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« Body and Soul », de Crystal Pite, captation sur France 5

Captation de « Body and Soul »

Annonce
Léna Martinelli

Programmé cet automne à l’Opéra Garnier, « Body and Soul » a fait l’objet d’une captation, diffusée ce soir sur France 5, dans le cadre de l’émission « Passage des Arts ». De façon fluide et généreuse, Crystal Pite y explore le thème de la dualité avec une rare intensité. Un spectacle éblouissant à voir et à revoir.

Nourrie des langages de William Forsythe, Jiří Kylián ou encore Mats Ek, la chorégraphe canadienne a invité les danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris à dépasser leurs limites. Interrogeant le collectif et la place de chacun dans le groupe humain, elle a su insuffler à Body and Soul une charge émotionnelle débordante et communicative.

Va-et-vient de vagues, ressac se brisant sur la grève… la quarantaine d’interprètes puise son énergie dans des éléments antinomiques et transfigure, sur scène, l’ensemble des relations qui se trament dans nos vies. Dans des atmosphères oniriques, cette danse organique retrace magnifiquement l’histoire de l’humanité grâce à une dramaturgie solide et une esthétique soignée. Un spectacle qui épate, touche, galvanise. Corps et âme. 

☛  Lire la critique de Léna Martinelli (2 novembre 2019) 


Body and Soul, de Crystal Pite

Avec le Ballet de l’Opéra de Paris

Musique originale : Owen Belton

Scénographie : Jay Gower Taylor

Film réalisé par Tommy Pascal

Diffusé sur France 5 le 25 avril 2020 à 22 h 25

Disponible ici jusqu’au 25 mai 2020

Durée : 81 minutes

Plus d’infos ici

Festival d’Avignon © DR

La programmation rêvée du Festival d’Avignon à Avignon

Un festival utopique sous le patronage d’Éros et Thanatos

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

La programmation virtuellement dévoilée par Olivier Py, mercredi dernier, de la 74e édition du Festival d’Avignon promettait l’affrontement de deux figures primordiales : l’Amour et la Mort. Comment ces deux puissances définissent-elles l’humain, aujourd’hui ? Un sujet passionnant hypothéqué par la suspension des festivals jusqu’au 15 juillet. Tirons malgré tout ce fil d’Éros et de Thanatos, débridons notre désir d’Avignon… que le principe de réalité risque de décevoir.

Après la première guerre mondiale, Freud s’interroge sur le destin de l’humanité : « Les hommes sont maintenant parvenus si loin dans la domination des forces de la nature qu’avec l’aide de ces dernières, il leur est facile de s’exterminer les uns les autres jusqu’au dernier. Ils le savent, de là une bonne part de leur inquiétude présente, de leur malheur, de leur fonds d’angoisse. Et maintenant il faut s’attendre à ce que l’autre des deux “puissances célestes”, l’Eros éternel, fasse un effort pour s’affirmer dans le combat contre son adversaire tout autant immortel [Thanatos]. Mais qui peut présumer du succès et de l’issue ? » (Malaise dans la civilisation, 1929).

On comprend que ce questionnement ait résonné il y a dix mois chez Olivier Py : la pulsion de mort est devenue si manifeste dans notre monde globalisé et ultralibéral, engendrant inégalités, consommation, destruction de la Nature, etc. Chercher ce qui aujourd’hui, en nous, est humain, et le faire en se réunissant, donc au théâtre, est nécessaire. La question reste de savoir, comme Freud en son temps, si l’Homme peut encore maîtriser « la perturbation apportée à la vie en commun par l’humaine pulsion d’agression et d’auto-anéantissement ». 

Le directeur du Festival a donc expliqué le fil rouge de cette édition : son désir d’aborder la politique en s’éloignant des sujets sociétaux, en s’adressant au citoyen, à l’Homme désirant autant jouir que mourir. Éros et Thanatos. Selon les versions, dans la Grèce antique, Éros est le dieu primordial issu du Chaos; il est à l’origine de la Création; il incarne l’Amour (de la Beauté), le désir, la force qui pousse vers l’Autre. Comme le rappelle l’historien Jean-Pierre Vernant, spécialiste de la Grèce antique, Éros révèle « la multiplicité incluse dans l’unité ». Pour Freud, Eros cherche à relier, rassembler : il figure les visages de la pulsion de vie qui « construit, assimile », intriquée à la pulsion de mort, Thanatos, qui « démolit » (Au-delà du principe de plaisir, 1920).

Étrange memento mori

Dans son édito, Olivier Py précise que le théâtre est justement le lieu qui permet de penser ces deux puissances à l’œuvre chez l’individu et dans la société. Loin de les opposer, « il les réunit ». Il nous rappelle « les deux vérités qui bornent notre existence : connais ton désir et souviens-toi que tu vas mourir ».

