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« Nous pour un moment », d’Arne Lygre, Ateliers Berthier à Paris

Moderne solitude

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Avec « Nous pour un moment », Stéphane Braunschweig signe une de ses meilleures mises en scène. Exaltant l’écriture limpide d’Arne Lygre, il dissèque les relations humaines avec une rare acuité.

Dans un bassin rempli d’eau, cinq chaises de jardin. Deux amies s’y assoient, dont l’une a séduit le mari de la première, toujours amoureuse. Une connaissance prend place. Le ballet des protagonistes peut commencer, sauf que tous pataugeront dans l’eau durant la totalité du spectacle. Une vingtaine de personnages se croisent, en effet : les uns au chevet d’un mourant ; d’autres évoquent le suicide d’un proche. Les six séquences, de plus en plus courtes, se succèdent en fondu enchaîné, pour s’achever par un monologue magistralement interprété par Virginie Colemyn, une comédienne décidément bluffante.

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© Élizabeth Carecchio

Définis avant tout par leurs relations, les personnages se font face. Ils sont tour à tour « amis », « connaissances », « inconnus » ou « ennemis ». Au gré de leurs rencontres et de leurs élans, d’une scène à l’autre, leur place change sur l’échiquier. Mais toutes ces relations sont vouées à s’interrompre, à n’exister que « pour un moment ». Ils font connaissance, se parlent, se découvrent, éclairent les circonstances de leurs rapprochements, comme de leur inaptitude à nouer des relations durables.

Inventions formelles

L’un des plus inventifs dramaturges d’aujourd’hui, Arne Lygre (né en 1968), auteur norvégien associé du Théâtre national d’Oslo, est également romancier. Ses pièces, traduites dans de nombreuses langues, sont jouées en Europe, ainsi qu’au Brésil. Stéphane Brausnchweig n’a pas été le premier à le monter en France (c’est Claude Régy avec Homme sans but, en 2007). Toutefois, avec cette quatrième mise en scène (après Je disparais, en 2011, Tage Unter, en 2012, Rien de moi, en 2013), il peut se targuer de l’avoir imposé, un peu comme Alain Françon avec Edward Bond.

Et on comprend son engouement. Les éléments formels de l’écriture mettent en relief l’essence de la pièce : finalement, qu’est-ce qu’un ami, ou un inconnu, voire un ennemi ? Tout dépend du contexte et surtout, du moment. Car, malgré les apparences, l’auteur n’enferme pas les gens dans des catégories. Chaque personnage évolue, même parfois en un rien de temps. Ennemi pour certains, il peut devenir ami pour d’autres. Les situations n’ont rien à voir les unes avec les autres, mais tous se démènent dans des existences aux repères incertains. Ils tentent de concilier un besoin – échapper à la solitude – et une menace – perdre son autonomie.

Comment réagir à des histoires d’amour qui font mal ? Ou quand la mort frappe brutalement ? Quand les blessures anciennes ressurgissent comme un boomerang ? Les relations humaines sont observées au scalpel, traduites avec des mots simples, y compris dans les cas les plus extrêmes, dans des répliques qui fusent. Les dialogues sont profonds, mêlant styles direct et indirect.

Arne Lygre manie d’ailleurs parfaitement l’art du paradoxe. Bien que soumise à une structure rigoureuse, la pièce explore de façon ludique l’instabilité contemporaine des liens et des identités, « la société liquide », comme la nomme le sociologue Zygmunt Bauman, pour caractériser notre monde où plus aucun point d’appui (ou enracinement) n’est stable dans la durée. Enfin, l’auteur joue avec ces variations non sans une certaine liberté, notamment dans les glissements d’espaces et de temporalité.

Intensité dramatique

Justement, afin de lui donner toute sa dimension existentielle, Stéphane Braunschweig déploie ce théâtre dans de grands espaces poétiques. La façon dont ces personnages entrent et sortent du flux de l’existence des uns et des autres, pour un temps plus ou moins long, est fascinante. Ceux-ci épousent la précarité et l’incertitude de nos vies. Borderline. D’abord coincés dans un angle, au creux d’une vie de faux semblants, l’un se retrouve au milieu de nulle part. Quand les panneaux se lèvent, la situation bascule et laisse place à un énorme bassin dans lequel est plongée une tournette qui permet avec une fluidité incroyable de changer les éléments de décor.

Nous-pour-un-moment-Arne-Lygre-Stéphane-Braunschweig-© elizabeth-carecchio

© Élizabeth Carecchio

D’un dépouillement radical, le blanc clinique des chaises contraste avec le noir abyssal de l’eau, quand de somptueux effets d’ondes et de miroitements n’ouvrent pas le champ de possibles. Du proche au lointain, de la réalité aux confins de la folie. Traumatismes, ruptures, accidents, maltraitances… Le mystère de chacun reste entier tandis que d’inconsolables souffrances se révèlent derrière une phrase, une franchise provocante ou des détours.

