“Éperlecques” de et avec Lucien Fradin © DR

« Éperlecques », de Lucien Fradin, Présence Pasteur, à Avignon

Éperlecques vaut le détour !       

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Avec beaucoup d’humour et de finesse, le comédien Lucien Fradin mêle, dans Éperlecques, les souvenirs biographiques aux réflexions sociologiques et philosophiques. 

Éperlecques ne vous dit rien ? Suivez le guide : Lucien Fradin vous fait découvrir son bois, ses chapelles et son blockhaus. Le jeune comédien fait de cette bourgade du Pas-de-Calais le cœur d’un spectacle sobre et sensible. Débutant comme une conférence sur Éperlecques, avec rétroprojecteur, photos et enregistrements sonores, cette fiction sociologique se transforme en un récit intime.

Lucien Fradin suit la méthode adoptée par Guy Alloucherie dans la Brique. Dans ce remarquable spectacle, le directeur de la compagnie Hendrick Van Der Zee recherchait  les traces du passé, celui du bassin minier et le sien. Sa compagnie a supervisé la production d’Éperlecques, conçu également comme un fin entremêlement d’histoires personnelles et de réflexions sociologiques, d’éléments biographiques et d’inspirations philosophiques. Dans ce récit, les anecdotes n’en sont pas, car tout compte dans ces détails qui font la vie.

Lucien Fradin, tantôt conférencier à petite moustache et pull désuet, tantôt, à la faveur d’un flashback, timide adolescent de quinze ans, se lance dans une autoanalyse passionnante. Avec une grande délicatesse, il tire les fils de sa mémoire, fouillant l’héritage familial, brossant la généalogie de ses parents. À travers une expérience personnelle, il cerne progressivement « les signes d’une réalité », selon l’expression d’Annie Ernaux. Comme elle, il emploie le « je transpersonnel », parlant de soi pour parler des autres.

“Éperlecques” de et avec Lucien Fradin © DR

“Éperlecques” de et avec Lucien Fradin © DR

Sexe social

Alors que les réseaux sociaux naissent à peine à la faveur d’Internet, Lucien découvre son homosexualité. Premiers émois vécus avec des hommes plus vieux, violence de l’insulte à l’école, déceptions et peurs, il traverse à nouveau sur scène ces souvenirs biographiques qui ne sont pas personnels, car ils portent en eux une dimension collective. Comment vivre avec le sentiment de honte et le poids du secret, dans une commune de 3.500 habitants, qui n’offre pas l’anonymat des grandes villes ? Contre la puissance de l’assignation sociale – être ce qu’on attend de vous –  et dans une forme de solitude.

Le conférencier mentionne ainsi les travaux de la philosophe américaine Judith Butler, auteure d’un livre phare intitulé Trouble dans le genre, paru en 1990… et traduit en français seulement quinze ans plus tard ! Elle y pose la notion de genre, distincte du sexe. Le genre serait en quelque sorte le « sexe social », celui que la société nous attribue depuis la naissance et qu’il est donc possible de changer.

En montant ce spectacle de forme légère, l’acteur contribue à la reconnaissance de ces voix passées sous silences, de ces vies minuscules reléguées dans l’ombre. Avec érudition, mais sans esprit de sérieux, avec de la suite dans les idées et beaucoup d’humour, Lucien Fradin explore les aventures de la conscience d’un jeune homme. Il retrace la formation d’une identité, en même temps qu’il dépeint une tranche de l’histoire contemporaine. Éperlecques vaut le détour ! 