Seulement en cette période inédite pour la population mondiale, la réflexion sur ce dualisme se décale. Impossible d’oublier la mort durant ce confinement qui nous plonge en pleine dystopie : elle est potentiellement dans l’air, dans les corps que nous croisons à un plus d’un mètre, chez nos proches, dans les nouvelles anxiogènes que nous recevons. Thanatos, rebaptisé Covid-19, est le dernier avatar du chaos mais il brille sous les feux de la rampe. Pour l’heure, c’est lui qui lie fermement Éros, et non l’inverse.

Assigné à résidence, enfermé, déconfit, privé d’oxygène, Éros a certes besoin des perfusions de l’art : la culture peut devenir un baume, réanimer son élan vital, l’aider à penser et réinventer le monde, ouvrir sur un ailleurs. Mais son action reste limitée, elle est médiatisée par les écrans et elle n’existe que sans présence – ce qui exclut le théâtre. Enfin, que peut l’art face à un adversaire que seul un vaccin pourrait terrasser ? Ah, vanité qui aboutit à un truisme. Bref, nos pulsions de vie et de mort, sont aujourd’hui travaillées en profondeur, affectées de façon inouïe, par cette pandémie. Et il est difficile d’en faire abstraction pour explorer les spectacles, expositions et programmes d’un Festival dont, en outre, l’annulation est maintenant plus que probable .

© Christophe Raynaud de Lage

L’édition rêvée

Pourtant, comme Olivier Py, avec lui, nous souhaitons « marcher vers des œuvres qui nous changeront » ! Dès que possible, à Avignon et ailleurs, « nous voulons changer notre vie », la rendre « plus passionnée et plus éveillée », « ne plus perdre de temps en inutiles marchandages mais faire grandir en nous notre capacité d’éblouissement. » Le lyrisme, l’espérance, l’inébranlable foi artistique du directeur du Festival nous touchent, nous enthousiasment. Voilà pourquoi cette édition – un songe, sûrement – mérite qu’on l’exalte.

La FabricA doit accueillir Freud. Celui qui voulait changer le monde parce qu’il n’était pas satisfait de la façon dont la science comprenait l’Homme, explique Ivo van Hove. Cet habitué du Festival (les Damnés, les Choses qui passent) s’intéresse en effet aux jeunes années de l’inventeur de la psychanalyse : ses recherches, les variations émotionnelles qu’elles ont engendrées.

La Cour d’honneur, quant à elle, est censée accueillir plusieurs mythes : d’abord, un monstre mangeur d’hommes, le Minotaure de la dernière création de Dimitris Papaioannou (on se souvient qu’il avait enchanté les festivaliers avec The Great Tamer), puis Orphée, dont la musique « salvatrice est plus forte que l’amour et la mort », affirme le metteur en scène Jean Bellorini (qui a monté Karamazov en 2016). La nouvelle création de ce dernier, Le jeu des ombres, est une réécriture du mythe par le poète Valère Novarina, montrant « les damnés de la terre qui accueillent les vivants pour les radiographier ». Enfin, l’autrice de Girl, Edna O’Brien, doit également investir la Cour lors d’une soirée, pour évoquer des tragédies modernes : les femmes victimes de la guerre au Nigéria.

Cour d'honneur © Christophe Raynaud de Lage

Cour d’honneur © Christophe Raynaud de Lage

On l’aura compris, les grands récits fondateurs sont très présents dans cette nouvelle édition qui explore le fracas des désirs humains. Mythes et contes sont « l’architecture du beau théâtre », confie Olivier Py, et de nombreux spectacles s’abreuvent à cette source : Andromaque à l’infini de Gwenaël Morin, Samson de Brett Bailey, Penthésilé.e.s de Laetitia Guédon, ou encore Joueur de flûte, d’après les frères Grimm, les Femmes de Barbe-Bleue, Moby Dick, des Othello et des Hamlet !

Shakespeare occupe toujours une place de choix dans le panthéon des auteurs montés à Avignon. Le feuilleton Ceccano de cette édition lui est même consacré : treize épisodes composeront la série estivale (le texte de Py, Hamlet à l’impératif ! sera publié chez Actes Sud). Certains épisodes proposeront des contractions de la pièce traduite, d’autres se focaliseront sur un thème (la psychanalyse, la révolution, la mort, la folie, «to be or not to be», la métathéâtralité, le désir pour Ophélie). Py a choisi le mythe d’Hamlet pour questionner l’Homme sur le plan éthique («comment faire pour vivre plus dignement ? ») et interroger les fonctions du théâtre.

