« Nous pour un moment », d’Arne Lygre, Ateliers Berthier à Paris

Nous-pour-un-moment-Arne-Lygre-Stéphane-Braunschweig-© elizabeth-carecchio © Élizabeth Carecchio

Moderne solitude

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Avec « Nous pour un moment », Stéphane Braunschweig signe une de ses meilleures mises en scène. Exaltant l’écriture limpide d’Arne Lygre, il dissèque les relations humaines avec une rare acuité.

Dans un bassin rempli d’eau, cinq chaises de jardin. Deux amies s’y assoient, dont l’une a séduit le mari de la première, toujours amoureuse. Une connaissance prend place. Le ballet des protagonistes peut commencer, sauf que tous pataugeront dans l’eau durant la totalité du spectacle. Une vingtaine de personnages se croisent, en effet : les uns au chevet d’un mourant ; d’autres évoquent le suicide d’un proche. Les six séquences, de plus en plus courtes, se succèdent en fondu enchaîné, pour s’achever par un monologue magistralement interprété par Virginie Colemyn, une comédienne décidément bluffante.

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© Élizabeth Carecchio

Définis avant tout par leurs relations, les personnages se font face. Ils sont tour à tour « amis », « connaissances », « inconnus » ou « ennemis ». Au gré de leurs rencontres et de leurs élans, d’une scène à l’autre, leur place change sur l’échiquier. Mais toutes ces relations sont vouées à s’interrompre, à n’exister que « pour un moment ». Ils font connaissance, se parlent, se découvrent, éclairent les circonstances de leurs rapprochements, comme de leur inaptitude à nouer des relations durables.

Inventions formelles

L’un des plus inventifs dramaturges d’aujourd’hui, Arne Lygre (né en 1968), auteur norvégien associé du Théâtre national d’Oslo, est également romancier. Ses pièces, traduites dans de nombreuses langues, sont jouées en Europe, ainsi qu’au Brésil. Stéphane Brausnchweig n’a pas été le premier à le monter en France (c’est Claude Régy avec Homme sans but, en 2007). Toutefois, avec cette quatrième mise en scène (après Je disparais, en 2011, Tage Unter, en 2012, Rien de moi, en 2013), il peut se targuer de l’avoir imposé, un peu comme Alain Françon avec Edward Bond.

Et on comprend son engouement. Les éléments formels de l’écriture mettent en relief l’essence de la pièce : finalement, qu’est-ce qu’un ami, ou un inconnu, voire un ennemi ? Tout dépend du contexte et surtout, du moment. Car, malgré les apparences, l’auteur n’enferme pas les gens dans des catégories. Chaque personnage évolue, même parfois en un rien de temps. Ennemi pour certains, il peut devenir ami pour d’autres. Les situations n’ont rien à voir les unes avec les autres, mais tous se démènent dans des existences aux repères incertains. Ils tentent de concilier un besoin – échapper à la solitude – et une menace – perdre son autonomie.

Comment réagir à des histoires d’amour qui font mal ? Ou quand la mort frappe brutalement ? Quand les blessures anciennes ressurgissent comme un boomerang ? Les relations humaines sont observées au scalpel, traduites avec des mots simples, y compris dans les cas les plus extrêmes, dans des répliques qui fusent. Les dialogues sont profonds, mêlant styles direct et indirect.

Arne Lygre manie d’ailleurs parfaitement l’art du paradoxe. Bien que soumise à une structure rigoureuse, la pièce explore de façon ludique l’instabilité contemporaine des liens et des identités, « la société liquide », comme la nomme le sociologue Zygmunt Bauman, pour caractériser notre monde où plus aucun point d’appui (ou enracinement) n’est stable dans la durée. Enfin, l’auteur joue avec ces variations non sans une certaine liberté, notamment dans les glissements d’espaces et de temporalité.

