Électre-Oreste-Euripide-Ivo-van-Hove

« Électre, Oreste », d’Euripide, la Comédie-Française à Paris

De boue et de sang

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

En associant « Électre » et « Oreste », Ivo van Hove est revenu à la Comédie-Française, la saison dernière. Un événement qui a marqué l’entrée d’Euripide au répertoire. Le spectacle est repris jusqu’en février. Gore mais à juste titre, cette adaptation rappelle combien la tragédie antique résonne toujours aujourd’hui.

La violence ne cesse d’interpeller Ivo van Hove. Avec cette l’histoire d’un frère et d’une sœur unis dans la vengeance, il poursuit son exploration de la bestialité humaine. Cette fois, il saisit le mythe pour décortiquer l’infernale mécanique de la haine. Le destin macabre des Atrides se révèle effectivement un terrain fertile pour plonger dans les racines profondes du mal humain.

Père d’Électre et d’Oreste, Agamemnon est assassiné par sa femme Clytemnestre et son amant Égisthe. Oreste est envoyé en exil quand Électre, bannie, vit dans le dénuement aux portes de la ville. Quinze ans plus tard, Égisthe (qui règne désormais à Argos) lance un appel au meurtre d’Oreste. C’est ici que débute la pièce, lorsque ce dernier, obéissant à un oracle d’Apollon, décide de retrouver sa sœur et venger avec elle la mort injuste de leur père.

De bruit et de fureur

Dans ces destins meurtriers, le directeur de l’Internationaal Theater Amsterdam lit les ressorts de tout processus de radicalisation qu’il décryptait déjà dans les Damnés de Visconti : « Ce qui me bouleverse, et qui est commun aux deux histoires, c’est de voir ces jeunes gens (Martin et Gunther dans les Damnés ; Électre, Oreste et Pylade dans Électre / Oreste) basculer dans la violence la plus extrême pour des raisons touchant à l’intime, loin de toute idéologie. Cette histoire est comme un incendie irrationnel. »

En deux petites heures, il va à l’essentiel, recentrant l’intrigue sur les rapports entre Électre et Oreste. Ensemble, ils vont tenter de détrôner l’usurpateur qui règne aux côtés de leur mère. La jeune femme pousse son frère à aller plus loin dans leur vengeance. Oreste s’exécute mais est vite gagné par des accès de démence, le matricide étant alors considéré comme le plus grand des crimes. En attendant le jugement définitif des habitants d’Argos, ils tentent de plaider leur cause, mais nul ne sort indemne de cette épopée vengeresse.

Tout s’enchaîne très vite, avec une action concentrée dans un même lieu. Transformée en bourbier, la scène de la Comédie-Française est méconnaissable. En son centre, se dresse une sorte de blockhaus, une boîte noire faisant office de masure comme de tombeau, voire de palais à prendre d’assaut, un trou noir qui aspire les victimes avant de les dégueuler. Nous sommes loin des arcanes du pouvoir, dans un no man’s land, un maquis où germe la colère.

Enlisement

Si on ne voit aucun des meurtres, les deux cadavres ensanglantés sont bel et bien exposés. Car on en aura du sang, de la boue et des larmes ! Glaise, litres d’hémoglobine, fumigènes à gogo… Ivo van Hove ne lésine pas sur les moyens. En fond de scène, derrière une rangée des cuivres, timbales et percussions, les musiciens ponctuent chaque moment et créent un univers oppressant. Galvanisée par le chœur qui se livre à des Bacchanales, Électre émascule Égisthe à coups de dents, tandis qu’Oreste vient fouiller de sa main les entrailles de sa mère. À côté, Game of Thrones est de la gnognote.

Organique et tribale, la mise en scène laisse libre cours aux passions. Un peu trop, à notre goût. De manière générale, la direction d’acteurs manque de précision. Comme Euripide, Ivo van Hove s’est sans doute laissé gagner par une sorte de fascination pour la folie, mais cela n’empêchait pas l’ambiguïté, le trouble, bien au contraire.