Une autre grande figure de la scène se trouve mise à l’honneur, à travers une création et une lecture à la Maison Jean Vilar : il s’agit d’Antoine Vitez. En pratique d’Éric Louis présente le témoignage d’anciens élèves du Théâtre national de Chaillot ; Antoine Vitez, le roman du théâtre, complète le portrait d’un homme d’exception, qu’il est urgent d’inscrire dans les mémoires.

Avant-programme de la 74e édition

Ainsi, le dialogue entre Éros et Thanatos relie-t-il les 45 spectacles prévus, les trois expositions et les douze programmes partenaires. Ce panorama convoque largement les thèmes de la violence, de la guerre, de la dictature, du deuil, de la résilience, de la transcendance (Autophagies, Traces, Misericordia, Condor d’Anne Théron, Quand tu passeras sur ma tombe, La réponse des hommes, Une femme en pièces, Death and Birth in My Life, Une cérémonie, Le temps où ma mère racontait, Le Musée, René Char en écho, Liebestod d’Angélica Liddell, Double murder d’Hofesh Shechter). L’art (musique, chant, poésie, danse, théâtre) constitue également le sujet de nombreux spectacles, dont Lamenta, Piano Works Debussy, Melizzo Doble de Galvan.

Si l’on peut déplorer l’absence d’artistes que l’on aime retrouver au Festival, le fil rouge choisi (pulsions de vie et de mort), donne tout de même très envie : regardez la présentation numérique du festival ou l’avant-programme en détail sur le site du festival d’Avignon.

Pour finir, penchons nous sur le spectacle qui aiguille le plus notre désir : Double murder d’Hofesh Shechter, dont la première mondiale, prévue début mai au Brighton Festival, a été annulée. Il s’agit d’un diptyque dont nous connaissons déjà la première pièce, Clowns. Créée en 2015 pour le Nederlands Dans Theater, cette œuvre a provoqué chez moi un choc artistique, émotionnel, d’une rare intensité. Un film diffusé par la BBC (à voir ici) en donne un bon aperçu (trente minutes fulgurantes !). La seconde pièce du spectacle, prévue pour sept danseurs, promet une tout autre énergie : les meurtres chorégraphies et théâtralisés de façon à la fois grinçante et dionysiaque, dans Clowns, doivent laisser place à de la tendresse et de la fragilité. Il s’agit de « rééquilibrer les forces face aux agressions et à la violence qui nous oppressent quotidiennement », lit-on sur le site de la Scène nationale d’Albi, qui devait accueillir le spectacle fin mai.

Comme on aimerait que les forces se rééquilibrent, en effet ! Vivement que l’on puisse assister à cette pièce apaisante. En attendant, rêvons que nous déambulons frénétiquement dans les rues brûlantes d’Avignon assourdies par les cigales et les bruits du monde, prêts à vibrer devant ce double spectacle et tant d’autres prometteurs… 

Le couperet vient de tomber : le 13 avril à 22 h 30, la rédaction reçoit le communiqué du Festival indiquant que la 74e édition est annulée : « Nous avons partagé l’espoir aussi longtemps que cela était permis, mais la situation impose un autre scénario. Notre devoir est désormais de préserver et d’inventer l’avenir du Festival d’Avignon ».

Lorène de Bonnay


Festival d’Avignon, prévu du 3 au 23 juillet 2020

Photo © Christophe Raynaud de Lage

HIkikomori - Le-refuge-Joris-Mathieu © Nicolas-Boudier

« Hikikomori, Le Refuge », de Joris Mathieu, Théâtre Nouvelle Génération, Centre dramatique national de Lyon

Le tng au plus près 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

En ces temps particuliers, le Théâtre Nouvelle Génération nous accompagne de plusieurs façons. Tout contre et au plus près. Outre une adaptation inédite, son directeur partage avec nous ses réflexions sur notre situation actuelle. Son édito de mars 2020 nous a donné envie d’approfondir le sujet. De quoi patienter jusqu’à la reprise d’En Marge !, déprogrammé au Monfort.

Joris Mathieu appréhende cette épreuve comme un « test généralisé sur notre capacité d’adaptation à ce nouveau monde ». Dans cette « situation d’urgence absolue », il prend le temps de décrire les symptômes de cette grave maladie, celle d’une « crise de sens et sociétale » majeure. Il formule des hypothèses, explore des voies de guérison. Quel diagnostic ? Quel vaccin ? Les réponses dans son entretien.

