Angels in America © Marjolaine Moulin

« Angels in America », de Tony Kushner, Théâtre de l’Aquarium à Paris

Les années 1980, si loin, si proches

Par Anne Cassou-Noguès
Les Trois Coups

« Angels in America » est une pièce de 1991 située en 1985. On met rarement en scène cette période au théâtre. On lui préfère les classiques ou l’actualité. Pourtant, la pièce de Tony Kushner nous questionne sur la société contemporaine et notre rapport à la maladie, en nous offrant un léger recul, propice à la réflexion.

Il est difficile de résumer une intrigue foisonnante qui met en scène de très nombreux personnages, dont aucun ne peut clairement endosser le rôle de protagoniste. En effet, il n’y a pas de personnage principal dans cette histoire. Ce n’est pas plus Prior, qui meurt du sida loin de son petit ami, Louis, que Roy Cohn, avocat véreux, homophobe et antisémite, qui refuse d’accepter qu’il est lui aussi malade du sida, ou Harper, jeune épouse de Joe, qui oublie dans le Valium ses problèmes conjugaux. Outre ces personnages, dont certains à l’image de Roy Cohn sont historiques, d’autres purement fictifs, on croise dans la pièce des êtres surnaturels, et notamment un ange, d’abord une voix, puis une incarnation. Réalité, rêves, hallucinations, tout se mêle dans une scénographie remarquable.

Ces différentes figures sont autant de postures face à l’homosexualité d’une part, au sida d’autre part. En 1985, dans une Amérique reaganienne, le rapport à la sexualité est complexe. Certains, comme Prior, Louis ou même Belize, ancien travesti, affichent plus ou moins ouvertement leur homosexualité. D’autres, comme Roy Cohn ou Joe, la nient. Bien sûr, la société a évolué et pourtant… Les manifestations autour du mariage pour tous, les agressions répétées contre des couples de même sexe, laissent à penser qu’il n’est pas si facile aujourd’hui de vivre une sexualité qui apparaît encore hors norme. Le sida a d’abord été considéré comme la maladie des homosexuels, voire, pour certains, comme leur punition. On sait désormais que tel n’est pas le cas. Pourtant, une fois de plus, le retour sur les années 1980 n’a pas seulement une fonction documentaire. Il rappelle combien les recherches médicales sur le sida sont déterminantes. Roy Cohn teste l’A.Z.T., traitement qui est toujours utilisé dans le cadre de la trithérapie pour ceux qui sont atteints du sida. On aimerait que la science l’emporte sur la maladie, qu’elle l’éradique. Mais elle échoue. Le rapport au syndrome immunodéficitaire reste une affaire de responsabilité, de contrôle des risques. Il n’est pas réduit à une question scientifique. La pièce met en scène les années 1980, mais ce n’est pas une pièce sur le passé. Elle interroge le présent, dans ce qu’il a d’inquiétant, de tourmenté et d’éminemment humain.

La télévision contre le théâtre

Cette pièce de Tony Kushner, qui a remporté de nombreux prix, a été adaptée à la télévision, sous forme de minisérie. En effet, le découpage en épisodes, la multiplicité des lieux, l’association du réel et du merveilleux sont autant d’éléments qui invitent à l’adaptation cinématographique ou télévisuelle. Pourtant, la mise en scène d’Aurélie Van den Daele célèbre la puissance du théâtre. La scénographie de Chloé Dumas est somptueuse. Elle parvient à réunir sur un même plateau plusieurs domaines. Ce procédé pourrait accentuer la confusion des intrigues et des personnages, mais il n’en est rien. Le décor esquisse des lieux reconnaissables sans chercher à les reconstruire. La conception de l’espace laisse une large place à l’imagination, tout en lui offrant un support rassurant. De plus, elle propose des images magnifiques qui ont une valeur esthétique en tant que telles, et pas seulement par ce qu’elles représentent. Enfin, elle accorde une grande liberté de mouvement aux comédiens. Les différents personnages ont chacun une manière d’habiter la surface de jeu. Antoine Caubet, qui incarne un avocat à qui rien ne résiste, est tout en gesticulation. Son corps et sa voix semblent emplir tout l’espace. Émilie Cazenave, Harper, jeune femme perdue, déconnectée du réel par l’usage excessif de Valium, occupe en revanche une toute petite superficie. Ce sont les accessoires qui l’entourent (arbre gonflable, ballons…) qui la dominent et l’écrasent. Les scènes de violence et d’affrontement sont également remarquables. Plus qu’aucune autre, elles rappellent que le théâtre est un art vivant, porté par des êtres de chair et de sang.

Un ange passe… et s’éternise

Le reproche que l’on pourrait adresser à cette fresque éblouissante, c’est sa longueur. La pièce, dans son intégralité, dure quatre heures et demie, auxquelles il faut ajouter une demi-heure d’entracte. Il s’agit d’une soirée de cinq heures. Mais là n’est pas le problème. Certains spectacles sont aussi longs et ne lassent jamais. La difficulté tient à la pièce elle-même, pourtant écourtée. Tony Kushner travaille sur les stéréotypes afin de faire une sorte de typologie des comportements. Mais à faire s’affronter des personnages sans nuances, on ennuie parfois le spectateur. On peut regretter qu’il n’y ait pas plus de coupes dans la pièce.