Cédric Enjalbert


Éperlecques de et avec Lucien Fradin

Compagnie Hendrick Van Der Zee, créée par Guy Alloucherie

Conception et interprétation : Lucien Fradin

Création lumière et régie : François Pavot

Dessins : Eve Bigontina

Regards extérieurs : Guy Alloucherie, Didier Cousin, Aurore Magnier et Capu Prioul

Voix : Catherine Fradin, Laurent Fradin et Sylvain Fradin

Durée : 1 h 10

Présence Pasteur • 13, rue du Pont Trouca • 84000 Avignon

Dans le cadre du du Off d’Avignon

Du 7 au 29 juillet 2017, à 14 h20, relâches le 11, 18 et 25 juillet

De 5 € à 12 €

Réservations : 04 32 74 18 54

À découvrir sur Les Trois Coups

La Brique de Guy Alloucherie, par Laura Plas

« Une chambre en Inde », d’Ariane Mnouchkine, Théâtre du Soleil à Paris

Ariane Mnouchkine : le Soleil contre l’obscurité, tout contre

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Que peut le théâtre ? Qu’a‑t‑il à dire du chaos du monde ? Ariane Mnouchkine prend ces questions à bras le corps dans une création tourmentée et mélancolique, se retournant sur 50 ans de vie consacrée au théâtre.

« Peut‑on espérer la venue d’un nouveau Shakespeare ou d’un nouvel Homère ? » s’inquiète Ariane Mnouchkine, sans emphase. Car, pour elle, la question se pose vraiment : qui saura raconter le chaos du siècle ? Qui trouvera les mots pour débrouiller l’incompréhensible ? L’artiste, qui n’a cessé d’interpréter les classiques et d’inventer les formes pour dire le monde, s’est révélée, comme tous, interdite et désemparée par la violence inédite des attentats qui ont endeuillé la France. À quoi bon le théâtre, l’art ou la création, dans ces conditions ? Elle avait organisé un voyage avec sa troupe, en Inde, sur les traces d’une forme théâtrale populaire oubliée : le Theru koothu. Pouvait‑elle encore prendre le large ? Après un moment de sursis, elle fait le pari que l’éloignement offrirait une distance bienvenue, un exil fertile à la pensée.

Cette gageure, elle l’a déjà vérifiée dans son théâtre, à maintes reprises. Mais à Pondichéry, en janvier 2016, rien ne s’est passé comme prévu. La difficulté à se figurer un horizon qui ne soit pas obscurci par le doute, un imaginaire qui ne soit pas pétrifié par la conscience des horreurs du monde, sont devenus l’objet même de sa création. Toutes ces inquiétudes ont nourri la matière d’un spectacle paradoxal, puisqu’il témoigne de ses errances, montrant au théâtre ses propres limites, ses impossibilités exposées sur scène. La troupe du Théâtre du Soleil relève ce pari hardi, sinon hasardeux, avec le maximum de sincérité, et autant de réussite qu’un projet aussi difficile permet. Ariane Mnouchkine abat les déclamations grandiloquentes qui font de l’art « un rempart contre la barbarie ». Une baudruche, qu’elle dégonfle, sans désespérer.

Puissance d’agir

Sur scène, Cordelia (incarnée par Hélène Cinque), un double de la metteuse en scène tourmentée, prend les rênes d’une troupe en vadrouille en Inde, depuis que son directeur, un certain Constantin Lear, a perdu la raison. Elle-même ne sait plus trop où donner de la tête : « On finit par se demander à quoi on sert, enfin ». Aux difficultés journalières s’ajoutent les cauchemars et les songes, qui rendent sa nuit plus qu’agitée. Sur scène, deux états de conscience, réel et fantasmé, alternent. À quoi rêve donc Cordelia ? Aux mises en scène passées, à ses voyages, à l’Inde espérée, à ses obsessions et à ses figures tutélaires, à Artaud, à Shakespeare et à M. Tchekhov, qui traversent l’épopée comme des spectres bienveillants… et, surtout, au sujet de son prochain spectacle. Mais « où est le drame, où le conflit, où le dilemme, où est l’épopée ? » rumine-t‑elle. Alors ?

