« Stabat Mater » de Pergolèse – Mise en scène de David Bobée et Caroline Mutel © Arnaud Bertereau

« Stabat mater » de Giovanni Battista Pergolèse, La Renaissance à Oullins

Les écueils de la transdisciplinarité

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

S’appuyant sur le « Stabat mater » de Pergolèse, morceau d’anthologie de la musique baroque italienne, David Bobée et Caroline Mutel tirent et étirent un spectacle consensuel qu’on ne peut qu’applaudir… mais qui écrase par son didactisme.

L’idée de départ des metteurs en scène est intéressante. Prenant leurs distances avec le caractère religieux de la partition de Pergolèse, ils convoquent en bord de mer deux mères. L’une sans doute croyante, pleure la mort de son fils ; l’autre fait preuve de compassion pour un réfugié échoué sur son rivage. Cette indispensable et généreuse proposition emporte évidemment l’adhésion sur le fond. Mais la mise en forme de la représentation suscite des réserves. David Bobée et Caroline Mutel cèdent à la facilité du moment. Difficile, en effet, d’échapper à des spectacles qui prétendent marier les disciplines : théâtre et danse, théâtre et cirque, théâtre et musique… Ici le mélange des genres nuit à la force du propos.

Pourquoi le remarquable ensemble musical Les Nouveaux Caractères est-il cantonné en fond de scène et sur les côtés ? Cette mise en espace affaiblit l’énergie et la passion de la partition de Pergolèse. Malgré la direction de Sébastien d’Hérin, les émotions restent à distance. De plus, une bande-son de bruitages marins et de voix enregistrées trouble fréquemment et pesamment l’écoute.

« Stabat Mater » de Pergolèse – Mise en scène de David Bobée et Carolie Mutel © Arnaud Bertereau

« Stabat Mater » de Pergolèse, mise en scène de David Bobée et Caroline Mutel © Arnaud Bertereau

Pourquoi avoir donné autant de place aux interventions dansées et acrobatiques ? Conçues comme de brèves citations, elles auraient contribué à enrichir la création. Mais, d’une longueur excessive, elles finissent par lasser et noyer la générosité des intentions.

Pourquoi les deux solistes vocales sont-elles condamnées à déambuler, loin l’une de l’autre, sans qu’on identifie véritablement les indications d’interprétation qui leur ont été données ? Elles paraissent perdues, privées de pouvoir additionner leur talent vocal et leur capacité de comédienne. Leur parcours est ennuyeux et hiératique.

« Stabat Mater » de Pergolèse – Mise en scène de David Bobée et Carolie Mutel © Arnaud Bertereau

« Stabat Mater » de Pergolèse, mise en scène de David Bobée et Caroline Mutel © Arnaud Bertereau

Consolation intime

Je suis en accord avec le message humaniste et universel qui sous-tend le projet, bien sûr. Les musiciens et leur chef n’ont rien à se reprocher. Caroline Mutel et Aurore Ugolin possèdent des voix magnifiques. Bobie M’foumou, le danseur, et Salvatore Cappello, l’acrobate, font preuve d’un don de soi émouvant.

En dépit de la relative démagogie de la réalisation, j’emporte avec moi la bouleversante image de ce jeune garçon noir qui monte sur le plateau au moment des saluts et qui, jusqu’à ce que l’obscurité se fasse, souligne de sa main les battements de son cœur. La force toute simple de ce geste pousse à regretter que ce Stabat mater n’ait pas su trouver plus d’instants fusionnels avec la musique de Pergolèse, au lieu de s’enliser dans une hasardeuse conjugaison des genres. 

Michel Dieuaide


Stabat mater, de Giovanni Battista Pergolèse
Direction musicale : Sébastien d’Hérin
Mise en scène : David Bobée et Caroline Mutel
Avec : Caroline Mutel (soprano), Aurore Ugolin (mezzo-soprano), Bobie M’foumou (danseur), Salvatore Cappello (acrobate)
Instrumentistes : Les Nouveaux Caractères avec avec Thibault Noally, Anaëlle Blanc-Verdin, Gabriel Ferry, François Costa (violons), Laurent Gaspar (alto), Rémy Petit (violoncelle), David Van Bouwel (orgue)
Lumières : Stéphane « Babi » Aubert
Son : Félix Perdreau
Photos © Arnaud Bertereau
La Renaissance • 7, rue Orsel • 69600 Oullins
Les 4 et 5 octobre 2018 à 20 heures et le 6 octobre 2018 à 19 heures
De 5 € à 24 €
Réservations : 04 72 39 74 91
Durée : 1 h 15

« Didon et Énée », de Henry Purcell, livret de Nahum, Théâtre de la Croix‐Rousse à Lyon

À contresens

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

L’ensemble de musique ancienne Les Nouveaux Caractères propose au Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon « Didon et Énée », premier opéra de Henry Purcell. Accompagné de bulles, le spectacle est une singulière tentative pour marier art lyrique et bande dessinée.

