Au cœur du mystère
Léna Martinelli
Les Trois Coups
Jusqu’au 9 avril, 100 % magie met en lumière la vitalité et la diversité de cet art. De Villeneuve-d’Ascq à Tournai, en passant par Lille, le festival présente d’insolites propositions, pour petits et grands. Fruit d’une collaboration entre Antoine Terrieux, Philippe Beau et le Duo Jatekok, « Sorcellerie pour deux pianos détonne ». Musique, ça pousse ! Quand Blizzard Concept fait danser les plantes et célèbre la beauté du vivant, on en ressort rasséréné. Outre ce concert magique à 8 mains et cette exposition évolutive, cette 3e édition réserve de belles surprises, au cœur du mystère de l’invisible, comme du vivant !
Le Nord serait une terre de magie ! En tout cas, La rose des vents lui consacre un festival. Audrey Ardiet, sa directrice, attachée à l’intergénérationnel, se réjouit que ce temps fort accessible à tous, draine un public familial. Dans un théâtre entièrement rénové après quatre ans de travaux, les gens sont au rendez-vous, avec l’occasion, pour certains, de découvrir le nouveau lieu.
« Les deux premières éditions du festival ont été nomades. Grâce à cette programmation hors-les-murs, à Villeneuve-d’Ascq, mais aussi sur l’ensemble de la métropole lilloise, et jusqu’en Belgique, nous avons pu imaginer de nouveaux partenariats, de fructueux croisements. Nous avons également pu renouveler les publics », explique Audrey Ardiet. « De plus, après ces travaux d’envergure, de nouvelles possibilités s’offrent à nous, comme ce format inhabituel pour notre public, une exposition, même si elle n’a rien de classique ». À noter que deux spectacles se déroulent ailleurs, à la Maison de la culture de Tournai (Soirée Magique) et au Prato PNC de Lille (Pauvres Diables).



1 « Soirée magique » © Cie 14:20 ; 2 « Pauvres diables » © Kalimba ; 3 « Sorcellerie pour deux pianos » © Antoine Terrieux
Cette nouvelle édition donne un bel aperçu de la diversité de cet art fascinant, bien loin des attendus de la prestidigitation. Ainsi, Félix Didou se glisse-t-il dans la peau d’un avocat qui a plus d’un tour dans son sac (ou dans sa manche) afin de réhabiliter ces Pauvres diables. Ce plaidoyer interactif questionne le public sur la perception des « vilains » : les personnages dits « méchants » dans nos fictions. Est-ce le destin ou le hasard qui les conduit à faire de mauvais choix ?
Lorsque la Cie 14:20 présente des tours de cartes, ça n’a rien d’habituel. Fondatrice de la magie nouvelle, celle-ci transforme la réalité pour mieux le réenchanter. La Soirée Magique est une constellation de numéros faisant la part belle à la poésie, au rire et à l’imaginaire. Faiseurs d’histoires et d’illusions rivalisent d’adresse dans des tableaux souvent oniriques, ponctués d’interludes musicaux joués en direct, où ombres mouvantes, objets facétieux ou flottants forment un patchwork de styles (lire notre critique).
Fantastique ballet d’ombres
Autre voyage dans l’irréel, Sorcellerie pour deux pianos articule musique, ombres et magie, le temps d’un concert, une façon originale d’aborder le répertoire classique. Le registre exploré ici par l’excellent Duo Játékok est relié à la figure immémoriale de la sorcière. On pense aussitôt à l’Apprenti Sorcier de Dukas ou à Stravinski (le Sacre du printemps). On écoute également avec plaisir Debussy, De Falla, Rachmaninov, Moussorgski. Un programme qui donne des frissons.
Un rideau de fils sombres habille la scène où trônent les magnifiques instruments noirs. Derrière, Naïri Badal et Adélaïde Panage interprètent avec audace les notes endiablées. Elles nous guident vers des contrées peuplées d’êtres de légende, parfois inquiétants, toujours fascinants. Quelle complicité ! Normal, elles se connaissent depuis l’enfance.
Les jeux d’ombres créés en direct par Philippe Beau sont portés par le rythme ou la force évocatrice de ces musiques et se mêlent aux images d’Antoine Terrieux, fondateur de Blizzard Concept. Corneille qui se pose sur l’épaule d’une pianiste, diable qui surgit d’un piano à queue, formes abstraites qui surgissent de fumées… Ce ne sont que quelques-uns de leurs sortilèges. Toutefois, c’est d’une infinie délicatesse : le profil d’une musicienne laisse place à une main qui joue, tandis qu’une chouette écoute. En un tour de main, l’ombromane donne vie à des personnages et animaux. Les lois de la physique n’ont plus court. Lévitations, jeux d’échelles, projections et mouvements contribuent aussi à illustrer l’univers du sabbat et de la nature sauvage. Ces métamorphoses poétiques soulignent l’expressivité des pièces, exaltent le mystère et stimulent l’écoute.
Musique, ça danse !