Dans les remous de la vie

Formidables, Anne Cantineau, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Glenn Marausse, Pierric Plathier, Chloé Réjon et Jean-Philippe Vidal se croisent dans les différents rôles. Sans vouloir faire de vilains jeux de mots, tous se mouillent. Ils réalisent une vraie performance, compte tenu des contraintes : évoluer dans l’eau ; endosser plusieurs personnages (le premier ami devient un deuxième ami, la première connaissance devient une deuxième connaissance, et ainsi de suite ; une femme est son propre mari une fois qu’elle est morte ; une femme âgée se transforme en jeune agresseur) ; en dire beaucoup sans en faire trop.

Le parti pris de la direction d’acteur est de faire incarner et insuffler de la vérité à ces êtres cabossés par la vie, pour partager au mieux leurs expériences. Plutôt que la représentation directe de la violence, Arnaud Lygre préfère traiter de la façon dont elle est vécue intimement. À la dérive. Tour à tour cruels ou pathétiques, ce sont donc autant d’actions, d’échanges et d’affects mis en abîme. Les personnages parlent beaucoup, mais toujours en mettant à distance leur trauma : « Je dis », « Je pense »… Les interprètes réalisent un beau travail de composition et expriment de façon incroyablement é-mouvante cette triste réalité : « Ensemble… Ça n’existe pas ». 

Léna Martinelli


Nous pour un moment, d’Arne Lygre

Traduction française : Stéphane Braunschweig, Astrid Schenka

Texte paru (en un volume avec Moi Proche) chez L’Arche éditeur

Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig

Avec : Anne Cantineau, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Glenn Marausse, Pierric Plathier, Chloé Réjon, Jean-Philippe Vidal

Collaboration artistique : Anne-Françoise Benhamou

Costumes : Thibault Vancraenenbroeck

Lumière : Marion Hewlett

Son : Xavier Jacquot

Maquillages / coiffures : Karine Guillem

Assistanat à la mise en scène : Yannaï Plettener

Durée : 1 h 40

Ateliers Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe • 1, rue André-Suarès • 75017 Paris

Du 15 novembre au 14 décembre 2019, du mardi au samedi à 20 heures, le dimanche à 15 heures

Soirée Arne Lygre dimanche 8 décembre à 17 heures : rencontre avec l’auteur, suivie de la lecture de sa dernière pièce Moi proche, dirigée par Stéphane Braunschweig

Réservations : 01 44 85 40 40 ou en ligne

De 8 € à 36 €

Tournée :

Du 22 au 30 janvier 2020, Théâtre National de Strasbourg

À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Homme sans but, d’après le texte d’Arne Lygre, Collectif Mariedl, dans le cadre du festival Impatience 2016, annonce

benoit-lambert © Vincent Arbelet

Entretien avec Benoît Lambert, directeur du Théâtre Dijon Bourgogne, à propos de Théâtre en mai, 30e édition

Benoît Lambert : « Théâtre en mai, festival fondé sur l’émergence »

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Temps fort dédié à la jeune création, Théâtre en mai fête cette année sa trentième édition, du 23 mai au 2 juin. Benoît Lambert, directeur du Théâtre Dijon Bourgogne (T.D.B.), nous présente ce rendez-vous essentiel dans le paysage théâtral français.

Théâtre en mai existe depuis 1990. De quoi tire-t-il sa force et sa singularité ?

Benoît Lambert : Il s’agit d’un rendez-vous singulier et précieux, en effet. J’en parle d’autant plus tranquillement que j’en suis l’héritier et pas le créateur. J’y ai présenté un premier spectacle en 1998 et je le dirige depuis six ans maintenant.

C’est un tremplin, mais surtout un lieu de rassemblement, un carrefour de rencontres. Et nombreuses sont les personnalités à être passées par ici : Romeo Castellucci, Christoph Marthaler, Dominique Pitoiset, Olivier Py, Stanislas Nordey, Éric Lacascade, Sylvain Creuzevault, Philippe Quesne, Cyril Teste, Sophie Pérez, Les Chiens de Navarre… Avec le recul, je constate que beaucoup d’artistes, parmi les plus reconnus aujourd’hui, sont venus. Le plus remarquable, c’est que cela s’est produit sans volontarisme !

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« Atomic man, un chant d’amour », de Lucie Rébéré et Julie Rossello-Rochet © Jean-Louis Fernandez

Le festival remplit une fonction de repérage, mais sans l’esprit de compétition, n’est-ce pas ?  

Contrairement aux concours pour les jeunes compagnies, en vogue actuellement, nous permettons à de jeunes artistes de présenter leurs créations sous l’œil bienveillant de leurs aînés. La confrontation existe mais elle me semble plus saine. Pas d’appel à projets, pas de dossiers de candidatures, pas de classement, car notre démarche se veut désintéressée. Nous préférons sauver du sens, plutôt que penser en termes de diffusion-production-communication, donc rentabilité-visibilité.