Alors, précisément là, dans cette inquiétude et ce doute, démantelant les certitudes. Ariane Mnouchkine n’est pas un chantre de l’esprit positif et de ses avatars mous. Une tonalité mélancolique sinon tragique traverse d’ailleurs sa dernière création, alors qu’elle se retourne sur une vie consacrée à un art aussi ténu, parfois dérisoire. Pourtant, elle croit manifestement en notre aptitude à être affecté par le monde, dont dépend directement notre « puissance d’agir ». Sans affection et sans capacité de souffrir, pas de puissance ni de joie. Spinoziste, Ariane Mnouchkine ? Elle fait assurément la démonstration, après Spinoza, que la possibilité de déployer pleinement notre existence repose résolument sur l’extension de notre surface d’affliction.

Ariane Mnouchkine renoue avec ce pouvoir incomparable du théâtre, dans sa forme indienne la plus archaïque et la plus originelle : le Theru koothu, auquel l’a initié le maître indien Kalaimamani Purisai Kannappa Sambandan Thambiran. Elle-même le dit : « Je ne suis pas de ceux qui pensent que la peur n’est qu’un sentiment, il existe des raisons légitimes d’avoir peur, il faut vivre avec et les traiter ». Les traiter, comment ? En les exposant, pour en faire une matière commune et un sujet d’affection, de rire surtout, déjouant tout désenchantement. Avec ce presque-rien, elle guide sa troupe à travers une épopée du doute. Une trentaine d’acteurs et de musiciens se livrent corps et âme à cette aventure, portés par la confiance de « créer ensemble ». Quatre heures de spectacle ne nous rendent pas plus sûrs de sa réussite. Il est très probable que le théâtre n’ait vraiment rien à dire du monde, et assurément aucune « réponse ». Mais il lui reste cette possibilité d’épaissir la consistance du sentiment, de creuser l’empathie, d’enrichir la matière à rêve. Pas peu. 

Cédric Enjalbert


Une chambre en Inde

Une création collective du Théâtre du Soleil dirigée par Ariane Mnouchkine

Écrit en harmonie avec Hélène Cixous

Musique de Jean‑Jacques Lemêtre

Avec la participation exceptionnelle de Kalaimamani Purisai Kannappa Sambandan Thambiran

Théâtre du Soleil • la Cartoucherie • 75012 Paris

Réservations : 01 43 74 24 08

www.theatre-du-soleil.fr

Du 5 novembre 2016 au 21 mai 2017, du mercredi au vendredi à 19 h 30, le samedi à 16 heures et le dimanche à 13 h 30

Durée : 3 h 50

Tarifs : individuels 40 € / collectivités, demandeurs d’emploi 30 € / étudiants, moins de 26 ans et scolaires 20 €

Billets mécènes, pour ceux qui peuvent soutenir le Théâtre du Soleil : 150 € | 100 € | 50 €

« le Cahier noir » © Marc Domage

« le Cahier noir », d’Olivier Py, le Centquatre à Paris

Réenchanter le monde avec Olivier Py

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Plus mystique et lyrique que jamais, Olivier Py expose sans pudeur son « éros idiot de garçon triste » dans son « Cahier noir » (Actes Sud, 2015). Le comédien Émilien Diard-Detœuf donne une incarnation remarquable à ces écrits de jeune poète, au Centquatre à Paris.

On sait Olivier Py superactif, à la fois dramaturge, écrivain, metteur en scène de théâtre et d’opéra, directeur du Festival d’Avignon après l’avoir été de l’Odéon. Quand on lui demande, lui répond qu’il est poète. C’est qu’il est submergé par un lyrisme sincère et tenace, dont regorgent déjà ses textes adolescents. Voyez ce Cahier noir, d’un outrenoir à la Soulage, écrit et dessiné à 17 ans par un jeune homme confiné à l’étroit dans une ville de province, plongée dans une « lumière de déception confirmée » : il semble trempé dans l’encre dont parle Hugo, « cette noirceur d’où sort une lumière ». Mystique déjà, lyrique plus que jamais, Olivier Py frotte dans ces pages « deux silex » l’un contre l’autre : « l’ennui sans nom et le désir sans objet » dont il tire un feu, une jouissance paradoxale, « négative » pour ne pas dire masochiste. Car le jeune homme aspire à la glorification par le martyre.

