Édito, rentrée 2020

Comedie-Clermont-Ferrand © Mathieu NOEL La Comédie de Clermont-Ferrand © Mathieu Noël

Une rentrée fragile

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Voici le temps de nos retrouvailles. Enfin ! Après ces longs mois de disette, la joie est palpable : les artistes trépignent à l’idée de rejouer devant un public également fébrile et impatient. Le désir de partager les émotions du spectacle vivant, de découvrir de nouvelles écritures, ensemble, demeure intact. Avant évoquer notre sélection théâtre – des œuvres singulières nées de la situation inédite que nous traversons – quel est donc le bulletin de santé du spectacle vivant ?

L’inquiétude est légitime. La Covid-19 a un impact sur nos vies, nos comportements, nos relations sociales. Et sur l’avenir économique (entre autre) de tout le secteur culturel : les artistes et ceux qui les entourent, ceux qui ne bénéficient pas du régime intermittent. Nombreuses sont les victimes collatérales qui subissent cet effet domino !

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Page d’accueil du site internet de La Colline – Théâtre national

Certes, les activités reprennent progressivement, les équipes et les spectateurs peuvent être rassurés sur leur sécurité (par exemple, L’Odéon – Théâtre de l’Europe a mis en ligne un Mode d’emploi pour un spectacle en toute sérénité ; La Colline – Théâtre national regroupe ses nouvelles modalités d’accueil dans une rubrique « Vivant » qui s’affiche en lettres rouges sur la page d’accueil du site). Mais la tenue des représentations reste soumise à l’évolution sanitaire. Les directeurs de salles vivent au rythme des annonces et s’adaptent aux mesures en vigueur : réduction de jauges, protocoles d’accueil des publics… Dans ces zones aux couleurs changeantes, la prudence reste de mise.

Un secteur sous perfusion

Les théâtres communiquent beaucoup et les syndicats mutualisent les ressources, en diffusant les informations liées à l’épidémie (textes officiels, liens, actualités). Ils jouent surtout leur rôle de lanceurs d’alertes et œuvrent à trouver des solutions aux multiples problèmes qui se posent. Les membres de l’USEP-SV (Union syndicale des employeurs du secteur public du spectacle vivant – Les Forces Musicales, Profedim, Syndeac et S.N.S.P.) ont d’ailleurs largement contribué au plan de relance du service public de la culture.

Theatre-Marigny
La Comédie Française au Théâtre Marigny © DR

Si les scènes labellisées ou conventionnées ont pu honorer leurs contrats, d’autres structures se sont adaptées tant que possible, avec une tendance au désengagement. Des salles municipales avaient même prévu des fermetures de salle jusqu’au mois de décembre 2020 ! Or, véritable poumon économique du secteur, ce réseau maille tout le territoire. Les producteurs privés, dont Atelier Théâtre Actuel, un des plus importants tourneurs, ont rédigé une lettre ouverte pour réagir à cette frilosité. Le pire semble évité, mais Philippe Chapelon, délégué général du S.N.E.S. (Syndicat national des entrepreneurs du spectacle) continue de tirer la sonnette d’alarme : « Les indemnisations de l’État ne couvrent absolument pas nos frais ».

Pallier les assurances tous risques

La solidarité est plus que jamais nécessaire, car nous ne sommes qu’au début d’une crise majeure. C’est l’hécatombe du côté des compagnies et des artistes précaires, qui voient leurs débouchés se réduire à peau de chagrin. L’annulation en cascade des festivals de l’été en a laissé plus d’un sur le carreau.

Pour ne retenir que le plus important, le Festival d’Avignon s’est mobilisé avec ses partenaires (audiovisuel public, A.N.R.A.T.) pour proposer en juillet son édition « rêvée » d’Avignon : captations, documentaires, émissions et podcasts, journées de vacances apprenantes, formation en visio… Pour du « live », il faudra attendre les prochaines vacances scolaires et la « Semaine d’art » qui se tiendra du 23 au 31 octobre. C’est mieux que rien et l’on s’en réjouit, évidemment !

