Dans le tourbillon de la vie

« Je suis vous tous qui m’écoutez. Jeanne Moreau, une vie de théâtre » © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon « Je suis vous tous qui m’écoutez. Jeanne Moreau, une vie de théâtre » © Christophe Raynaud de Lage

« Il faut être comédienne, sinon vous allez crever ».

C’est en suivant la prophétie de son prof de français que Jeanne Moreau aurait débuté sa carrière au théâtre. Je l’ai appris au détour d’une exposition montée en hommage à la comédienne, à la Maison Jean-Vilar à Avignon. Où l’on se souvient que l’artiste, disparue l’été dernier, fut des premières expériences de Jean Vilar au Palais des Papes et aussi que l’ancêtre du Festival durait une semaine, avec trois spectacles au programme.

Alors, s’il fallait en retenir trois cette année, sur les quarante-sept présentés, je commencerais par La Reprise de Milo Rau. Que le titre et la démarche s’inscrivent dans les pas de Søren Kierkegaard n’est pas pour déplaire. Mais, outre la philosophie, c’est aussi que le spectacle ébranle les spectateurs et révolutionne une certaine idée du théâtre. Il se demande comment représenter la violence, à partir d’un fait divers dont il tire une tragédie. La pièce initie une prometteuse série intitulée Histoire(s) du théâtre conçue comme une « enquête performative à long terme sur la plus ancienne forme d’art de l’humanité ».

Représenter la violence dans son rapport à la littérature, et sonder ce que peut le théâtre, c’est aussi l’ambition de Julien Gosselin, une seconde forte impression. Son adaptation de trois romans de Don DeLillo en dix heures confine à l’art total – théâtre, musique et cinéma. Elle épuise littéralement les spectateurs, ses acteurs, dignes des plus grandes troupes européennes, et jusqu’au texte, qui finalement se délite. Mais par un phénomène secret, que seul autorise le temps, le vide creusé par cette épreuve se comble d’une émotion nouvelle. Elle confère à mon souvenir de la vigueur et du relief à mes sensations. Le spectacle est repris à l’Odéon – Théâtre de l’Europe, dans sa version intégrale mais aussi par épisodes, au risque de rendre l’expérience incompréhensible.

Avant de quitter la Cité sans hâte, emballant mes souvenirs dans ma fatigue, j’ai eu la joie d’assister au spectacle d’Ivo van Hove, les Choses qui passent. Un troisième enthousiasme. En adaptant un roman de Louis Couperus, un Proust néerlandais, le metteur en scène star – trois mises en scène en France cet été avec Boris Godounov à l’Opéra de Paris et la reprise des Tragédies romaines à Chaillot – se penche sur le temps qui « se ruine dans sa fugacité ». L’excellence des comédiens du Toneelgroep et l’éblouissante mise en scène, noire mais de ce noir dont jaillit la lumière, sont imprimées dans ma mémoire, pourtant dramatiquement oublieuse – j’ai la mémoire qui flanche, mais j’ai la mémoire des planches.

Avant que je n’oublie, à l’heure du bilan : 112 775 billets étaient à la vente et 108 000 ont été délivrés. Le taux de fréquentation du Festival a donc été de 95,5 %. Plus important, il y a l’exploration de la notion de genre, habilement menée de bout en bout, du 6 au 24 juillet, sans théorie ni idéologie. La saga Mesdames, Messieurs et le reste du monde de David Bobée en a été le fil rouge. Enfin, s’agissant de la création, deux tentations remarquables colorent cette 72e édition : une révision contemporaine de la tragédie (Thomas Jolly avec Thyeste, Chloé Dabert avec Iphigénie, Olivier Py dans Pur Présent) et du théâtre embrassant directement la réalité (Milo Rau, Julien Gosselin mais aussi Trans de Didier Ruiz). Nous voilà pris dans le tourbillon de la vie.