Comment concevez-vous la programmation (présentation ici) ?

Elle est bâtie autour de centres d’intérêts, d’axes éditoriaux : pas de logique thématique mais un angle politique marqué. Bien que guidé par mon goût affirmé pour la critique sociale d’obédience marxiste, je suis soucieux de la diversité des esthétiques. Et même si ce n’est pas une position de principe, j’accorde de l’importance aux écritures contemporaines.

Le festival ne se veut pas un ghetto de futures vedettes et ne vise pas à « faire des coups » médiatiques ou autres. En fait, c’est un lieu de socialisation professionnelle. De taille modeste, sur seulement dix jours, ce rendez-vous annuel permet aux artistes de se poser, avant les grands raouts de l’été. Ce calme favorise des échanges de qualité. Ainsi, le choix de la diversité créative, de la découverte et des échanges, positionne Théâtre en mai comme un lieu de ressources. Littéralement, les artistes qui passent ici se ressourcent, se réarment.

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« L’École des femmes », mise en scène de Stéphane Braunschweig © Élizabeth Carecchio

Après François Tanguy, Pierre Debauche, Jean-Pierre Vincent, Alain Françon, Matthias Langhoff et Maguy Marin, le parrain est, cette année, Stéphane Braunschweig, lequel boucle la boucle, en quelque sorte.  

C’est un héritier de l’esprit de ce festival fondé sur l’émergence. Un modèle. Présent lors de la première édition avec Tambours dans la nuit, de Brecht, Stéphane Braunschweig a ensuite été invité par le directeur du T.D.B. de l’époque, François Le Pillouër, à créer Don Juan revient de guerre, puis Ajax et Docteur Faustus ou le manteau du diable.

Depuis, il est devenu un artiste majeur de la scène européenne, toujours attentif aux nouvelles générations. Metteur en scène et scénographe, Stéphane Braunschweig a dirigé les plus grandes institutions, comme le Théâtre national de Strasbourg et le théâtre de La Colline, à Paris. Il dirige maintenant L’Odéon – Théâtre de l’Europe, où il vient de créer l’École des femmes, qu’il présentera ici.

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« Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était », de Carole Thibaut © DR

Cette édition fait justement la part belle aux femmes : Maëlle Poésy, Pauline Bureau, Carole Thibaut, Myriam Marzouki, Élise Vigier, Pauline Laidet, Françoise Dô, Rébecca Chaillon, Céline Champinot, Fanny Descazeaux, Alice Vannier, Lucie Rébéré et Julie Rossello-Rochet, Farzaneh Haschemi, Layla-Claire Rabih !

Absolument, mais on ne s’est pas forcé ! Notre programmatrice, Sophie Chesne, est attentive à la féminisation de programmes. Et moi-même, j’y suis sensible. Force est de constater que, dans le travail de repérage, nous avons rencontré beaucoup de femmes dont le travail nous a intéressés.

Pendant des décennies, les programmations étaient quasi exclusivement masculines. Nous avons bien failli ne choisir que des femmes, cela tout naturellement, et pas par effet de mode. Finalement, nous réalisons que nous sommes depuis longtemps en pointe sur la sélection des metteuses en scène et des autrices.

C’est aussi un lieu de créations ?

Nous accueillerons celles de Pauline Laidet – Héloïse ou la rage du réel – et celle de Maëlle Poésy, qui sera présentée au Festival d’Avignon. Sous d’autres cieux propose une libre adaptation parlée, chantée, dansée de l’Énéide, de Virgile. Quant à Myriam Marzouki, elle revient au T.D.B. avec une création récente [en mars à la MC93] : Que viennent les barbares.

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« Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute », de Rébecca Chaillon et Céline Champinot © Sophie Madigand

Votre programmation témoigne d’une vive conscience politique !

Ces artistes-là sont combatives, en effet, mais elles se positionnent sur des fronts divers et n’usent pas des mêmes armes. C’est ce qui est passionnant.

Est-ce le reflet de la création théâtrale française ?

Contrairement à ce que beaucoup pensent, j’estime que le théâtre français va très bien. Il faut le dire. Quand j’ai commencé, les innovations esthétiques provenaient d’Allemagne, de Belgique. Aujourd’hui, il existe une réelle vivacité, un renouveau certain, de vraies convictions, un engagement époustouflant, compte tenu des difficultés inhérentes au système. Grâce à la qualité de notre enseignement supérieur, nous avons, en France, beaucoup de talents et de l’énergie à revendre. Du côté des publics, il existe des besoins énormes. Les salles sont pleines…

Pourtant, les compagnies vivent la plupart du temps dans la précarité à cause de crispations budgétaires et d’une remise en cause de l’intérêt général. L’imaginaire doit demeurer un bien commun, donc rester dans le domaine public. Il faut vraiment prendre au sérieux les menaces de son appropriation par les marques.

