, empoisonnant, de même que l’Hélène antique, tout ce qui l’approche, tout ce qui la voit, tout ce qu’elle touche ». Ainsi, ce metteur en scène (ajoutons brillant !) effleure (pénètre ?) avec intelligence le mystère de Salomé. Attention, la distribution est de choix, et la fille énigmatique et autoritaire n’est pas la seule à mener cette « danse macabre ».

Il nous faudrait alors nommer cette équipe de huit comédiens pour rendre justice à cette belle orchestration malgré quelques dissonances légères et ponctuelles. Principalement, une Katarzyna Krotky (Hérodias) que nous n’avons pas trouvée détonante : si le rythme donné au verbe est tout aussi bien cadencé dans sa bouche, les mots ne sont pas mâchés et digérés avec la même force et la même conviction. Cependant, l’ensemble a l’envergure d’un opéra en un acte. Il n’y a qu’à écouter les notes de Strauss (Salomé) qui, pianissimo, accompagnent superbement la parole du Juif (Julien Buchy). Un travail d’orfèvre.

Les mots sont cassés, à l’image de ce personnage… fêlé

Gardons le meilleur pour la fin : le rôle d’Hérode (tenu par Jérémie Le Louët lui-même). Il compose un roi titubant et névrosé. Son jeu nous transporte au cœur de la problématique schopenhauérienne qui sous-tend toute la pièce d’Oscar Wilde : la volonté du tétrarque ne peut être entendue (celle de ne pas couper la tête d’Iokanaan) puisque la moralité même du personnage est perturbée et dégradée dans ses fondements (mariage incestueux avec Hérodias oblige !). Ainsi, il aura beau gueuler (meugler même), supplier ou chuchoter (superbe de maîtrise, cette tirade entièrement dite sur le souffle et entendue par toute la salle !), ses suppliques resteront lettres mortes. Dans sa bouche, les mots sont cassés, à l’image de ce personnage… fêlé, qui respire à pleins poumons l’air décadent.

La saison avait mal démarré avec la mise en scène peu convaincante d’Anne Bisang. Celle de Jérémie Le Louët compose une Salomé bien différente. Cette pièce a de toute façon toujours fait couler beaucoup d’encre, et il est très possible que ce jeune metteur en scène trouve sur son chemin une certaine critique, radicalement opposée à ses partis pris. Et pourtant, que d’intelligence dans la façon dont il s’empare des décadents ! C’est sans compter une scénographie graphiquement superbe (nous y reviendrons dans l’entretien que nous publierons prochainement). Difficile d’être indifférent à une telle envergure.

En garde, ennemis farouches ! Rangez vos plumes et remballez vos bons mots ! Que les nôtres fassent mouche devant ce beau travail… Quant à vous, spectateurs, à l’assaut ! 

Sheila Louinet

  1. En référence à À rebours (1884), de Joris-Karl Huysmans.
  2. Personnage principal de Huysmans dans À rebours.

Salomé, d’Oscar Wilde

Cie des Dramaticules

www.dramaticules.fr

Mise en scène : Jérémie Le Louët

Avec : Julien Buchy, Anthony Courret, Jonathan Frajenberg, Noémie Guedj, Katarzyna Krotki, Jérémie Le Louët, David Maison et Stéphane Mercoyrol

Scénographie et costumes : Christophe Barthès de Ruyter

Création lumière : Jean-Luc Chanonat

Son : Simon Denis

Photo : © Sébastien Chambert

Théâtre de l’Ouest-Parisien • 1, place Bernard-Palissy • 92100 Boulogne-Billancourt

Durée : 1 h 20

Prochaines représentations :

  • Théâtre de Saint-Maur, le 18 mars 2011 à 20 h 30
  • Théâtre-Auditorium de Poitiers, le 22 mars 2011 à 20 h 30
« Macbett » © D.R.

« Macbett », d’Eugène Ionesco, l’Allan à Montbéliard

Une soirée d’exception

Par Maud Sérusclat
Les Trois Coups

Le théâtre de Montbéliard recevait le 28 février 2008 la compagnie des Dramaticules et leur dernière création : « Macbett », d’Eugène Ionesco. Vaste programme pour une jeune troupe audacieuse, qui s’est montrée bien plus qu’à la hauteur.