L’auteur, citoyen du monde, fait ainsi le « récit d’un épisode viral dramatique ». Un scénario prévisible mais pas inéluctable : en effet, il croit en notre faculté à « penser le rebond face à l’effondrement ». Parmi les nombreuses pistes qu’il envisage : « stimuler les imaginaires individuels et collectifs » afin de « réinventer nos modes de vie ». Pour un « désirable futur ».

Sinon, les internautes peuvent (re)découvrir Hikikomori – Le refuge, créé en 2016. Ce conte philosophique contemporain tout public résonne fortement, en cette période de confinement. Hikikomori (le repli sur soi, en japonais) raconte l’histoire d’un jeune garçon traversant une période difficile dans ses relations aux autres. Du jour au lendemain, il décide de se réfugier dans sa chambre et de ne plus en ressortir. Plutôt qu’une diffusion vidéo, une adaptation audiophonique inédite du spectacle a été créée spécifiquement pour l’occasion. C’est donc la voix de Nils qui nous accompagne, jusqu’au creux de l’oreille, à l’occasion de trois rendez-vous sur Facebook, Instagram et sur le site. Au plus près. 

Léna Martinelli

☛ Lire la critique Trina Mounier (12 janvier 2016)


En Marge !, de Joris Mathieu

Mise en scène : Joris Mathieu

Avec : Philippe Chareyron, Vincent Hermano, Marion Talotti

Mise en espace, scénographie et création lumière : Nicolas Boudier

Composition musicale : Nicolas Thévenet

Création vidéo : Siegfried Marque

Tournée ici

Hikikomori – Le refuge, de Joris Mathieu

Musique : Nicolas Thevenet

Voix : Vincent Hermano

Pour tous dès 11 ans

En savoir plus sur le spectacle  Hikikomori – Le refuge  

Les-Sea-Girls-au-pouvoir-Johanny-Bert © Marie Vosgian

Journée internationale des droits des femmes 2020

Les femmes au cœur de la création

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, de nombreuses manifestations sont programmées dimanche 8 mars. Heureusement, les programmateurs ne se cantonnent pas à cet événement pour défendre la cause féminine. Depuis quelques années, les propositions affluent : réflexions sur la place de la femme dans la société, luttes contre les discriminations, histoires décalées de la sexualité, violences conjugales… Voici une sélection de spectacles à l’affiche qui ont retenu notre attention.

Officialisée en 1977 par les Nations Unies, cette journée couvre plusieurs événements à travers le monde. Son objectif est de célébrer les avancées des droits des femmes, en terme d’égalité et de justice. Elle puise ses origines dans l’histoire des luttes ouvrières et des manifestations de femmes, au tournant du XXe siècle, en Amérique du Nord et en Europe. C’est en 1982, sous l’impulsion d’Yvette Roudy, ministre déléguée aux droits des femmes, que la France reconnaît le 8 mars comme Journée internationale des droits des femmes.

Chaque année, un thème précis est fixé par l’ONU et donne lieu à de nombreux débats et actions. L’édition 2020 a pour thème « Je suis de la Génération Égalité : levez-vous pour les droits des femmes ! ». De nombreux artistes réfléchissent aussi, avec leurs propres moyens, sur ce qui a été fait et ce qui reste à faire. L’amélioration de l’accès des femmes aux responsabilités dans les structures théâtrales contribuent aussi pour beaucoup à programmer des metteuses en scène et des autrices.

Révolutions ?

La première représentation (le 8 mars) n’a pas été choisie au hasard pour La Folle et Inconvenante Histoire des femmes, qui raconte les soucis quotidiens des femmes pour affirmer leur sexualité, du Néolithique à nos jours. Un spectacle décalé ou plutôt (dé)culotté !

Concernant J’ai rêvé la Révolution, de Catherine Anne, la date de la dernière représentation est-elle une coïncidence ?! Ce quatuor met en relation une prisonnière politique, un soldat à peine sorti de l’enfance, la mère de celui-ci et une jeune femme venue de loin. Il y est question de liberté et de sa privation, de maternité, de mort et de mots. Écriture, mise en scène et jeu, cette création inspirée par la vie et la mort d’Olympe de Gouges est un acte de femme de théâtre entière et engagée. Une plaidoirie féministe mais avant tout humaniste.

Les Sea Girls, au pouvoir ! traverse également les époques. Il y a 2 500 ans, Aristophane abordait bien des sujets, toujours brûlants d’actualité : la subordination des femmes, bien sûr, mais également celle des esclaves ; la mise en commun des biens pour un plus juste partage des richesses ; les aberrations des politiques… Les quatre chanteuses fantaisistes s’inspirent très librement de cette Assemblée, pour en offrir une version inédite et musicale, réécrite par leurs soins, tout en légèreté et en finesse. Mais ces artistes-là ont un goût très prononcé pour le burlesque.