De fait, l’interprétation est souvent peu nuancée avec des problèmes d’élocution pour certains ou de postures pour d’autres. Bien loin de la princesse antique, Suliane Brahim déploie une énergie sans borne pour incarner la rebelle. Incandescente, elle électrise le plateau, sans craindre la grandiloquence. Christophe Montenez incarne un Oreste tiraillé entre haine et désespoir, rongé par la culpabilité. Mort-vivant pathétique ! Si Loïc Corbery est aussi un Pylade poignant et Bruno Raffaelli excelle en homme bienveillant, Denis Podalydès (Ménélas) est presque transparent, Didier Sandre (Tyndare) frôle le ridicule et Elsa Lepoivre ne convainc pas vraiment. Quant au chœur, il n’est pas mis en valeur par les chorégraphies de Wim Vandekeybus, dont les enchaînements plombent le spectacle, plutôt qu’ils n’apportent de respirations. Quel dommage !

Tragiquement actuel

Reste que la partition n’est pas aisée. Les interprètes évoluent sur un terrain glissant et certains à corps perdus. Cela crée d’ailleurs des images saisissantes. À droite, court une longue passerelle de bois, par laquelle les protagonistes du drame venus du palais sont pris au piège. Clytemnestre y perd un escarpin avant de tomber sous les coups de son fils. Oreste et Pylade, exilés dans le luxe, arrivent aussi de là. Ils portent les mêmes costumes stricts qui, maculés de sang et de glaise, les rendront ensuite interchangeables. Corps aussi recouverts de boue, Oreste et Électre forment un seul bloc de haine, enlacés, jusqu’à ce que ce dernier soit comme aspiré dans les Enfers. Les éclairages soulignent les contrastes entre le bleu roi et le camaïeu de bruns, sculptent l’espace, transforment la scène en véritable champ de bataille.

Électre-Oreste-Euripide-Ivo-van-Hove © Hans Lucas

© Hans Lucas

Outre la magnifique scénographie, relevons la qualité du travail dramaturgique. Au-delà de la férocité, Ivo van Hove et Bart Van den Eynde exploitent la brutalité et le réalisme auquel Euripide était attaché, déjà à son époque, focalisant ses pièces sur les exilés, plutôt que les personnages au pouvoir. Ils ont trouvé là matière à faire écho à notre monde contemporain. L’injustice subie par des exclus, des invisibles, des impuissants, n’alimentent-elle pas toujours une sauvagerie qui perpétue le crime ?

Barbare, Électre fait de son frère le bras armé de la vengeance. Fanatiques, ils ne reculent devant rien : égorger Hélène et sa fille Hermione prises en otage. Oui, la maison de Tantale s’embrase. Jusque sur le toit, plus près du ciel et face à une loi inefficace, la dernière image évoque le terrorisme d’aujourd’hui et ces jeunes Européens embrassant le djihad. Glaçant ! Bien que brillant de mille feux, l’apparition d’Apollon lui-même, n’est pas parvenue à donner le coup d’arrêt à cette hémorragie : Ivo van Hove ne pouvait pas terminer sur un deus ex machina, d’ailleurs mis en scène de façon délibérément ridicule. Malgré tous ses excès, puisse ce spectacle exorciser la violence de notre monde. 