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« La Bible, vaste entreprise de colonisation d’une planète habitable », de Céline-Champinot © Vincent Arbelet

Théâtre en mai clôt en beauté votre saison, témoignage de l’engagement du T.D.B. envers les jeunes générations. 

Notre centre national dramatique se veut une fabrique de théâtre en effervescence et la jeunesse est notre préoccupation centrale. Ouvert et hospitalier, il répond à sa mission de création par le foisonnement et le bouillonnement. Ce temps fort clôt effectivement une saison rythmée par les travaux des artistes associés, qui trouvent ici l’espace et le temps indispensables à l’épanouissement du travail théâtral : Adrien Béal et Fanny Descazeaux, Céline Champinot, Maëlle Poésy, présents dans le festival, et Alexis Forestier.

Le T.D.B. est donc un lieu de création, de production et de coproductions, mais aussi d’insertion professionnelle pour les jeunes comédiens, au travers d’un dispositif pilote. Avec son « Théâtre à jouer partout », il amène les artistes au plus près de la jeunesse. En plus de cette décentralisation, le T.D.B. est un lieu d’éducation artistique, un pôle de ressources.

Comment votre public accueille-t-il le festival ?

Je me réjouis que nos spectateurs soient aussi curieux et audacieux. Malgré la fragilité de certaines propositions, beaucoup d’entre eux partent volontiers à l’aventure, sont ouverts à la découverte, se laissent guider en toute confiance et font preuve de bienveillance.

Cet anniversaire fournit-il aussi l’occasion de renouveler les prochaines éditions ?

Profitons de son succès pour imaginer d’autres défis, comme des débats esthétiques en amont des spectacles, avec des points de vue formalisés sur chaque proposition artistique : quelle grammaire ou vocabulaire ? Quel placement d’acteur ? Quelle dramaturgie ? Quelle forme ? Quel pacte avec la salle ? Quelles méthodes ? Il s’agirait de mieux comprendre les processus de création, de partager doutes et enthousiasmes, au regard des hypothèses de départ. Cela déboucherait sur des échanges nourris, un peu dans l’esprit des séminaires de recherche universitaire, mais dont il nous faut repenser la forme. 

Propos recueillis par
Léna Martinelli


Théâtre en mai, 30édition

Du 23 mai au 2 juin 2019

Théâtre Dijon Bourgogne • Parvis Saint-Jean • rue Danton • 21000 Dijon

7 lieux de représentations : Parvis Saint-Jean • Salle Jacques Fornier • Théâtre des Feuillants • Théâtre Mansart • Le Cèdre • Atheneum • La Minoterie

Toute la programmation ici

Réservations : 03 80 30 12 12

Billetterie en ligne

Tarifs : de 5,5 € à 22 € la place • Pass 3 + : à partir de 45 € les 3 spectacles (soit 15 € la place) • Pass 6 + : à partir de 84 € les 6 spectacles (soit 14 € la place) • Pass 10 + : à partir de 120 € les 10 spectacles (soit 12 € la place) • Carte Tribu en mai : 75 € (5 entrées) ou 150 € (10 entrées)


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Que faire [le retour], de Jean-Charles Massera et Benoît Lambert, critique de Trina Mounier

☛ Interview de Stéphane Braunschweig, propos recueillis par Rodolphe Fouano

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Théâtre en mai, 30e édition, Théâtre Dijon Bourgogne à Dijon

Théâtre en mai fête ses 30 ans

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

La 30édition de Théâtre en mai fait la part belle aux auteurs contemporains et aux femmes. Voici une brève sélection parmi la vingtaine de propositions, toutes passionnantes, à l’affiche du Théâtre Dijon Bourgogne (T.D.B.) du 23 mai au 2 juin.

Féminisme, représentations sociales, libre arbitre, déterminismes, inégalités, discriminations, insoumission, identité nationale, exil, question des origines… ce sont quelques-uns des thèmes traités dans cette belle programmation « qui ne vise pas à faire des coups », ni à lancer de nouveaux artistes, comme le précise son directeur Benoit Lambert, mais à proposer des échanges constructifs entre plusieurs générations d’hommes et de femmes de théâtre. L’occasion d’offrir au public un certain reflet de la création théâtrale d’aujourd’hui.

Tout d’abord, honneur au parrain de cette nouvelle édition, Stéphane Braunschweig ! Déjà présent à Théâtre en mai, en 1990, celui-ci aime transposer les classiques dans notre époque afin d’en faire résonner leur actualité. Alors, depuis Molière, quoi de neuf concernant l’émancipation féminine, la domination masculine ?

À sa création, l’École des femmes (qui dépeint la folie d’Arnolphe, quarantenaire maintenant recluse la jeune Agnès pour l’épouser « pure », dit-il), transgressait les rapports sociaux institués entre hommes et femmes. Le metteur en scène accentue les contradictions et fait entendre les résonances sociales et politiques actuelles de l’œuvre. Belle ouverture de festival que cette comédie contemporaine, cruelle et provocatrice, largement saluée par le public et la critique lors de sa création à l’Odéon – Théâtre de l’Europe !