Il faut voir Angels in America pour s’interroger sur la société d’aujourd’hui non pas en considérant une réalité déprimante, mais en se laissant emporter par de magnifiques images et des corps émouvants. Mais il vaut mieux peut-être voir la pièce en deux fois, de manière à supporter les quelques longueurs qui gâchent le plaisir du spectateur. 

Anne Cassou-Noguès


Angels in America, de Tony Kushner

Traduction : Gérard Wajcman et Jacqueline Lichtenstein

Mise en scène : Aurélie Van den Daele

Avec : Antoine Caubet (Roy Cohn), Émilie Cazenave (Harper), Grégory Fernandes (Louis), Julie Le Lagadec (le Rabbin, Hannah, le Médecin, Ethel Rosenberg, le Plus Vieux Bolchévique du monde), Alexandre Le Nours (Prior), Sidney Ali Mehelleb (Belize, M. Lies), Pascal Neyron (Joe), Marie Quiquempois (l’Ange, Emily, Martin, la Femme du Bronx)

Dramaturgie : Ophélie Cuvinot‑Germain

Assistanat à la mise en scène : Mara Bijeljac

Lumière, vidéo, son et scénographie : Collectif INVIVO (Julien Dubuc, Grégoire Durrande, Chloé Dumas)

Costumes : Lætitia Letourneau

Photo : © Marjolaine Moulin

Théâtre de l’Aquarium • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 74 72 74

Site du théâtre : http://www.theatredelaquarium.net/

Du 11 novembre au 6 décembre 2015

Intégrale, mercredi 11, jeudi 12 novembre à 19 h 30, les vendredis à 19 h 30, les samedi et dimanche à 16 heures

Partie 1 : les mercredis à 20 h 30

Partie 2 : les jeudis à 20 h 30

Relâche les lundi, mardi et vendredi 4 décembre

Durée : 2 h 20 pour la première partie, 2 heures pour la deuxième partie

30 € | 24 € pour l’intégrale

22 € | 30 € pour chaque partie

Angels in America © Brigitte Enguérand

« Angels in America », de Tony Kushner, Théâtre du Rond‑Point à Paris

Bible, sex and the city : la confusion des genres

Par Estelle Gapp
Les Trois Coups

Ce week-end, la grande salle du Théâtre du Rond-Point accueillait l’intégrale de la mise en scène d’« Angels in America » de Krzysztof Warlikowski, l’un des grands évènements du Festival d’Avignon 2007. On s’attendait à un choc, une plongée trépidante dans le Broadway pailleté des années 1980, un retour trash aux prémices des années sida. On découvre un texte complexe sur la sexualité, l’amour, le couple, la maladie, la mort, la politique, la religion, la morale. Loin du strass, une autopsie de la société américaine et de notre modernité. Mais, après cinq heures d’un mélange détonant entre télé-réalité et fable biblique, on sort abasourdi. Et déçu.

Un décor de boîte de nuit aux miroirs rutilants. Dans leurs costumes glamour, les comédiens jouent les beaux gosses. Le show peut commencer. On reconnaît les années 1980 et leur culte de la réussite. Mais, déjà, un détail dénote : l’avocat Roy Cohn est aux prises avec deux téléphones portables. « O.K., sept places pour la Cage aux folles ou pour Cats […] putains de touristes […]. C’est ça l’Amérique ». Loin des paillettes des comédies musicales, cette version polonaise de la pièce de Tony Kushner s’installe dans la lenteur. La première partie commence par l’éloge funèbre d’un rabbin, la seconde par le discours d’un dirigeant communiste. Est-ce l’Amérique ultralibérale que l’on enterre ? Est-ce la fin des idéologies, des utopies ?

En bord de scène, les comédiens, sagement assis, attendent leur entrée. Pauses lascives. Clins d’œil séducteurs. Puis, au micro, l’un d’eux interpelle directement les spectateurs. Nous ne sommes pas « au théâtre » (comme le dira Harper). Nous sommes sur un plateau de télévision. En pleine crise de la société du spectacle. En pleine crise d’identité. Sous les projecteurs, les personnages apparaissent comme des « illuminations », des hallucinations, la projection idéale de leurs désirs et de ce qu’ils aimeraient être : « non, je ne suis pas malade », dit Prior Walter ; « j’aimerais faire un voyage en Antarctique », dit Harper.