Léna Martinelli


Électre / Oreste, d’Euripide

Mise en scène : Ivo van Hove

Traduction : Marie Delcourt Curvers

Traduction française parue aux Éditions Gallimard dans la collection « Folio théâtre

Avec : Claude Mathieu, Cécile Brune, Sylvia Bergé, Éric Genovese, Bruno Raffaëlli, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Suliane Brahim, Benjamin Lavernhe, Didier Sandre, Christophe Montenez, Rebecca Marder, Julie Sicard, Gaël Kamilindi ; les comédiens de l’Académie Peio Berterretche, Pauline Chabrol, Olivier Lugo, Noémie Pasteger, Léa Schweitzer ; les musiciens (en alternance) Adélaïde Ferrière, Emmanuel Jacquet, Rodolphe Théry, Othman Louati, Romain Maisonnasse et Benoît Maurin

Version scénique : Bart Van den Eynde et Ivo van Hove

Scénographie et lumières : Jan Versweyveld

Costumes : An D’Huys

Musique originale et concept sonore : Éric Sleichim

Travail chorégraphique : Wim Vandekeybus

Dramaturgie : Bart van den Eynde

Assistanat à la mise en scène : Laurent Delvert

Assistanat à la scénographie : Roel Van Berckelaer

Assistanat aux costumes : Sylvie Lombart

Assistanat aux lumières : François Thouret

Assistanat au son : Pierre Routin

Assistanat au travail chorégraphique : Laura Aris

Durée : 2 heures sans entracte

Comédie-Française • salle Richelieu • 1, place Colette 75001 Paris

Du 25 octobre 2019 au 16 février 2020 (calendrier ici)

Réservations : 01 44 58 15 15 ou en ligne

De 5 € à 42 €

Spectacle créé le 27 avril 2019 Salle Richelieu en partenariat avec le Festival d’Athènes et d’Épidaure et présenté au Théâtre antique d’Épidaure les 26 et 27 juillet 2019


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Les Damnés, d’après Luciano Visconti, par Lorène de Bonnay

☛ Tragédies romaines, de Shakespeare, par Olivier Pansieri

 The Hidden Force, d’après Louis Couperus, par Maxime Grandgeorge

☛ Vu du Pont, d’Arthur Miller, par Léna Martinelli

Monsieur-Motobécane-Bernard-Crombey

« Reprise de Monsieur Motobécane », de Bernard Crombey, Théâtre de Belleville à Paris

Un paysan picard poète

Annonce
Les Trois Coups

Monsieur Motobécane, un homme un peu simple qui a le cœur sur la main, sillonne les routes de Picardie sur sa mobylette bleue. Il croise sur sa route la petite Amandine, huit ans, qui fuit le domicile familial. Une rencontre surprenante, au-delà des préjugés.

Dix ans après sa création au Théâtre du Rond Point, une longue tournée et un succès phénoménal au Off d’Avignon, la pièce est reprise au Théâtre de Belleville. Dans une langue fleurie, le comédien Bernard Crombey donne chair aux mots de façon exceptionnelle. Une leçon de vie et… de théâtre, à ne surtout pas manquer. 

☛ Lire la critique de Lise Fachin (26 janvier 2009)


Monsieur Motobécane, de Bernard Crombey

D’après le Ravisseur de Paul Savatier
Cie Macartan

Mise en scène : Catherine Maignan et Bernard Crombey, avec la complicité de Maurice Bénichou

Avec : Bernard Crombey

Durée : 1 h 15

À partir de 13 ans

Théâtre de Belleville •  16, passage Piver • 75011 Paris

Du 3 novembre 2019 au 31 janvier 2020

En décembre, dimanche à 17 h 30, lundi et mardi à 19 heures, mercredi à 21 h 15, en janvier, mercredi à 21 h 15, jeudi et vendredi à 19 heures, samedi à 17 heures, relâche les 24 et 25, 31 décembre et du 1er au 4 janvier

De 10 € à 25 €

Réservations : 01 48 06 72 34 ou en ligne

La-Pastorale-Malandain-Ballet-Biarritz © Olivier Houeix

« La Pastorale », du Malandain Ballet Barritz, Chaillot à Paris

Hymne ardent à la beauté

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

À l’occasion des 250 ans de la naissance Beethoven, le chorégraphe Thierry Malandain créé « La Pastorale » à Chaillot. Un beau cadeau pour entamer les fêtes de fin d’année.