Chainon-Manquant-Laval-2020
Le Chainon Manquant a été maintenu du 15 au 20 septembre 2020

C’est un tour de force que le Chainon Manquant ait finalement pu se dérouler à Laval et Changé, comme prévu. Festival incontournable de la rentrée en région, il permet effectivement à de nombreux professionnels d’élaborer leur prochaine saison culturelle. La programmation a été légèrement amputée (une soixantaine de spectacles maintenus, contre 74 à l’origine), mais des artistes ont pu rejouer, 580 professionnels étaient présents et le public a été au rendez-vous : « Gageons que cette édition si particulière puisse être le point de départ d’un retour du spectacle dans tous les théâtres et salles de concerts de France. Nous avons besoin d’eux », écrit son président François Gabory.

Autre bonne nouvelle 

Saluons la naissance d’un nouveau théâtre, celui de La Comédie de Clermont-Ferrand, nomade jusqu’à aujourd’hui. Quelle gageure ! Imaginé́e par l’architecte portugais Eduardo Souto de Moura (École de Porto, prix Pritzker 2011), la construction s’achève après trois ans de travaux et plus de deux mois d’arrêt du chantier. Sans lieu propre depuis vingt-deux ans, l’équipe a enfin un lieu digne de ce nom, en centre ville. Une étape importante dans l’histoire de la scène nationale.

L’inauguration officielle a été reportée, mais les autres rendez-vous dans ce nouveau lieu de culture et de vie se dérouleront comme prévu. Parmi les alléchantes propositions de cette saison, relevons deux créations mondiales en ouverture, dont une déambulation documentaire dans un chantier scénographié : Société en chantier, de Stefan Kaegi (Rimini Protokoll), une forme théâtrale ludique car immersive et participative. Et avec de pareils noms de salles (la plus grande s’appelle L’Horizon et l’autre, celle des Possibles), on a de bonnes raisons de garder l’espoir.

En revanche, plusieurs saisons ont été lancées de façon décalée, ou annoncées en partie, comme à la Comédie-Française : « Nous sommes près de vous recevoir et il nous tarde tant. La Salle Richelieu étant fermée pour travaux jusqu’au 15 janvier prochain, nous vous donnons rendez-vous au Théâtre Marigny, au Studio Marigny et toujours au Théâtre du Vieux-Colombier et au Studio-Théâtre. Nous avons choisi d’annoncer nos spectacles jusqu’à début janvier, seulement, de les mettre en vente mois par mois, car consentir à l’incertitude de notre temps me semble être la meilleure manière d’éviter les faux départs épuisants et de préserver ainsi la fidélité qui nous lie », écrit son administrateur Éric Ruf.

Avec ces frontières intermittentes, les structures ouvertes sur l’international ont le tournis, avec d’incessants changements de programme. Ainsi, Chaillot, théâtre national de la danse doit annuler, entre autres, la Batsheva Dance Company (Israël) ou le Navdhara India Dance Theatre. Le directeur se veut pourtant rassurant : « on a à cœur d’être au rendez-vous de nos missions, ce pour quoi nous sommes là. On a agencé, défait, refait la programmation pour accompagner au mieux les artistes, honoré nos contrats grâce au soutien de la puissance publique. La saison est donc tout aussi riche, puissante et passionnante, car il faut résister pour éviter le repli et l’enfermement, même si nous devons être souples et flexibles ».

Bilan général mitigé

Résultat de ce rapide état des lieux : des reports, donc moins de créations ; des exploitations plus longues des reprises, donc moins de représentations ; toujours plus de seuls en scène ; des animations adaptées, avec davantage de numérique et de contenus en ligne. « Menaces sur le vivant », qu’on vous dit !

Malgré la gestion délicate de cette crise, les équipes font leur possible pour que demeure l’esprit de dialogues, d’échanges et de convivialité. Merci pour les multiples initiatives qui ont permis de garder le lien avec les spectateurs confinés, de maintenir certaines activités et d’honorer leurs missions (nos articles du printemps en témoignent) ! Enfin, bravo aux artistes, qui ont mis cette période à profit pour faire des propositions en écho à notre actualité, passant de la sidération à la création. Dans l’urgence.

Lire notre sélection théâtre de la rentrée ici

Léna Martinelli