Empruntant à Cioran sa détermination à « laquer de noir l’esprit français », souillé comme Genet « par la littérature comme aucun homme ne [le] souillera jamais », pascalien dans sa ferveur spirituelle, Olivier Py trace une quête d’absolu, assoiffée de symboles. En descendant « un peu plus bas dans [ses] rêves », le jeune écrivain va « là où la conscience n’a plus besoin de métaphore », autrement dit dans ce noyau dur de l’être, qui révèle une béance au cœur de la présence. Chrétien nietzschéen, Olivier Py s’essaie déjà ado au réenchantement du monde, avant de se livrer corps perdu au théâtre. Dans les replis et les interlignes de ce Cahier noir préexistent tous les excès à venir : les chansons réalistes du cabaret travesti de Miss Knife, la folie flamboyante d’Orlando, la course désespérée de Hacia la alegría

Le comédien Émilien Diard-Detœuf donne corps à cet « éros idiot d’enfant triste » avec une conviction robuste et une joie furieuse. Dirigé par l’auteur lui-même dans ce projet fou d’« érotiser l’intégralité du monde », il en vient à extorquer un peu d’Olivier Py, par mimétisme, au détour d’un mouvement ou d’une intonation. Avec pour seul décor une toile déroulée – un lavis à l’encre noire dépeignant une ville médiocre –, une table d’écriture et un lit métallique, il érige un labyrinthe d’images et de métaphores, un palais des merveilles gothique, avec ses trésors et ses cachots. Sans ménager aucune distance avec son personnage, il incorpore très directement le meilleur de la jeunesse : une prodigieuse intégrité dans l’action la plus mince, une insatiable tentation de l’absolu et une pansexualité nihiliste et joyeuse. À ses côtés, Emmanuel Besnault et Sylvain Lecomte interprètent des personnages secondaires. Ils donnent un contrepoint prosaïque aux fantasmes du jeune graphomane, faisant valoir par contraste sa folle impudence et son infinie passion, surlignant cet élan démentiel qui tend « au‑delà des confins ». 

Cédric Enjalbert


le Cahier noir, d’après le roman illustré d’Olivier Py

Actes Sud, 2015

Mise en scène : Olivier Py

Avec : Émilien Diard‑Detœuf, Emmanuel Besnault et Sylvain Lecomte

Régisseur général et lumières : Florent Gallier

Décor : Pierre‑André Weitz

Photos : © Marc Domage

Le Centquatre • 5, rue Curial • 75019 Paris

Réservations : 01 53 35 50 00

www.104.fr

Du 3 au 19 novembre 2016, du mardi au samedi à 21 heures et le dimanche à 18 heures

Durée : 1 h 20

Alexis Michalik © Chloé Bonnard

« Edmond », d’Alexis Michalik, Théâtre du Palais‑Royal à Paris

« Cyrano » de Michalik : comédie héroïque

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Après « le Porteur d’histoire » et « le Cercle des illusionnistes », Alexis Michalik monte un nouveau spectacle à succès : « Edmond », d’après la vie de Rostand, auteur d’une pièce phare du répertoire français.

Alexis Michalik poursuit pièce après pièce une obsession : découvrir la formule secrète de l’illusion, ce merveilleux ressort du théâtre, du cinéma et de la magie, ce qui fait tout simplement qu’on y croit. L’a‑t‑il trouvée avec Edmond, qu’il monte au Théâtre du Palais-Royal, en hommage à Cyrano et à son auteur ? Il démontre en tout cas quelle joie procurent les bonimenteurs, jolis cœurs amateurs de bons vers, « rimeurs, bretteurs, musiciens et voyageurs aériens » !