Né d’une invitation de l’Opéra de Bonn, ville natale du compositeur, à l’occasion du 250e anniversaire de sa naissance, ce ballet est la troisième rencontre entre le directeur du Centre chorégraphique national de Biarritz et Beethoven. À la 6ème Symphonie et la cantate op. 112 sont ici associés quelques motifs de Ruines d’Athènes. Un bien bel hommage.

Promesses de l’aube

Dans cette œuvre, où l’amour pour la nature est si bien traduit par les notes, on croise des bergers, on se prend à errer entre les bois et sentiers fleuris, sur les pas d’une sorte de héros romantique en quête de beauté et de douceur de vivre. Accompagné par quatre guides spirituels, ce voyage l’emmène d’un monde terrestre étroit jusqu’à l’harmonie, puis la mort transcendée. Il devient, en quelque sorte, un grain de cette poussière sacrée d’Athènes, cité vénérée par tant d’artistes.

Comme cette musique, source d’émotions intenses, le ballet exprime une palette de sentiments. En phase avec les idéaux humanistes portés par le musicien épris de liberté, Thierry Malandain développe une écriture élégante qui exalte la puissance du corps dans de nombreuses envolées sensuelles, élans joyeux ou étreintes fougueuses. Articulée autour d’une figure centrale, interprétée par Hugo Layer, elle est sobre et efficace. Les corps graciles dessinent d’ailleurs souvent des lignes très pures et étirées.

Que ce soit pour les duos, solos ou ensemble, la priorité est donnée à la virtuosité. Les 22 danseurs, formés à a technique classique, font preuve de grâce. Mis à l’épreuve de la danse contemporaine, ils savent également faire jaillir des étincelles de mouvements plus recherchés, tout en tensions. Enfermés dans un dispositif métallique carré, les interprètes rivalisent d’inventivité pour jouer avec ces contraintes. Le chorégraphe nous offre ainsi une vision renouvelée de la danse académique.

Lendemains qui déchantent

Foncièrement idéaliste, l’œuvre est empreinte de sérénité. Toutefois, si le chant des oiseaux peut être planant, les orages font frémir. Parallèlement à la rêverie, Thierry Malandain a tenu à évoquer les problèmes environnementaux, sans toutefois traiter explicitement de l’urgence climatique. Quand la scène n’est pas baignée de lumières originelles, elle est juste plongée dans une atmosphère sombre et électrique. Entre utopie d’un monde harmonieux et réel accablant.

La-Pastorale-Malandain-Ballet-Biarritz © Olivier Houeix

© Olivier Houeix

La scénographie s’inspire de l’Antiquité hellénique comme lieu de perfection, tout en jouant sur les contrastes. Les danseurs évoluent dans des costumes originaux. Le boutonnage, systématiquement à l’arrière désaxe presque les mouvements. Sans doute le choix de faire porter des robes (de longues jupes-manteaux ou des tuniques blanches antiques) à tous, y compris les hommes, s’explique-t-elle par une vaine tentative de faire cesser le chaos.

Car la beauté peut-elle sauver le monde, comme le pensait Beethoven ? Cette traversée de l’histoire humaine évoque une bien triste réalité. Pourtant, la puissance de la nature, exprimée avec les moyens de l’art, fait naître des lueurs d’espoir. Encore et toujours. « Certains pensent que les hommes négligent la nature, car ils ont perdu le sens de la beauté. Cette idée a été mon point de départ. Reste que l’artiste peut faire rêver le monde », clame haut et fort Thierry Malandain. Comme celui-ci a raison de nous laisser entrevoir de si vastes et beaux horizons ! 