Des artistes sur tous les fronts

Depuis dix ans, la parole engagée de Carole Thibaut assène ses irrévérencieuses Fantaisies et malmène, avec une joyeuse férocité, ce que « l’idéal féminin » a fait, à la moitié de l’humanité. Dans Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était, elle continue à traiter de la construction des identités féminines en jouant des codes de la représentation sexuée autant que théâtrale (cabaret, défilé, vidéo ou conférence). Elle parle d’instinct maternel, de sexualité, de religion, de chasse aux poils, de pétasses et de sexisme.

Si on ne naît pas homme, comment le devient-on ? Au-delà de la guerre des sexes, Lucie Rébéré et Julie Rossello-Rochet mettent « la crise des hommes » sur le plateau. Dans le thriller théâtral Atomic man, un chant d’amour, les cinq actrices saisissent à bras le corps la question des masculinités.

Deux performance détonantes retiennent également notre attention : accompagnée de Céline Champinot, artiste associée du T.D.B., Rébecca Chaillon mène un match turbulent, un spectacle improvisé avec son équipe, constituée à majorité de lesbiennes et transgenres militant contre les hiérarchisations sexistes, raciales et autres, dans le foot comme dans la société. Avec Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute, le sport devient allégorie physique, esthétique et politique des corps en lutte.

Quant à la metteure en scène Pauline Laidet et l’autrice Myriam Boudenia, elles interrogent la servitude dans Héloïse ou la rage du réel, avec huit interprètes exaltées, dont une pianiste et chanteuse. Leur création est adaptée d’un fait divers réel : le rapt, par un mouvement d’extrême-gauche, de Patricia Hearst (riche héritière) en 1974 aux États-Unis.

Le vent se lève

Que viennent les barbares propose aussi une mise en perspective sur la construction des imaginaires, cette fois-ci concernant l’identité nationale. Myriam Marzouki y brasse les sujets du postcolonialisme, de l’antisémitisme et de l’effondrement des certitudes : qui est ce « nous » qui parle ? Qui sont alors les « Autres » qui viennent ? Elle « dépayse » la question en passant par les années 1960, aux États-Unis ou l’Algérie, et la décentre en convoquant quelques figures historiques et symboliques (James Baldwin, Mohamed Ali et Toni Morrison, Claude Lévi-Strauss ou Marianne). Ces ponts entre les époques créent du « trouble dans les identités » et du « tremblement dans les imaginaires ». Voilà de quoi ouvrir de nouveaux horizons et éclairer notre présent !

Que-viennent-les-barbares-myriam-marzouki-theatre-en-mai-tdb-dijon © Christophe Raynaud de Lage

« Que viennent les barbares », de Myriam Marzouki © Christophe Raynaud de Lage

Artiste associée du T.D.B., la metteuse en scène Maëlle Poésy travaille justement avec le dramaturge et auteur Kevin Keiss à l’écriture de voyages initiatiques et d’errances salutaires : qu’est-ce que l’exil fait à l’être ? Pour Sous d’autres cieux, ils agencent des fragments traduits de l’odyssée latine l’Énéide. Leur texte original est une écriture scénique qui repose sur un vocabulaire chorégraphique incarnant, au-delà des mots, les mutations psychiques et physiques de la migration.

D’ailleurs, quand on est homme ou femme de lettres en exil, quel portrait fait-on de ses semblables, quel regard offre-t-on en partage ? Autobiographie, fiction, littérature, poésie… plusieurs artistes en exil (le guinéen Ousmane Doumbouya (Guinée), Farzaneh Haschemi aa-e (Iran / Afghanistan), Fabrice Kolonji (République démocratique du Congo), Mohamed Nour Wana (Soudan / Tchad / Lybie) déjouent les a priori en racontant à leur façon ce qu’ils sont et en témoignant de leurs épreuves, lors d’une soirée exceptionnelle mise en scène par Judith Depaule : Dire l’exil.

Toutes ces questions brûlantes d’actualité fournissent l’occasion de voir, et donc de vivre, autrement notre monde. Quoi qu’il en soit, cette programmation témoigne de l’esprit de révolte qui anime les jeunes générations, de leur (cou)rage à combattre. Et cela fait un bien fou. 