Le corps encore !

Bien que vaudevillesque, Toute nue se veut plus trash : le corps de la femme comme une arme de guerre contre le sexisme devient un irrésistible jeu de massacre. L’histoire ? Clarisse est l’épouse d’un homme politique ambitieux qui n’hésite pas à médiatiser son couple pour arriver à ses fins. Réduite à un outil de communication et privée de toute intimité, elle fait acte de résistance et décide de se promener toute nue, non par inconscience, mais bien pour exister.

Toute-nue-Émilie-Anna-Maillet © Maxime-Lethelier

« Toute nue », mise en scène d’Émilie Anna Maillet © Maxime Lethelier

Émilie Anna Maillet a convoqué deux écritures séparées par plus d’un siècle : Mais n’te promène donc pas toute nue ! de Georges Feydeau et des extraits de l’œuvre de Lars Norén. « Comment décrypter aujourd’hui les symptômes de domination si génialement mis en jeu par Feydeau puis par Norén ? Qu’est-ce qui, après trois vagues de féminisme, perdure dans les relations de couple et les rapports de pouvoir ? Car, si aujourd’hui l’égalité des sexes est inscrite dans la loi, force est de constater que la répartition des rôles et des tâches demeure fortement clivée. Et plus les enjeux de pouvoirs sont forts, plus l’absence des femmes dans l’espace public est criante », lit-on dans la note d’intentions.

Concernant les questions relatives à la place des femmes dans la sphère publique, Sur / Exposition donne à entendre, cette fois-ci, des témoignages, dans un tout autre registre. La commissaire d’exposition Aurélie Bocage a présenté le travail photographique de Magda, la jeune révolutionnaire égyptienne qui a posé nue pour dénoncer l’hypocrisie autour du corps de la femme dans le monde arabe (une fatwa l’a obligée à fuir son pays). Durant le vernissage, quelque chose s’est passé. Avec difficulté, Aurélie tente de le raconter. Plusieurs voix se mêlent à la sienne. À la croisée du théâtre et de l’installation muséale, nous découvrons les décombres de ces multiples paroles. L’occasion d’ausculter ces destins de femmes d’avant la révolution pour comprendre comment ils résonnent aujourd’hui. Ce texte d’Aurore Jacob a fait l’objet de plusieurs travaux de mise en lecture (dont le Théâtre national de Strasbourg) et est soutenu par Mains d’œuvres, le Jeune Théâtre National, ARTCENA, Label Rue du Conservatoire.

Radicaux libres

Quant à Cédric Gourmelon (tiens, un homme !), il se saisit de Liberté à Brême, brûlot rêche contre le machisme. Geesche Gottfried, issue de la petite bourgeoisie conservatrice allemande du XIXsiècle, semble souffrir d’une malédiction : ses proches qui la font tant souffrir meurent tous, les uns après les autres. En dix-sept courts tableaux qui s’enchaînent, la pièce de Fassbinder raconte l’histoire de sa lutte pour une impossible émancipation. Il livre une critique sans concession de nos sociétés patriarcales, avec une victime sacrifiée sur l’autel de la misogynie incarnée par l’incandescente Valérie Dréville.

Liberté-à-Breme-Fassbinder-Cédric-Gourmelon © Simon-Gosselin

« Liberté à Brême », mise en scène de Cédric Gourmelon © Simon Gosselin

Christophe Rauck vient de créer la Faculté des rêves au Théâtre du Nord. Il se saisit de la radicalité du propos de Valerie Solanas, cette icône féministe dans l’Amérique des années 60, homosexuelle et intellectuelle en colère, dont l’histoire a surtout retenu sa tentative d’assassinat sur Andy Warhol. Partant du texte originel de Sara Stridsberg, oscillant entre récit, poésie et théâtre, il explore la personnalité complexe et tourmentée d’une femme à la croisée des chemins féministes et artistiques, celle qui se rêva la « première pute intellectuelle de l’Amérique » et qui appela à l’éradication des mâles.

En attendant de découvrir ce spectacle au printemps, au TG2 et au Monfort, allons au Théâtre de Belleville qui a décidément une programmation très intéressante. Serait-ce une femme aux mannettes ? Dans Mon Olympe, cinq jeunes femmes, féministes et fières de l’être, se retrouvent enfermées le soir dans un jardin public sans moyen de communication. Cette nuit blanche va très vite se transformer en un parcours initiatique mouvementé. Quant à Hedda, c’est une histoire d’amour comme il y en a tant, l’histoire ordinaire de l’une de celles dont on dit qu’elles sont restées, malgré le premier coup et ce qui a suivi.

