« Grand-peur et misère du III° Reich », Bertolt Brecht, Julie Duclos, Théâtre National Populaire, Villeurbanne

Grand-peur et misère du IIIe Reich - Brecht - Julie Duclos © Simon Gosselin

La peur au ventre

Trina Mounier
Les Trois Coups

Lorsqu’elle a commencé à travailler sur cette pièce de Bertolt Brecht, sans doute Julie Duclos ne s’imaginait-elle pas que son spectacle ferait à ce point écho à ce qui se passe aujourd’hui dans le monde. Ce qu’elle explore ici nous donne des frissons.

Plus qu’une pièce, ce classique de la littérature allemande est une succession de tableaux de la vie quotidienne du temps du règne d’Hitler. Julie Duclos en a choisi treize sur la vingtaine qui composent cette fresque. Tous se passent dans des lieux clos, pour la plupart des maisons familiales. C’est dire que nous n’entendrons pas les fameux discours du dictateur, ni n’assisterons aux marches impressionnantes de ses soldats, ni aux exactions de ses hordes, ou alors de l’intérieur.

Ainsi tout est dit : le fascisme s’insinue partout, gangrène tout, ne laisse vierge aucun espace. Nous l’entendons à travers les bruits qui arrivent de la rue, de la cage d’escalier. Nous le voyons à travers ce qu’on nous raconte, entre les points de suspension, dans le regard effrayé des amis, devant leur défection. L’intime n’existe plus.

Ces chroniques de la vie ordinaire mettent en scène des gens de tous milieux : pas des héros, pas des courageux qui prennent des risques, ni des infortunés qu’on imagine promis à devenir les prochaines victimes. Les situations concernent tout le monde, y compris ceux qui se croient à l’abri derrière leur existence normale, presque invisible, leur conformité de façade. Ces tableaux très courts et très parlants montrent que personne n’est à l’abri et que la peur s’infiltre partout dans la société, à l’intérieur des esprits. De réalités banales, Brecht a su extraire l’essence du fascisme qui broie les êtres.

Scènes de la vie quotidienne

Les scènes sont saisissantes de vérité et de justesse et, quoique datées, incroyablement actuelles : ces parents qui s’inquiètent de ce qu’a pu entendre (et possiblement répéter) leur fils d’une dizaine d’années ; ces paysans qui vont de nuit nourrir leurs animaux parce que, maintenant, avec les restrictions de la guerre, on ne doit pas « gaspiller » ; ce couple amoureux dont la séparation est écrite dans la judéité de la femme, que le mari n’ose penser, encore moins évoquer. Alors on ment, on tait, on oublie de dire, parfois on pleure silencieusement. La culpabilité et la honte se mêlent à la peur. Ou en s’en va, on s’exile.

La pièce met en avant l’impossible paix de l’âme : le fascisme pervertit les relations amoureuses, l’amour des parents, les amitiés de toujours, la conscience des professionnels. Quelques scènes sont particulièrement émouvantes, elles nous parlent à tous : celle où les parents parlent entre eux et font quelques petites critiques sur le régime. Quand ils comprennent que leur fils d’une dizaine d’années est parti, la peur que l’enfant « raconte » ce dont il a été témoin les étreint… Ou encore la scène du juge amené à taire certaines questions. On n’oubliera pas de sitôt la longue séquence vidéo où on le suit, marchant d’un pas lent mais déterminé vers l’audience. On n’en saura pas plus, les conséquences ne valent pas comme faits mais comme des hypothèses très inquiétantes. Ou encore la scène où un couple entend l’arrestation de ses voisins et se demande si une de leurs réponses à la police n’a pas suffi à déclencher le soupçon.

L’ensemble est de haute tenue, ne verse jamais dans le mélo ou le pathos, n’explique pas et donc nous interroge, ce qui est bien l’objectif de Brecht. Les acteurs sont tous excellents passant d’un rôle à l’autre avec fluidité alors que chacun d’entre eux est éprouvant. Un tableau peut comporter jusqu’à une petite dizaine de personnages. Il importait donc que la mise en scène soit claire et précise.

Celle de Julie Duclos l’est incontestablement. Sobre aussi, presque modeste. Elle, s’appuie d’abord sur une scénographie habile de Matthieu Sampeur : une sorte de verrière mobile qui construit des espaces transparents. Le public voit donc ce qui s’y passe, sans être chez les gens, dans un décor réaliste. Et surtout, on ne nous montre pas dans quel milieu social telle scène se déroule. Tout est esquissé. Or c’est important. Car si Brecht parle de peur (c’est le sentiment dominant de chaque scène) et donc de mensonge, il parle aussi de misère : il est beaucoup question de la difficulté à vivre, à se procurer de la nourriture, à trouver du travail… C’est là le terreau de la peur. Et c’est glaçant, bien plus encore que de voir la soldatesque à l’œuvre.

Trina Mounier


Le texte est publié chez L’Arche éditeur
Traduction : Pierre Vesperini
Site du bureau d’accompagnement AlterMachine
Mise en scène : Julie Duclos
Avec : Rosa-Victoire Boutterin, Daniel Delabesse, Philippe Duclos, Pauline Huruguen, Yohan Lopez, Stéphanie Marc, Mexianu Medenou, Barthélémy Meridjen, Étienne Toqué, Myrthe Vermeulen et la participation d’un petit garçon et d’une petite fille
Scénographie : Matthieu Sampeur
Lumière : Dominique Bruguière
Son : Samuel Chabert
Vidéo : Quentin Vigier
Costumes : Caroline Tavernier
Durée : 2 h 15

Théâtre National Populaire • Place Lazare Goujon • 69100 Villeurbanne
Du 13 au 22 février 2025, du mardi au samedi à 19 h 30, le dimanche à 15 h 30, relâche le lundi
Tarifs : de 7 € à 26 €
Réservations : billetterie en ligne • Tel. : 04 78 03 30 30

Tournée :
• Du 27 février au 2 mars, Théâtre du Nord CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France, à Lille (59)

À découvrir sur Les Trois Coups :
Pelléas et Mélisande, de Maeterlinck, par Trina Mounier
Mayday, de Dorothée Zumstein, par Bénédicte Fantin

Photo : © Simon Gosselin

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