Selon une méthode éprouvée dans le Porteur d’histoire et le Cercle des illusionnistes, il convoque une douzaine de comédiens et deux fois plus de personnages, une histoire bien ficelée et sans temps morts, un décor et des costumes opulents, qui renouent avec la gaieté d’un théâtre généreux, auquel Edmond rend hommage. Désuet ? C’est aussi ce qui a été dit du jeune Rostand qui, à 29 ans, écrit encore en vers à une époque où cette sophistication classique est passée de mode. Néanmoins, une artiste lui fait confiance, pas la moindre : l’immense Sarah Bernhardt (interprétée avec l’emphase qui sied aux stars par Valérie Vogt). Elle incarne en 1895 la Princesse lointaine au Théâtre de la Renaissance – une autre pièce de Rostand et un succès d’estime – et elle chérit « son » poète, si bien qu’elle joue les entremetteuses. Rostand rencontre, grâce à elle, Constant Coquelin, directeur du Théâtre de la Porte-Saint‑Martin, qui lui commande une comédie. Rostand lui promet une pièce, dont il n’a pourtant pas écrit une ligne.

Et que le spectacle commence ! Il retrace la folle succession d’improvisations géniales et de rencontres fortuites qui enfantent l’une des plus fameuses pièces du répertoire français, et l’une des plus jouées. Du travail au plateau, avec les comédiens, de la spontanéité et de l’urgence plutôt que le génie d’un auteur à sa table, au sommet de sa tour d’ivoire : voilà le secret.

En montant ses spectacles, Alexis Michalik applique les mêmes règles. Avec la joie du conteur, il déroule toute l’histoire dans un mouvement perpétuel qui ne s’achève qu’avec les applaudissements du public. En attendant, comme une toile de cinéma, le décor change continûment, tout un ballet s’active pour ôter des accessoires, en ajouter d’autres, créant des atmosphères en un clin d’œil, porté par un véritable esprit de troupe, à l’ancienne.

Dans le rôle d’Edmond Rostand, Guillaume Sentou se distingue, campant un auteur fébrile, à l’air bonhomme, rêveur, poète pas si sûr de son talent, pris dans une aventure qui le dépasse. Son comparse, l’acteur Leonidas Volny (alias Kevin Garnichat) incarne son double inversé : grand, beau, sûr de lui et pas franchement poète, voire franchement prosaïque. Le duo a des airs de Christian et de Cyrano. Pierre Forest interprète ce dernier. Ou plutôt, il compose le tonitruant Constant Coquelin, un acteur qui crée donc le rôle de Cyrano, avec une faconde épatante : un acteur jouant l’acteur qui joue le rôle. Vous suivez ? Alexis Michalik est passé maître dans l’art des mises en abyme, qui procurent à la simplicité apparente de ses trames narratives une dimension abyssale. Il se plaît à brouiller les frontières, si bien que les applaudissements qui saluent finalement la création de Cyrano de Bergerac, lorsque la représentation d’Edmond s’achève, comptent double : ce sont à la fois ceux du public de 2016, mais aussi ceux d’un public qui joue au public de 1897. Bref, le spectateur est lui-même pris dans ce théâtre dans le théâtre. Effet garanti dans l’intimité du Palais-Royal, sous ces dorures et dans ces velours qui donnent un cadre idéalement suranné au spectacle.

D’ailleurs, entre ces murs a été créé le Dindon de Feydeau, contemporain du Cyrano de Rostand. Le dramaturge fait des apparitions dans la pièce, ainsi que l’autre Georges, Courteline, tous deux auteurs à succès, participant d’un vaste panorama de l’âge or du théâtre parisien… pourtant déjà sur la sellette, tant plane l’ombre du cinéma – un troisième Georges, Méliès, pointe son nez – qui signe bientôt la fin des spectacles herculéens. Alexis Michalik n’a pas la forfanterie du Gascon, mais il convoque néanmoins douze acteurs sur scène et des moyens sensationnels dans un théâtre privé, pour une pièce écrite de sa main, prenant ainsi un véritable risque, sans tête d’affiche. La réussite d’Edmond n’en est que plus héroïque. 