Léna Martinelli


La Pastorale, du Malandain Ballet Barritz

Chorégraphie : Thierry Malandain

Musique : Ludwig van Beethoven

Décors et costumes : Jorge Gallardo

Lumières : François Menou

Avec 22 danseurs du Malandain Ballet Barritz
Durée : 1 h 10

Chaillot – Théâtre national de la Danse • Salle Jean Vilar • 1, place du Trocadéro • 75116 Paris

Du 13 au 19 décembre 2019

De 15 € à 42 €

Réservations : 01 53 65 30 00 ou en ligne

Tournée ici

Contes-et-légendes-Joël-Pommerat © Élisabeth Carecchio

« Contes et légendes », de Joël Pommerat, Théâtre National Populaire à Villeurbanne

Qui veut faire l’ange fait la bête

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Joël Pommerat préfigure dans une série de « contes » futuristes les difficultés qui attendent les adolescents de demain, et sans doute déjà ceux d’aujourd’hui. Magistral !

L’angle sous lequel le metteur en scène aborde cette question est celui de la présence probable dans un avenir assez proche de robots humanoïdes dans la vie quotidienne des enfants. Cette perspective n’est pas si lointaine qu’il y paraît, avec l’utilisation de plus en plus fréquente d’objets connectés que leurs logiciels parent de toutes les vertus. L’intelligence artificielle manipule nos vies sans même que nous y prenions garde et souvent avec notre consentement.

Mais Pommerat ne cherche pas tant à nous alerter qu’à nous préparer, à nous ouvrir les yeux sur les effets de cette réalité sur les enfants et les adolescents. Car la recherche appliquée occupe déjà le créneau.

Des comédiens exceptionnels

Sur la dizaine d’acteurs sur scène, la plupart sont novices. Comme à l’accoutumée chez Pommerat, le plateau noir est nu, à peine une table, deux chaises, un canapé au gré des séquences. C’est la lumière d’Éric Soyer qui sculpte l’espace, fait naître des ombres et des atmosphères. Le jeu des acteurs est donc essentiel, central. Or Joël Pommerat est un maître pour le casting et la direction d’acteurs. Ces nouveaux venus dans le métier sont exceptionnels de naturel. Un vrai tour de force, puisqu’ils ont à jouer des garçons comme des filles, à changer de rôle et de sexe au gré des tableaux (sans parler des clones qui sont asexués dans ces courtes fables, rajoutant encore un degré dans la confusion). Difficile d’imaginer que les interprètes des enfants sont de jeunes adultes et tous des jeunes femmes. La perfection de leur jeu constitue la principale qualité de ce spectacle.

Contes-et-légendes-Joël-Pommerat © Élisabeth Carecchio

© Élisabeth Carecchio

L’illusion de la spontanéité est nécessaire à certaines des scènes, notamment celle qui fait l’ouverture – un groupe de garçons faisant bloc face à une jeune fille. Ils la questionnent brutalement, puis l’insultent, la menacent. Ils la soupçonnent d’être un robot. Et ils en ont peur. Mais est-ce si sûr ? N’est-ce pas plutôt les filles comme espèce étrangère, et plus précisément celle-ci, qu’ils craignent ? C’est d’ailleurs l’impassibilité de l’adolescente qui attise leur colère. Comme spectateur, on assiste à une sorte de battle déséquilibrée avec florilège de langage caillera. On a l’impression de se trouver dans le film de Ladj Li.

Si les scènes suivantes n’offrent pas de tels parallèles, il apparaît très vite que ces jeunes sont la plupart du temps livrés à eux-mêmes. Les parents ne font que passer, trop contents de trouver dans ces robots des auxiliaires commodes. Ce faisant, ils laissent la place à l’influence de certains adultes aux méthodes éducatives singulièrement inquiétantes.

Ce que montre de manière fine le metteur en scène, même s’il recourt parfois à la caricature comme verre grossissant, c’est le piège que représentent ces créatures. Aux humains, elles semblent des frères alors que ce sont des clones trop parfaits : aucune colère chez elles, les sentiments négatifs ne sont pas inscrits dans leur logiciel. Elles sont donc charmantes, séduisantes, et d’autant plus dangereuses.