Hedda-Lena-Paugam

« Hedda », de Lena Paugam © DR

Seules en scène

Parmi les one woman shows qui fleurissent sur nos scènes, voici un choix drastique parmi les jeunes pousses, dont les punchlines font mouche immédiatement. Inconnue il y a encore un an, Marina Rollman, jeune humoriste suisse de 30 ans, s’est fait connaître sur France Inter. Elle est passée par Montreux ou le Djamel Comedy Club, a assuré les premières parties de Gad Elmaleh. Avec son premier stand-up, elle fait un tabac (à voir au Théâtre de l’Œuvre). Quand elle ne parle pas de l’ignorance des hommes en matière de plaisir féminin, elle pointe le sexisme des pubs. Entre autres ! Et c’est désopilant (lire notre critique ici).

Humoriste, comédienne et chroniqueuse française, Nora Hamzawi s’est lancée sur scène en 2009, et, depuis, alterne les spectacles, les chroniques radio (elle aussi sur France Inter), ainsi que les rôles d’actrice. Elle épingle l’époque et exacerbe, avec la même lucidité qu’elle s’inflige à elle-même, les interrogations d’une jeune femme surprise d’être déjà trentenaire. Maternité, crises de couple, épanouissement social et sexuel… elle dissèque ses névroses avec autodérision et amusement pour finalement mieux nous aider à accepter les nôtres.

Et pour finir par l’une de celles qui défend le mieux la cause, avec humour : Florence Foresti jouera son spectacle Épilogue au profit de Women Safe, qui agit au quotidien pour les femmes et les enfants victimes ou témoins de violences, une association que l’artiste soutient activement. Une représentation unique, dimanche 8 mars à l’Olympia, où elle sera accompagnée de quelques amis. 

Léna Martinelli


La Folle et Inconvenante Histoire des femmes, de et avec Laura Leoni, d’après une idée originale de Diane Prost
Mise en scène : Laetitia Gonzalbes
Funambule Montmartre • Réservations ici

J’ai rêvé la Révolution, de Catherine Anne
Compagnie À brûle – pourpoint
Texte et mise en scène : Catherine Anne
Avec :
Catherine Anne, Luce Mouchel, Morgane Real, Pol Tronco
Théâtre de l’épée de bois, du 27 février au 8 mars 2020 • Réservations ici

Les Sea Girls, au pouvoir !, de et avec Lise Laffont, Judith Rémy, Prunella Rivière, Delphine Simon
Mise en scène : Johanny Bert
Centre Cyrano de Bergerac de Sannois, le 13 mars 2020 • Réservations ici • Tournée ici

Toute nue !, d’après Georges Feydeau et inspiré de Lars Norén
Cie Ex Voto à la lune
Conception : d’Émilie Anna Maillet 
Avec : Sébastien Lalanne, Denis Lejeune, Marion Suzanne, Simon Terrenoire (ou Mathieu Perotto) et François Merville (batterie)
Théâtre Paris-Villette, jusqu’au 21 mars 2020 • Réservations ici

Sur / Exposition, d’Aurore Jacob
Compagnie Theatrum Mundi et les Chants égarés
Mise en scène : Anissa Daaou et Marceau Deschamps-Ségura
Avec : Anissa Daaou, Salomé Diénis-Meulien ou Asja Nadjar (en alternance), Marceau Deschamps-Ségura, Lucile Jégou, Romaric Olarte et Cécile Elma Roger 
Théâtre La Reine Blanche, du 8 au 19 avril 2020 • Réservations ici

Liberté à Brême, de Rainer Werner Fassbinder
Mise en scène : Cédric Gourmelon
Avec : Valérie Dréville, Gaël Baron, Guillaume Cantillon, Christian Drillaud, Nathalie Kousnetzoff, Adrien Michaux, François Tizon, Gérard Watkins
Théâtre national de Strasbourg, jusqu’au 11 mars 2020 • Réservations ici • Tournée ici, dont T2G – Centre dramatique de Gennevilliers du 20 au 30 mars 2020, réservations ici

La Faculté des rêves, de Sara Stridsberg
Mise en scène : Christophe Rauck
Avec : Anne Caillère, Cécile Garcia Fogel, Mélanie Menu, Christèle Tual, David Houri, Pierre-Henri Puente
Tournée, dont TG2 Gennevilliers du 23 avril au 6 mai 2020, réservations ici, et Monfort (avec le Théâtre de la Ville) du 12 au 19 mai 2020, réservations ici

Hedda, de Lena Paugam, Sigrid Carré Lecoindre, Lucas Lelièvre
Site de la cie
Mise en scène et interprétation : Lena Paugam
Théâtre de Belleville, jusqu’au 29 mars 2020 • Réservations ici