Le début est un rien déconcertant. Juste assez pour ouvrir ses yeux et ses oreilles. Glamiss et Candor sont dans une forêt. Ils fomentent un complot pour faire tomber le souverain Duncan, interprété par un Jérémie Le Louët magistral et irrésistible. Macbett et Banco ne sont pas loin, fidèles généraux du roi. S’ensuivent une bataille, des meurtres, et une tempête. Quand au milieu des bois, un vent mystérieux souffle et vient troubler les sens et la raison des deux généraux, pourtant promis à un brillant avenir. Deux sorcières apparaissent et viennent semer la zizanie en leur dévoilant un tout autre futur. Voilà devant eux la pente glissante de la tentation du pouvoir absolu. Et l’amitié de se muer en méfiance et calculs…

Vous reconnaissez la trame shakespearienne de la tragédie intitulée Macbeth. Mais la version d’Eugène Ionesco est encore plus riche. L’écriture toute particulière offre aux sept comédiens qui jouent les trente-trois rôles de la pièce un terrain de jeu exceptionnel. Et on voit qu’ils jouent. Aux deux sens du terme. Leur interprétation est à la fois juste et extraordinairement drôle. Le texte est tour à tour crié, chuchoté, chanté, chahuté, vociféré, le tout très bien cadencé dans une mise en scène alliant audace, imagination et rigueur.

Je tiens à souligner le talent des comédiens qui étaient sur scène devant moi ce soir-là. Toujours drôles, jamais grotesques. Toujours justes, jamais à côté. Tout simplement sublimes. J’ai été gagnée par l’enthousiasme et l’énergie et je suis sortie de la salle ravie et enjouée. Ainsi ce Macbett devient pour chacun l’occasion de passer un excellent moment de théâtre : alliant divertissement, légèreté et vraie réflexion sur la mécanique du pouvoir. Une telle réussite est plutôt rare. Chapeau ! 

Maud Sérusclat


Macbett, d’Eugène Ionesco

Cie des Dramaticules • place Marcel-Cachin • Ire avenue du Chaperon-Vert • 94250 Gentilly

Tél. : 01 49 85 82 73 | 06 62 68 41 35

http://www.dramaticules.fr/

dramaticules@gmail.com

Mise en scène : Jérémie Le Louët

Avec : Jérémie Le Louët, Noémie Guedj, Julien Buchy, Laurent Papot, Anthony Courret, Hugo Dillon, Florencia Cano‑Lanza

Scénographie : Virginie Destiné

Costumes : Sophie Volcker

Accessoires : Wolfgang Canal

Photo : © D.R.

L’Allan, scène nationale • rue de l’École-Française • 25200 Montbéliard

Réservations : 0805 710 700 (numéro vert gratuit)

www.lallan.fr

Durée : 1 h 30

16 € | 12 € | 8 €

En tournée :

  • Le 1er mars 2008 à l’espace Molière à Luxeuil-les-Bains
  • Le 4 mars 2008 à l’espace Cassin à Bitche
  • Le 6 mars 2008 au relais culturel de Wissembourg à 14 h 30 et 20 h 30
  • Le 8 mars 2008 à l’espace culturel de Rouffach
  • Le 11 mars 2008 au Cheval-Blanc à Schiltigheim à 14 h 30 et 20 h 30
  • Le 13 mars 2008 au centre culturel Les Tanzmatten à Sélestat
  • Le 14 mars 2008 au Point-d’Eau à Ostwald
  • Le 16 mars 2008 au Théâtre d’Étampes
  • Le 19 mars 2008 à l’A.T.A.O. à Orléans
  • Le 20 mars 2008 au Théâtre du Pays-de-Morlaix
  • Le 1er avril 2008 aux A.T.P. d’Avignon
  • Le 4 avril 2008 au Théâtre de Bougival
  • Le 8 avril 2008 au centre culturel Piano’cktail à Bouguenais
  • Le 15 avril 2008 au théâtre Le Village à Neuilly-sur-Seine
  • Le 30 avril 2008 au relais culturel de Thann
  • Le 3 mai 2008 à la Maison des arts et des congrès de Niederbronn-les-Bains
  • Le 6 mai 2008 à la Maison des associations et de la culture de Bischwiller