Intensité dramatique

Justement, afin de lui donner toute sa dimension existentielle, Stéphane Braunschweig déploie ce théâtre dans de grands espaces poétiques. La façon dont ces personnages entrent et sortent du flux de l’existence des uns et des autres, pour un temps plus ou moins long, est fascinante. Ceux-ci épousent la précarité et l’incertitude de nos vies. Borderline. D’abord coincés dans un angle, au creux d’une vie de faux semblants, l’un se retrouve au milieu de nulle part. Quand les panneaux se lèvent, la situation bascule et laisse place à un énorme bassin dans lequel est plongée une tournette qui permet avec une fluidité incroyable de changer les éléments de décor.

Nous-pour-un-moment-Arne-Lygre-Stéphane-Braunschweig-© elizabeth-carecchio
© Élizabeth Carecchio

D’un dépouillement radical, le blanc clinique des chaises contraste avec le noir abyssal de l’eau, quand de somptueux effets d’ondes et de miroitements n’ouvrent pas le champ de possibles. Du proche au lointain, de la réalité aux confins de la folie. Traumatismes, ruptures, accidents, maltraitances… Le mystère de chacun reste entier tandis que d’inconsolables souffrances se révèlent derrière une phrase, une franchise provocante ou des détours.

Dans les remous de la vie

Formidables, Anne Cantineau, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Glenn Marausse, Pierric Plathier, Chloé Réjon et Jean-Philippe Vidal se croisent dans les différents rôles. Sans vouloir faire de vilains jeux de mots, tous se mouillent. Ils réalisent une vraie performance, compte tenu des contraintes : évoluer dans l’eau ; endosser plusieurs personnages (le premier ami devient un deuxième ami, la première connaissance devient une deuxième connaissance, et ainsi de suite ; une femme est son propre mari une fois qu’elle est morte ; une femme âgée se transforme en jeune agresseur) ; en dire beaucoup sans en faire trop.

Le parti pris de la direction d’acteur est de faire incarner et insuffler de la vérité à ces êtres cabossés par la vie, pour partager au mieux leurs expériences. Plutôt que la représentation directe de la violence, Arnaud Lygre préfère traiter de la façon dont elle est vécue intimement. À la dérive. Tour à tour cruels ou pathétiques, ce sont donc autant d’actions, d’échanges et d’affects mis en abîme. Les personnages parlent beaucoup, mais toujours en mettant à distance leur trauma : « Je dis », « Je pense »… Les interprètes réalisent un beau travail de composition et expriment de façon incroyablement é-mouvante cette triste réalité : « Ensemble… Ça n’existe pas ». 

Léna Martinelli


Nous pour un moment, d’Arne Lygre

Traduction française : Stéphane Braunschweig, Astrid Schenka

Texte paru (en un volume avec Moi Proche) chez L’Arche éditeur

Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig

Avec : Anne Cantineau, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Glenn Marausse, Pierric Plathier, Chloé Réjon, Jean-Philippe Vidal

Collaboration artistique : Anne-Françoise Benhamou

Costumes : Thibault Vancraenenbroeck

Lumière : Marion Hewlett

Son : Xavier Jacquot

Maquillages / coiffures : Karine Guillem

Assistanat à la mise en scène : Yannaï Plettener

Durée : 1 h 40

Ateliers Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe • 1, rue André-Suarès • 75017 Paris

Du 15 novembre au 14 décembre 2019, du mardi au samedi à 20 heures, le dimanche à 15 heures

Soirée Arne Lygre dimanche 8 décembre à 17 heures : rencontre avec l’auteur, suivie de la lecture de sa dernière pièce Moi proche, dirigée par Stéphane Braunschweig

Réservations : 01 44 85 40 40 ou en ligne

De 8 € à 36 €

Tournée :

Du 22 au 30 janvier 2020, Théâtre National de Strasbourg

À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Homme sans but, d’après le texte d’Arne Lygre, Collectif Mariedl, dans le cadre du festival Impatience 2016, annonce