Léna Martinelli


Théâtre en mai, 30édition

Du 23 mai au 2 juin 2019

Théâtre Dijon Bourgogne • Parvis Saint-Jean • rue Danton • 21000 Dijon

7 lieux de représentations : Parvis Saint-Jean • Salle Jacques Fornier • Théâtre des Feuillants • Théâtre Mansart • Le Cèdre • Atheneum • La Minoterie

Toute la programmation ici

Réservations : 03 80 30 12 12

Billetterie en ligne

Tarifs : de 5,5 € à 22 € la place • Pass 3 + : à partir de 45 € les 3 spectacles (soit 15 € la place) • Pass 6 + : à partir de 84 € les 6 spectacles (soit 14 € la place) • Pass 10 + : à partir de 120 € les 10 spectacles (soit 12 € la place) • Carte Tribu en mai : 75 € (5 entrées) ou 150 € (10 entrées)


À découvrir sur Les Trois Coups

Entretien avec Benoit Lambert, propos recueillis par Léna Martinelli

☛ Ceux qui errent ne se trompent pas, d’après José Saramago, mise en scène de Maëlle Poésy, critique d’Élisabeth Hennebert

☛ Ce qui nous regarde, de Myriam Marzouki, critique de Léna Martinelli

☛ Dormir cent ans, de Pauline Bureau, critique d’Anne Losq

☛ Longwy Texas, de Carole Thibaut, critique de Laura Plas

☛ Il ne faut pas dire la vérité nue mais en chemise, de Myriam Boudenia, critique de Trina Mounier

☛ Freddy vs Freddie, de Myriam Boudenia, critique de Trina Mounier

« Je m’en vais mais l’État demeure » de Hugues Duchêne © Simon Gosselin

« Je m’en vais mais l’État demeure », de  Hugues Duchêne, Théâtre du Train Bleu à Avignon

Du théâtre à-propos

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups 
 
Brosser la saga théâtrale de l’histoire politique la plus contemporaine : voici le pari relevé avec brio par la compagnie Le Royal Velours, dirigée par Hugues Duchêne. 

« Jusqu’où peut aller le théâtre documentaire ? » Loin, apprend-on dans Je m’en vais mais l’État demeure ! Dans cette pièce, Hugues Duchêne s’engage à réaliser six opus de plus ou moins une heure sur chaque année écoulée, durant tout le mandat d’Emmanuel Macron.

Avec des camarades rencontrés à l’Académie de la Comédie-Française, ils interprètent une remarquable galerie de portraits. En vrac : le Président, Éric Dupont-Moretti, Stéphane Braunschweig, Carlos (le terroriste), Jean-Michel Ribes… Tour à tour, les sept comédiens prennent rapidement un costume et une voie pour brosser une scène marquante de l’année écoulée.

Hugues Duchêne met ainsi en scène son regard vif sur la vie politique, avec ironie. Désœuvré entre des histoires sentimentales déçues qu’il met en scène et des voyages lointains, le jeune homme a couru les procès médiatisés, qu’il prend comme des fenêtres sur l’état de la société ou des révélateurs des enjeux politiques contemporains : « La justice sert à faire digérer la société » fait-il dire à l’un de ses personnages.

« Je m’en vais mais l’État demeure » de Hugues Duchêne © Simon Gosselin

« Je m’en vais mais l’État demeure » de Hugues Duchêne © Simon Gosselin

Le rapiéçage subjectif de l’histoire

Ce jeune Rouletabille a notamment assisté au procès d’Abdelkader Merah, qui lui donne l’occasion de rendre grâce à la théâtrale défense du maître parmi les maîtres : Éric Dupont-Moretti. Il a également essayé de se faire passer pour reporter lors d’un discours d’Emmanuel Macron, à Calais, dont il moque les hypocrisies politiques. Il était à la manifestation à la mémoire de Mireille Knoll, rendue houleuse par la présence de Marine Le Pen, dont il pris une vidéo, s’interrogeant sur l’accointance de la cheffe, de ce qui s’appelait encore le Front national, avec des militants de la Ligue de défense juive. Une bizarrerie que soulève avec ingénuité et espièglerie Hugues Duchêne.

Sur le plateau, presque rien, sinon des chaises, une batterie et la régie, à vue. Sans rien qui l’encombre, le jeu file à toute allure, laissant la part belle aux comédiens, souvent acteurs de leur propre histoire. Pour Hugues Duchêne, « le théâtre, c’est de la pulsion de vie en boîte ». Et il le dit sans esprit de sérieux ! Le meilleur du jeu est mis au service de ce rapiéçage utile et subjectif de l’histoire récente, avec une verve qui ravive.

Mieux : le metteur en scène propose un manifeste en préambule, constitué de six articles, dont : « Un an de vie réelle est égal à une heure de spectacle », et encore cet aphorisme paradoxal, qui encapsule une époque hantée par les fake news : « Tout est vrai. Sauf ce qui est faux ». Or sur ce plateau, rien ne sonne faux.

Le lundi après-midi, toujours au Théâtre du Train Bleu, un spectacle reprend le même principe et la même équipe, mais un autre sujet tout aussi haletant, un Dallas sur scène : l’éviction politique d’Olivier Py de l’Odéon et sa nomination… au Festival d’Avignon. D’à-propos, ces jeunes talents ne manquent pas !  