Incontestablement, la plus grande réussite de la pièce est là : entre réalité et télé-réalité, entre réalité et fantasme. Cette joyeuse confusion des genres fait écho à nos interrogations les plus sombres, à nos propres frustrations. Nos désirs contrariés, nos ambitions inassouvies, nos amours interdites. La pièce montre l’individu rongé par le doute, au milieu d’une société gangrenée par le mensonge, les affaires, la politique politicienne. « Dois-je sacrifier tout ce en quoi je croyais : l’éthique, l’amour, la liberté ? » s’interroge Joe, petit avocat républicain et mormon, lorsqu’il découvre son attirance pour les hommes. Contrairement aux apparences, le propos de la pièce n’est pas seulement l’homosexualité et l’homophobie, mais aussi une condamnation de toutes les discriminations : ethniques, religieuses, sexuelles. Elle nous parle de la difficulté de vivre, d’aimer, d’assumer. Elle montre l’embarras de chacun, pétri de morale biblique et hanté par la culpabilité, pour admettre la vérité : champion de la mauvaise foi, Roy Cohn se dit atteint d’un cancer et non du sida. Indécis et faible, Joe est incapable de choisir entre sa femme et son amant. Seul Piotr fait preuve de lucidité : « Longtemps, j’ai dit : la vérité, je m’en fous. Aujourd’hui, c’est la vérité qui se fout de nous. ».

Au-delà de la question de l’homosexualité (qui nous semble, aujourd’hui, heureusement légitimée), la mise en scène de Krzysztof Warlikowski assume les anachronismes (les téléphones portables, alors que le traitement du sida est encore en phase expérimentale). À l’image de son décor d’hôpital, la pièce fait l’autopsie de notre modernité. Elle traite de la peur, universelle, de la maladie et de la mort : les corps écorchés, la douleur insoutenable, l’humiliante déliquescence des organes. Lorsque le décor se transforme en plateau de télé, la pièce dénonce l’absurdité d’un monde virtuel et immobile : « C’est la peur des conséquences qui empêche d’agir ; or les conséquences sont là ». Sur un écran vidéo, un film montre la circulation nocturne, à la sortie d’une grande ville. Le film s’accélère puis ralentit, pour montrer, en boucle, les mêmes images en marche arrière. Comme un malade entre la vie et la mort, nous en sommes là : à ce point de rupture, de crise, entre passé et avenir, entre deuil et renaissance. Surgi de l’imaginaire tourmenté de Roy, un fantôme annonce la fin de l’histoire, tandis qu’un ange mystérieux prophétise le début du « Grand Œuvre », « l’aube de l’humanité ».

Alors que la première partie du spectacle assume des choix de mise en scène audacieux, entremêlant les situations et les corps, la seconde partie souffre d’une trop grande linéarité, où les tableaux se succèdent sans originalité. Une trop lourde symbolique christique vient gâcher toute la subtilité du propos. Au rythme des apparitions inopportunes de l’Ange, la pièce bascule dans une sorte de fable biblique, kitsch et insupportable. En guise d’épilogue, les comédiens improvisent un tribunal de l’Histoire, condamnant Hitler et Milosevic, et célébrant la princesse Diana. Malgré la performance de bons acteurs (magnifiques Tomasz Tyndyk et Jacek Poniedzialek), malgré un projet courageux qui bouscule l’opinion publique polonaise sur de nombreux sujets tabous, on sort abasourdi et déçu. Avec l’envie de revoir le film de Mike Nichols. La faute à Andrzej Chyra et son clin d’œil à Al Pacino. 

Estelle Gapp


Angels in America, de Tony Kushner

Mise en scène : Krzysztof Warlikowski

Assistante à la mise en scène : Katarzyna Luszczyk

Avec : Andrzej Chyra (Roy M. Cohn), Magdalena Cielecka (l’Ange, Emily), Maja Komorowska (rabbin Isidor Chemelwitz), Rafal Mackowiak (Belize, Mr Lies), Zygmunt Malanowicz (Martin Heller, Aleksii A. Prelapsarianov), Maja Ostaszewska (Harper Amaty Pitt), Jacek Poniedzialek (Louis Ironson), Boguslawa Schubert (le médecin et Hannah Porter Pitt), Danuta Stenka (Ethel Rosenberg), Maciej Stuhr (Joe Porter Pitt), Tomasz Tyndyk (Prior Walter)

Scénographie : Malgorzata Szczesniak

Musique : Pawel Mykietyn

Lumières : Felice Ross

Film : Pawel Lozinski

Chants : Adam Falkiewicz

Coiffures et perruques : Robert Kupisz

Maquillages : Gonia Wielocha

Sculptures : Zofia Remiszewska, Dominik Dlouhy

Effets de peinture : Arkadiusz Sylwestrowicz

Photos : © Brigitte Enguérand

Théâtre du Rond-Point • 2 bis, avenue Franklin‑D.‑Roosevelt • 75008 Paris

Réservations : 01 44 95 98 21

Du 13 au 18 mai 2008 à 18 h 30, samedi et dimanche à 15 heures

Spectacle en polonais surtitré

Durée : 5 h 30 entracte compris – 1re partie 2 h 30 | 2e partie 2 h 30

33 € | 24 € | 20 € | 14 € | 10 €