Cédric Enjalbert

Lire aussi Entretien avec Alexis Michalik, auteur, metteur en scène et comédien.

Lire aussi « Roméo et Juliette », d’à peu près Shakespeare, Ciné 13 Théâtre à Paris.


Edmond, d’Alexis Michalik

Mise en scène : Alexis Michalik

Avec : Pierre Bénézit, Christine Bonnard, Stéphanie Caillol, Pierre Forest, Kevin Garnichat, Nicolas Lumbreras, Jean‑Michel Martial, Anna Mihalcea, Christian Mulot, Guillaume Sentou, Régis Vallée, Valérie Vogt

Scénographie : Juliette Azzopardi

Lumières : Arnaud Jung

Costumes : Marion Rebmann

Musique : Romain Trouillet

Assistante : Aida Asgharzadeh

Combat : François Rostain

Photo d’Alexis Michalik : © Chloé Bonnard

Théâtre du Palais‑Royal • 38, rue de Montpensier • 75001 Paris

Réservations : 01 42 97 40 00

www.theatrepalaisroyal.com

Du 16 septembre 2016 au 31 janvier 2017, du mardi au samedi à 21 heures et le dimanche à 16 h 30

Durée : 1 h 50

« le Misanthrope » © Bernard Quérard

« le Misanthrope », de Molière, Théâtre du Voyageur à Asnières‑sur‑Seine

Misanthrope de troupe !

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Pour fêter la réouverture de son Théâtre du Voyageur, Chantal Melior monte un « Misanthrope » caustique et très resserré, égratignant avec enthousiasme les bouffonneries du jeu social.

Joie ! Le Théâtre du Voyageur retrouve enfin ses merveilleux quartiers, à peu près à la même adresse. Notez bien : quai D de la gare d’Asnières. Il lui aura fallu composer avec de longs déboires, d’infinies colères et autant de tergiversations contre le tatillonnage kafkaïen des administratifs, qui ne sont pas des marrants, pour finalement avoir gain de cause. L’affaire est résolue par un partage : le Théâtre du Voyageur rentre en possession du bâtiment amputé en partie, mais en parfait état de marche. Il faut dire que Chantal Melior, sa patronne, ne s’est jamais dégonflée, malgré quatre ans de bataille ubuesque pour récupérer son coin de quai, qu’elle partage donc désormais avec des guichets de la S.N.C.F. Elle a choisi de monter, pour fêter la réouverture de son antre magique, le Misanthrope. Oui, cet atrabilaire ennemi du genre humain, pourfendeur des hypocrisies, des bouffonneries des puissants. Suivez son regard.

Dans ce théâtre flambant neuf qui sent encore le Ripolin, Chantal Melior a réuni sa meilleure troupe, si bien remontée qu’elle nous emporte dans sa course. Tout se passe très vite, dans les coulisses d’un théâtre, comme au revers d’un salon, de l’autre côté du miroir. Merveilleuse idée et joli pied de nez à tous les entarteurs… à commencer par les gens de théâtre, auxquels il est rendu un hommage moqueur. Bref, Célimène (Aurore Erguy) sort de scène et se retrouve dans les loges, où se poursuit le spectacle. Partout, dans le monde et dans l’intimité : le jeu social. L’un des rares éléments de décor consiste en une coiffeuse sans glace. Qui s’y mire voit en réalité pour seul reflet qui lui fait face autrui comme miroir (déformant) de soi. Alceste, enamouré, visite la coquette. À ses côtés, qu’il ne parvient pas à quitter, il observe le défilé des intrigants, dont il hait l’obséquiosité. Qui mieux dans ce rôle que celui qui fut déjà dans ce Théâtre du Voyageur l’incarnation désopilante d’Ignatius Reilly, un atrabilaire du même tonneau, tout droit sorti de la Conjuration des imbéciles, prêt à en découdre avec le genre humain ?