Cédric Enjalbert


Je m’en vais mais l’État demeure, de Hugues Duchêne

Compagnie Le Royal Velours

Écriture, conception et mise en scène : Hugues Duchêne
Avec : Pénélope Avril, Vanessa Bile-Audouard, Théo Comby-Lemaitre, Hugues Duchêne, Marianna Granci, Laurent Robert, Gabriel Tur

Vidéo : Pierre Martin

Production et diffusion : Léa Serror, Joséphine Huppert (Copilote)

Théâtre du Train Bleu • 40, rue Paul Saïn • 84000 Avignon

Du 6 au 29 juillet 2018, les jours pairs à 11 h 45

De  13 € à 19 € 

Réservations :  04 90 82 39 06

Durée : 1 h 15

"Les Particules élémentaires" © Simon Gosselin

« Présentation de la nouvelle saison », Odéon Théâtre de l’Europe à Paris

Un « appétit de dialogues » réjouissant !

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Stéphane Braunschweig dévoile la programmation de sa deuxième saison à la direction de ce théâtre « d’art ». Les esthétiques choisies, ouvertes sur l’Europe et la nouvelle génération, promettent de nous faire voyager mais aussi éprouver, dans le présent, la « complexité du monde ».

Loin des discours simplificateurs, le théâtre met en exergue les contradictions de l’existence, de l’humanité, rappelle Stéphane Braunschweig : « il doit être cette terre ouverte aux voies multiples ». L’Odéon – Théâtre de l’Europe accueille donc des artistes, hommes et femmes, français et étrangers, souvent jeunes et inconnus, aux points de vue divers et aux questionnements aigus.

Parmi eux, Julien Gosselin (actuellement en tournée avec son prodigieux 2666), inaugure la saison avec sa reprise des Particules élémentaires. Son énergie et son inventivité théâtrale transfigurent ce roman de Houellebecq, qui a su capter le parfum de la postmodernité.

Entre octobre et décembre, deux fois trois Sœurs inspirées de Tchekhov s’invitent ensuite sur la scène ! L’adaptation de Simon Stone (jeune artiste associé australien) souligne la parenté entre la pièce russe et notre présent : l’accroissement d’une classe moyenne et la permanence d’un groupe d’individus détenant un tiers des richesses, alors même que l’aristocratie a disparu. Ses sœurs sont à la fois spectatrices des faits et en lien avec ces derniers. L’étrangeté de leur rapport au monde fait écho à notre incommunicabilité actuelle, dans un environnement ultraconnecté. Le metteur en scène russe Timofeï Kouliabine évoque cette même réalité de façon très originale : Macha, Olga et Irina sont prisonnières d’une vie hostile et ennuyeuse, à l’image de jeunes malentendantes qui évoluent dans un monde fermé. Son spectacle radical, troublant, est donc joué en langue des signes, surtitré en français et en anglais.

"Les Trois Sœurs" - Kouliabine © Frol Podlesny

« Les Trois Sœurs » – Kouliabine © Frol Podlesny

En automne, l’autrice contemporaine italienne Lucia Calamaro et le metteur en scène Cyril Teste abordent d’autres sujets graves. La Vita ferma questionne ainsi avec frénésie et humour la relation avec les morts : que se passe-t-il lorsque la douleur de la perte disparaît, lorsque l’intensité du souvenir s’amoindrit ? Comment vit-on avec et sans ses morts ? Festen de Vintenberg, qui traite du thème de l’inceste, est en réalité un manifeste contre le nationalisme danois, à sa sortie en 1998 (l’œuf cachait la poule). Teste transforme ce long métrage (déjà retraversé pour le plateau) en performance filmique. Le tressage accompli entre théâtre et cinéma, l’importance accordée au hors champ, permettent d’interroger le statut de la fiction dans le monde contemporain. Christian, comme Hamlet, se trouve convié à un banquet, il entend aussi le récit que son père a fabriqué. Mais contrairement au héros danois, il ne sombre pas dans la folie du récit paternel ; le conflit familial et inter-générationnel ne le tue pas : un « nouveau matin » (dixit le metteur en scène), une reconstruction possible se dessine pour lui – et métaphoriquement pour toute jeune génération tuant un père monstrueux. En outre, le spectacle sera chapitré par des « expériences olfactives » et des spectateurs privilégiés seront invités à déguster des mets succulents. On l’aura compris, cette programmation met les sens à l’honneur. Elle nous fait voyager.

Ailleurs

Deux artistes associées s’intéressent à la question du déracinement et de l’exil. Dans Saigon (présenté au Festival d’Avignon), Caroline Guiela Nguyen donne corps à des témoignages de Vietnamiens et de Français d’origine vietnamienne. Cette « rencontre de visages et de paysages », rappelle que l’« on a besoin des autres, proches ou éloignés, pour se raconter ». De son côté, Christiane Jatahy puise son inspiration dans Homère pour parler de l’odyssée de chacun, aujourd’hui. Ithaque trace deux itinéraires, celui d’Ulysse et celui de Pénélope, pour évoquer les guerres, le désir, l’amour, les enfants, le rêve et l’inconscient. Le spectacle, en français et en portugais, prévoit de faire fusionner le théâtre et le cinéma physique en 3D.