L’autre constante, c’est la confrontation permanente avec l’ambiguïté : ces enfants ne savent pas qui ils sont dans ce monde sans repère. Le robot leur sert alors de doudou confortable. Encore une fois, ce spectacle ouvre une infinité de pistes. Mais l’illusion de la réalité est si forte qu’il nous tire des frissons en même temps que des éclats de rire. Un grand bravo à ces jeunes comédiens si justes et dirigés à la perfection. 

Trina Mounier


Contes et légendes, de Joël Pommerat

Le texte est publié aux Éditions Actes Sud-papiers

Texte et mise en scène : Joël Pommerat

Avec : Prescillia Amany Kouamé, Jean-Édouard Bodziak, Elsa Bouchain, Lena Dia, Angélique Flaugère, Lucie Grunstein, Lucie Guien, Marion Levesque, Angeline Palandakis, Mélanie Prézeline

Durée : 2 heures

Teaser vidéo

Scénographie et lumières : Éric Soyer

Costumes et recherches visuelles : Isabelle Deffin

Dramaturgie : Marion Boudier

Théâtre National Populaire • 8 place Lazare Goujon • 69100 Villeurbanne

Du 10 au 21 décembre 2019, du mardi au samedi à 20 heures, le jeudi à 19 h 30, le samedi à 18 heures, relâche les dimanche et lundi

De 9 € à 25 €

Réservations : 04 78 03 30 00

Tournée :

  • Du 9 janvier au 14 février 2020, Nanterre-Amandiers
  • Du 3 au 7 mars, Théâtre Olympia, à Tours 
  • Du 13 au 20 mars, Théâtre de la Cité, à Toulouse
  • Les 26 et 27 mars, Espace Jean Legendre, à Compiègne
  • Les 2 et 3 avril, CDN d’Orléans
  • Du 8 au 10 avril, La Comédie, à Clermont-Ferrand
  • Les 28 et 29 avril, Le Phénix, à Valenciennes
  • Les 5 et 6 mai, L’Estive, à Foix
  • Du 13 au 17 mai, La Criée, à Marseille
  • Du 27 au 29 mai, Liberté-Châteauvallon
  • Du 3 au 5 juin, Printemps des Comédiens, à Montpellier
  • Du 9 au 13 juin, MC2, à Grenoble
  • Du 19 au 21 juin, Festival d’Anjou, à Angers

À découvrir sur Les Trois Coups :

Ça ira (1), fin de Louis, de Joël Pommerat, par Léna Martinelli

L’inondation, de Francesco Flidei et Joël Pommerat, par Maxime Grandgeorge

☛ Ma chambre froide, de Joël Pommerat, par Lorène de Bonnay

Cie-Arnica-Buffles © Michel Cavalca

« Buffles », de Pau Mirò, Compagnie Arnica, le Granit, scène nationale de Belfort

Le blues des buffles

Par Stéphane Ruffier
Les Trois Coups

Dans la blanchisserie familiale d’un quartier populaire, une fratrie de jeunes buffles rumine la disparition inexpliquée du plus jeune d’entre eux, Max. Cette fable urbaine, étrange huis clos, ausculte l’impossible deuil.

Comment survivre à l’indicible ? Sur scène, une imposante boîte à secrets s’ouvre comme une maison de poupée. Elle dévoile une tripotée de buffles articulés et de comédiens les manipulant à vue. Tous batifolent autour des parents, imposantes figures aux lourds mécanismes : sabots puissants, cornes massives, regards profonds. Le couple est sapé par la perte d’un enfant. Le travail plastique et la dextérité impressionnent. « C’est flippant », assure un jeune spectateur.