Mon Olympe, de Gabrielle Chalmont et Marie-Pierre Nalbandian
Cie Les Mille printempsAvec : Claire Bouanich, Sarah Coulaud, Louise Fafa, Maud Martel, Jeanne Ruff
Théâtre de Belleville, jusqu’au 28 mars • Réservations ici • Tournée ici

Marina Rollman
Théâtre de l’Œuvre, jusqu’au 30 avril 2020 • Réservations ici • Tournée ici

Nora Hamzawi, nouveau spectacle
Théâtre Le République, jusqu’au 28 mars • Réservations iciTournée ici, dont Les Folies Bergère, du 23 au 26 avril, réservations ici

Épilogue, de Florence Foresti
Site iciL’Olympia, le 8 mars • Réservations ici • Tournée ici 


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ De Midi à Minuit », 58 autrices des Écrivains Associés du Théâtre, Théâtre 14 Jean-Marie Serreau à Paris, par Léna Martinelli

☛ Regards de femmes, dans le cadre de la Journée internationale des droits des femmes, Le Kremlin-Bicêtre, par Léna Martinelli

ERSATZ-Julien-Mellano-collectif-aïe-aïe-aïe © Laurent Guizard

11e Nuit de la marionnette, Festival Marto, Théâtre Jean Arp à Clamart

Complètement MARTO !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Et si Blanche Neige, Shéhérazade, Daniel, Édouard, Hen, Collette, Moby Dick et une pirate nous entraînaient dans leurs délires jusqu’au bout de la nuit ? Pour découvrir cette galerie de portraits sensibles et fantasques, rendez-vous samedi 29 février à Clamart, à l’occasion de la 11Nuit de la marionnette, qui ouvre les 20 ans du Festival MARTO ! (marionnette pour adultes et théâtre d’objets).

Lors de cette nuit insolite, ce ne sont pas moins de treize spectacles (dont six premières en Ile-de-France) et une carte blanche qui sont proposés par le Théâtre Jean Arp. Bien sûr, il n’est pas nécessaire de rester jusqu’à 6 heures pour apprécier le programme, mais voilà de quoi mettre en appétit ! Le public sera accueilli dès 20 heures, sous le chapiteau installé sur le stade Hunebelle, avant de se disperser dans des groupes pour suivre l’un des quatre parcours.

À découvrir

Hen, du Théâtre de Romette : diva enragée et virile à talons, Hen s’exprime avec liberté, en chantant l’amour, l’espoir, les corps et la sexualité. On le/la rencontre au travers de ses identités multiples et de son parcours intime. Un cabaret musical déjanté, inspiré du Berlin des années 30 ou de la scène performative queer actuelle (pour public averti / plus de 16 ans).

La Galère de la compagnie Bakélite, nous avait beaucoup plu (lire la critique ici). Il y a fort à parier que nous ne serons pas déçus par les Envahisseurs : des petits hommes verts débarquent sur notre planète mais le monde est-il prêt à accueillir ces étranges créatures venues d’ailleurs ? En 30 minutes, nous assisterons à des apparitions de soucoupes volantes, à une invasion extraterrestre, au déploiement des forces armées, à la destruction des principales capitales mondiales… bref, à la fin de l’humanité ?

À noter également : le Printemps du machiniste (collectif d’artistes en résidence au Théâtre Jean Arp) accueille le public tout au long de la Nuit autour de trois projets, dont Entièrement peuplée, un laboratoire de création d’une micro-série marionnettique réalisée en collaboration étroite avec les Clamartois 
durant plusieurs mois. 


Parmi les spectacles déjà vus par Les Trois Coups, ne pas manquer : Camarades, de la Cie Les maladroits (lire la critique de Laura Plas), dans lequel quatre comédiens et la poussière de craie tracée dans le décor racontent l’intime pour évoquer la mémoire d’une génération engagée. Coup de cœur du Chainon Manquant 2019, Ersatz, du collectif Aïe Aïe Aïe (lire ma critique ici) est une pièce sans parole où le face à face entre l’humain et l’objet nous entraîne dans un jeu de pistes drôle et mystérieux. Une projection librement fantasmée de l’homme de demain, où s’ébauche la vision d’un monstre possible, résultat saugrenu issu de l’alchimie de l’homme et de la machine.

Les 20 ans du festival MARTO !