Sans entrer dans les détails du livret de Nahum Tate écrit en 1689 sur un ton plutôt élégiaque, il est nécessaire de rappeler que Purcell a composé musicalement une tragédie. Les amours contrariées de Didon et Énée s’achèvent par un exil et un suicide. Mais, avant ce dénouement terrible, on aura assisté à un naufrage, à de la sorcellerie, à un complot, à des remords, à de l’obstination, tout cela à peine tempéré par une idylle en forêt, une joyeuse beuverie de marins et des danses de sorcières. Répétons-le : tous ces évènements, dans les situations comme dans les mots, concourent à constituer par le théâtre et par la musique la tragédie d’un fatal destin. Comme le chante Didon au début de l’ouvrage : « Ah, Belinda, je sens venir les malheurs ». C’est – hélas ! – ce que nous avons pu vérifier.

Périlleuse mixité

Sur scène s’installe une œuvre hybride comme on en voit régulièrement. On veut troubler le jeu entre les disciplines, et la cohabitation, ici entre opéra et BD, n’a rien de révolutionnaire. La mixité des pratiques contrarie en permanence le sens principal de la représentation. Les excellents instrumentistes des Nouveaux Caractères sont tenus en laisse par le rythme que leur impose la projection des images. D’où un tempo souvent uniforme qui affadit les contrastes émotionnels de la partition. Selon la metteuse en scène, dessins et bulles de texte sont conçus comme « un acte de résistance à la musique permettant toutes les excentricités et les essais de déstructuration ». Pari dangereusement réussi. Bandes dessinées caricaturales, voire grotesques, en contradiction fréquente avec le propos pathétique de l’histoire.

Quant aux interprètes, tous habillés de blanc, ils servent plus d’écrans mobiles destinés à capter des morceaux de projection qu’à incarner de véritables personnages. À l’exception de Caroline Mutel (Belinda), au talent vocal et dramatique indiscutable, les autres solistes ne sont que des figures sans chair ni émotion. Hjordis Thébault (Didon) et Jean‑Baptiste Dumora (Énée), hideux dans la bande dessinée, et victimes sans doute sur scène d’une volonté de dérision, sont empêchés doublement d’exprimer la moindre passion. Que dire, par exemple, des sorcières coiffées du bonnet des adeptes du Ku Klux Klan ? Comment accepter qu’Énée et ses compagnons s’enivrent en trinquant comme des enfants improvisant un jeu dramatique ? Comment s’intéresser à Didon dans l’air célébrissime qui précède son suicide quand elle doit maladroitement s’allonger sur son lit de mort ?

Il faudrait aussi parler de la pauvreté des éléments scénographiques, une suite de volumes que les artistes déplacent de façon répétitive, métaphore simplette de la construction fragile d’un royaume de Carthage menacé de destruction.

On l’aura suffisamment dit, la dramaturgie de ce Didon et Énée manque pour le moins de complexité et d’inventivité et frôle constamment le contresens. À se vouloir moderne, cet opéra ne trouve pas vraiment les moyens de dépasser en l’enrichissant l’hétérogénéité des deux langages artistiques qu’il prétend unir : musique ancienne et bande dessinée. C’est tout à fait dommage pour Sébastien d’Hérin, le directeur musical et Florence Dupré La Tour, l’illustratrice.

Dernière remarque. Le spectacle souhaite s’adresser aussi aux jeunes spectateurs à partir de huit ans. Pourquoi ? À la sortie de la représentation une jeune femme s’interrogeait à voix haute : « Si j’avais su qu’il y avait de la bande dessinée, j’aurais emmené les enfants ». Propos au contenu implicite pas vraiment sympathique ni pour l’art de la BD, ni pour le jeune public. Et si finalement, pour faire « passer » l’opéra de Purcell, l’équipe des Nouveaux Caractères s’était aventurée sur le terrain d’une certaine démagogie ? Amère hypothèse ! 

Michel Dieuaide


Didon et Énée, opéra de Henry Purcell, livret de Nahum

Mise en scène : Caroline Mutel

Direction musicale : Sébastien d’Hérin

Scénario et dessins : Florence Dupré La Tour

Avec les chanteurs : Hjordis Thébault (Didon), Jean-Baptiste Dumora (Énée), Caroline Mutel (Belinda), Anthéa Pichanick (l’Enchanteresse), Théophile Alexandre (un esprit, une sorcière), Jean‑François Novelli (un marin, une sorcière)

Et les musiciens : Sébastien d’Hérin (clavecin), Benjamin Chenier (violon), Étienne Floutier (viole de gambe), Stéphane Tamby (basson et flûtes)

Direction technique : Gilles Vernay

Lumières : Christophe Braconnier

Régie lumières : Christophe Braconnier, Sandrine Chevallier, Antonin Mauduit, Joachim Richard

Régie son : Bertrand Maia

Régie plateau : Guy Catoire, Mathieu Hubert

Habilleuse : Nadège Joannes

Dessins de Florence Dupré La Tour

Photo : © D.R.

Production : Les Nouveaux Caractères, Théâtre de la Croix-Rousse, Théâtre de la Renaissance

Avec l’aide de la SPEDIDAM (Société de perception et de distribution des droits des artistes-interprètes)

Théâtre de la Croix-Rousse • place Joannès-Ambre • 69004 Lyon

Site : www.croix-rousse.com

Billetterie : 04 72 07 49 49

Du 28 avril au 6 mai 2015 : mardi 28 à 19 h 30, mercredi 29 à 19 h 30, mardi 5 à 19 h 30, mercredi 6 à 15 heures

Représentations scolaires : mardi 28 à 10 heures, jeudi 30 à 10 heures, lundi 4 à 10 heures

Durée : 1 h 10

Tarifs : de 26 € à 5 €