Entretien avec Julien Poncet, directeur de la Comédie-Odéon à Lyon

Julien Poncet, Comédie-Odéon, Les Naufragés, Patrick Timsit, Philippe caubère, Trina Mounier © Paul Bourdrel

« Je lance un appel aux collectivités pour que nous, petits théâtres privés, ayons aussi notre chance »

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

La Comédie-Odéon est un tout jeune théâtre (il a fêté ses 7 ans en décembre), un des rares à Lyon qui soit complètement privé. Son directeur, Julien Poncet, a produit des spectacles aussi différents que Les Naufragés d’Emmanuel Meirieu, Life is a bathroom de Ivan Gouillon et Famille pour tous… et les enfants seront bien gardés de Ségolène Stock. Mais il est déjà dans la tourmente. Il faut avoir les reins solides pour traverser cette crise…

Quelles mesures avez-vous prises, suite à l’obligation de confinement ?

Le théâtre est fermé depuis le 13 mars. C’est tout et c’est énorme. On a déjà dû gérer 125 reports et annulations jusqu’au 30 avril. On avait, comme toujours, deux représentations par jour, plus les spectacles en tournée, les stages, une activité intense et permanente, ce qui est une caractéristique des théâtres privés. Nous avons immédiatement décidé de mettre l’entreprise le plus possible en sécurité, en soulageant les charges les plus importantes. Nous avons par exemple mis des salariés en chômage partiel, en ne conservant qu’environ 20 % des activités. Nous étions en train de travailler à l’élaboration de la saison prochaine pour être présents à la rentrée.

Quelles répercussions cela entraîne-t-il pour les théâtres privés, et d’abord pour vous ?

Paradoxalement, si la place des artistes dans notre société semble sortir renforcée de cette crise, je crains que le spectacle vivant ne mette très longtemps à se remettre de cette interruption, car notre art s’exerce devant des gens.

Il existe une clé de calcul dans l’économie des théâtres privés qu’on appelle le TOM (Théâtre en ordre de marche), qui représente les charges fixes et incompressibles hors coûts artistiques (loyer, frais de fonctionnement…). Nous avons un TOM en position sommeil à 1 092 € par jour. Même si nous avons pu discuter avec nos fournisseurs et obtenu quelques reports, on sait déjà qu’à la rentrée prochaine, ces reports qui ne sont pas des annulations, vont nous revenir en pleine face.

Comédie-Odéon © Paul-Bourdrel
© Paul Bourdrel

Même si on arrive à tenir, en attendant que ça passe, nous ne serons sans doute pas en capacité de réinvestir, notamment dans les secteurs artistiques et de la communication. Cette histoire va sans doute bouleverser jusqu’aux contenus des spectacles que nous présenterons. Sans compter qu’il n’est pas sûr que les gens se précipitent de nouveau au théâtre. Il y aura sans doute embouteillage de communications. Cela se fera au profit des grosses structures qui auront les moyens d’acheter des pages entières de publicité, au détriment des petits théâtres comme le nôtre.

Comment faire sans garantie de reconduction budgétaire ?

Nous n’avons plus les ressources constituées par la billetterie, le bar. Du 15 mars au 30 avril, nous avons perdu 235 000 € de chiffre d’affaires. Cette perte ne va pas seulement affecter le théâtre mais toute la chaîne de nos fournisseurs. Bien entendu, le plus important, c’est de soutenir l’humain, les petites compagnies, les intermittents qui sont au cœur de notre projet. À titre de comparaison, l’année dernière, on a fait plus de 2 700 cachets d’artistes. Cela fait un gros employeur en sommeil.

Alors, quelles solutions ?

Chaque théâtre privé a son modèle qui n’a rien à voir avec un autre. Nous n’avons, par exemple, ni le même modèle économique, ni le même projet artistique que le Théâtre Tête d’Or, à Lyon lui aussi. Cela rend très difficile pour les collectivités d’avoir une idée d’ensemble pour soutenir le théâtre privé. Aujourd’hui le Ministère va sans doute négocier avec des représentants du théâtre privé, qui sont essentiellement basés à Paris où se concentre la majorité de la profession. Isolés à Lyon, nous pesons peu dans le paysage national. Comment se signaler, être au bon endroit au bon moment avec la bonne personne qui pourra nous accompagner ? Je lance donc, ici, un appel aux collectivités pour qu’elles fassent attention à cette réalité, pour que nous ayons tous notre chance. Il faudra compter avec une association des théâtres privés de province, qui est en train de voir le jour.

Vous parlez de disparité. Mais cela paraît logique : qui dit privé dit aussi liberté, spécificité, caractère unique !

C’est en effet sa liberté, qui fait son identité mais aussi sa fragilité. Toutefois, notre identité se mesure à notre projet artistique et aussi à notre activité économique : nous avons fait 68 000 entrées, la saison dernière, grâce à des spectacles qui tournent dans des théâtres nationaux comme dans des cafés-théâtres. Nous créons un véritable ruissellement sur le territoire. La dimension culturelle et d’intérêt général de notre projet, qui est le ressort de notre passion, n’obtient sans doute pas une reconnaissance institutionnelle à la hauteur de cet investissement.

Vous êtes réellement très inquiet ?

Les théâtres publics ont des difficultés eux aussi et ont pris des engagements vis-à-vis des compagnies, par exemple, mais cela n’affecte pas leurs ressources. Pour nous, qui avons pris les mêmes engagements, nous n’avons aucune assurance : la pompe est fermée. Alors aujourd’hui, oui, je suis inquiet.

Heureusement, j’ai en moi une bonne dose d’inconscience ou d’optimisme, qui me fait penser qu’il va être intéressant de réinventer un modèle, de réanimer l’outil. Mais cela ne se fera pas sans soutien. Qui sera prêt à le faire, et comment ? Dès qu’on pourra sortir de chez nous, on fera tout pour aller jouer devant des gens à qui on aura des choses à dire.

Le théâtre public va et doit redémarrer, d’autres (en région lyonnaise) qui bénéficient de financements mixtes, ont les moyens de faire une propagande du tonnerre, ils seront partout, alors que nous n’aurons pas un kopek. Pourtant, nous avons un super programme de rentrée, avec deux créations : l’une de Philippe Caubère sur quatre semaines, l’autre de Patrick Timsit pendant trois semaines. Ajoutons la nouvelle création d’Alexis Michalik, l’éligibilité aux Molières des Naufragés d’Emmanuel Meirieu…

L’issue dépendra sans doute de nos spectateurs. Il faudra qu’ils achètent des places pour la rentrée. Sinon nous n’accosterons jamais sur les rives du nouveau monde. 

Propos recueillis par
Trina Mounier


Comédie-Odéon

6, rue Grolée • 69002 Lyon

04 78 82 86 30 • Facebook


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☛ Life is a bathroom and I am a boat, d’YvanGouillon, par TrinaMounier