Cette Nuit ouvre MARTO ! Ce grand rendez-vous annuel de la création marionnettique fête ses 20 ans, cette année, en continuant de relier, par quelques fils invisibles, plusieurs villes des Hauts-de-Seine. Depuis 2000, le festival offre un panorama de la marionnette pour adultes et du théâtre d’objets sous toutes les formes et manipulations. Né de l’initiative conjointe du Théâtre 71, du Théâtre des Sources et du Théâtre Jean Arp, il a rapidement été rejoint par de nouveaux partenaires : le Théâtre Firmin Gémier (Antony), le Théâtre Victor Hugo (Bagneux), le Théâtre de Châtillon, Le Temps des cerises et la Halle des épinettes (Issy-les-Moulineaux), le Théâtre Bernard-Marie Koltès de l’Université Paris Ouest (Nanterre).

Adulte, le festival a su s’imposer dans le paysage, marquer son propre territoire par une idée forte du collectif, une large ouverture de la programmation et le développement de partenariats. MARTO ! a accentué les repérages du travail des compagnies franciliennes et des lieux de compagnonnage, en mettant aussi en place des actions d’éducation artistiques et culturelles partagées. Beau bilan, mais Jean-Paul Perez, son président fraîchement élu, se voit confier la mission de donner au festival un nouvel élan.

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« L’Herbe de l’oubli », cie Point Zéro et Théâtre de Poche © Alice Piemme

Pour cette édition anniversaire, un invité exceptionnel est convié : le célèbre Guignol donnera une série de conférences décalées et spectaculaires, afin de livrer, avec sa dérision légendaire, son regard sur la marionnette contemporaine. Pour célébrer deux décennies riches en découvertes artistiques, la compagnie Les Anges au plafond créera aussi deux bals marionnettiques.

Pratiquement nés au festival et couvés par le Théâtre 71 de Malakoff, Camille Trouvé et Brice Berthoud ont en effet présenté la plupart de leurs spectacles au festival. C’est donc assez naturellement que le collectif s’est tourné vers eux pour inventer l’événement de cette édition spéciale. À cette carte blanche, ils ont répondu par un projet un peu fou, jamais expérimenté auparavant, celui de faire danser ensemble spectateurs et marionnettes dans un « joyeux grand bal aux sonorités latines ». Un projet immersif inspiré tout à la fois du carnaval, du tango argentin, du culte des morts au Mexique et de sa figure tutélaire, Frida Kahlo, avec dans la foule des danseurs, des « barons » formés lors de masterclasses.

Quelle programmation réjouissante ! Entre le 29 février et le 14 mars, artistes de tous horizons, figures et objets manipulés se retrouveront donc pour nous donner à voir le monde autrement. Comme dans un rêve, ou en prise directe avec la réalité, mais toujours avec les moyens de l’art et… complètement MARTO ! 

Léna Martinelli


11Nuit de la marionnette

Chapiteau du Théâtre Jean Arp • Stade Hunebelle • 92140 Clamart

Samedi 29 février 2020, de 20 heures à 6 heures

Programmation détaillée ici

Navette : à l’aller, le départ est à 18 h 30 devant le Théâtre de la Ville (place du Châtelet) et retour au même endroit (départ à 6 h 30). Réservation indispensable au 01 71 10 74 31

Pour tenir toute la nuit, un bar propose des formules dîner, snack et boissons.

Détails ici

Tarif unique : 29 €

Réservation : 01 71 10 74 31

Dans le cadre du Festival MARTO !, 20édition

Dans huit villes des Hauts-de-Seine, du 29 février au 14 mars 2020

Pass MARTO ! : 3 spectacles 24 € (8 € la place supplémentaire)
Spectacle : de 8 € à 17 €

Lieux :

  • Théâtre des Sources à Fontenay-aux-Roses • billetterie@theatredessources.fr • 01 71 10 73 71
  • Théâtre Firmin Gémier à Antony • La Piscine à Châtenay-Malabry • accueil@tfg-lp.com • 01 41 87 20 84
  • Théâtre Jean Arp • Clamart • reservation.theatrejeanarp@valleesud.fr • 01 71 10 74 31
  • Théâtre Victor Hugo • Bagneux • reservationtvh@valleesud.fr • 01 46 63 96 66
  • Théâtre de Châtillon • billetterie@theatreachatillon.com • 01 55 48 06 90
  • Théâtre 71 • Malakoff • billetterie@theatre71.com • 01 55 48 91 00
  • La Fabrique des arts • 21 ter, bd de Stalingrad • Malakoff • billetterie@theatre71.com • 01 55 48 91 00
  • La Supérette • 28, bd de Stalingrad • Malakoff • billetterie@theatre71.com • 01 55 48 91 00
  • Le Temps des cerises • Issy-les-Moulineaux • letempsdescerises@ville-issy.fr I • 01 41 23 84 00
  • Université Paris X • Nanterre • 01 40 97 56 56

     


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