Au printemps, d’autres spectacles, à la croisée des pratiques et des disciplines, nous transportent vers des contrées lointaines. The Encounter, mis en scène par le génial Simon McBurney, s’inspire d’un roman roumain adaptant le journal d’un reporter en Amazonie. Pour faire vivre au public la rencontre inouïe du journaliste avec un chef de tribu, l’artiste anglais, seul sur le plateau, convoque les hautes technologies : chaque spectateur porte un casque qui évoque les voix des absents et produit une sensation « collective » de solitude et d’empathie. Tristesses, reprise d’un spectacle d’Anne-Cécile Vandalem présenté au Festival d’Avignon en 2016, nous mène sur une île fictive du Danemark marquée par la montée des populismes. Le spectacle, singulièrement drôle, mêle le cinéma, le théâtre musical et des références à la série ou au polar scandinave, pour souligner les rapports entre le pouvoir et la tristesse (un dirigeant politique attriste sa population pour prospérer).

"Tristesses" © Phile Deprez

« Tristesses » Anne-Cécile Vandalem © Phile Deprez

Enfin, des artistes revisitent des œuvres plus éloignées dans le temps. Stéphane Braunschweig choisit de monter Macbeth, la tragédie shakespearienne « la plus sanglante, concise, courte ». Il explore la logique irrationnelle de ce héros de guerre qui s’englue dans un monde fou, qui s’enferre dans le déni – une attitude politique décidément intemporelle ! Le metteur en scène, armé d’une nouvelle traduction de Daniel Loayza, questionne le lien entre fantasme et réalité, entre psyché et politique.

Célie Pauthe nous propose, quant à elle, de redécouvrir Bérénice par le biais du court-métrage de Duras, Césarée. Bérénice, reine des Juifs, quitte tout pour suivre le colonisateur Titus. Comme Médée, elle trahit par amour et sera abandonnée. Cet amour absolu, sans compromission, ce pari fatal qui engage corps et âme, passionne la metteuse en scène. Entre Bérénice (interprétée par l’exquise Mélodie Richard), Titus et Antiochus (personnage inventé par l’auteur classique), « l’amour se vit dans un dispositif triangulaire : un œil regarde pendant que le désir circule de l’un à l’autre ». Face au carnage, la langue racinienne est l’unique consolation : elle transfigure la douleur en beauté.

Dans un tout autre registre, la passion et le style charment aussi Ludovic Lagarde, dans L’Avare. Cette comédie « méchante » possède des enjeux très actuels : la fièvre de l’argent est devenue « un dogme, un absolu, une religion ». La jeunesse frustrée manque de moyens et d’avenir. Harpagon, incarné par le virtuose Laurent Poitrenaux, devient un tyran comique à la Trump, un clown terrifiant.

"L'Avare" - Ludovic Lagarde © Pascal GELY

« L’Avare » Ludovic Lagarde © Pascal Gély

Les grandes lignes de cette programmation se trouvent donc tracées : dialogues, voyages réels ou imaginaires, explorations de notre monde troublé, de nos désirs, à travers des formes variées. En attendant ces rendez-vous nourrissants, il est encore possible de se délecter du brillant Songes et métamorphoses de Guillaume Vincent, du magnifique Testament de Marie, mis en scène par Deborah Warner, sans oublier Richard III, dont la langue et l’épée achèvent la saison actuelle avec fulgurance. 

Lorène de Bonnay


Présentation de saison 2017/2018, Odéon Théâtre de l’Europe

Le 15 mai 2017

Avec : Stéphane Braunschweig, Daniel Loyza, Célie Pauthe, Ludovic Lagarde, Simon Stone, Christiane Jatahy, Anne-Cécile Vandalem

DR

Photos : © Simon Gosselin – Frol Podlesny – Phile Deprez – Pascal Gély

Odéon – Théâtre de l’Europe • Place de l’Odéon • 75006 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40 (tarifs : de 6 € à 40 €)

Bulletin d’abonnement disponible aux guichets du théâtre ou téléchargeable sur le site jusqu’au 12 juillet 2017 (nombreuses formules et avantages)

Teaser vidéo Songes et Métamorphoses

Entretien avec Deborah Warner

À découvrir sur Les Trois Coups :

Brève rencontre avec Stéphane Braunshweig, par Rodolphe Fouano

Le laboratoire d’idées du Pr Gosselin, par Aurélie Plaut

À la rencontre des commencements, par Trina Mounier

Molière toujours, par Trina Mounier

Transformation réussie d’une « je » en « nous », par Léna Martinelli

Euthanasie humaine, par Léna Martinelli

Persona : qui parle à travers le masque ? par Lorène de Bonnay

Un puissant avertissement, par Michel Dieuaide

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Monumental ! par Maud Sérusclat-Natale