La tapisserie jungle, les matières plastiques et les tons bleutés font se côtoyer l’animal et l’humain dans un intérieur réaliste mais inquiétant, à la Lynch. La vieille antienne opposant nature et culture semble ici dépassée. Les lestes comédiens incarnent, tout autant que leurs marionnettes, un petit troupeau joyeux, uniforme et désordonné. En flux continu, un texte choral plutôt brutal, faussement enjoué, superpose les points de vue avec la légèreté de l’enfance. Pourtant, l’atmosphère est lourde : la mort rôde, pose un voile surréel sur le quotidien. Personne ne parvient à expliquer ce qui s’est passé. Qui a tué le frère prodige ? Que cachaient ses dessins ? D’où provient ce tee-shirt ensanglanté ?

Raides bulls

Sous le poids des questions suspendues, la famille part petit à petit à la dérive : maman buffle, autrefois bigote, dévore les bougies votives, trouve un exutoire dans la danse et le bingo, tandis que le père s’isole dans son atelier où il joue de la guitare électrique. Et tant pis si ça paraît improbable avec ses gros sabots ! On adhère à cette fascinante distanciation qui évoque, en sourdine, la sauvagerie et les névroses de la vie domestique.

Si les guerres fratricides espagnoles semblent tapies en embuscade, il s’agit surtout d’évoquer les ravages du linge sale lavé uniquement en famille. Chacun gère les non-dits à sa façon : solitude, culpabilité, dépression, échappées belles, libération des corps, fuite, agressivité… Tandis que les adultes défaillent, les enfants tentent de maintenir l’entreprise à flot. Ils se risquent à quelques explorations et trouvent un exutoire dans la violence. Une seule échappatoire : grandir.

Pacte avec les lions ?

Faut-il braver les interdits et se frotter aux dangers extérieurs ? Comment distinguer compromis et compromission ? Trahison et sacrifice ? Des questions qui taraudent certainement le public adolescent. Costumes, lumières et décors ingénieux rendent admirablement compte de la tentation de l’ailleurs et du besoin d’émancipation. La recherche d’une identité nécessite en effet la conquête de nouveaux espaces où se déployer et s’individualiser. Sortir, rencontrer, s’emparer de l’urbain constituent une gageure. Qu’il est difficile de se faire une place, tant dans les lieux clos où se jouent les violences domestiques, que dans les rues sombres, régentées par les plus forts !

Cie-Arnica-Buffles © Michel Cavalca

© Michel Cavalca

Les lions, menace sonore, illustrent l’éternelle loi de la jungle, la mainmise des puissants sur certains territoires. Une discrète critique de la gentrification et des tensions sociales affleure. La proposition en clair-obscur de la metteuse en scène Émilie Flecher est visuellement très réussie. Troublante. On y baigne – comme cette fratrie – dans un inconfort fertile, entre gaieté et malaise. Le magnifique jeu évolutif de marionnettes et de masques sert avec efficacité ce texte sombre. On salue la beauté vénéneuse de cet univers onirique d’où sourdent une morale ambiguë et la douleur des questions sans réponse. 

Stéphanie Ruffier


Buffles, de Pau Mirò

Le texte est édité aux Éditions Espaces 34

Compagnie Arnica

Mise en scène : Émilie Flacher

Avec : Guillaume Clausse, Claire-Marie Daveau, Agnès Oudot, Pierre Tallaron, Jean-Baptiste Saunier

Dramaturge : Julie Sermon

Créatrice lumière : Julie-Lola Lanteri

Scénographe : Stéphane Mathieu

Créatrice sonore : Émilie Mousset

Costumière : Florie Bel

Durée : 1 h 15

À partir de 13 ans

Le Granit • La coopérative, rue Louis Parisot • 90000 Belfort

5 décembre 2019

De 6 € à 20 €

Réservations : 03 84 58 67 67

Tournée :

Deux classes du collège Arthur Rimbaud de Belfort sont en partenariat avec Les Trois Coups pour s’initier à la critique dramatique.