Chantal Melior tire des fils invisibles entre les œuvres. C’est donc François Louis, qui reprend le souffle d’Ignatius Reilly, dont il gonfle les alexandrins de Molière. Autant dire que sa franchise et sa sincérité sonnent et résonnent. À ses côtés, Mathieu Mottet joue Philinte, l’ami espiègle et le modérateur de ses emportements, dont la pondération passe pour une compromission aux yeux d’Alceste. Spectateurs solitaires de ce théâtre dans le théâtre, ils forment un doublon grave et comique, sorte de Laurel et Hardy chez les marquis, en plus méchants. Leur mordant apporte, par contraste, de l’épaisseur aux grappes de courtisans. Parmi les électrons libres de cette comédie, il reste aussi Éliante, interprétée avec une grâce romantique par Ariane Lacquement. C’est elle qui envoie le merveilleux trait relevant combien « dans l’objet aimé, tout devient aimable » et « qu’un amant, dont l’ardeur est extrême, aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime ».

Dans ce théâtre mis en abyme où les reflets inversés donnent au jeu social son insondable profondeur, chacun, metteur en scène de soi‑même, se démène avec ses doubles. À l’heure des réseaux sociaux, où la publicité de soi vaut pour tout sentiment d’existence, ce Misanthrope monté avec vigueur fait mouche. Chantal Melior décoche en forme d’exergue au spectacle un aphorisme caustique du peintre de caractère Nicolas Chamfort : « Tout homme qui, à quarante ans, n’est pas misanthrope n’a jamais aimé les hommes ». Le même moraliste montrait également dans un Éloge de Molière combien « le théâtre et la société ont une liaison intime et nécessaire ». Pas une vaine parole pour cette troupe du Théâtre du Voyageur, qui en retrouvant un lieu retrouve aussi son souffle. Ensemble, ils préparent d’ailleurs cette saison une grande traversée avec Melville, préférant, comme Bartleby, « ne pas être un peu raisonnable ». Qu’ils soient loués pour cette fortifiante déraison. 

Cédric Enjalbert

Lire aussi « le Ventre de Shakespeare », d’après William Shakespeare, Théâtre du Voyageur à Asnières‑sur‑Seine (critique d’Olivier Pansieri).

Lire aussi « le Ventre de Shakespeare », d’après William Shakespeare, Théâtre du Voyageur à Asnières‑sur‑Seine (critique de Lise Facchin).

Lire aussi « Comme il vous plaira », de William Shakespeare, Théâtre du Voyageur à Asnières‑sur‑Seine.

Lire aussi « Des idiots et des fous », d’après Cervantès, Dostoïevski, Nietzsche, John Kennedy Toole, Érasme, Lucrèce, Théâtre du Voyageur à Asnières‑sur‑Seine.

Lire aussi Le Théâtre du Voyageur à Asnières‑sur‑Seine est en danger de mort.

Lire aussi Le Théâtre du Voyageur à Asnières‑sur‑Seine est toujours en danger de mort.

Lire aussi « Tout est bien qui finit bien » et « les Deux Gentilshommes de Vérone », de William Shakespeare, Théâtre du Voyageur à Asnières‑sur‑Seine.


le Misanthrope, de Molière

Mise en scène : Chantal Melior

Avec : François Louis, Aurore Erguy, Mathieu Mottet, Ariane Lacquement, Stéphane Temkine, Tom Sandrin, Ariane Lagneau, François Klitting

Lumières : Michel Chauvot

Collaboration artistique : Zette Cazalas

Photos : © Bernard Quérard

Théâtre du Voyageur • gare S.N.C.F. – quai D • 92600 Asnières‑sur‑Seine

Réservations : 01 45 35 78 37

www.theatre-du-voyageur.com

Du 28 septembre au 16 octobre 2016, du mercredi au samedi à 20 h 30, dimanche à 17 heures

Durée : 1 h 50