Nouvelle proposition marquante qui change notre regard : l’exposition-installation Tropisme Poétique, des plantes qui dansent, réalisée par d’autres membres de Blizzard Concept, compagnie décidément en quête de magie sous toutes ses formes ! Ici, pas d’humains, ni de chimères, mais de vraies plantes de cirque. Inspirée par le botaniste et biologiste Francis Hallé, cette création est issue d’un long travail de recherches et d’expérimentations, calé sur le rythme et la temporalité du monde végétal. Pourtant, ici, feuilles, tiges ou encore racines bougent à vue d’œil. Malgré la sobriété apparente, nous assistons à une sorte de performance augmentée.
Dans une atmosphère musicale, Neptunia, Téthys, Kali, Sedna et Areka nous captivent. La première sait comment attirer les foules avec ses gestes gracieux, séduisants. Simple et discrète, Téthys crée des sautillements qui appellent à la caresse. En pot, Kali est une plante vivace aux mouvements brusques, saccadés, frétillants. Utilisée depuis des siècles dans la médecine traditionnelle et l’ésotérisme, cette sorte de lierre effrayerait presque ! Quant à Sedna, c’est une plante d’eau douce : submergée, dotée de mouvements souples et onduleux, elle nous offre un ballet aquatique. Enfin, la densité des feuilles d’Areka nous procure volupté et douceur.
Le projet est né avec « la plante qui danse » (codariocalyx motorius), espèce dite sensitive, souvent utilisée comme modèle pour l’étude des mécanismes de perception dans le règne végétal. Il a été mis en évidence que ses mouvements peuvent être déclenchés par certains sons. On ne la retrouve pas ici car, à la suite des premiers prototypes, des espèces hybrides ont vu le jour. Elles restent toujours susceptibles de réagir à leur environnement : à la gravité (géotropisme), à l’eau (hydrotropisme), à la lumière (phototropisme), au contact avec les objets (haptotropisme). On parle de tropisme, lorsqu’une plante bouge en réponse à un stimulus externe dans l’environnement.
On savait les plantes sensibles à la musique. Là, on est bluffé par leur expressivité. Leurs mouvements s’apparentent à une chorégraphie, leurs gestes évoquent des intentions. Elles semblent carrément dotées de sentiments. La magie opère. L’amplification fait paraître les organismes encore plus vivants qu’à leur état naturel. Ce voyage onirique vers une réalité à la fois détournée et décuplée et une formidable invitation à (re)découvrir la vie végétale comme un monde animé. Bien que contemplative, cette expérience est énergisante.



1 et 3 © Léna Martinelli ; 2 © Amogh Pant
Suite à l’avant-première au festival CIRCa Auch 2025, l’exposition poursuit sa tournée de création et l’horizon 2027 se dessine avec l’installation d’une serre magique au Muséum d’Histoire Naturelle à Toulouse. Blizzard Concept espère développer l’émerveillement : « Inspirés par l’intelligence des plantes, nous montrons leur capacité à s’adapter au milieu qui les entoure. C’est pourquoi, comme la nature même, ses possibilités sont infinies ». Ils ont aujourd’hui la capacité de faire danser un arbre…
D’autres magiciens jouent, non sans malice, avec nos sens et nos certitudes. Pas de Magic Night cette année. Cependant, imaginé en complicité avec Thierry Collet, artiste associé de La rose des vents, le festival propose sa dernière création FauxFaire FauxVoir, conçu tel un parcours. Dans un format original, Le Phalène invite le public à une déambulation qui modifie nos perceptions. À quoi faire confiance, nos yeux, notre cerveau, les réseaux sociaux ou les intelligences artificielles ? Voir et faire peut aider à déjouer les illusions. C’est en tout cas la démarche de ce magicien qui s’évertue à nous (r)éveiller depuis tant d’années. Une initiation ludique à la critique médiatique et au doute philosophique (lire notre critique).
Tous les curieux seront donc ravis de voir ainsi bousculés leurs repères. Avec son lot d’émotions face aux mystères de l’invisible, comme du vivant.
Léna Martinelli
Festival 100 % magie
Du 26 mars au 9 avril 2026
Toute la programmation
La rose des vents scène nationale de Lille Métropole Villeneuve-d’Ascq • 77, bd Van Gogh • 59650 Villeneuve-d’Ascq
Réservation : 03 20 61 96 90
Sorcellerie pour deux pianos, Cie Blizzard Concept et Duo Játékok
Site de la compagnie
Site des musiciennes
Duo Játékok, Antoine Terrieux, Philippe Beau
Dès 7 ans
Les 26 et 27 mars 2026
Tournée ici :
• Le 21 mai, L’Empreinte scène nationale de Brive-Tulle (19)
Tropisme poétique, des plantes qui dansent, Blizzard Concept
Site de la compagnie
Création originale : Antoine Terrieux
Développement : Thomas Martin
Regard artistique : Sarah Froidurot
Du 26 mars au 9 avril 2026
Tournée ici :
• Du 4 au 22 mai, dans le cadre du Festival JEDI scène nationale de Dieppe
• Du 26 au 31 mai, dans le cadre du festival Le Mans fait son cirque, Le Plongeoir PNC, Le Mans
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ Entretien avec Audrey Ardiet, Festival 2025, propos recueillis par Lena Martinelli
Photo de une : « Sorcellerie pour deux pianos » © Antoine Terrieux