Par Cédric Enjalbert


La Reprise – Histoire(s) du théâtre (I) de Milo Rau :

  • Les 29 et 30 juillet 2018, Festival Grec, Barcelone (Espagne)
  • Du 1er au 4 septembre, Schaubühne am Lehniner Platz, Berlin (Allemagne)
  • Du 22 septembre au 5 octobre, Théâtre des Amandiers, Nanterre

  • Les 25 et 26 octobre, Gessnerallee, Zürich (Suisse)

  • Les 31 octobre et 1er novembre, Francfort (Allemagne)

  • Du 9 au 11 novembre, Romaeuropa Festival, Rome (Italie)

  • Le 16 novembre, Théâtre Chur (Suisse)

  • Du 9 au 11 janvier 2019, le Lieu Unique, Nantes

  • Du 16 au 19 janvier, NTGent Stadstheater, Gand (Belgique)

  • Les 5 et 6 février, Comédie de Reims

  • Du 8 au 5 mai, Piccolo Teatro, Milan (Italie) 

Joueurs, Mao II, Les Noms d’après Don DeLillo, mise en scène de Julien Gosselin :

  • Les 6 et 7 octobre 2018, Le Phénix Scène nationale Valenciennes 

  • Du 14 au 20 octobre, Théâtre du Nord, Lille 

  • Du 17 novembre au 22 décembre, Odéon-Théâtre de l’Europe, 
Festival d’Automne, Paris 

  • Le 6 janvier 2019, Thalia Theater, Hambourg (Allemagne) 
  • Le 19 janvier, Bonlieu Scène nationale, Annecy 

  • Le 16 février, Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, 
avec l’Onde, Théâtre centre d’Art de Vélizy-Villacoublay 

  • Du 2 et 3 mars, Théâtre deSingel, Anvers (Belgique) 

  • Le 16 mars, Le Quartz, Brest 

  • Du 23 au 30 mars, Théâtre national de Bretagne, Rennes 

  • En avril, International Theater, Amsterdam (Pays-Bas) 


Thyeste de Sénèque, mise en scène de Thomas Jolly :

  • Les 27 et 28 septembre 2018, Théâtre de l’Archipel, Scène nationale de Perpignan
  • Du 16 au 19 octobre, Comédie de Saint-Étienne, Centre dramatique national

  • Du 6 au 8 novembre, Le Quai, Angers
  • Du 14 au 20 novembre, Le Grand T, Théâtre de Loire-Atlantique, Nantes
  • Du 26 novembre au 1er décembre, La Villette – Paris

  • Du 5 au 15 décembre, Théâtre national de Strasbourg

  • Les 19 et 20 décembre, Théâtre des Salins, Martigues

  • Les 25 et 26 janvier 2019, Palais des Beaux-Arts, Charleroi (Belgique)

  • Les 31 janvier et 1er février, La Coursive, Scène nationale de La Rochelle
  • Du 12 au 16 février, Les Célestins, Théâtre de Lyon

  • Du 6 au 8 mars, Théâtre de Caen

  • Les 15 et 16 mars, Anthéa Théâtre d’Antibes

  • Les 22 et 23 mars, Le Liberté, Scène nationale de Toulon

  • Du 28 au 30 mars, La Criée, Théâtre national de Marseille

  • Les 3 et 4 avril, Théâtre Firmin Gémier / La Piscine, Châtenay-Malabry

  • Du 24 au 28 avril, Théâtre du Nord, Lille

Pur Présent d’Olivier Py :

  • Du 23 au 26 janvier 2019, Théâtre national Wallonie-Bruxelles (Belgique) 

  • Du 28 février au 1er mars, Théâtre national de Nice
  • Le 14 mars, Théâtre de l’Archipel, Scène nationale de Perpignan
  • Les 14 et 15 septembre, Teatro Nacional Dona Maria II, Lisbonne (Portugal) 


Trans de Didier Ruiz :

  • Du 3 au 5 octobre 2018, Grand T, Théâtre de Loire-Atlantique, Nantes 

  • Le 23 janvier 2019, Théâtre Firmin Gémier / La Piscine, 
Châtenay-Malabry
  • Le 25 janvier, salle Pablo Picasso, La Norville 

  • Les 1er et 2 février, Châteauvallon Scène nationale, Ollioules 

  • Du 4 au 10 février, Théâtre de La Bastille, Paris 

  • Le 12 février, Théâtre de Chevilly-Larue 

  • Le 14 février, Fontenay en Scènes, Fontenay-sous-Bois
  • 
Du 6 au 10 mars, Teatre Lliure, Barcelone (Espagne) 

  • Le 28 mars, Théâtre Paul Eluard, Choisy-le-Roi 

  • Le 14 mai, La Filature Scène nationale de Mulhouse 

  • Le 16 mai, Théâtre de l’Agora Scène nationale d’Évry et de l’Essonne